Politique Internationale - La Revue n°137 - AUTOMNE - 2012

sommaire du n° 137
BELARUS : LA DERNIERE DICTATURE D'EUROPE
Entretien avec Valentin STEFANOVITCH
Directeur adjoint du Centre bélarusse des droits de l'homme
conduit par
Robert DALAIS
Journaliste indépendant
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Robert Dalais - La situation au Bélarus est très peu connue. Pourtant, il s'agit d'un pays situé au coeur de l'Europe, aux frontières de l'UE. Comment expliquer cette ignorance ?

Valentin Stefanovitch- Il est vrai que le Bélarus et ses problèmes sont méconnus en Europe - du moins à l'ouest de la Pologne et de la Lituanie, deux États membres de l'UE avec lesquels nous possédons une frontière commune. Ce n'est pas très étonnant : voilà des années que, malheureusement, le pays est coupé du contexte européen. En 1996, le pays a été privé de son statut d'invité spécial au Conseil de l'Europe. Le gouvernement a alors adopté une rhétorique anti-occidentale et anti-européenne qu'il n'a plus jamais abandonnée...

R. D. - Si le Bélarus est si peu connu, c'est peut-être aussi dû au fait que la nation ne possède pas vraiment une identité très affirmée...

V. S. - Sans doute... Le Bélarus est devenu indépendant à la suite de la chute de l'Union soviétique, en 1991. Mais le pays n'a toujours pas réellement défini son identité nationale. La majorité des citoyens, dans la vie quotidienne, parlent le russe. Si bien que la langue bélarusse - qui est la langue officielle au même titre que le russe - a été incorporée dans la liste des langues menacées de disparition établie par l'Unesco ! Dès lors, il n'est pas étonnant que de nombreux Européens pensent que le Bélarus fait partie de la Russie. Si les Bélarusses ne s'intéressent pas à eux-mêmes et à leurs spécificités, il est difficile de s'attendre à ce que le reste du monde le fasse à leur place...

R. D. - Quand on regarde les symboles du régime - drapeau, parades militaires, etc. -, on a l'impression d'avoir affaire au dernier pays communiste d'Europe, à un vestige de l'Union soviétique. Est-ce ainsi que vous le définiriez ?

V. S.- Je suis né et j'ai vécu en URSS jusqu'à l'âge de dix-neuf ans et, effectivement, je ne peux que constater l'existence de nombreuses similitudes entre le régime de Loukachenko et le passé soviétique. La première décision de Loukachenko, après son arrivée au pouvoir en 1994, a été d'organiser un référendum sur la modification des symboles de l'État : le drapeau blanc-rouge-blanc de l'indépendance et les armoiries historiques, jugées « nationalo-bourgeoises », ont été remplacés par les symboles de la République socialiste soviétique de Biélorussie.
Pour Loukachenko, la « symbolique soviétique » est importante : les parades, le culte de la Seconde Guerre mondiale, les organisations de masse de la jeunesse chapeautées par l'État (comme les « Pionniers de l'union républicaine bélarusse de la jeunesse »), et ainsi de suite... Il y a même des commissaires politiques dans les entreprises ! Et, bien entendu, les méthodes que notre gouvernement emploie pour faire taire les voix critiques rappellent fort celles que le bon vieux KGB soviétique utilisait contre les dissidents. Notez, d'ailleurs, que nous avons conservé le nom du KGB pour nos services spéciaux !

R. D. - Bref, il s'agit d'une URSS en miniature...

V. S.- Pas exactement. Le Bélarus actuel se distingue de l'URSS d'hier en de nombreux points. En premier lieu, le principe de la propriété privée existe chez nous. L'économie est largement contrôlée par l'État, mais c'est tout de même une économie de marché. D'ailleurs, il y a, au Bélarus, des businessmen très riches.
L'autre grande différence réside dans l'absence d'une idéologie totalitaire qui vise à s'immiscer dans les moindres aspects de la vie de chaque individu. Et puis les frontières sont ouvertes, ou presque...
Il n'empêche : à bien des égards, le pays demeure coincé dans une sorte de faille temporelle.

R. D. - Pas d'idéologie totalitaire, dites-vous. Mais alors, qui contrôle le pays ? Comment le régime fonctionne-t-il ?

V. S. - Le système bélarusse est un régime autoritaire dont le but premier est de perpétuer le pouvoir personnel d'Alexandre Loukachenko. Grâce aux deux réformes constitutionnelles qu'il a introduites en 1996 et en 2004, la quasi-intégralité des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire est concentrée entre les mains d'un seul homme - un homme qui est constitutionnellement autorisé à effectuer un nombre illimité de mandats présidentiels. Étrangement, Loukachenko ne possède pas de parti dans le sens classique du terme. Son « parti », c'est la verticale du pouvoir exécutif. Cette verticale est incarnée par les chefs des comités exécutifs municipaux, provinciaux et régionaux. Loukachenko les nomme directement. Il faut y ajouter les syndicats d'État et les organisations de jeunesse - autant d'entités au service exclusif du « batka » (le petit père, comme il aime à se surnommer lui-même)...

R. D. - Dans ce contexte, quel est le rôle du Parlement ?

V. S. - Vous vous en doutez : ce rôle est très limité. Le Bélarus est doté d'un Parlement bicaméral, mais il s'agit essentiellement d'une coquille vide. Le président a, en effet, le droit d'émettre des décrets qui ont force de loi. Dès lors, les activités du Parlement sont tout à fait secondaires. Loukachenko tient cependant à préserver les apparences : tous les quatre ans ont lieu des élections législatives au suffrage universel. Mais, depuis 1995, aucune élection n'a été reconnue par l'OSCE comme étant libre, juste et démocratique. La composition du Parlement parle d'elle-même : il n'y a pas un seul représentant des partis politiques d'opposition ; il n'y a pas de groupes parlementaires ; et les citoyens ne savent même pas qui sont les députés censés les représenter (1) !

R. D. - Il existe donc des partis politiques de l'opposition ?

V. S. - Un certain nombre de partis politiques sont officiellement enregistrés auprès du ministère de la Justice. Ils représentent des idéologies très variées. Mais ces formations n'ont pas de représentants dans les administrations locales, ni a fortiori au Parlement (même si celui-ci est, comme je viens de le dire, totalement dénué de pouvoir réel). L'exécutif contrôle tout. Dans un système pareil, l'opposition n'a aucune chance de remporter les élections ni même d'influencer la politique conduite par les autorités locales ou nationales.
En 1994, quand Loukachenko a été élu pour la première fois président du Bélarus, l'opposition, à savoir le Front populaire bélarusse, disposait d'un groupe au Parlement. En 1995, pour contester le référendum que Loukachenko avait organisé afin de modifier ou de remplacer les symboles de l'État, les députés de ce groupe ont organisé une action de protestation dans l'enceinte même du Parlement. La nuit, le bâtiment a été occupé par des unités spéciales de la police. Les agents ont passé à tabac tous les députés rebelles. C'est ainsi que le pouvoir réagit à toute forme de remise en cause...
L'opposition, dans notre pays, fait l'objet d'une pression permanente de la part des autorités. Depuis l'arrivée aux affaires de Loukachenko, il y a toujours eu des détenus politiques dans les prisons. Toutes les élections présidentielles se sont soldées par des arrestations d'opposants qui avaient participé ou tenté de participer au scrutin. Plus grave, en 1999-2000, trois opposants politiques et un journaliste ont purement et simplement disparu : Victor Gantchar, vice-président du Parlement ; le général Youri Zakharenko, ex-ministre de l'Intérieur ; l'homme d'affaires Anatoly Krassovski ; et Dmitri Zavadski, journaliste de la chaîne de télévision russe ORT. La communauté internationale et les défenseurs des droits de l'homme bélarusses suspectent les autorités d'avoir organisé ces disparitions. Pour appeler les choses par leur nom, le pouvoir est soupçonné de s'être livré à des exécutions extrajudiciaires...

R. D. - Dans ces conditions, comment l'opposition peut-elle s'exprimer ?

V. S. - Périodiquement, l'opposition descend dans la rue pour manifester contre le régime. Les deux dernières campagnes présidentielles, en 2006 et en 2010, ont été marquées par des rassemblements de citoyens hostiles à Loukachenko. Le pouvoir a toujours répondu par la répression : chaque fois, les participants ont été interpellés et battus par la police. La manifestation du 19 décembre 2010 consécutive à l'annonce de la victoire de Loukachenko à la présidentielle, qui a réuni 50 000 personnes, a été dispersée sans ménagement. En tout, plus de cinquante personnes ont été condamnées à la suite de ces événements. Et pourtant, malgré la brutalité du gouvernement, des « protestations silencieuses » se sont déroulées un peu partout dans le pays à l'été 2011. Chaque mercredi, des gens sont descendus dans les rues de Minsk et des autres villes importantes de Bélarus. Ils ne scandaient pas de slogans, ils ne brandissaient pas de banderoles. Ils se tenaient dans la rue et tapaient dans leurs mains sans rien dire. C'était l'unique façon qu'ils avaient trouvée d'exprimer leur ras-le-bol contre le régime, puisqu'ils n'avaient aucun autre moyen de se faire entendre. Vous imaginez la suite : la police a violemment réprimé ces manifestations silencieuses et, au début de l'automne, la vague de protestation avait pris fin.

R. D. - Quid des autres leaders de l'opposition ? Sont-ils en liberté ? Quelle est leur marge de manoeuvre ?

V. S. - Après le 19 décembre 2010, pratiquement tous les leaders de l'opposition politique ont été incarcérés dans le centre de détention préventive du KGB. Plusieurs candidats à l'élection présidentielle se sont retrouvés derrière les barreaux : Nikolaï Statkevitch, Vital Rymashevski, Andreï Sannikov, Dmitry Uss et Vladimir Neklyaev, ainsi que leurs directeurs de campagne respectifs, les présidents de leurs partis politiques et les chefs des mouvements de jeunesse d'opposition. Courant 2011, la plupart d'entre eux ont été relâchés, mais ils ont été condamnés à des peines conditionnelles ou assignés à résidence. Ceux qui ont le plus souffert sont Dmitry Uss, gracié par Loukachenko en octobre 2011 ; Andreï Sannikov, gracié en avril 2012 ; et, surtout, Nikolaï Statkevitch, condamné en mai 2011 à six ans de prison, qui est toujours incarcéré.
Quand on a été gracié, on n'est pas, pour autant, libre de ses mouvements. Ainsi, la condamnation d'Andreï Sannikov demeurera en suspens pour les huit prochaines années, ce qui signifie qu'à la moindre incartade il peut être emprisonné de nouveau. Par surcroît, ses droits civiques ont été limités, de même que sa liberté de déplacement. Ces mesures permettent aux autorités de contrôler « légalement » la conduite de leurs adversaires. En outre, les personnes dont la condamnation n'a pas été levée ne peuvent pas se présenter à une élection. C'est pour cette raison que la réhabilitation des prisonniers politiques constitue la première revendication des organisations des droits de l'homme bélarusses et de ce qu'il reste de l'opposition politique.
Cela dit, le champ du secteur civique au Bélarus, certes limité, existe encore. La société civile est relativement développée. C'est ce qui différencie le Bélarus d'un pays comme Cuba, par exemple.

R. D. - Pourquoi le régime a-t-il consenti à libérer certains prisonniers politiques ?

V. S. - À mon avis, l'explication tient à la fermeté de l'Union européenne. L'UE a, en effet, menacé le régime de Loukachenko, s'il ne faisait pas d'efforts dans le domaine des droits de l'homme, d'adopter des sanctions économiques à l'encontre d'un certain nombre de compagnies d'État et de plusieurs hommes d'affaires que l'on surnomme les « porte-monnaie » du régime. Je rappelle notre position de principe : aussi longtemps qu'il y aura des prisonniers politiques au Bélarus - aujourd'hui, nous en dénombrons douze -, nous estimons qu'il ne doit y avoir aucun contact entre l'Union européenne et les autorités de Minsk.

R. D. - Parlons, précisément, des organisations des droits de l'homme actives au Bélarus. Pouvez-vous nous présenter votre organisation, Viasna ?

V. S.- Le Centre des droits de l'homme Viasna est l'une des plus anciennes organisations des droits de l'homme du Bélarus. Ce centre est membre de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) - une organisation transnationale dont Ales Bialiatski, fondateur et directeur de Viasna, a été élu deux fois vice-président. Le CDH Viasna a été fondé en avril 1996 à Minsk, après la répression brutale d'une manifestation organisée à l'occasion du dixième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl : les autorités ont toujours caché à la population les effets de ce désastre qui s'est produit à quelques kilomètres de nos frontières. Le Centre a été enregistré officiellement en tant qu'association municipale à Minsk en 1997, et en tant qu'organisation nationale en 1999. Ses principales missions sont les suivantes : l'assistance aux victimes des répressions politiques et des violations des droits de l'homme au Bélarus ; la collecte et la diffusion d'informations sur la situation des droits de l'homme dans le pays ; la surveillance des campagnes électorales et du déroulement des scrutins ; et le développement de programmes éducatifs concernant les droits de l'homme.
En 2003, quand la campagne gouvernementale visant à liquider les associations et les ONG battait son plein, le CDH Viasna a perdu son statut juridique : à la demande du ministère de la Justice, la Cour suprême du Bélarus a décidé de dissoudre l'organisation « en lien avec des violations graves de la législation lors du monitoring de l'élection présidentielle en 2001 ». Le jour où cette décision a été rendue, plusieurs membres de l'organisation, dont Ales Bialiatski, ne l'ont pas acceptée ; pour manifester leur désaccord, ils se sont allongés par terre dans la salle d'audience. Quelques minutes plus tard, tous les protestataires ont été expulsés manu militari de l'enceinte du tribunal. Ils ont ensuite été jugés par un tribunal administratif pour « non-obéissance aux représentants de l'ordre ». Bialiatski et dix autres membres de l'organisation ont déposé une plainte individuelle contre l'État bélarusse devant le Comité des droits de l'homme de l'ONU pour dénoncer la violation de leurs droits. En 2007, ce Comité leur a donné raison et a ordonné au gouvernement d'enregistrer officiellement l'organisation dans les 90 jours. Non seulement les autorités de Minsk ne se sont pas exécutées - malgré trois rappels de la part du Comité -, mais la situation s'est encore compliquée en 2006. Cette année-là, le Code pénal s'est enrichi de l'article 196.1 qui stipule que tout individu menant des activités au nom d'une organisation non enregistrée s'expose à des poursuites pénales. Conséquence : les membres de l'organisation se trouvent sous la menace permanente de persécutions pénales. Malgré ces intimidations, l'activité de l'organisation n'a jamais cessé. Même l'arrestation d'Ales Bialiatski, en août 2011, n'a pas ralenti son travail.

R. D. - Comment êtes-vous organisés au niveau national ?

V. S. - Actuellement, l'organisation compte 17 antennes dans 17 villes du pays et plus de 50 membres permanents.

R. D. - Comment le régime a-t-il présenté l'affaire Bialiatski ?

V. S.- Pendant tout le temps qu'a duré son procès (d'août à novembre 2011), Bialiatski a subi une campagne de dénigrement intense dans tous les médias d'État, au niveau local et au niveau national. Comme vous le savez, l'accusation dont il devait répondre n'avait, officiellement, rien de politique. Le régime l'a accusé de fraude fiscale. C'est habile : il est plus aisé de désigner à la vindicte populaire un « escroc » stipendié par on ne sait trop qui et refusant de payer des impôts - c'est ainsi qu'Ales a été dépeint par les médias - qu'un défenseur des droits de l'homme qui se bat pour protéger ses compatriotes. Malheureusement, je peux imaginer que bon nombre de citoyens ont cru à cette propagande... Il n'empêche que Viasna et Ales, à titre personnel, jouissent d'un grand respect dans le secteur associatif bélarusse. D'un certain point de vue, on peut considérer que les autorités nous ont « adoubés » : le directeur de notre organisation a été envoyé en prison pour quatre ans et demi ; son adjoint (moi-même) s'est vu officiellement interdire de quitter le territoire ; en outre, notre site Internet fait partie des cinq sites dont l'accès est officiellement interdit à partir de toutes les entreprises et administrations d'État !

R. D. - Viasna est-elle connue de l'homme de la rue au Bélarus ?

V. S. - Il est difficile de l'affirmer, même après la « publicité » que les médias nous ont gratuitement offerte. Je peux tout de même constater que, l'été dernier, au moment de la vague d'« actions silencieuses » dont je vous ai parlé, nos locaux étaient remplis à craquer de gens qui s'adressaient à nous pour demander de l'aide. Nombre d'entre eux s'étaient heurtés pour la première fois de leur vie à des violations de leurs droits... et ils se sont alors spontanément tournés vers Viasna. Sans fausse modestie, je dirai que parmi les organisations des droits de l'homme encore actives au Bélarus, Viasna est la plus connue.

R. D. - Quelles sont les autres formes d'opposition ? Vous avez dit que la société civile était assez vivace au Bélarus... Concrètement, à quoi faites-vous référence ?

V. S. - Tout d'abord, aux syndicats indépendants. Il y en a plusieurs mais, tout comme les partis d'opposition, ils subissent actuellement une forte pression de la part des autorités. Le syndicat officiel, la Fédération des syndicats du Bélarus (FPB), forme l'un des piliers du régime, à la soviétique. Ce système ne correspond évidemment pas aux standards internationaux en matière de droit du travail. D'ailleurs, l'Organisation internationale du travail (OIT) a mis en place une commission d'enquête chargée de faire la lumière sur les violations des droits syndicaux au Bélarus. Il y a aussi, chez nous, deux unions des écrivains : une pro-gouvernementale, officielle, et une indépendante. Bon nombre de poètes et d'écrivains manifestent ouvertement leur désaccord avec le régime. Le grand écrivain bélarusse Vassil Bykov (décédé en 2003) a toujours critiqué haut et fort le régime Loukachenko. Ses livres ne pouvaient pas être publiés dans son propre pays et, en 1997, il a dû s'installer à l'étranger. Il n'est revenu à Minsk que peu de temps avant sa mort. Svetlana Alexéevitch, une femme écrivain de renommée nationale, est une autre contemptrice féroce du régime. Elle aussi vit à l'étranger. Je ne vous surprendrai pas en disant que les cas de censure, dans le domaine des arts et de la littérature, sont monnaie courante au Bélarus.
En ce qui concerne plus spécialement la scène musicale, on sait que des « listes noires » circulent depuis 2004. Ces listes concernent des groupes de rock aussi bien bélarusses qu'étrangers. Les groupes dont les noms sont inscrits sur ces listes ne sont pas autorisés à se produire dans le pays. Leurs chansons ne passent ni à la radio ni à la télévision. Anecdote emblématique : après la répression de la manifestation anti-Loukachenko du 19 décembre 2010, Sergueï Mikhalok, leader de « Lyapis Trubetskoy » - le plus célèbre groupe de rock du pays -, a fermement condamné le régime lors d'une interview accordée à une chaîne de télévision russe. Ces propos ont entraîné une « vérification par le parquet » de la présence, dans l'oeuvre du groupe, d'éléments constitutifs du crime d'« insulte au président ». Aujourd'hui, Lyapis Trubetskoy et Mikhalok lui-même ne sont plus les bienvenus sur les scènes officielles bélarusses et sont obligés de faire leurs tournées dans les pays voisins.
La jeunesse, en général, n'est pas la base électorale de Loukachenko. Les jeunes bien éduqués estiment, pour la plupart, qu'ils n'ont pas d'avenir au Bélarus et cherchent à quitter le pays en quête d'une vie meilleure. Une bonne partie des participants des « actions silencieuses » de l'été 2011 avaient moins de trente ans. Loukachenko n'a jamais réussi à conquérir la sympathie de cette fraction de la population. Toute cette génération n'a jamais connu d'autre dirigeant qu'Alexandre Loukachenko et ne le porte guère dans son coeur...

R. D. - Loukachenko possède-t-il quand même une vraie légitimité auprès d'une partie de la population ?

V. S. - Dans les années de croissance et de boom de la consommation, Loukachenko a toujours eu des taux de popularité très élevés dans les sondages : de 45 à 65 %. En même temps, près de 30 % des gens disent qu'ils ne voteront en aucun cas pour lui. Malheureusement, cette proportion n'a plus augmenté depuis un long moment... Illustration de la corrélation entre la popularité du président et la situation économique : après la crise financière du printemps 2011, il y a eu une dévaluation record de la monnaie nationale. Le rouble bélarusse a perdu 60 % de sa valeur. Les revenus réels des citoyens ont été divisés par trois. Loukachenko est alors tombé à un niveau de popularité historiquement bas : 20 % seulement. Mais aujourd'hui, après une tentative express de stabilisation économique, son taux de confiance est remonté.

R. D. - On considère que Loukachenko est orienté politiquement vers Moscou. Mais ses relations avec le grand voisin russe ne sont pas simples...

V. S.- Depuis son élection en 1994, Loukachenko a choisi la Russie comme partenaire géopolitique principal. Dès 1996, il a signé et ratifié l'accord créant l'« Union Russie-Bélarus ». Aujourd'hui, il ne s'agit plus que d'une union douanière mais, à l'époque, l'objectif était plus vaste. Je pense qu'il espérait, par ce biais, attirer d'importants investissements russes. Pendant des années, le Bélarus a acheté son pétrole et son gaz au prix du marché intérieur russe - c'est-à-dire à un tarif largement préférentiel. Avec l'arrivée au pouvoir de Poutine, en 2000, la situation a considérablement changé. La Russie a exigé que le Bélarus paie ses dettes ; surtout, elle a augmenté le prix du pétrole et du gaz. Depuis, on assiste à de petites « guéguerres économiques » récurrentes entre la Russie et le Bélarus : les guerres du gaz, les guerres du lait (le Bélarus est un très gros producteur et exportateur), les guerres du pétrole... Ces relations ne ressemblent en rien à celles de deux partenaires au sein d'une union économique. À cet égard, il est intéressant d'analyser la réponse qu'a donnée Loukachenko à la question d'une députée lors de son récent discours au Parlement, le 8 mai 2012 : « Poutine n'a pas les moyens d'étouffer le Bélarus. » Drôle de remarque de la part d'un allié dans un espace économique commun, vous ne trouvez pas ? En réalité, ces dernières années, Loukachenko s'efforce de jouer les équilibristes. Il s'approche successivement de la Russie et de l'Union européenne, dans le but d'obtenir des investissements financiers concrets.
Après le 19 décembre 2010, une crise politique sans précédent a éclaté entre l'UE et le Bélarus. Cette crise coïncidait avec la crise économique. La situation de Loukachenko était critique. Mais, de façon très opportune, il a « chaleureusement » soutenu le projet d'Union économique euro-asiatique cher à Poutine. Du coup, il a obtenu des perfusions financières assez importantes en provenance de Moscou. Mais aller plus loin serait risqué pour l'indépendance, non seulement du Bélarus, mais tout d'abord de Loukachenko lui-même ; c'est pourquoi il veille à ne pas trop dépasser certaines limites...

R. D. - Que veut la population ? Quelle est sa perception du monde et de la place du Bélarus dans le monde ?

V. S. - Les habitants voient bien que le pays souffre de la crise économique. Ils sont nombreux à devoir quitter le Bélarus pour gagner leur vie en Russie ou ailleurs. Ces dernières années, le nombre de partisans de l'intégration au sein de l'UE a largement dépassé le nombre de partisans de l'union avec la Russie. La majeure partie des Bélarusses aimeraient se rendre plus souvent en Europe, mais le prix des visas Schengen est excessivement élevé : 60 euros, soit presque deux fois plus que ce que doivent payer les citoyens russes ou ukrainiens...

R. D. - Quel est le degré d'accès à des informations indépendantes ?

V. S. - Les médias d'État sont complètement aux ordres du régime. La plupart des médias indépendants imprimés ont été liquidés ou privés de possibilité de diffusion. Dans ces conditions, Internet joue un rôle tout particulier. Les autorités comprennent également très bien son importance et prennent diverses mesures pour le contrôler. La télévision et la radio sont monopolisées par le pouvoir mais il existe quelques stations indépendantes qui diffusent depuis l'étranger : Radio Free Europe (basée à Prague), Radio Racyja (dont le siège est à Byalistok en Pologne) ou encore la chaîne de télévision Belapan qui émet depuis la Pologne.

R. D. - Loukachenko était très lié à certains dictateurs arabes. La chute de ces dictatures a-t-elle donné à réfléchir aux dirigeants bélarusses ?

V. S. - Oui, je pense que les autorités ont tiré des leçons du printemps arabe et ont durci le régime. Il est évident que le sort de Kadhafi a très fortement et personnellement marqué Loukachenko.

R. D. - Quel fut l'écho de ces révolutions arabes au sein de la population ?

V. S. - Les gens ordinaires, ici, sous l'influence de nos omniprésents médias d'État, ont perçu les bouleversements survenus dans le monde arabe d'une façon très négative. Pour nos médias, en effet, des systèmes solides ont été balayés et c'est l'ensemble du monde arabe qui risque fort de sombrer dans l'extrémisme, l'anarchie, le terrorisme islamiste, etc. Pas vraiment un modèle séduisant !

R. D. - Pouvez-vous nous en dire plus sur le durcissement du régime, notamment sur les lois qui ont accru les prérogatives du KGB ?

V. S. - Après les événements du 19 décembre 2010, puis les actions silencieuses de l'été 2011, les autorités ont apporté un certain nombre de modifications à la législation concernant les partis politiques, les associations, les rassemblements... Le Code pénal et la loi sur le fonctionnement du KGB ont aussi été modifiés, toujours dans le sens de la répression. Il s'agit évidemment d'une réponse aux défis du moment. Par exemple, la loi sur les manifestations donne au mot « rassemblement » un sens très restrictif : la présence de plusieurs citoyens dans un lieu public, s'ils réalisent des actions communes dans un endroit et à un moment fixés d'avance (y compris par Internet), doit avoir été déclarée au préalable aux autorités. Donc, même si vous êtes quatre à prévoir une activité commune quelle qu'elle soit - fût-ce un jogging -, vous devez demander l'autorisation à l'administration. Pour les appels à manifester ou pour tout autre événement public non autorisé, les organisateurs portent maintenant une responsabilité pénale en cas d'accident, de dégâts ou de mort de l'un des participants. Cela signifie que la personne qui appelle à n'importe quelle manifestation devra assumer toutes les conséquences susceptibles d'en découler... Naturellement, cet arsenal législatif dissuade les gens de manifester. Quant à la loi sur le KGB, à première vue, elle n'a pas été très fortement modifiée ; mais la partie sur la responsabilité des agents et les conséquences de leurs actions a subi quelques changements, petits mais cruciaux. Exemple parlant : dans la rédaction précédente, les membres du KGB ne portaient aucune responsabilité pour les dommages causés par leurs actions si le but de ces actions était légitime. Or, dans la nouvelle version, la formule « but légitime » a été remplacée par « mission ordonnée », ce qui n'a rien à voir et autorise de graves bavures !

R. D. - Loukachenko peut-il finir par s'assouplir ?

V. S. - Avant les événements du 19 décembre 2010, je pensais que la politique visant à intégrer le Bélarus dans les processus européens (2) pouvait aboutir à une certaine libéralisation du régime politique. Mais, dans les faits, la période du « dégel », si l'on peut dire, n'a duré que de 2008 à 2010. On a senti, au cours de cette période, une baisse du niveau de la répression contre la société civile - bien que le système n'eût pas changé d'un iota. Le 19 décembre 2010, cette accalmie a pris fin. Les autorités sont revenues à la répression brutale de l'opposition et de la société civile. La cause de ce revirement porte un nom : la peur. Loukachenko est terrifié à l'idée qu'il pourrait perdre le contrôle de la situation. Il a l'impression que, chaque fois que la pression sur la société baisse d'un cran, son pouvoir personnel est moins solide. Or le pouvoir, pour Loukachenko, c'est tout ! Il est l'otage de son propre pouvoir, et il fera tout pour ne pas le perdre. C'est pour cette raison qu'il ne faut pas s'attendre à des changements rapides et positifs. Le maximum que l'on puisse espérer, c'est une nouvelle baisse de l'intensité de la répression ; mais aussi longtemps que le « batka » sera aux commandes, il n'y aura ni changement structurel irréversible ni libéralisation politique.

R. D. - Ce n'est pas très optimiste...

V. S. - Il n'y a pas beaucoup de raisons d'être optimiste. J'espère tout de même que, cette année, tous les prisonniers politiques retrouveront la liberté et que je reverrai mon collègue et ami Ales Bialiatski. En même temps, je comprends parfaitement que leur libération ne changerait rien à la situation politique dans le pays. J'en ressens un profond chagrin. Les années passent, le régime est plus fort que jamais. D'un autre côté, les changements surviennent parfois de façon inattendue et de manière extrêmement rapide. Je me souviens très bien de la fin des années 1980. Le système communiste, qui semblait si monolithique, s'est décomposé à une vitesse record. En 1988 encore, personne ne pouvait prévoir que, trois ans plus tard, il n'y aurait plus d'URSS et que le Bélarus serait un État indépendant ! Les dissidents soviétiques qui rêvaient de démocratie et qui se battaient pour les droits de l'homme n'avaient jamais imaginé que le régime s'effondrerait. C'est mon unique source d'optimisme. Il faut croire aux miracles !
Notes :
(1) Les dernières élections législatives, tenues le 23 septembre 2012, ont été sévèrement critiquées par l'OSCE. La mission d'observateurs de l'organisation - dont le Bélarus est membre - a jugé que le scrutin n'avait été ni libre ni impartial, et mis en doute ses résultats.
Boycottées massivement par l'opposition, les élections ont vu 109 sièges sur 110 pourvus dès le premier tour, avec une participation de plus de 74 % selon la commission électorale officielle. L'opposition a quant à elle estimé que moins de 40 % des électeurs s'étaient rendus aux urnes. Elle n'a aucun élu dans la nouvelle Assemblée.
(2) Le 7 mai 2009, à Prague, l'Union européenne a lancé le « Partenariat oriental » : ce programme, qui s'inscrit dans le cadre de la Politique de voisinage de l'UE, vise à renforcer les relations de l'Union avec six anciennes républiques soviétiques : l'Arménie, l'Azerbaïdjan, le Bélarus, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine. À la suite des événements de décembre 2010, l'UE a multiplié les déclarations appelant au respect des droits de l'homme au Bélarus. Des mesures ont été prises, notamment le gel des actifs des sociétés appartenant au président Loukachenko et un embargo sur la vente d'armes et d'équipements susceptibles d'être utilisés à des fins de répression. Le 30 septembre 2011, Minsk a officiellement quitté le Partenariat oriental, expliquant cette décision par le refus de l'UE d'inviter officiellement le chef du gouvernement bélarusse au sommet du Partenariat oriental qui se tenait ce jour-là à Varsovie.