Politique Internationale - La Revue n°136 - ÉTÉ - 2012

sommaire du n° 136
TURQUIE : L'ADRESSE AUX EUROPEENS
Entretien avec Egemen BAGIS
Ministre turc chargé des Affaires de l'Union européenne et négociateur en chef.
conduit par
Marc SEMO
Journaliste au quotidien "Libération".
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Marc Semo - Monsieur le Ministre, l'élection de François Hollande peut-elle ouvrir un nouveau chapitre dans l'histoire des relations franco-turques - des relations sérieusement mises à mal durant les cinq années de la présidence de Nicolas Sarkozy ?

Egemen Bagis - Je l'espère et je le souhaite. En tout cas, c'est au nouveau président français et à son équipe de répondre à ce « positive mood » - cet état d'esprit positif - qui est le nôtre. Nous ne pouvons obliger personne à se montrer amical à notre égard, mais chaque pays qui traite amicalement la Turquie reçoit en retour notre amitié. Nous attendons du nouveau président qu'il soit objectif, qu'il soit européen et, surtout, qu'il n'utilise pas l'aspiration européenne de notre pays à des fins de politique intérieure. En un mot, nous voudrions que son objectif principal soit... l'intérêt national français. Le refus affiché de Nicolas Sarkozy d'une pleine adhésion de la Turquie à l'Union européenne et le veto qu'il a opposé à l'ouverture des négociations sur 5 chapitres de l'acquis communautaire (1) ont avant tout lésé les intérêts de la France. Au sein même de la Commission, cette décision avait suscité une certaine perplexité. Nous n'attendons pas du président François Hollande qu'il soutienne la Turquie parce que c'est un pays peuplé de 75 millions de gens sympathiques, mais parce qu'il devrait penser aux entreprises françaises. La construction du troisième pont sur le Bosphore est lancée et j'ai appris qu'un grand groupe français de BTP avait contacté diverses sociétés turques du secteur pour une « joint venture » ou un partenariat afin de concourir à cet appel d'offres. Aucune de ces entreprises turques pressenties n'a donné suite, estimant qu'un partenaire français présentait plus d'inconvénients que d'avantages. Il ne s'agit pas d'un cas isolé. Nous devons relancer nos relations. La France est un pays ami et un allié auquel nous sommes liés depuis plus de quatre siècles. Il ne faut pas oublier, non plus, que plus de 450 000 Turcs ou personnes d'origine turque vivent actuellement en France. Nombre d'entre elles sont des citoyens français qui votent...

M. S. - François Hollande avait soutenu le projet de loi de 2006 puis celui de 2012 sanctionnant la négation du génocide des Arméniens de l'Empire ottoman en 1915. Craignez-vous qu'il présente à nouveau un texte de ce type ?

E. B. - La décision du Conseil constitutionnel français, qui a invalidé le projet de loi présenté ce printemps, a mis clairement les choses au point. Plutôt que de porter des jugements sur ce qui s'est passé il y a cent ans, mieux vaut essayer d'affronter les problèmes d'aujourd'hui. La France, qui co-préside depuis vingt ans le groupe de Minsk (2), pourrait agir afin de relancer les discussions entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan - ce qui aurait des conséquences positives sur nos relations avec Erevan. Vingt ans après le conflit du Haut-Karabagh, plus d'un million d'Azéris sont toujours considérés comme des personnes déplacées et 20 % du territoire de l'Azerbaïdjan restent sous occupation arménienne. Cette situation représente une menace pour la stabilité régionale et même au-delà. Cela dit, la Turquie est prête à faire face à son passé. Nous sommes favorables à la création d'une commission d'historiens indépendants de toutes nationalités. Nous leur donnerions accès aux informations et aux archives qui leur permettraient d'établir les faits et de comprendre ce qui s'est passé à l'époque. Mais le travail d'un parlementaire ou d'un homme politique n'est pas d'écrire l'histoire. Sa mission est de préparer l'avenir.

M. S. - Des gestes forts de repentance, comme celui de Willy Brandt s'agenouillant devant le ghetto de Varsovie, n'ont-ils pas eu, en leur temps, une grande portée politique ?

E. B. - Nous n'avons pas été avares de gestes politiques vis-à-vis de l'Arménie : nous avons, par exemple, autorisé les avions arméniens à se poser à Istanbul (3) et je vous rappelle que quelque 100 000 citoyens de ce pays vivent et travaillent aujourd'hui en Turquie alors même qu'ils se trouvent en situation irrégulière. Après la signature en Suisse des « protocoles d'accord » entre la Turquie et l'Arménie (4), le président turc Abdullah Gül s'est rendu à Erevan pour un match de football et nous avons accueilli son homologue arménien pour le match retour à Bursa. C'étaient des avancées sans précédent dans les relations entre nos pays. Mais, depuis, tout est bloqué à cause du conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. D'où l'importance d'une initiative du président français, mais aussi de Barack Obama, au sein du groupe de Minsk, pour relancer le processus de paix entre Erevan et Bakou.

M. S. - Les négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, qui ont débuté en octobre 2005, n'avancent guère. Sur 35 chapitres de négociation de l'acquis communautaire, seuls 13 ont jusqu'ici été ouverts. En 2011, il n'y en a eu aucun et 2012 sera également une « année blanche » : il ne faut pas compter sur la présidence chypriote, qui a commencé le 1er juillet, pour faire avancer les choses. Comment en est-on arrivé là ?

E. B. - Le problème numéro un est celui de l'attitude de la République de Chypre. En décembre 2006, le Conseil européen a décidé de geler 8 chapitres pour sanctionner notre refus d'ouvrir nos ports et nos aéroports aux Chypriotes grecs (5). De leur côté, les Chypriotes grecs ont annoncé qu'ils opposeraient leur veto à l'ouverture de 6 autres chapitres. En 2007, Nicolas Sarkozy, peu après son élection, annonçait à son tour qu'il bloquait 5 chapitres, dont un déjà gelé par l'UE auparavant. Soit un total de 17 chapitres totalement paralysés. Les chapitres qui n'ont pas encore été ouverts sont les plus complexes et ceux sur lesquels les pays candidats travaillent en général à la fin du processus de négociation. La crise qui frappe l'Union européenne depuis trois ans n'a rien arrangé : la plupart des pays ont l'oeil rivé sur les turbulences de la zone euro et ont tendance à se détourner des dossiers à plus long terme. Mais je suis sûr qu'avec le temps chacun des 27 comprendra que l'UE a besoin de la Turquie au moins autant que la Turquie a besoin de l'Europe. Nous avons appris à être patients. Il nous a fallu attendre près d'un demi-siècle pour obtenir ne serait-ce qu'une date pour le début du processus de négociation avec l'UE (6). Même si aucun nouveau chapitre n'a été ouvert, nous avons continué à mener des réformes, c'est-à-dire à mettre en oeuvre l'acquis communautaire et ce qui est contenu dans les chapitres bloqués. C'est ce processus qui est essentiel pour rendre la Turquie plus démocratique, plus riche et plus puissante.

M. S. - Le gouvernement turc a annoncé qu'il se refuserait à tout contact avec la présidence chypriote de l'UE qui entre en fonctions en juillet parce que la Turquie ne reconnaît pas la République de Chypre (7). Ne craignez-vous pas de compliquer un peu plus encore vos relations avec Bruxelles ?

E. B. - Nous serions ravis d'avoir des contacts avec la présidence chypriote si celle-ci représentait l'ensemble de l'île, mais elle n'en représente qu'une partie : la partie grecque. Le plan Annan de l'ONU qui prévoyait une solution confédérale pour la réunification de Chypre a été, lors du référendum d'avril 2004, aussi massivement approuvé au nord par les Chypriotes turcs que rejeté au sud par les Chypriotes grecs de la République de Chypre. Ce qui n'empêcha pas cette dernière d'intégrer l'UE aussitôt après (8). Mais, au même moment, le Conseil européen a décidé à l'unanimité de mettre fin à l'isolement de la partie nord. Les Chypriotes grecs, qui sont paradoxalement aujourd'hui les seuls parmi les 27 à avoir des relations commerciales directes avec le nord, n'autorisent pas les autres à faire de même, bloquant ainsi la mise en oeuvre de cette décision européenne. La Turquie serait prête à ouvrir immédiatement ses ports et ses aéroports aux Chypriotes grecs si, par exemple, Air France pouvait se poser à Ercan, l'aéroport du nord de Chypre. Faire du commerce avec un pays n'implique pas de le reconnaître diplomatiquement : c'est le cas de Taïwan. Depuis 1973, nous ne reconnaissons pas la République de Chypre et nous ne voulons pas être obligés de le faire, même implicitement, pour les six mois où elle va exercer la présidence de l'UE. Nous n'aurons donc aucun contact avec ses dirigeants, mais tout reprendra comme avant en janvier avec la présidence irlandaise. En outre, pendant toute cette période, nous poursuivrons nos relations avec la Commission. Celle-ci reconnaît pleinement l'importance de la Turquie, comme en témoigne l'« agenda positif » que nous avons lancé en commun à la mi-mai (9).

M. S. - De quoi s'agit-il ?

E. B. - L'« agenda positif » n'est pas une alternative au processus d'adhésion, mais une façon de le dynamiser. Cet agenda positif prévoit la création de groupes de travail communs sur les 8 chapitres gelés par décision du Conseil européen. D'autres groupes se pencheront sur les problèmes énergétiques, sur la lutte contre le terrorisme international ou sur la question des visas. C'est une manière - avec le plein soutien de la Commission - de continuer les réformes, de nous évaluer réciproquement et d'avoir des discussions très concrètes sur ces différents sujets. J'ai moi-même souvent l'occasion de m'entretenir et de travailler avec Stefan Füle, le commissaire européen à l'Élargissement. Mais il est essentiel que les ministres turcs de l'Intérieur, de la Justice, des Affaires étrangères, de l'Environnement, etc. puissent rencontrer leurs alter ego de la Commission européenne pour oeuvrer sur les dossiers les plus importants qui correspondent à nos intérêts communs.

M. S. - Êtes-vous préoccupé par les doutes croissants qu'exprime l'opinion turque vis-à-vis de l'UE ? Comment expliquez-vous cette amertume ?

E. B. - Cette érosion des sentiments pro-européens est le résultat direct d'un certain nombre de déclarations et de décisions vexatoires prises à notre encontre. La Turquie est ainsi le seul pays candidat en cours de négociations d'adhésion avec l'Union européenne dont les citoyens sont toujours contraints de demander des visas avant de se rendre dans un État membre. Autre élément : le peu d'empressement de nos partenaires européens à nous aider dans la lutte contre le terrorisme du PKK (10). La question chypriote contribue aussi à ce climat négatif : la réunification de l'île n'était pas un préalable à l'adhésion des Chypriotes grecs, mais il est désormais question d'en faire un préalable à une adhésion de la Turquie. Le président et le premier ministre turcs n'ont plus été invités à des sommets européens depuis cinq ans. Ce sont juste quelques exemples parmi d'autres...

M. S. - L'objectif de la Turquie reste-t-il la pleine adhésion à l'UE ? Pourriez-vous vous satisfaire du statut de « partenaire privilégié » que vous ont proposé Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ?

E. B. - Les traités et les textes européens parlent de pays candidats, de pays négociant l'adhésion et de pays membres. Il n'est nulle part mentionné, dans ces dizaines de milliers de pages, l'existence d'un statut intermédiaire de « partenaire privilégié ». Cette notion n'a aucune base légale. Nous sommes déjà dans l'Union douanière et dans les institutions européennes. La Turquie sera membre à part entière de l'UE ou elle ne le sera pas du tout.

M. S. - La crise de l'euro et le marasme économique confèrent-ils à la Turquie (dont le taux de croissance a atteint 9 % en 2011) de nouveaux atouts vis-à-vis des 27 ?

E. B. - Plus que jamais nous représentons une chance pour l'Europe. J'étais à Davos en janvier dernier pour le World Forum et j'ai été frappé, en parlant avec les chefs d'État et de gouvernement européens ou leurs représentants, par le pessimisme ambiant. Je ne pouvais m'empêcher de penser : « Allez, secouez-vous ! Vous avez déjà connu bien pire dans votre histoire, et nous aussi ! » La Turquie a traversé, entre 1999 et 2001, une très grave crise financière avec des faillites en chaîne, des gens ou des entreprises dont la dette pouvait tripler en quelques jours, voire en une nuit, à cause des fluctuations sur le marché des changes de la livre turque. Qu'avons-nous fait ? Nous avons restructuré et assaini le système financier. Nous avons travaillé dur, instauré une discipline fiscale, reconquis la confiance des gens et rétabli la stabilité. Aujourd'hui, nous sommes l'économie la plus dynamique d'Europe et la deuxième du G8 après la Chine. L'Europe doit, elle aussi, retrouver confiance en elle. Elle reste, malgré la crise, la zone la plus prospère du monde : je ne parle pas seulement du revenu moyen par habitant ; je parle aussi de ses standards en matière de droits de l'homme et de liberté d'expression, de sécurité alimentaire ou de développement des énergies nouvelles. Le projet européen a assuré la paix et la stabilité sur ce continent. Il lui manque à présent la volonté politique et un véritable leadership.

M. S. - Que peut apporter la Turquie ?

E. B. - Elle offre aux entreprises européennes un vaste marché de 75 millions de personnes. En outre, dans un rayon de quatre heures de vol autour d'Istanbul, il est possible de toucher un quart de la population mondiale et 56 pays du Proche et Moyen-Orient, d'Asie centrale et des Balkans. Nous voulons bien apporter notre aide, mais nous aimerions être mieux traités par les 27. De part et d'autre, nous devons balayer nos préjugés afin de mieux faire face à nos défis communs. La crise de la zone euro et les difficultés de l'UE, qui est notre principal partenaire, nous touchent directement. La moitié de nos exportations sont destinées aux pays de l'UE. 65 % des touristes qui viennent en Turquie sont européens. Tout comme 85 % des investissements étrangers et la plus grande partie des nouvelles technologies arrivant dans le pays.

M. S. - Concrètement, que conseilleriez-vous aux Européens pour sortir de cette crise ?

E. B. - De travailler dur et, surtout, de retrouver leurs valeurs fondatrices, en tout premier lieu la démocratie. Il est impossible de réussir d'ambitieuses réformes structurelles avec des gouvernements de transition ou des équipes de technocrates, aussi qualifiés soient-ils. Seuls des gouvernements disposant du plein soutien de leur population peuvent les mener à bien. Les citoyens resteront derrière eux malgré les difficultés si les enjeux ont été bien expliqués. Nous en avons fait l'expérience. Lorsque Recep Tayyip Erdogan, avec l'AKP, a gagné les élections en novembre 2002 (11), il s'est refusé à des promesses populistes. Alors que nous étions en pleine crise financière, nous avons dit à nos électeurs : n'attendez rien de nous pendant les trois prochaines années et, ensuite, vous verrez la différence dans vos poches. Au début, cela n'a pas été facile, mais les gens nous ont fait confiance et les résultats sont arrivés. En dix ans, notre richesse a triplé. L'Europe peut faire la même chose.

M. S. - Une éventuelle sortie de la Grèce de la zone euro vous préoccupe-t-elle ?

E. B. - Bien sûr. C'est un voisin, un partenaire commercial important et un allié au sein de l'Otan. Nous souhaitons une Grèce plus forte et non pas une Grèce plus faible.

M. S. - Tout en reconnaissant les progrès réalisés, le rapport annuel de la Commission européenne sur la Turquie s'inquiète du ralentissement du rythme des réformes. Que répondez-vous ?

E. B. - Je ne crois pas que le rythme des réformes ait ralenti. Bien au contraire. Les relations entre les militaires et le gouvernement sont devenues, l'année dernière, beaucoup plus « européennes » (12). Les rapports entre les autorités et les minorités religieuses se sont améliorés et la question des biens immobiliers des fondations religieuses, qui était dans l'impasse depuis les années 1930, a finalement trouvé une solution. Nos concitoyens d'origine arménienne ont pu, pour la première fois depuis un siècle, prier dans l'église de l'île d'Aktamar, sur le lac de Van. Nos concitoyens d'origine grecque, eux, peuvent à nouveau se rendre dans le monastère de Surmeli, près de Trabzon, sur la mer Noire. Alors que votre ancien président expulsait les Roms de France, nous avons construit de nouveaux logements pour mieux intégrer nos Roms à nous. Nos concitoyens kurdes qui, il y a encore quinze ans, n'avaient même pas le droit d'affirmer publiquement qu'ils étaient kurdes, disposent maintenant de programmes télévisés 24 h/24 h diffusés dans leur langue sur les ondes du service public. Il y a désormais des départements de kurde dans les universités. Et dans les parloirs des prisons, les Kurdes peuvent parler avec leurs proches dans leur langue maternelle. Nous avons réformé la justice afin, notamment, de mieux garantir les droits des prévenus.

M. S. - Il y a aujourd'hui en Turquie près d'une centaine de journalistes incarcérés, inculpés au titre d'une loi anti-terroriste dont nombre de juristes et d'ONG épinglent les excès (13). Ces critiques sont reprises, en partie, dans le dernier rapport annuel de la Commission européenne...

E. B. - Ces journalistes ne sont pas en prison parce qu'ils sont journalistes, mais parce qu'ils sont accusés d'appartenir à des organisations terroristes ou d'avoir commis des crimes. Le fait d'être journaliste ne confère pas l'impunité.

M. S. - Le président du Parlement européen, le social-démocrate allemand Martin Schultz, s'est inquiété, lors de son passage à Ankara fin mai, du sort réservé aux 15 députés du CHP (parti républicain du peuple, la principale force de l'opposition) et du BDP (Mouvement pour une société démocratique, le parti pro-kurde) toujours emprisonnés (14)...

E. B. - Il faut être clair : aucun député n'a été jeté en prison. Les cas que vous évoquez sont ceux de gens qui étaient déjà incarcérés pour leur présumée appartenance à des organisations terroristes ou leur implication dans des complots visant à déstabiliser le gouvernement (15). Leurs partis les ont placés en position éligibles sur leurs listes dans l'espoir qu'ils seraient libérés. La justice s'y est refusée. C'est à elle de décider et non au gouvernement. La justice, en Turquie, est indépendante. Elle est indépendante au point qu'il y a quatre ans une procédure avait été lancée pour tenter d'interdire le parti au pouvoir (16) et bannir de toute activité politique pour des années le chef de l'État, le premier ministre et un certain nombre d'élus de l'AKP, dont moi-même. Le procureur me reprochait notamment des déclarations jugées provocatrices, où j'affirmais par exemple que « la liberté de porter le foulard est aussi importante que la liberté de porter une minijupe ». Nous ne sommes pas allés pleurer auprès des Européens. Nous avons attendu que la justice fasse son travail face à des accusations absurdes qui ont finalement été balayées.

M. S. - Longtemps promise par l'AKP, la nouvelle Constitution a enfin été mise en chantier. Un groupe de travail réunissant les quatre partis représentés à l'assemblée (AKP, CHP, BDP et MHP) a été constitué. Ce projet a-t-il une chance d'aboutir ?

E. B. - Je suis optimiste. Pour la première fois dans l'histoire de la République, la composition du Parlement reflète à 95 % les voeux des votants alors qu'en général ce taux oscillait entre 70 % et 75 % en raison du seuil minimal de 10 % des suffrages requis pour obtenir des députés (17). Les quatre partis siégeant à l'Assemblée sont d'accord pour travailler ensemble dans ce groupe où ils disposent chacun du même nombre de représentants. Pendant un an, ils ont reçu et écouté les associations de la société civile, les minorités, les syndicats, les ONG qui, tous, ont exprimé leurs suggestions et leurs idées. Depuis, ils sont passés à la rédaction des divers articles. Cette nouvelle Constitution va aussi changer les relations entre la Turquie et l'Union européenne. La loi fondamentale actuellement en vigueur est issue du coup d'État militaire de septembre 1980 et elle reste imprégnée de cet esprit malgré les nombreux amendements apportés ces dernières années. Quand la Grèce, l'Espagne, le Portugal sont sortis des dictatures, ces pays ont tous changé leur Constitution dans le cadre du processus d'adhésion à l'Union européenne. C'est ce que nous sommes, nous aussi, en train de faire. Nombre des problèmes que vous évoquiez à propos de la liberté des médias et des libertés en général trouvent leur origine dans ce texte de 1980.

M. S. - La Turquie représente-t-elle un modèle pour la région et, en particulier, pour ce que l'on appelle les révolutions du « printemps arabe » ?

E. B. - Plutôt que de « modèle » ou d'« exemple », je préfère parler de « source d'inspiration ». Nous pouvons jouer ce rôle auprès des pays européens qui envient notre croissance, notre dynamisme économique et la jeunesse de notre population. Et nous pouvons beaucoup apprendre aux pays du Proche et du Moyen-Orient ou d'Asie centrale en matière de démocratie, de respect des libertés et de défense des droits de l'homme. Les leaders musulmans vont en Égypte ou en Libye pour prier avec les gens. Les leaders occidentaux y vont pour parler démocratie et laïcité. Nous, nous pouvons faire les deux, comme l'a montré le premier ministre Recep Tayyip Erdogan (18). La Turquie est la partie la plus orientale de l'Occident et la partie la plus occidentale de l'Orient. La force de notre rayonnement régional réside aussi dans ce que nous pouvons apporter à l'Union européenne.

M. S. - Quel rôle la Turquie peut-elle jouer dans un éventuel règlement de la crise syrienne ?

E. B. - Nous faisons de notre mieux pour trouver une solution diplomatique à cette tragédie. Nous connaissons la région mieux que la plupart des membres de l'Union européenne. Nous accueillons sur notre sol plus de 25 000 réfugiés syriens. Recep Tayyip Erdogan a tenté, au tout début de la crise, de convaincre le président Bachar el-Assad d'écouter son peuple et de lancer des réformes. Si la Syrie avait réalisé ne serait-ce qu'un dixième de ce qu'a fait la Turquie ces dernières années, nous ne serions pas aujourd'hui face à une situation aussi grave. Notre région a connu trop de guerres ; il faut trouver d'autres moyens d'action. Nous agissons en ce sens sur la scène diplomatique en liaison avec nos partenaires européens, dont la France, et dans le cadre des Nations unies aux côtés de la Russie et de la Chine. Ces questions sont avant tout du ressort de mon collègue Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères, mais je voudrais rappeler quelques évidences. Entre fin mai et juin, se sont tenus successivement à Istanbul un sommet de l'Alliance des civilisations, un Forum économique mondial et une conférence sur la Somalie. Peu avant, nous avions accueilli une réunion des Amis du peuple syrien. La Turquie est désormais devenue, sur la scène diplomatique, non seulement régionale mais aussi mondiale, un partenaire incontournable.
Notes :
Ces notes ont été conçues et rédigées par l'auteur de l'interview
(1) Deux mois après son élection à la présidence de la République en mai 2007, Nicolas Sarkozy annonçait que la France mettrait son veto à l'ouverture des négociations de 5 chapitres impliquant une pleine adhésion de la Turquie à l'Union européenne - une perspective que Paris refusait. Ces chapitres concernent l'agriculture (11), la politique monétaire et budgétaire (17), les politiques régionales (22), le budget et les finances (33), les institutions (34).
(2) Co-présidé par les États-Unis, la France et la Russie, le groupe de Minsk a été créé en 1992 à l'initiative de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) afin de trouver une solution pacifique et négociée entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan sur le conflit du Haut-Karabagh. Cette enclave montagneuse peuplée d'Arméniens, située sur le territoire de l'Azerbaïdjan, s'est rattachée à l'Arménie par la force des armes.
(3) En 1993, alors que le conflit du Haut-Karabagh faisait rage, les autorités turques, par solidarité avec Bakou, ont imposé un blocus à l'Arménie, et notamment la fermeture de la frontière entre les deux pays. Cette mesure reste toujours en vigueur.
(4) Le 10 octobre 2009, les ministres des Affaires étrangères, le Turc Ahmet Davutoglu et l'Arménien Edouard Nalbandian, paraphaient à l'université de Zürich, sous le parrainage de la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton ainsi que de l'UE, des « protocoles d'accord » prévoyant à terme une normalisation entre les deux pays. Les autorités turques avaient accepté de disjoindre la question du Haut-Karabagh d'une reprise des relations avec Erevan et les autorités arméniennes de ne plus exiger en préalable la reconnaissance du génocide de 1915. Le processus s'est rapidement bloqué, la Turquie revenant à la charge (sous la pression de Bakou) sur la question du Haut-Karabagh alors même que les Arméniens insistaient sur l'indépendance de l'enclave.
(5) En décembre 2006, l'UE, sur décision du Conseil des ministres, a gelé 8 chapitres du processus d'adhésion en raison du refus de la Turquie d'ouvrir ses ports et aéroports à la République de Chypre, seule autorité internationalement reconnue et membre de l'UE depuis 2004, en vertu de l'accord d'Union douanière avec l'UE signé par Ankara en 1995.
(6) La première demande d'association à ce qu'était alors la CEE remonte au 31 juillet 1959. Cet accord d'association, début d'une très longue et cahoteuse route vers l'UE, sera signé le 12 septembre 1963. La première demande d'adhésion à l'UE date d'avril 1987. La Turquie sera pleinement reconnue comme pays candidat en décembre 1999 lors du sommet européen d'Helsinki. Les négociations ont commencé en octobre 2005.
(7) Ancienne colonie britannique, Chypre accède à l'indépendance en 1960. Trois ans après, les premières violences éclatent entre les communautés grecque et turque vivant sur l'île, un point culminant étant atteint en 1974 lorsque les Colonels, alors au pouvoir à Athènes, tentent de prendre le contrôle de l'appareil d'État de l'île et de la rattacher à la Grèce. La réplique militaire d'Ankara est immédiate et l'armée turque occupe le nord de l'île. En 1983, la partie occupée proclame son indépendance sous le nom de « République turque de Chypre Nord » (RTCN), uniquement reconnue par Ankara.
(8) En avril 2004, les Chypriotes grecs rejettent le plan de réunification de l'île proposé par l'ONU, tandis que la partie turque se prononce majoritairement en faveur du projet. En mai 2004, seule la partie grecque de l'île (la « République de Chypre ») fait son entrée au sein de l'Union européenne.
(9) Le 17 mai 2012, le ministre turc des Affaires européennes Egemen Bagis et le commissaire à l'Élargissement, le Tchèque Stefan Füle, ont présenté cette nouvelle initiative commune de la Turquie et de la Commission européenne baptisée « agenda positif ». L'objectif consiste, selon les mots de Stefan Füle, « à maintenir en vie le processus d'adhésion (...) après une période de stagnation qui a été une source de frustration de part et d'autre ».
(10) Le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), fondé par Abdullah Ocalan (arrêté en 1999, il a été condamné à la prison à vie), mène depuis 1984 la lutte armée contre Ankara au nom du droit à l'indépendance des régions kurdes du sud-est du pays. Aujourd'hui, cette organisation, classée comme « terroriste » par Washington et l'Union européenne, reste dans le flou, n'évoquant plus qu'une large autonomie pour les populations kurdes. Ce conflit a déjà causé plus de 40 000 morts.
(11) En novembre 2002, l'AKP (le Parti de la justice et du développement), fondé un an plus tôt par Recep Tayyip Erdogan, ancien maire islamiste du grand Istanbul, remporte les élections législatives avec seulement 34,3 % des voix. Il dispose cependant d'une large majorité en raison du grand nombre de partis qui, lors de ce scrutin, ne réussissent pas à franchir le seuil minimal de 10 % des voix. L'AKP a modernisé le discours de l'islam politique turc et s'est affiché comme pro-européen. Nombre de ses cadres et de ses dirigeants, à commencer par Recep Tayyip Erdogan, proviennent néanmoins de l'ancien parti islamiste Refah, interdit en 1998, un an après que son premier ministre Necmettin Erbakan eut été contraint à la démission sous la pression de l'armée.
(12) Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a progressivement mis au pas l'armée, gardienne autoproclamée de la laïcité républicaine. Des procès ont été ouverts contre des généraux d'active ou retraités impliqués dans de présumés complots contre l'AKP ou des coups d'État (celui de 1980 ou celui « post-moderne » de 1997 contre Necmettin Erbakan). En août dernier, le premier ministre a présidé le Conseil militaire suprême qui décide des nominations alors que les principaux « pachas » du haut commandement démissionnaient en signe de protestation.
(13) Au moins 80 journalistes sont actuellement emprisonnés en Turquie. Ils sont poursuivis essentiellement dans des affaires de complot contre le gouvernement (affaire Ergenekon) ou dans le cadre de procédures contre les organisations politiques kurdes accusées d'être des paravents du PKK. Nombre d'entre eux sont inculpés sur la base de leurs seuls écrits, comme le permet la loi anti-terroriste adoptée en 2006.
(14) Le CHP (Parti républicain du peuple) avait notamment présenté sur ses listes Mustafa Balbaj, chef de bureau à Ankara du grand quotidien laïque Cumhuriet (la République), incarcéré depuis plus de deux ans dans le cadre des enquêtes sur le réseau ultra-nationaliste Ergenekon. Ce réseau est accusé d'avoir tenté de déstabiliser le pouvoir de l'AKP par des attentats afin de préparer le terrain à un coup d'État militaire.
(15) En mars 2008, le procureur de la Cour de cassation avait ouvert devant la Cour constitutionnelle une procédure visant à interdire l'AKP et à frapper d'inéligibilité pour cinq ans 71 de ses dirigeants accusés d'« activités anti-laïques ». En juillet, la Cour constitutionnelle se décida finalement, après trois jours de délibérations, pour une mise en garde et des sanctions financières à l'encontre du parti au pouvoir. Seuls six juges ont voté en faveur de l'interdiction. Il fallait sept voix.
(16) Depuis le 8 mai, la rédaction des articles de la nouvelle Constitution a commencé malgré des tiraillements croissants entre les représentants des quatre partis représentés au Parlement. L'un des enjeux est l'instauration en Turquie d'un régime présidentiel ou semi-présidentiel souhaité par Recep Tayyip Erdogan, candidat naturel à ce poste. La question suscite aussi des résistances au sein même de l'AKP. Jusqu'ici élu par le Parlement, le président turc dispose de pouvoirs très limités.
(17) La loi électorale est restée la même, mais les principaux partis ont réussi cette fois à obtenir plus de 10 % ou, comme le BDP, à faire élire nombre de candidats présentés en « indépendants » qui ne sont pas soumis à ce barrage à l'échelle nationale.
(18) Recep Tayyip Erdogan s'était rendu en Tunisie, en Libye et en Égypte à l'automne 2011.