Politique Internationale - La Revue n°136 - ÉTÉ - 2012

sommaire du n° 136
TURQUIE : L'ADRESSE AUX EUROPEENS
Entretien avec Egemen BAGIS
Ministre turc chargé des Affaires de l'Union européenne et négociateur en chef.
conduit par
Marc SEMO
Journaliste au quotidien "Libération".
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C'était à la mi-mai dans le grand bâtiment de la délégation de l'Union européenne qui domine Ankara. Le commissaire à l'Élargissement, le Tchèque Stefan Füle, et le ministre turc chargé des Affaires de l'Union européenne, Egemen Bagis, lancent une nouvelle initiative baptisée « agenda positif ». Il est décidé, à cette occasion, de mettre en place des groupes de travail réunissant des experts de la Commission et des représentants de l'administration turque afin de relancer un processus d'adhésion devenu léthargique. Ouvertes en octobre 2005, les négociations s'enlisent principalement en raison du litige sur le dossier chypriote, mais aussi de l'hostilité affichée par plusieurs capitales européennes - en premier lieu Paris et Berlin - à une adhésion pleine et entière de ce pays qui attend depuis un demi-siècle au seuil de l'Union. « Le fait est que nous avons perdu l'appui de l'opinion publique en Turquie ainsi que dans l'UE ; notre incapacité à ouvrir de nouveaux chapitres de négociation en est l'illustration », reconnaissait Stefan Füle. À ce jour, en effet, seuls 13 des 35 chapitres que comporte au total le processus de négociation ont été ouverts. Et un seul, le chapitre 25, « science et recherche », est achevé et fermé. Aucun nouveau chapitre n'a été ouvert en 2011 et il en sera de même cette année alors qu'en juillet la République de Chypre prend pour six mois la présidence de l'Union. La Turquie, qui occupe depuis 1974 le nord de l'île et refuse de reconnaître le gouvernement de Nicosie, a annoncé qu'elle interromprait pendant ce semestre toute relation avec la présidence.
C'est d'ailleurs en raison du refus de la Turquie d'ouvrir ses ports et ses aéroports aux Chypriotes grecs, comme le prévoit le traité d'Union douanière signé en 1995 avec l'UE, que le Conseil européen a décidé en décembre 2006 de geler, à titre de sanction, 8 des chapitres du processus de négociation. Cinq autres chapitres (dont un inclus dans la liste précédente) ont ensuite été gelés par Paris en 2007 peu après l'élection de Nicolas Sarkozy. En outre, 6 chapitres sont sous la menace d'un veto chypriote. D'où cet « agenda positif » visant à contourner les blocages.
La Turquie dispose toujours de fervents soutiens parmi les 27, notamment ceux du Royaume-Uni, de la Suède, de la Finlande, de l'Italie, de l'Espagne et de la Pologne. Économie émergente dynamique, affichant une croissance de 9 % en 2011, la Turquie possède de nombreux atouts pour aider une zone euro en crise. Pilier du flanc Sud-Est de l'Otan, doté d'institutions démocratiques crédibles, ce pays peuplé à 99 % de musulmans incarne aussi un « modèle » pour la région. D'autant qu'il occupe une position géostratégique clé, au carrefour du Moyen-Orient, du Caucase et des Balkans.
Les doutes croissants de l'opinion turque quant à une future intégration européenne du pays ont des effets directs sur le rythme des réformes que doit encore mener Ankara. Les choses avancent toujours sur certains dossiers : l'affirmation des prérogatives du pouvoir civil sur une armée qui s'est longtemps considérée comme la gardienne de l'unité nationale et de la laïcité républicaine ; ou la mise en chantier d'une nouvelle Constitution pour remplacer le texte toujours en vigueur imposé par les militaires après le coup d'État de septembre 1980. Mais la Commission européenne s'inquiète, dans son dernier rapport de novembre 2011, des régressions sur le plan des libertés, spécialement pour les médias. Près d'une centaine de journalistes sont actuellement incarcérés au titre de la loi anti-terroriste de 2006, très critiquée par les ONG de défense des droits de l'homme. Sans véritable rival politique et fort de ses succès économiques, l'AKP, le Parti de la justice et du développement de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002, détient désormais tous les leviers de l'État et impose ses valeurs en matière de moeurs. En témoigne la récente mise en cause de l'avortement ou le développement des écoles religieuses - les « imam hatip » - qui pourront désormais accueillir les élèves dès la fin du primaire. « Une série d'orientations récentes montre que la tendance conservatrice tient la corde et ne rencontre aucune opposition », s'inquiétait Marc Pierini, l'ancien chef de la délégation de l'UE à Ankara.
Ministre chargé des Affaires de l'Union européenne depuis janvier 2009, avec pour la première fois rang de ministre d'État et négociateur en chef, Egemen Bagis, 42 ans, est devenu l'inlassable avocat de la cause de l'intégration turque dans l'UE, dont il affirme qu'elle sera profitable aux deux parties. « Un accord win-win », selon la formule qu'affectionne ce diplômé en management et administration publique formé aux États-Unis...
M. S.
Notes :
Ces notes ont été conçues et rédigées par l'auteur de l'interview
(1) Deux mois après son élection à la présidence de la République en mai 2007, Nicolas Sarkozy annonçait que la France mettrait son veto à l'ouverture des négociations de 5 chapitres impliquant une pleine adhésion de la Turquie à l'Union européenne - une perspective que Paris refusait. Ces chapitres concernent l'agriculture (11), la politique monétaire et budgétaire (17), les politiques régionales (22), le budget et les finances (33), les institutions (34).
(2) Co-présidé par les États-Unis, la France et la Russie, le groupe de Minsk a été créé en 1992 à l'initiative de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) afin de trouver une solution pacifique et négociée entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan sur le conflit du Haut-Karabagh. Cette enclave montagneuse peuplée d'Arméniens, située sur le territoire de l'Azerbaïdjan, s'est rattachée à l'Arménie par la force des armes.
(3) En 1993, alors que le conflit du Haut-Karabagh faisait rage, les autorités turques, par solidarité avec Bakou, ont imposé un blocus à l'Arménie, et notamment la fermeture de la frontière entre les deux pays. Cette mesure reste toujours en vigueur.
(4) Le 10 octobre 2009, les ministres des Affaires étrangères, le Turc Ahmet Davutoglu et l'Arménien Edouard Nalbandian, paraphaient à l'université de Zürich, sous le parrainage de la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton ainsi que de l'UE, des « protocoles d'accord » prévoyant à terme une normalisation entre les deux pays. Les autorités turques avaient accepté de disjoindre la question du Haut-Karabagh d'une reprise des relations avec Erevan et les autorités arméniennes de ne plus exiger en préalable la reconnaissance du génocide de 1915. Le processus s'est rapidement bloqué, la Turquie revenant à la charge (sous la pression de Bakou) sur la question du Haut-Karabagh alors même que les Arméniens insistaient sur l'indépendance de l'enclave.
(5) En décembre 2006, l'UE, sur décision du Conseil des ministres, a gelé 8 chapitres du processus d'adhésion en raison du refus de la Turquie d'ouvrir ses ports et aéroports à la République de Chypre, seule autorité internationalement reconnue et membre de l'UE depuis 2004, en vertu de l'accord d'Union douanière avec l'UE signé par Ankara en 1995.
(6) La première demande d'association à ce qu'était alors la CEE remonte au 31 juillet 1959. Cet accord d'association, début d'une très longue et cahoteuse route vers l'UE, sera signé le 12 septembre 1963. La première demande d'adhésion à l'UE date d'avril 1987. La Turquie sera pleinement reconnue comme pays candidat en décembre 1999 lors du sommet européen d'Helsinki. Les négociations ont commencé en octobre 2005.
(7) Ancienne colonie britannique, Chypre accède à l'indépendance en 1960. Trois ans après, les premières violences éclatent entre les communautés grecque et turque vivant sur l'île, un point culminant étant atteint en 1974 lorsque les Colonels, alors au pouvoir à Athènes, tentent de prendre le contrôle de l'appareil d'État de l'île et de la rattacher à la Grèce. La réplique militaire d'Ankara est immédiate et l'armée turque occupe le nord de l'île. En 1983, la partie occupée proclame son indépendance sous le nom de « République turque de Chypre Nord » (RTCN), uniquement reconnue par Ankara.
(8) En avril 2004, les Chypriotes grecs rejettent le plan de réunification de l'île proposé par l'ONU, tandis que la partie turque se prononce majoritairement en faveur du projet. En mai 2004, seule la partie grecque de l'île (la « République de Chypre ») fait son entrée au sein de l'Union européenne.
(9) Le 17 mai 2012, le ministre turc des Affaires européennes Egemen Bagis et le commissaire à l'Élargissement, le Tchèque Stefan Füle, ont présenté cette nouvelle initiative commune de la Turquie et de la Commission européenne baptisée « agenda positif ». L'objectif consiste, selon les mots de Stefan Füle, « à maintenir en vie le processus d'adhésion (...) après une période de stagnation qui a été une source de frustration de part et d'autre ».
(10) Le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), fondé par Abdullah Ocalan (arrêté en 1999, il a été condamné à la prison à vie), mène depuis 1984 la lutte armée contre Ankara au nom du droit à l'indépendance des régions kurdes du sud-est du pays. Aujourd'hui, cette organisation, classée comme « terroriste » par Washington et l'Union européenne, reste dans le flou, n'évoquant plus qu'une large autonomie pour les populations kurdes. Ce conflit a déjà causé plus de 40 000 morts.
(11) En novembre 2002, l'AKP (le Parti de la justice et du développement), fondé un an plus tôt par Recep Tayyip Erdogan, ancien maire islamiste du grand Istanbul, remporte les élections législatives avec seulement 34,3 % des voix. Il dispose cependant d'une large majorité en raison du grand nombre de partis qui, lors de ce scrutin, ne réussissent pas à franchir le seuil minimal de 10 % des voix. L'AKP a modernisé le discours de l'islam politique turc et s'est affiché comme pro-européen. Nombre de ses cadres et de ses dirigeants, à commencer par Recep Tayyip Erdogan, proviennent néanmoins de l'ancien parti islamiste Refah, interdit en 1998, un an après que son premier ministre Necmettin Erbakan eut été contraint à la démission sous la pression de l'armée.
(12) Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a progressivement mis au pas l'armée, gardienne autoproclamée de la laïcité républicaine. Des procès ont été ouverts contre des généraux d'active ou retraités impliqués dans de présumés complots contre l'AKP ou des coups d'État (celui de 1980 ou celui « post-moderne » de 1997 contre Necmettin Erbakan). En août dernier, le premier ministre a présidé le Conseil militaire suprême qui décide des nominations alors que les principaux « pachas » du haut commandement démissionnaient en signe de protestation.
(13) Au moins 80 journalistes sont actuellement emprisonnés en Turquie. Ils sont poursuivis essentiellement dans des affaires de complot contre le gouvernement (affaire Ergenekon) ou dans le cadre de procédures contre les organisations politiques kurdes accusées d'être des paravents du PKK. Nombre d'entre eux sont inculpés sur la base de leurs seuls écrits, comme le permet la loi anti-terroriste adoptée en 2006.
(14) Le CHP (Parti républicain du peuple) avait notamment présenté sur ses listes Mustafa Balbaj, chef de bureau à Ankara du grand quotidien laïque Cumhuriet (la République), incarcéré depuis plus de deux ans dans le cadre des enquêtes sur le réseau ultra-nationaliste Ergenekon. Ce réseau est accusé d'avoir tenté de déstabiliser le pouvoir de l'AKP par des attentats afin de préparer le terrain à un coup d'État militaire.
(15) En mars 2008, le procureur de la Cour de cassation avait ouvert devant la Cour constitutionnelle une procédure visant à interdire l'AKP et à frapper d'inéligibilité pour cinq ans 71 de ses dirigeants accusés d'« activités anti-laïques ». En juillet, la Cour constitutionnelle se décida finalement, après trois jours de délibérations, pour une mise en garde et des sanctions financières à l'encontre du parti au pouvoir. Seuls six juges ont voté en faveur de l'interdiction. Il fallait sept voix.
(16) Depuis le 8 mai, la rédaction des articles de la nouvelle Constitution a commencé malgré des tiraillements croissants entre les représentants des quatre partis représentés au Parlement. L'un des enjeux est l'instauration en Turquie d'un régime présidentiel ou semi-présidentiel souhaité par Recep Tayyip Erdogan, candidat naturel à ce poste. La question suscite aussi des résistances au sein même de l'AKP. Jusqu'ici élu par le Parlement, le président turc dispose de pouvoirs très limités.
(17) La loi électorale est restée la même, mais les principaux partis ont réussi cette fois à obtenir plus de 10 % ou, comme le BDP, à faire élire nombre de candidats présentés en « indépendants » qui ne sont pas soumis à ce barrage à l'échelle nationale.
(18) Recep Tayyip Erdogan s'était rendu en Tunisie, en Libye et en Égypte à l'automne 2011.