Politique Internationale - La Revue n°136 - ÉTÉ - 2012

sommaire du n° 136
FRANCE-ALLEMAGNE : LE NOUVEAU DUO
Article de Jean-Paul Picaper
Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques à Berl
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Telle l'Atlantide, « Merkozy » a sombré dans les flots. Le 6 mai 2012, une vague rose a submergé cette île européenne surgie cinq ans plus tôt. Le rideau est tombé sur une entente franco-allemande d'abord difficile, mais rapidement devenue incontournable et efficace. Le curieux couple que formaient Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, personnalités dissemblables tant par leur caractère que par leurs origines (1), était demeuré jusqu'au bout paradoxal. Les deux dirigeants incarnaient deux États différents par leurs us et coutumes, par leur culture et leurs manières, mais liés l'un à l'autre par de puissants intérêts communs et par leur attachement à la démocratie. La tranquille chancelière avait fini par apprécier sa coopération avec le remuant président ; celui-ci, de son côté, semblait ne plus agir sans le feu vert de sa partenaire allemande. Ils se concertaient presque quotidiennement. Réalistes tous deux, pragmatiques même, ils défendaient les intérêts vitaux de leurs pays et de l'Europe.
Le second tour de la présidentielle française a mis un terme à une ère de convergence franco-allemande encore plus étroite que sous de Gaulle et Adenauer, Giscard d'Estaing et Schmidt ou Mitterrand et Kohl. De facto si ce n'est de jure, nous n'avions jamais été aussi proches d'une confédération franco-allemande. Pour contrer la crise mondiale déclenchée en 2008 aux États-Unis, Paris et Berlin avaient formé une sorte de gouvernance commune unique en son genre qui, quatre années durant, tint la vedette en Europe et même dans le monde. Débordant largement des traités bilatéraux et communautaires, ce duumvirat vivait d'une Constitution virtuelle, faite de compromis que presque tous les pays membres de la zone euro et de l'Union européenne avaient entérinés lors de sommets communs. « Nicolas et Angela » étaient constamment sur la brèche, toujours en phase et au coude à coude. Largement approuvée en Europe continentale - et provoquant moins de jalousies qu'on ne l'a prétendu parce qu'elle formait un pôle de référence commode et une sorte de pivot de l'Europe -, la « Françallemagne » pesait assez lourd pour jouer un rôle dans le monde. Seul, aucun des deux pays n'aurait pu agir de façon aussi efficace.
« Modèle allemand » ou « Deutsches Diktat » ?
Germanophobie et « Merkelophobie » des socialistes français
On peut s'étonner que la politique extérieure ait été quasiment absente de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy. N'a-t-il pas commis une grave erreur en n'abattant pas cet atout ? Son challenger, François Hollande, député de la Corrèze issu de la France profonde et de l'appareil socialiste, n'avait aucune expérience en la matière, et pas beaucoup d'idées à avancer. Or le président sortant ne fut pas spécialement offensif sur ce terrain, y compris lors du débat télévisé tenu entre les deux tours - et cela, alors que les partenaires européens, et en particulier l'Allemagne, considéraient que le scrutin français était déterminant pour l'avenir du continent.
Pourtant, même si M. Sarkozy n'a guère insisté sur son action internationale, le risque existait, aux yeux des socialistes, que les électeurs lui sachent gré d'avoir conduit, avec Angela Merkel, une politique déterminée visant à sauver l'euro. C'est pourquoi l'opposition française décida de mettre du sable dans le moteur franco-allemand de l'Europe. Et c'est ainsi qu'en fin de course la politique européenne s'est invitée dans la campagne électorale... mais en entrant par la mauvaise porte.
L'opposition se mit en demeure de déconstruire l'édifice franco-allemand - objectif d'autant plus souhaitable, à ses yeux, que le duo Sarkozy-Merkel constituait un axe fort de la droite européenne. Pour y parvenir, quoi de mieux qu'insulter les Allemands pour les éloigner de la France ? Quelques francs-tireurs du PS tentèrent un coup risqué fin novembre et début décembre 2011, alors que se profilait le dernier round des négociations Merkel-Sarkozy sur l'euro. D'éminents compagnons de route du candidat socialiste invoquèrent les vieux démons de la germanophobie. Arnaud Montebourg critiqua en décembre 2012 la « politique à la Bismarck » de Mme Merkel laquelle, selon lui, « tuait l'euro » et parla aussi de « l'annexion de la droite française par la droite prussienne ». Son camarade de parti Jean-Marie Le Guen compara, quant à lui, Nicolas Sarkozy à Édouard Daladier qui avait cédé les Sudètes à Hitler en 1938 dans l'espoir trompeur de sauver la paix. Leurs propos, dignes de Barrès et de Bainville (2), semblaient venir d'un autre temps, mais comment trouver mieux sans mentionner Hitler, ce qui aurait été tout de même aller trop loin ? Même si les « ciblés » firent semblant de n'avoir pas entendu, ces attaques trouvèrent bon entendeur à Berlin, notamment quand la chancelière fut comparée à Bismarck. Car Mme Merkel est extrêmement bien informée des détails et des dessous de la politique française, sa principale source étant ses conseillers pour l'Europe et la France, Christoph Heusgen et Nicolas Meyer-Landrut (3). Cette campagne anti-allemande ne passa donc pas inaperçue outre-Rhin, y compris dans les médias. Elle suscita une certaine amertume au sein d'une population allemande moins attachée que la population française à l'Europe et à l'euro. « Pourquoi continuer avec les Français s'ils nous voient ainsi ? » Telle fut la question que se posèrent bien des Allemands.
Peu au fait de la situation allemande, François Hollande s'en vint, circonstance aggravante aux yeux de la chancellerie, encourager ses amis du parti social-démocrate allemand (SPD) à reconquérir le pouvoir perdu par la gauche en 2005, ce qui revenait à leur proposer d'éjecter Mme Merkel. Le 5 décembre 2011 - le jour même où celle-ci était à Paris pour mettre au point avec Nicolas Sarkozy les derniers détails de l'accord sur la future Europe financière -, le candidat socialiste se rendit à Berlin pour participer à un congrès du SPD. Étaient présents l'ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, 94 ans, le premier ministre norvégien Jens Stoltenberg et quelques autres leaders socialistes d'Europe, ainsi que la troïka qui dirige le SPD, composée de Sigmar Gabriel, président du parti, de Frank-Walter Steinmeier et de Peer Steinbrück - respectivement ancien ministre de l'Écologie, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien ministre des Finances du premier gouvernement Merkel (2005-2009) -, tous trois passés dans l'opposition  depuis 2009, année où prit fin la grande coalition qui avait exercé le pouvoir depuis quatre ans (4). François Hollande appela de ses voeux une Europe de gauche : « Nous avons à changer le centre de gravité de l'Europe, à le ramener vers la gauche. » Il clôtura son allocution en promettant à ses amis : « Je ferai tout pour réussir le premier acte en attendant que vous réussissiez le second en septembre 2013. »
Ce n'était pas encore évident. D'autant que les objectifs de François Hollande en Europe ne sont pas les mêmes que ceux du SPD. Cette dernière formation défend, certes, le renforcement des institutions européennes, la solidarité avec les États de l'UE en difficulté et la relance du principe de subsidiarité (5), mais aussi et avant tout le contrôle de la discipline budgétaire. Le SPD a d'ailleurs voté la « règle d'or » que le PS a rejetée, et n'incline nullement à renégocier le pacte budgétaire européen, pas plus qu'à remettre en cause l'indépendance de la Banque centrale européenne. Du reste, l'un des membres de la troïka, Peer Steinbrück, qualifia peu après de « pure folie » le projet de Hollande consistant à renégocier le pacte budgétaire européen. Il faut aussi rappeler que lors de sa visite à Paris quinze jours après l'excursion de Hollande à Berlin, l'ancien chancelier SPD Gerhard Schröder avait approuvé, dans une interview au Figaro, les réformes mises en oeuvre par Nicolas Sarkozy.
Angela Merkel au secours de Nicolas Sarkozy
Nos voisins allemands ont suivi la campagne électorale en France comme aucune autre auparavant. L'élection de François Hollande, annoncée par les sondages, les préoccupait. Raison de plus, pour la chancelière, de soutenir le candidat Sarkozy. L'appui offert par Angela Merkel à ce dernier pèsera encore longtemps sur la relation Paris-Berlin. À un congrès de l'UMP, début décembre 2011, Hermann Gröhe, secrétaire général de la CDU, célébra la « France forte » de Nicolas Sarkozy qui le lui rendit bien en évoquant pas moins de seize fois l'exemple allemand dans la gestion de l'économie lors de son interview télévisée du 29 janvier 2012. La chancelière Merkel prit si ouvertement parti en faveur de Sarkozy que, le 4 février, le directeur de campagne de François Hollande, Pierre Moscovici, téléphona à la chancellerie allemande pour lui suggérer d'afficher un peu de retenue afin de ne pas nuire à sa future relation de travail avec le président Hollande. Prendre ainsi Mme Merkel à rebrousse-poil n'était pas la meilleure manière de la convaincre. Dès le 6 février, la chancelière s'affichait devant les caméras des télévisions française et allemande en compagnie du président Sarkozy. Les deux leaders étaient installés dans des fauteuils si proches que des journaux allemands y décelèrent un petit côté « érotique ». Mme Merkel avoua en effet éprouver de l'« affection » pour le Français. Mais avec sa sobriété coutumière, elle souligna que leur association répondait à des raisons fonctionnelles. Elle apportait à Nicolas Sarkozy « tout son soutien » puisqu'ils « appartenaient tous deux à des partis amis ». Si elle s'abstint ensuite de participer à l'un des meetings électoraux de son collègue français, c'est que ce dernier l'en dissuada, par crainte de témoignages d'hostilité devant les salles.
L'Allemagne fut tellement stigmatisée dans cette campagne par la gauche - mais aussi par l'extrême droite - française que la majorité sortante dut mettre en sourdine ses éloges du « modèle allemand ». Ce concept recula, dans le débat électoral, devant la dénonciation du « diktat allemand » chère aux adversaires de Nicolas Sarkozy. C'est ainsi que l'UMP s'est laissé ravir la maîtrise du thème européen. En lieu et place des États-Unis - pourtant responsables du déclenchement de la crise et jadis bête noire de la gauche et de l'extrême droite -, l'Allemagne endossa dans la propagande de l'opposition le rôle du grand méchant loup. Les « sarkophobes et europhobes » n'en pouvaient plus de voir Paris et Berlin accorder leurs violons. Début décembre 2011, ils avaient espéré que les pourparlers sur le sauvetage de l'euro échoueraient. On misait sur la Grande-Bretagne pour jouer les agents d'obstruction. Mais ses meilleurs alliés, le Danemark et la Suède, firent faux bond à David Cameron. L'accord élaboré par Sarkozy et Merkel sur la création d'une union fiscale et d'une gouvernance économique européenne dotée enfin de réels pouvoirs fut conclu le 9 décembre, après de dures négociations. Contre toute attente, la solution dégagée lors de ce fameux sommet de Bruxelles apaisa les marchés et la zone euro se redressa, l'Allemagne avec des résultats meilleurs que prévu et la France avec un bilan budgétaire moins mauvais que redouté. Le couple franco-allemand restait uni.
Mais les irréductibles ne baissèrent pas les bras. Au lendemain de l'intervention télévisée de Nicolas Sarkozy du 29 janvier 2012, Jean-Luc Mélenchon dénonça une « politique à l'allemande », un « triste et banal plan d'austérité » et une « très mauvaise nouvelle pour les ménages ouvriers ». Arnaud Montebourg abonda dans le même sens le surlendemain, pourfendant lui aussi l'Allemagne d'Angela Merkel : « Vouloir exporter le modèle allemand, c'est vouloir ruiner toute l'Europe... Si vous écrasez les salaires européens, à qui allez-vous vendre les produits allemands ? (...) Les Allemands exportent et construisent des excédents sur le dos de tous les partenaires européens. » Selon lui, la confrontation avec l'Allemagne était « inévitable ». Et l'ancien candidat aux primaires socialistes d'ajouter à sa diatribe une attaque politique : « Ce sont les droites française et allemande qui, par leur aveuglement dogmatique et idéologique, imposent une cure d'austérité et font payer les classes moyennes et les classes populaires. » D'où, révélait Montebourg, l'initiative de François Hollande consistant à travailler avec ses partenaires de gauche d'outre-Rhin pour proposer un couple franco-allemand alternatif à celui que formaient Nicolas Sarkozy et Angela Merkel (6).
Malgré les prévisions plutôt pessimistes quant à l'issue du scrutin que lui apportaient ses diplomates, la chancelière espéra jusqu'au bout la réélection de son ami Sarkozy. Il est vrai que l'écart entre Sarkozy et Hollande se resserrait et qu'il fut, à l'arrivée, plus étroit que prévu. Reste que Mme Merkel avait misé sur le perdant et que ce n'était pas un bon présage pour elle. Le mandat de la chancelière chrétienne-démocrate expire en septembre 2013 (7). Elle aurait aimé bénéficier de quelques années supplémentaires de stabilité dans sa relation avec Paris pour mener à bien la nécessaire réforme des institutions européennes en compagnie d'un associé français partageant sa philosophie et celle des libéraux présents dans son gouvernement, notamment aux commandes de l'Économie (8). La législature dure en Allemagne quatre ans, en France cinq ans. Une fois réélus à un peu plus d'un an de distance, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy auraient pu achever ensemble en 2017 leur oeuvre européenne.
À l'issue de la première visite de François Hollande à Berlin, le 15 mai 2012, jour de l'investiture du successeur de Nicolas Sarkozy, la chancelière afficha devant les médias un consensus de façade avec son visiteur français. Seulement, derrière l'entente diplomatique contrainte et forcée, les plaies laissées par la campagne germanophobe et même anti-merkelienne de la gauche française étaient encore béantes. Et l'ombre de l'ami Sarkozy flottait sur l'entretien. S'ajoutaient les désaccords de fond portant sur la renégociation du pacte de rigueur budgétaire, le rôle de la Banque centrale européenne et la création d'euro-obligations. Autant de thèmes sur lesquels les positions de Hollande et de Merkel sont diamétralement opposées.
Une chancelière inoxydable
Divergences doctrinales avec François Hollande
La rencontre avait suscité de part et d'autre quelque appréhension. Elle fut empreinte d'une certaine froideur. Avant de se rendre à Berlin, le président élu n'aurait pas hésité à déclarer devant ses collaborateurs qu'être aussi inflexible que Mme Merkel n'était « pas une bonne méthode ». Celle-ci avait martelé le 10 mai devant le Bundestag qu'elle ne renégocierait pas le pacte budgétaire européen comme il le lui demandait : « Une croissance à crédit nous ramènerait au début de la crise. » Hollande avait formulé son exigence de renégociation du pacte le 5 décembre précédent devant les sociaux-démocrates allemands. Puis il l'avait inscrite dans les 60 points de son projet électoral de janvier 2012 et répétée tout au long de sa campagne. À Berlin, le président avait l'intention de le dire à la chancelière, « courtoisement mais fermement », selon l'un de ses proches cité par l'Agence France-Presse. L'entourage de François Hollande mimait, certes, la confiance. « L'amitié franco-allemande, on le sait, transcende les alternances politiques, déclara Pierre Moscovici sur BFM TV. Ce n'est pas toujours facile, il faut bâtir de nouveaux compromis, mais ce sera le cas, je l'espère, comme toujours. » De son côté, le gouvernement de Berlin joua l'apaisement en exprimant son désir de poursuivre « une coopération très étroite et de qualité avec la France ». « C'est un nouveau départ sur le plan des personnes. Mais il règne une très grande continuité dans les relations entre la France et l'Allemagne », souligna Steffen Seibert, porte-parole de la chancelière.
Hollande allait pourtant déposer sa demande d'abrogation du pacte sur le bureau de Mme Merkel, ce qui contrevenait non seulement aux décisions du gouvernement allemand, entérinées par 25 États membres de l'Union européenne, mais aussi à la doctrine économique allemande, réfractaire à tout plan de relance étatique et à tout « deficit spending » keynésien. « Nous n'en avons probablement pas les moyens et cela n'aurait pas d'effet durable », avait précisé préalablement Steffen Seibert. Certes, à l'unisson du Français, la troïka du SPD avait publié une déclaration en faveur de la croissance, mais les trois leaders du SPD en profitaient pour formuler en même temps une profession de foi en faveur de l'économie de marché, comme si on avait pu les suspecter de dirigisme ou d'étatisme. Au gouvernement, Guido Westerwelle, ministre libéral des Affaires étrangères, avait proposé d'ajouter un volet « croissance » au sacro-saint pacte budgétaire. Mais son parti, le FDP, n'en demeurait pas moins le garant de l'économie libérale. Car, pour les Allemands, créer artificiellement de la croissance, c'est faire du dirigisme. Leur gouvernement répéta son credo : croissance et réduction des déficits étaient « les deux faces d'une même médaille ». Telle une entreprise saine, l'Allemagne tenait ses comptes, équilibrant recettes ou économies et dépenses.
La chancellerie avait quand même préparé un plan de travail dans lequel l'investissement et la croissance, en particulier par le biais d'une action de la Banque européenne d'investissement (BEI) en faveur des PME, avaient leur place. Seulement, des divergences doctrinales persistaient. Mme Merkel et son équipe voulaient stimuler la croissance par des réformes structurelles au stade de la production tandis que M. Hollande et les siens privilégiaient la relance par la consommation de masse et l'amélioration du pouvoir d'achat des défavorisés - politique considérée en Allemagne comme improductive et à courte vue, voire génératrice d'inflation. Les propositions de la Commission européenne pour la rencontre des chefs d'État et de gouvernement de l'UE du 23 mai et pour le Conseil européen des 28 et 29 juin 2012 s'inspiraient plutôt de la doctrine allemande. Bruxelles acceptait, certes, d'ajouter un « pilier croissance » à sa stratégie de lutte contre les dettes souveraines. Mais, dans le projet, la réduction de la dette prédominait et la croissance n'était qu'un effet induit. Il est vrai que François Hollande était mal placé pour donner des conseils. Les dernières prévisions de la Commission concernant l'économie française tombaient mal pour lui. Selon Bruxelles, le déficit public de la France devait s'élever en 2013 à 4,2 %, soit bien plus que les 3 % anticipés par le nouveau président. La croissance du PIB français plafonnerait à 1,3 %, loin des 1,7 % qu'il visait. Au premier trimestre 2012, la croissance française stagnait déjà à zéro, 0,2 % étant prévus sur toute l'année. Pendant ce temps, l'économie allemande poursuivait son ascension.
Le projet de l'UE consistait donc simplement à étoffer les mesures déjà existantes en matière de croissance. Rien de nouveau, avait estimé le porte-parole allemand. Le « Pacte pour l'euro plus », signé en 2011, visait déjà à améliorer la compétitivité des économies européennes. Des mesures en faveur de l'emploi avaient également été prises lors des Conseils européens au début de 2012. On pourrait poursuivre ce travail en adoptant « de nouvelles mesures concrètes ». Et Seibert d'insister : pour l'Allemagne, la « politique de croissance » était essentiellement une « politique de réformes structurelles » visant à renforcer la compétitivité des économies européennes. Doper la croissance et l'emploi passait par la mise en oeuvre d'une politique de réformes, notamment du marché du travail. Il s'agissait aussi de réduire les contraintes bureaucratiques pesant sur les PME, de faire en sorte qu'il soit possible et rentable pour ces dernières d'embaucher des jeunes ou encore d'utiliser de manière ciblée les fonds existants, y compris européens, pour investir dans des domaines d'avenir. Autrement dit, Hollande n'avait rien inventé.
Coup de semonce en Rhénanie du Nord/Westphalie
C'était par la politique et non par l'économie que le nouveau chef de l'État français aurait pu pousser la chancelière dans ses retranchements. Par chance pour lui, il se rendit à Berlin peu après une défaite électorale du parti de Mme Merkel, la CDU, et d'une belle victoire du SPD dans le Land de Rhénanie du Nord/Westphalie (NRW) - le plus peuplé de République fédérale avec ses 17 millions d'habitants, et encore pourvu de beaux restes industriels malgré le recul de la houille et de l'acier. C'est une Angela Merkel affaiblie qui serra donc la main du président français, touchée par une débâcle électorale si grave qu'elle semblait corroborer le voeu de son hôte de la voir quitter le pouvoir en 2013.
À la veille du long week-end de la Pentecôte, alors que les pronostics tablaient sur une défaite encore supportable sur les bords du Rhin et de la Ruhr, la chancellerie avait attendu calmement ce demi-mal. Les augures n'étaient pas très mauvais. En Sarre, en mars 2012, la CDU avait obtenu 35,2 % des voix et le SPD 30,6 % - un résultat qui avait abouti à la formation à Sarrebrück d'une grande coalition CDU/SPD. En Schleswig-Holstein, le 6 mai 2012, la CDU avait reculé de quelques points, mais elle devançait encore le SPD de 0,4 % des voix. Mme Merkel espérait que la très populaire candidate sociale-démocrate Hannelore Kraft ne ferait pas des ravages en NRW. Rien ne préfigurait le coup de grisou du 21 mai. Le SPD de Rhénanie-Westphalie obtint près de 40 % des suffrages, un score inespéré. En ajoutant les 11,3 % obtenus par les Verts, la gauche reprenait fermement le gouvernement du Land. Femme du peuple au contact facile, amie des syndicats ouvriers, Mme Kraft avait écrasé le chef de file de la droite rhénane, Norbert Röttgen, un politicien bon chic bon genre, juriste de son état, incarnation d'une droite élitiste. Alors que Mme Kraft se montrait attentive à leurs soucis quotidiens, les électeurs avaient jugé Röttgen indifférent à leurs problèmes, tout à sa carrière de ministre de l'Écologie - et cela, d'autant plus qu'il avait commis l'erreur de signaler, dès l'ouverture de la campagne, qu'en cas d'échec en NRW, il resterait ministre à Berlin au lieu de prendre la direction de l'opposition rhénane. Mme Merkel avait fermé les yeux sur ce premier impair, mais trois jours après la cuisante défaite de Röttgen, elle sévit. Elle communiqua lapidairement au sortir du Conseil des ministres hebdomadaire qu'elle congédiait son ministre de l'Écologie « contre la volonté de ce dernier ». La chancelière se débarrassait du même coup d'un ambitieux désireux de la détrôner, comme elle l'avait déjà fait avec d'autres, tels Friedrich Merz, Roland Koch, Christian Wulff et Karl-Theodor zu Guttenberg, pour ne citer qu'eux (9). De toute manière, après une défaite aussi terrible, le rêve d'accéder à la chancellerie s'était envolé pour Norbert Röttgen.
Pendant ce temps, le SPD de Schleswig-Holstein menaçait de former un gouvernement sans la CDU. Pour la chancelière, il y avait péril en la demeure.
« Maman Merkel » et la tentation des petits partis
À ces considérations locales s'ajoutait un malaise : les citoyens se détournaient des grands partis. La faible participation aux scrutins régionaux - avec un record en Schleswig-Holstein où près de 40 % des inscrits s'étaient abstenus - mais aussi la dissémination des voix au profit de petites formations reflétaient leur lassitude. Où mènent les lignes de fuite ? Vers une extrême droite violemment anti-européenne, certes pas organisée en parti, mais qui touche une frange de la population très remontée contre l'« union des transferts » (10) où l'Allemagne est censée servir de vache à lait pour le salut de l'euro. Vers l'extrême gauche et le parti Die Linke, bouture de la nomenklatura est-allemande sur le gauchisme ouest-allemand, qui survit malgré des pertes d'adhérents (69 000 fin 2011 contre 73 000 au début de l'année) et, sauf en Sarre, patrie de son chef Oskar Lafontaine, de suffrages. Associés au gouvernement, les libéraux inter-agissent avec la CDU/CSU sur le modèle des vases communicants : quand l'un monte, l'autre baisse. Visiblement guéris de leur anémie de 2010-2011, ils ont récupéré leur clientèle de PME, hostile aux surcharges fiscales et à l'intervention de l'État dans l'entreprise, et irritée par la sortie du nucléaire qu'a annoncée Angela Merkel, de même que par son projet visant à instaurer un salaire minimum. Les Verts, quant à eux, stagnent à un bon niveau. Ils ont conquis le richissime Bade-Wurtemberg (depuis 2011, un Vert, Winfried Kretschmann, est à la tête de ce Land). Mais un nouveau venu est monté en flèche : le Parti des Pirates, une formation juvénile « de freaks et de geeks » (11), qui prône la liberté d'accès au « tout-Internet », la transparence des politiques et institutions, la liberté de l'individu et, comme ils disent, une « démocratie liquide ». Leur programme assez flou, ni de droite ni de gauche ou les deux à la fois, et leur organisation non hiérarchisée ne nuisent pas à leur progression. Ils sont déjà présents dans les Parlements de quatre Länder, dont Berlin, leur plus grand succès (plus de 10 % des voix).
Les caciques de la CDU ont veillé à ce que la chancelière ne soit pas éclaboussée par l'accident de parcours de Rhénanie-Westphalie, qualifié de « secondaire ». Ils misent sur l'« effet maman », le « Mutti-Effekt » de Mme Merkel. L'ancienne « gamine » (surnom affectueux que lui donnait Helmut Kohl) est devenue, au fil des ans, une sorte de « mater patriae » de 82 millions d'enfants allemands, reine mère mais aussi incarnation de la mère de famille moyenne, vertueuse et économe. Pour ne pas stimuler les adversaires de son parti, elle était rentrée dans sa coquille au cours de l'été 2010, après le premier gros crédit alloué à la Grèce, très mal perçu en Allemagne. Elle revint au premier rang à l'automne suivant pour condamner des manifestations écologistes organisées à Stuttgart contre l'extension de la gare de cette ville, et pour clamer qu'en Allemagne on appliquait la Constitution et non pas la charia (12). Après avoir fait mine de condamner Thilo Sarrazin pour son livre anti-immigration L'Allemagne s'auto-détruit, elle décerna un prix à l'auteur danois de caricatures anti-Mahomet. Ainsi ralliée aux valeurs chrétiennes de la CDU  que nombre de ses partisans conservateurs l'accusaient d'édulcorer au profit d'idéologies de gauche,  la chancelière remonta dans les sondages. Au printemps 2011, au lendemain du drame de Fukushima, elle prit prétexte de la catastrophe japonaise pour décréter la fermeture de toutes les centrales nucléaires allemandes avant 2022, coupant ainsi l'herbe sous le pied des Verts et levant en même temps le dernier obstacle majeur à une possible coalition gouvernementale avec eux. Enfin, après le pacte de Bruxelles de décembre 2011, Mme Merkel est remontée dans l'estime des Allemands qui craignaient qu'elle ne brade leurs économies au profit des canards boiteux européens. Ses compatriotes lui sont reconnaissants d'avoir imposé à l'UE et à la zone euro le programme de rigueur allemand assorti de sanctions pour les récalcitrants et d'avoir sauvegardé l'indépendance de la BCE.
C'est pourquoi elle ne pourrait en aucun cas renoncer au pacte budgétaire européen, « son pacte d'austérité », même pas pour contenter François Hollande. Elle courrait dès lors à l'échec électoral en 2013. Le président français cherche-t-il à lui faire commettre ce faux pas ? Mme Merkel est bien trop habile et expérimentée pour tomber dans le piège. Elle prépare sa réélection tous azimuts, avec des cadeaux à droite et des concessions à gauche. Au début du mois de février 2012, selon l'institut Infratest Dimap, elle battait encore tous les records de popularité des chanceliers allemands avec 85 % de réponses positives à la question « représente-t-elle bien l'Allemagne à l'étranger ? » ; 73 % des Allemands interrogés l'estimaient « honnête » ; 69 % considéraient qu'elle était une « bonne chancelière ». Ces chiffres résultaient essentiellement de son attitude inflexible pendant la crise. Son parti en profitait : selon l'institut Forsa, la CDU bénéficiait en janvier 2012 de 36 % des intentions de vote. Ses alliés au gouvernement, les libéraux du FDP, émargeaient à seulement 3 % (après 14 % en 2009). Dans l'opposition, le SPD obtenait 27 %, les Verts 15 %, Die Linke 7 %, de même que le Parti des Pirates, les 5 % restants étant dispersés. Aussi le résultat de Rhénanie-Westphalie a-t-il surpris et alarmé. Il ne rappelle que trop la défaite de Gerhard Schröder dans ce même Land en 2005, quelques mois avant l'éviction du chancelier social-démocrate aux législatives. Seulement, la Rhénanie-Westphalie est-elle encore un modèle pour une Allemagne, fédérale certes, mais recentrée sur Berlin ? Aux élections berlinoises de 2010, la CDU n'avait-elle pas regagné une partie du terrain perdu et repris sa place au Sénat-conseil municipal de la capitale (13) ?
La coalition CDU-SPD : aujourd'hui Berlin, demain l'Allemagne ?
Avec son énorme dette de quelque 70 milliards d'euros, Berlin, la ville « la plus sexy et la plus pauvre » du pays, est à l'Allemagne ce que la Grèce est à l'Europe, après des années de gestion de la gauche socialiste et néo-marxiste. Mais Berlin est une ville dynamique et située au coeur de l'Europe future. Les industries culturelles, l'architecture et l'urbanisme, l'informatique et les médias, le tourisme et l'hôtellerie y sont en pleine expansion. Aux régionales berlinoises du 18 septembre 2011, Die Linke a été éjectée du Sénat et les Verts ont subi une déconvenue relative. Certes, ils sont passés de 13,1 % à 17,6 % des suffrages ; mais cette progression, largement inférieure à celle espérée, ne leur permet pas de dicter leur volonté au gouvernement régional dans la capitale. Ils se sont donc retrouvés dans l'opposition. Le maire SPD Klaus Wowereit (28,4 % des voix, en baisse) a dû se coaliser avec son adversaire CDU Frank Henkel (23,3 %) pour former la mairie-Sénat de Berlin. Ce n'est pas le premier Land à être dirigé par une grande coalition CDU/SPD (noire-rouge) (14). Selon une étude publiée par l'Université américaine de Harvard, le SPD et les Verts ont des vues relativement incompatibles (15). On verra ce que donne la coalition rouge-verte de Rhénanie-Westphalie...
La « grande coalition » berlinoise annonce-t-elle une coalition identique pour septembre 2013 au niveau national ? Rappelons que, de 2005 à 2009, l'Allemagne fut gouvernée conjointement par la CDU d'Angela Merkel et le SPD de Frank-Walter Steinmeier... Tel était le pronostic en 2011 quand le FDP - dont les quelque 15 % de voix avaient aidé Angela Merkel à reconquérir sa chancellerie en 2009 - se mit à battre de l'aile et chuta à 2 % ou 3 % à l'échelon national. Des querelles intestines déchiraient les libéraux. Leur leader, Guido Westerwelle, avait cédé son titre de président du parti et de vice-chancelier à Philipp Rösler. Et le secrétaire général du FDP, Christian Lindner, avait jeté l'éponge. D'aucuns reprochaient à Rösler d'avoir vu trop grand en cumulant les fonctions de ministre de l'Économie, de vice-chancelier et de président du FDP. En décembre 2011, le quotidien économique Handelsblatt publiait une nécrologie non pas du libéralisme, mais du FDP en tant que parti de gouvernement. Mais voilà que les libéraux remontent la pente. Lindner a effectué un comeback remarquable en Rhénanie-Westphalie. Suite à quoi le ministre-président de Bavière Horst Seehofer, représentant du parti frère bavarois CSU et allié aux libéraux dans son Land sudiste, est venu tempêter à la télévision contre les erreurs de la CDU, pressant la chancelière de revenir aux fondamentaux de la droite. « Je savais bien que les libéraux reviendraient dans l'arène », s'écria Seehofer. Il n'attend rien d'une coalition de la CDU avec le SPD et adjure la chancelière de ne pas flirter avec la gauche.
Il est vrai que la victoire de François Hollande en France a quelque peu changé la donne. Au lieu d'envisager une grande coalition avec la CDU, le SPD pourrait être désormais tenté par une coalition de gauche, sur le modèle français, avec les Verts (rouge-verte) pour succéder à la coalition de centre droit des chrétiens-démocrates et des libéraux (noire-jaune). Certains politologues jugent ce dernier modèle périmé, au rebours de l'opinion du ministre-président de Bavière. Toujours est-il qu'après la victoire de Mme Kraft en Rhénanie-Westphalie l'ambiance a globalement tourné en faveur de la gauche. Selon un sondage téléphonique de l'institut Dimap conduit les 14 et 15 mai au niveau national, la CDU (33 %), en baisse de un point, ne dominait plus que de trois points le SPD (30 %), remonté de deux points. Les Verts étaient à 13 % (en légère baisse), le FDP était à 5 %, mais les Pirates grimpaient à 11 %.
Reste qu'Angela Merkel a plusieurs fers au feu. On la dit insubmersible et inoxydable. Ne pourrait-elle pas gouverner avec les libéraux et les Pirates ? Ou avec les Verts et les Pirates ? Contre toute attente, l'éviction le 17 février dernier de son poulain Christian Wulff, qu'elle avait hissé sur le pavois de la présidence de la République en juin 2010, n'a pas terni son image. Et Mme Kraft, victorieuse en Rhénanie-Westphalie, paraît trop enracinée localement pour constituer un danger au niveau national. Après sa défaite en Rhénanie-Westphalie, on disait Mme Merkel affaiblie et Mme Kraft déjà sur le point de lui ravir la chancellerie. La gagnante des élections rhénanes-westphaliennes ne distançait-elle pas dans les sondages les trois leaders nationaux du SPD, Sigmar Gabriel, Frank-Walter Steinmeier et Peer Steinbrück ? Elle serait donc, assurait-on, la meilleure candidate de la gauche aux législatives de septembre 2013. Mais Mme Kraft a maintes fois promis de rester auprès de ses électeurs de Rhénanie-Westphalie et elle est largement dominée par Mme Merkel dans les intentions de vote au niveau national (48 % à Merkel et 29 % à Kraft, selon un sondage publié fin mai 2012 par l'institut Forsa, que l'on sait favorable au SPD). S'ajoute que Mme Kraft ne peut ignorer que Gerhard Schröder s'est prononcé, de même que Helmut Schmidt, en faveur de la nomination de Peer Steinbrück en tant que tête de liste du SPD aux prochaines législatives. Ardent défenseur de l'euro, Steinbrück - dont Mme Kraft fut la collaboratrice quand il était ministre-président de Rhénanie-Westphalie - est résolument hostile au projet de renégociation du pacte budgétaire cher à François Hollande, à la différence de son camarade Gabriel. On le verrait bien ministre des Finances dans une grande coalition dirigée par Mme Merkel ou bien chancelier si cette dernière échouait. Il y a fort à parier que Mme Kraft respecterait une candidature de Steinbrück à la chancellerie. La candidature de Mme Kraft est donc encore loin d'être évidente.
La chancelière apprécie vite les changements et ne laisse rien au hasard. Elle avait fait élire Christian Wulff pour qu'une autre femme, en l'occurrence sa ministre du Travail Ursula von der Leyen, ne devienne pas présidente de la République : avec deux femmes au sommet, la tentation aurait été grande d'en éliminer une (avec Merkel à la chancellerie et Von der Leyen à la présidence, les électeurs auraient été plus enclins à voter en 2013 contre Merkel, afin de ne pas laisser deux femmes aux deux postes les plus prestigieux du pays). Il lui a fallu, après la démission forcée de Wulff, accepter qu'accède à la présidence le candidat de l'opposition et des libéraux, Joachim Gauck. Une autre forme de sosie qui la dérange un peu car, comme elle, Gauck vient de l'ex-RDA. Il est lui aussi protestant, pasteur retraité même. Mais la fille de pasteur protestant est-allemand qu'elle est trouvera bien un moyen de gommer la ressemblance. Toujours est-il que sa décision d'appuyer la candidature de Gauck pour succéder à Wulff a fait monter sa cote dans l'opinion publique au lieu de l'altérer.
L'atout de la chancelière : une économie florissante
En Allemagne, tant que l'économie va, tout va. Si elle continue, en 2013, à enregistrer d'aussi bons résultats qu'en 2011 et en 2012, on ne voit pas pourquoi Mme Merkel ne serait pas réélue. Sans doute la dette cumulée est-elle en Allemagne presque aussi lourde par rapport au PIB qu'en France ; mais, d'une part, la remise à neuf de l'ex-RDA en est pour moitié responsable (16) ; et, d'autre part, la croissance, la balance commerciale et l'emploi allemands se portent si bien que le fisc fait recette tandis que l'État peut emprunter à des taux extrêmement bas (1,54 % pour le long terme) sur les marchés internationaux. Le chômage a été le grand responsable de la défaite de la droite en France. Or l'Allemagne s'approche du plein emploi, la demande de travail descendant à 4 % ou 5 % dans les Länder performants de Bavière, de Bade-Wurtemberg et de Rhénanie-Palatinat. Si Mme Merkel parvient, d'ici à 2013, à assurer la sauvegarde de l'euro en limitant la casse dans le secteur bancaire ; à éponger quelque peu la dette publique grâce à une économie génératrice de recettes ; à maintenir le déficit budgétaire à moins de 1 % du PIB ; si le chômage demeure à son très bas niveau de 7 %, voire moins, ex-RDA incluse ; et si la croissance est celle que pronostiquent les cinq grands instituts de conjoncture qui anticipent une hausse du PIB allemand de 2 % en 2013 après 1,3 % en 2012... alors il est probable qu'elle formera une troisième fois le gouvernement. L'objectif d'Angela Merkel n'est-il pas d'égaler le record de Helmut Kohl qui était resté seize ans au pouvoir, soit deux ans de plus qu'Adenauer ?
L'économie allemande avait commencé l'année 2012 avec une croissance étonnante de 0,5 % sur un trimestre. Ce redémarrage compensa largement le ralentissement enregistré fin 2011. Selon l'institut d'économie DIW de Berlin, la sécurité de l'emploi et des augmentations de salaires supérieures à l'inflation dopaient la consommation intérieure et poussaient la croissance. Mais les exportations jouaient également un rôle important dans ce bon résultat. L'excédent de la balance commerciale allemande est devenu légendaire : il est de 150 milliards d'euros alors que la France accuse un déficit de 70 milliards. La baisse de l'euro a aidé les exportateurs allemands. Dans un premier temps, la demande intérieure a grossi les importations mais, en cours d'année 2012, les exportations l'ont largement compensée. L'industrie et l'artisanat tournent à nouveau à plein rendement et l'humeur des entrepreneurs est revenue au beau fixe, comme le signale l'institut IFO de Munich. La croissance allemande du début 2012 a sauvé la zone euro d'une récession, car le potentiel de l'industrie allemande est déterminant en Europe.
« Comment ces résultats sont-ils possibles ?, s'interrogeait le 12 avril 2012 le magazine britannique The Economist. Alors que la plupart des autres pays européens sont en difficulté, l'Allemagne s'améliore dans tous les domaines. » Trois réponses : 1) les réformes, notamment du marché du travail, engagées par Gerhard Schröder en 2005 sous le nom d'Agenda 2010 (17) et amplifiées par Mme Merkel ; 2) l'avantage apporté aux exportations allemandes par l'euro, spécialement en Europe : « Nous devons remercier l'euro bien plus que l'Agenda 2010 pour notre bonne santé », déclarait au Spiegel en mai 2012 Peter Bofinger, l'un des cinq sages qui conseillent le gouvernement allemand ; et 3) la réponse que donnait The Economist, à savoir que les Allemands sont des êtres bizarres et pas logiques. Alors que leur État et leurs entreprises font recette, ils continuent à économiser et soupèsent chaque euro avant de l'investir. Ils ne baissent même pas les impôts. Ce à quoi il faut ajouter que l'Allemagne a toujours été à la pointe du progrès technologique et que les PME qui forment son tissu économique s'adaptent vite aux évolutions de la demande, intérieure comme extérieure. Et puis, l'Allemagne sait résister aux tentateurs. François Hollande qui déclarait le soir de son élection : « L'austérité ne peut être une fatalité. C'est ce que je dirai d'abord à l'Allemagne au nom de l'amitié qui nous lie », avait des chances d'être entendu mais peu d'être écouté, même si l'idée d'une injection de croissance a fait son chemin. Contre Angela Merkel, François Hollande a trouvé à Washington et à Camp David les 18 et 19 mai 2012 un allié en Barack Obama, désireux de créer des emplois dans son pays dans la perspective de la présidentielle américaine. Mais parmi ceux qui, depuis le « mai français », se rallient à cette doctrine - comme le président de la Banque centrale européenne Mario Draghi et le chef du gouvernement italien Mario Monti, qui ont invité la chancelière et son ministre Wolfgang Schäuble (18) à plus de dépense pour plus de croissance -, certains la conçoivent à la manière allemande, c'est-à-dire comme de l'investissement dans les infrastructures industrielles visant à améliorer la productivité et non pas la consommation d'abord.
Si les Américains paraissent redouter l'effet de contagion d'une crise de l'euro, le sort de la monnaie européenne leur importe moins qu'une relance de l'activité dans une Europe qui est l'un des plus grands acheteurs de leurs produits libellés en dollars dévalués. Ils peuvent regretter, surtout, que l'Allemagne impose des restrictions à ses partenaires européens au nom d'une politique monétariste. Le 12 avril 2012, l'Américain George Soros explique au journal allemand Die Welt que la Bundesbank et le gouvernement allemand détruisaient l'euro avec leur politique de restriction des dépenses. Selon lui, le pacte budgétaire de Mme Merkel conduira la zone euro à une spirale de déflation qui, à son tour, mènera l'Union droit dans le mur. L'Allemagne devrait au contraire continuer de payer pour les pays faibles de la zone euro et la BCE devrait éponger leurs dettes. Soros est formel : l'euro arrivera à l'apoplexie et à l'implosion si l'on n'injecte pas plus d'argent dans le circuit. Même son de cloche dans un article de Paul Krugman que publient le New York Times et Die Welt un mois plus tard, le 12 mai 2012, dans le contexte de la rechute financière et politique de la Grèce. Citant Keynes qui avait diagnostiqué dans les années 1930 « un état chronique d'activité au-dessous de la moyenne », le prix Nobel d'économie américain recommande à l'Europe une politique monétaire expansive tant au niveau des particuliers et des entreprises que de la BCE. Des recommandations qui, si elles étaient suivies, produiraient de l'inflation et une perte de valeur de l'euro. Au printemps 2010, quand s'était dessinée la faillite de la Grèce, ces deux hommes étaient venus prononcer en Allemagne des conférences recommandant la même politique de déficit, avec les mêmes chants de sirènes... Avec l'aggravation de la crise grecque, en mai 2012, les Américains n'hésitent même plus à conseiller à l'Allemagne de quitter la zone euro pour revenir au bon vieux Deutschemark. Deux économistes d'outre-Atlantique - Clyde Prestowitz, fondateur et président de l'Economic Strategy Institute de Washington, et John Prout, ex-chef du Crédit commercial de France - l'ont exprimé sans ambages sur CNN.com le 31 mai dernier.
Outre-Rhin, l'euro n'a pas que des amis, loin de là. Au quarteron des professeurs europhobes allemands - les Schachtschneider, Nölling, Starbatty et Hankel - et leurs soutiens politiques, Peter Gauweiler et le comte Franz Ludwig Stauffenberg, s'est joint fin mai 2012 le nouvel auteur populiste en vogue Thilo Sarrazin avec un livre intitulé L'Europe n'a pas besoin de l'euro. Ancien sénateur aux Finances de Berlin, Sarrazin a quelques notions d'économie. Il s'en sert pour recommander à ses compatriotes de revenir au Deutschemark. Or cette solution simpliste serait une catastrophe pour l'Allemagne. Concluant un débat avec cet iconoclaste à la télévision allemande le 20 mai 2012, Peer Steinbrück, ancien ministre des Finances de Mme Merkel et peut-être prétendant au trône de chancelier l'an prochain, a qualifié les thèses de Sarrazin de « bullshit ». Si d'aventure, ce social-démocrate battait la chancelière chrétienne-démocrate - issue pour le moment très improbable -, il n'y aurait pas de soucis à se faire pour l'euro.
Une nouvelle relation à bâtir
La campagne électorale française a fait des dégâts dans l'édifice franco-allemand alors qu'on s'apprête à célébrer, le 23 janvier 2013, le cinquantième anniversaire du traité de l'Élysée. On se demandait même, après le scrutin de mai 2012, si la chancelière saisirait la main que lui tendrait François Hollande, tant les plaies étaient vives. Mais Mme Merkel s'est pliée à la raison d'État. L'amitié franco-allemande figure dans l'un des fameux articles non écrits de la Constitution allemande à titre d'impératif catégorique (19). La chancelière a rappelé que cette amitié était de règle « depuis la fondation de la République fédérale ». Hollande est pour Mme Merkel un partenaire européen privilégié, même s'il demeure un adversaire politique.
Mme Merkel doit composer avec ce nouveau président français qui ne met pas la relation franco-allemande au premier rang de ses priorités et veut même casser le duopole franco-allemand. Elle affrontera un ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, et son secrétaire d'État à l'Europe, Bernard Cazeneuve, qui ont fait campagne en 2005 contre la Constitution européenne. Certes, le professeur d'allemand Jean-Marc Ayrault, à la tête du gouvernement, jouera les médiateurs. Mais le président et ses amis rendront la pareille à Mme Merkel en 2013 en soutenant ses adversaires dans le combat électoral. La situation se complique donc pour la chancelière. Étant donné la proximité et l'imbrication des deux pays, le changement de majorité en France importe bien plus que s'il s'était produit en Grande-Bretagne ou en Italie, par exemple. Le bras de fer avec Hollande est décisif. La chancelière doit rapidement marquer des points. Avec le soutien de l'Europe, elle devrait imposer à la France la règle d'or de l'équilibre budgétaire que les Allemands appellent « le frein à la dette », « die Schuldenbremse », car il est vrai que François Hollande ne pourra appliquer tout ce qu'il a promis. Il est tenu par l'Europe, en particulier par l'Allemagne, et ne peut agir à sa guise - et cela, d'autant plus que la Commission de Bruxelles et même le Parlement européen n'ont pas donné, tout au long de la crise, des preuves convaincantes de leur efficacité. C'est aux gouvernements et Parlements élus de Paris et de Berlin, forts de leur légitimité démocratique, que l'on a dû les principales mesures qui permirent à l'Union européenne de survivre à cette crise dévastatrice et aux citoyens d'Europe de conserver leurs comptes en banque et leur niveau de vie, à peine entamés par la déferlante américaine, tant à l'automne 2008 qu'au cours de l'été 2011. Pour cela, Mme Merkel avait consenti à se démarquer de la doctrine officielle de la CDU, attachée depuis toujours à l'Europe supranationale de Bruxelles. Elle a approuvé, après trois ans de tergiversations, l'idée puis la réalité d'une « gouvernance économique européenne ». Certes, le dernier programme de la CDU propose l'élection au suffrage universel du président de la Commission européenne mais ce dernier, José Manuel Barroso, ne s'y est pas trompé. Il a compris que la nouvelle gouvernance européenne mettra sa Commission sur la touche. Aussi l'a-t-il fortement critiquée devant le Parlement européen à Strasbourg.
En guise de conclusion...
De nombreux Allemands regretteront la « Merkozy », cette terre immergée. Le 9 mai, trois jours après l'échec de Nicolas Sarkozy à la présidentielle, le porte-parole d'Angela Merkel, Steffen Seibert, affirmait devant les journalistes allemands et étrangers rassemblés que son gouvernement entendait poursuivre une coopération très étroite et de qualité avec la France, et remerciait chaudement M. Sarkozy : « Cette période d'épreuve pour l'Europe a vu l'Allemagne et la France entretenir une très bonne et très étroite coopération pour le bien de tous en Europe. Si l'Europe a trouvé des réponses à ces épreuves, elle le doit en grande partie au président français sortant. » Évoquant le Mécanisme européen de stabilité, le pacte pour l'euro, le renforcement du pacte de stabilité et de croissance et le pacte budgétaire, l'homme de confiance de Mme Merkel ajouta une formule rare, surtout en Allemagne, où l'on est plutôt avare de compliments personnalisés : « Ces réponses à la crise portent aussi la signature de Nicolas Sarkozy. La chancelière lui en est reconnaissante. » Après tout cela et dans ces conditions, la « Merkollande » n'est pas près d'émerger du Rhin ou de l'Elbe.
Notes :
(1) À un détail près jamais évoqué, à savoir qu'Angela Merkel, fille de pasteur protestant en RDA, avait souffert toute sa jeunesse durant de l'oppression communiste, et que Nicolas Sarkozy en avait entendu parler par son père qui avait dû fuir la Hongrie pour échapper à l'arrestation par les communistes. Cette expérience fait défaut au successeur de Nicolas Sarkozy.
(2) Maurice Barrès (1862-1923), écrivain, figure de proue du nationalisme républicain français. Jacques Bainville (1879-1936), journaliste, historien nationaliste, membre de l'Académie, proche de Charles Maurras (1868-1952), journaliste et écrivain, théoricien du nationalisme intégral et fondateur de l'Action française.
(3) Conseiller de la chancelière, Nicolas Meyer-Landrut, marié à une Française, est un fin connaisseur de notre pays dont il parle parfaitement la langue. Ce diplomate de 51 ans, historien de formation, a été en poste à la mission allemande auprès de l'UE à Bruxelles. Il exerce une influence déterminante sur la politique de son illustre « cheftaine » en matière européenne et spécifiquement française.
(4) Sigmar Gabriel, 52 ans, accueillit fraternellement son camarade français sous les ovations des 600 délégués de ce congrès. Gabriel préside le SPD depuis novembre 2009 après avoir été le dauphin de Gerhard Schröder en Basse-Saxe. Possible candidat à la chancellerie de la gauche allemande pour les prochaines législatives, Gabriel semble s'être effacé derrière Peer Steinbrück, expert financier, mieux armé que lui pour affronter le problème de la dette et protégé d'Helmut Schmidt.
(5) Inscrit aux traités de Maastricht et de Lisbonne, le principe de subsidiarité dispose que les instances dirigeantes de l'Union européenne doivent respecter les compétences des États et des régions d'Europe jusqu'au niveau local, étant donné que ces échelons régionaux et locaux sont plus à même de régler les problèmes qui les concernent directement.
(6) François-Xavier Bourmaud, « Les nouveaux combats de Montebourg. Le député de Saône-et-Loire continue de mettre en garde contre l'Allemagne », Le Figaro, 1er février 2012.
(7) Les prochaines législatives allemandes auront lieu le 15 ou le 22 septembre 2013.
(8) Philipp Rösler, ministre allemand de l'Économie, est le président du Parti libéral FDP.
(9) Friedrich Merz, né en 1955, avocat et expert financier, a été vice-président puis président du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag de 1998 à 2002. Pressé par Mme Merkel de lui céder son poste, il jette l'éponge. Réélu député en 2005 avec 57,7 % des voix, il espère pouvoir enfin jouer un rôle comme expert financier du gouvernement. Il critique la campagne électorale et le résultat insuffisant de Mme Merkel. Mais il est forcé de se retirer à nouveau, suite à des dissensions permanentes avec la chancelière, et reprend son métier d'avocat international.
Roland Koch, né en 1958, est élu ministre-président de la Hesse en 1993, réélu en 1999, puis en 2003. Très attaqué en raison des accents populistes de sa campagne électorale, il perd son poste cinq ans plus tard, pour le reprendre en 2009, allié aux libéraux du FDP. Spécialiste des questions financières, leader de l'aile droite de la CDU, il souhaite alors être nommé ministre des Finances à Berlin, fonction qui serait son tremplin vers la chancellerie ; mais, en 2009, Mme Merkel confie ce portefeuille à Wolfgang Schäuble. En mai 2010, suite à des dissensions avec la chancelière, Koch annonce qu'il se retire de la vie politique. Il est devenu PDG de la firme Roland Berger.
Christian Wulff, né en 1959 à Osnabrück, juriste, est élu ministre-président de Basse-Saxe en 1994. Il échoue aux régionales de 1998, mais retrouve son poste en battant Sigmar Gabriel en 2003. En 1998, il est réélu ministre-président de son Land. Beaucoup voient dans ce brillant cacique régional au physique avenant un chancelier potentiel. Angela Merkel applique alors la méthode dont avait usé Helmut Kohl pour se défaire de son concurrent Richard von Weizsäcker. Elle fait élire Wulff président de la République le 30 juin 2010. Conservateur modéré, évitant controverses et polémiques, il commet quand même quelques impairs, en déclarant notamment que « l'islam fait partie de l'Allemagne ». En juin 2012, il doit démissionner de son poste suite à un mini-scandale financier monté en épingle par Bild, le journal populaire du groupe Axel Springer.
Avant Wulff, Angela Merkel qui n'était pas encore chancelière, avait fait élire en 2004 Horst Köhler à la présidence de la République. Économiste né en 1943, ancien président de la Fédération des caisses d'épargne puis du Fonds monétaire international (de 2000 à 2004), Köhler fut un président très populaire. Il fut d'ailleurs réélu en mai 2009. Mais à la suite de propos non conformes aux accords internationaux de l'Allemagne sur l'Afghanistan et sur la lutte contre la piraterie maritime, cible d'une campagne médiatique, il démissionne inopinément le 31 mai 2010. À la différence des précédents, Horst Köhler n'était pas candidat in spe à la chancellerie fédérale.
Il y eut d'autres démissions et évictions marquantes, celles notamment de Michael Glos, né en 1944, démissionnaire de l'Économie en février 2009 ; celle de Franz Josef Jung, né en 1949, homme lige de Roland Koch, qui dut quitter la Défense puis le Travail en novembre 2009 ; et enfin celle du baron Karl-Theodor zu Guttenberg, né en 1971, déjà désigné par l'opinion comme futur chancelier, et démissionnaire en 2011 suite à une accusation de plagiat portant sur sa thèse de doctorat. Des médias allemands, à commencer par le magazine très anti-CDU Der Spiegel, suivis par la presse étrangère, avaient interprété ces démissions en chaîne comme autant de défaites de la chancelière : « Les barons de la CDU quittent le navire... » En réalité, dans la plupart des cas, Angela Merkel s'était débarrassée de ses rivaux.
(10) La « Transferunion » : depuis le premier plan de sauvetage de la Grèce adopté en mai 2010, un mouvement d'opinion ancré à la droite du parti chrétien-démocrate CDU, mais qui a fait depuis tache d'huile, a créé le slogan de l'« union des transferts » pour désigner l'union monétaire européenne. Hostiles au soutien financier des pays endettés du « Club Med », les eurosceptiques allemands critiquent vivement les transferts de capitaux qui s'effectuent de façon de plus en plus automatique au détriment de l'Allemagne en faveur du panier percé grec. Depuis peu, l'ancien président du patronat allemand, Hans Olaf Henkel, partisan de la scission de l'Union monétaire en une Union du mark au nord de l'Europe autour de l'Allemagne et une Union du franc au Sud autour de la France, a créé son mouvement politique et dénonce le fait que, selon lui, l'Union monétaire est en train de devenir une « Haftungsunion », une « union de la solidarité active » dans laquelle l'Allemagne se porte financièrement garante de ses partenaires et assume leur renflouement en cas d'endettement et de déficit. Ces idées connaissent en Allemagne un terrain de plus en plus favorable. À trop demander à l'Allemagne, comme le fait actuellement le gouvernement français, on peut la pousser à prendre ses distances par rapport à l'Union monétaire. « Transferunion » et « Haftungsunion » ne sont que des slogans, mais ceux-ci sont efficaces outre-Rhin. Il faut bien admettre qu'ils sont assez fondés.
(11) « Freak » : mot anglais signifiant « monstre humain », qui a pris une connotation politique et culturelle aux États-Unis dans les années 1960. Le mouvement a été popularisé par la contre-culture hippie qui rejetait l'austérité de l'après-guerre, le consumérisme, la vie bourgeoise et la gauche politique de l'époque, ainsi que, bien entendu, la droite. Les Pirates s'insèrent dans ce courant en refusant notamment la politique traditionnelle et les notions de droite et de gauche et en vivant « autrement ». Quant aux « geeks », c'est un phénomène beaucoup plus récent. Ce terme désigne de façon péjorative, à l'origine, une personne bizarre perçue comme hyper-intellectuelle. Le mot a été peu à peu utilisé au niveau international sur Internet de manière revendicative par les personnes s'identifiant comme telles. Le terme a alors acquis une connotation communautaire. Le « geek » porte des lunettes rondes, il reste collé des heures, surtout la nuit, à son écran d'ordinateur et communique sur des réseaux sociaux. Il aime aussi les gadgets de haute technologie et les infos étranges et biscornues. Les « geeks » se conçoivent comme d'éternels ados, passionnés d'électronique, d'informatique, d'univers fantastiques. Leurs activités favorites sont les jeux de rôles, les films en trois dimensions, les jeux vidéo, la programmation informatique. Ils sont résolument modernes et veulent dépasser les pratiques contemporaines.
(12) Divers islamistes, notamment le mouvement salafiste qui se permet déjà des manifestations de rue en Allemagne, veulent introduire la charia. Mais il est vrai aussi que le président de la République de l'époque, Christian Wulff, avait dit que « l'islam avait sa place en Allemagne » - une formule qui fut très critiquée dans les rangs du parti de Mme Merkel.
(13) Comme Brême et Hambourg, Berlin est à la fois une ville et un Land. Les villes-Land sont dirigées par un gouvernement qui est en même temps le conseil municipal de la ville et s'appelle le « Sénat ».
(14) À noter que le SPD est associé à la couleur « rouge » et Die Linke au « rouge vif ». Le « jaune » est la couleur du FDP et celle de la CDU/CSU est le « noir ». Le « brun » des nazis est définitivement banni. Les Verts sont ce que leur nom indique.
(15) Cette étude de 46 pages a été réalisée en 2012 par Arvid Bell (ancien du conseil central des Verts) et Wolfgang Silbermann (ancien assistant de Frank-Walter Steinmeier) dans l'optique d'un changement de gouvernement en Allemagne en 2013. Les deux chercheurs ont interviewé quarante dirigeants politiques allemands. Leur conclusion : les deux partis ont très peu de points communs et un électorat très différent. Ils n'arriveront guère à s'entendre.
(16) Cet effort a été payant : le niveau des salaires à l'Est s'élève désormais à 80 % des salaires ouest-allemands ; les infrastructures - chaussées, télécommunications, électricité, transports - ont été remises à neuf ; seul le sanitaire laisse encore à désirer. Depuis quelques mois, les Allemands de l'Est partis à l'Ouest reviennent peu à peu dans leurs Länder de Brandebourg et de Saxe, en ex-RDA. Plusieurs maires ouest-allemands de villes financièrement sinistrées ont signé une pétition pour la suppression immédiate de la taxe de solidarité avec la RDA qui doit expirer normalement en 2019.
(17) Gerhard Schröder avait rendu les systèmes sociaux plus performants à moindre coût et avait assoupli le marché du travail. Son Agenda 2010 sortait les petites entreprises de moins de dix salariés de la loi de protection contre le licenciement. Les créateurs d'entreprise furent autorisés à recruter des salariés en CDD pour quatre ans au lieu de deux. On abolit également pour les jeunes artisans l'obligation d'avoir le certificat de maîtrise. Dix ans dans le métier suffisaient pour être « patron ». L'assurance chômage et l'aide sociale furent fusionnées au plus bas niveau de l'aide sociale : 345 euros mensuels + allocations de chauffage, de loyer et autres. La durée de versement de l'allocation chômage fut ramenée de 32 à 18 mois pour les salariés de plus de 55 ans et à 12 mois pour ceux de moins de 55 ans. Mais on ajouta une part de cette allocation sur les premiers salaires si le chômeur reprenait un travail. Les sanctions de l'Agence du travail en cas de refus d'un emploi proposé furent durcies. Les retraites furent momentanément gelées, les salaires aussi, etc. Mme Merkel porta par la suite, avec le soutien des socialistes, l'âge de la retraite à 67 ans.
(18) Né en 1942, Wolfgang Schäuble a fait une longue carrière à la CDU. Dauphin présumé de Helmut Kohl, il a été atteint de trois balles tirées par un déséquilibré lors d'un meeting électoral en septembre 1990. Il est depuis cloué dans un fauteuil roulant. Il a été ministre de l'Intérieur du premier gouvernement Merkel en 2005 puis ministre des Finances du second gouvernement Merkel en 2009. Schäuble pourrait succéder à Jean-Claude Juncker à la présidence de l'Eurogroupe. Il est le plus ardent défenseur de l'UE et de l'euro au gouvernement allemand.
(19) Ces « articles » virtuels portent sur la réconciliation avec la France et avec la Pologne ainsi que sur le soutien apporté à Israël pour garantir la survie de l'État hébreu. Définis à l'époque de Konrad Adenauer, ces impératifs catégoriques sont toujours en vigueur et le resteront.