Politique Internationale - La Revue n°138 - HIVER - 2013

sommaire du n° 138
MACEDOINE : LA DERIVE AUTORITAIRE
Article de Laurent GESLIN
Journaliste et géographe, spécialiste de l'Europe orientale et des Balkans. et Jean-Arnault Dérens
Rédacteur en chef du Courrier des Balkans.
in english
en español
en français
La Macédoine, qui a accédé à l'indépendance en 1990, fait rarement les gros titres des journaux. Lorsqu'on évoque ce petit État de deux millions d'habitants, c'est généralement pour souligner la querelle qui l'oppose à son voisin grec au sujet de sa dénomination officielle. Cette question est effectivement d'une grande importance dans la mesure où l'hostilité d'Athènes pèse lourdement sur l'avenir européen du pays. Mais il existe d'autres raisons de se préoccuper de son sort : la plus méconnue des anciennes républiques yougoslaves se trouve en proie à une inquiétante dérive nationaliste et autoritaire.
Un âge d'or fantasmé
Depuis décembre 2005, la Macédoine dispose du statut de pays candidat à l'Union européenne. Pourtant, aucun progrès n'a été accompli dans la voie de l'intégration, avant tout en raison du conflit avec la Grèce. Face à cette impasse, et alors que la Macédoine est, plus encore que ses voisins, ravagée par la crise économique, le gouvernement de Nikola Gruevski a fait le choix d'une fuite en avant dans l'affirmation et la construction ex nihilo d'une « légende nationale » : les Macédoniens contemporains, martèle-t-on fièrement à Skopje, sont les héritiers directs de ceux de l'Antiquité. Cette exaltation nationale risque de tendre encore plus les relations avec l'importante minorité albanaise qui représente un quart de la population.
Le menton levé et le regard fier, le soldat serre la hampe de sa lance avec conviction malgré la chaleur étouffante d'une fin d'après-midi estivale et les gouttes de sueur qui coulent sous son casque à plume. À Skopje, les touristes ne sont pas légion, mais les gastarbeiteren - les travailleurs émigrés qui reviennent au pays durant l'été - défilent pour se prendre en photo avec les figurants qui posent d'un air martial devant le « Guerrier à cheval ». Officiellement, la statue ne représente pas Alexandre le Grand, mais les traits du conquérant, qui brandit son épée vers le ciel, sont aisément reconnaissables. Avec son piédestal garni de lions et de fontaines, le monument atteint la hauteur respectable de 24 mètres. Depuis deux ans, la capitale macédonienne est un immense chantier. Sur la place de Macédoine, on a érigé une rotonde néo-classique, de majestueuses statues du tsar Samuil (qui régna au Xe siècle sur les pays macédoniens et bulgares), de l'empereur byzantin Justinien ou encore de Metodija Andonov Cento, le premier dirigeant communiste de la République yougoslave de Macédoine. « Ces ouvrages ont été construits dans l'urgence, sans consultation ni planification urbaine et sans la moindre réflexion historiographique. Ils sont en train de défigurer Skopje », déplore Sinisa Jakov Marusic, journaliste du site d'information Balkan Investigative Reporting Network (BIRN).
À l'entrée du pont ottoman qui mène à la vieille ville s'élèvent les statues équestres des « révolutionnaires » du début du XXe siècle, les militants de l'Organisation révolutionnaire intérieure de Macédoine (VMRO) qui déclenchèrent, en 1903, l'insurrection contre l'Empire ottoman. Sur l'autre rive du Vardar, le fleuve qui traverse Skopje, de nouveaux édifices aux façades néo-classiques abritent le musée archéologique, le théâtre et le « musée de la VMRO » qui entend, selon les guides qui font visiter le bâtiment, « expliquer l'histoire séculaire de la lutte des Macédoniens pour un État indépendant » (1). Il est impossible de parcourir le musée sans accompagnateur, impossible également de poser des questions ou d'émettre la moindre critique devant les raccourcis historiques de l'exposition. Les galeries ne présentent qu'une série de peintures de propagande réalisées à la hâte par des artistes ukrainiens et bulgares, ainsi que quelques centaines de mannequins de cire, costumés d'uniformes les plus divers : on passe sans transition des révolutionnaires de l'époque ottomane aux victimes des procès titistes.
La VMRO, la vieille organisation terroriste qui faisait le coup de fusil contre les gendarmes turcs et les nationalistes serbes et grecs, est ressuscitée de ses cendres en 1990, quand la Macédoine a obtenu son indépendance vis-à-vis de la Yougoslavie (2). Après y avoir été associé dans les années 1990, le parti a pris le pouvoir en 2006, avec la ferme intention de ne plus le lâcher. Le nouveau premier ministre, Nikola Gruevski, avait alors 36 ans et dirigeait une équipe très jeune dont tous les membres partageaient le même credo ultra-libéral. En multipliant des offres de dumping fiscal et social, le pays espérait attirer des investissements étrangers massifs. La Macédoine s'est offert dans les plus grands médias du monde des publicités vantant sa « position centrale » au coeur des Balkans et les conditions avantageuses qu'elle réservait aux investisseurs.
Mais rien n'est venu. Illustration : à la périphérie de Skopje, la « Zone économique macédo-chinoise » (3) n'est qu'un champ vide battu par les vents. La crise mondiale a achevé de ruiner le faible potentiel économique du pays. Non sans ironie au regard des mauvaises relations politiques entre les deux États, les principaux investisseurs étrangers venaient de Grèce. Or bon nombre de petites usines implantées dans la région de Bitola pour profiter du coût avantageux de la main-d'oeuvre ont fermé leurs portes ces dernières années, en raison de la crise grecque. Conséquence : le taux de chômage officiel en Macédoine s'élevait en 2011 à 31 % de la population active. L'économie informelle représente environ 35 % du PIB et assure la subsistance de 40 % de la population. Près de 20 % des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Selon les dernières données de la Banque de Macédoine, au premier semestre 2012 les investissements étrangers totaux dans le pays ne se sont élevés qu'à 73 millions d'euros, tandis que les transferts d'argent de la diaspora ont représenté pour la même période 735 millions d'euros (4).
D'où peut donc provenir l'argent dépensé pour les chantiers pharaoniques de « Skopje 2014 » ? « Les autorités font pression sur les entreprises pour les forcer à réaliser les travaux à crédit, et celles-ci doivent s'exécuter sous peine de perdre contrats et appels d'offres », explique Sinisa Jakov Marusic. Aucun chiffre global n'est disponible sur le financement du projet. « Le gouvernement avait initialement parlé de 80 millions d'euros. D'après plusieurs calculs, on en est au moins à 370 millions, mais les dépenses sont imputées sur plusieurs comptes : le budget de l'État, les dotations aux municipalités... De toute manière, il s'agit de sommes effarantes pour un petit pays au bord de la banqueroute », explique Vladimir Milcin, le responsable de la Fondation Open Society en Macédoine.
Il est impossible d'obtenir la moindre information officielle de la part du pouvoir. Le ministère de la Culture, la mairie de Skopje, les mairies d'arrondissement de la capitale : tous se renvoient la responsabilité du projet Skopje 2014. Échaudées par une série de reportages catastrophiques ou goguenards dans la presse internationale (5), les autorités macédoniennes ont décidé de communiquer le moins possible. Pour obtenir un rendez-vous avec la ministre de la Culture, Elisabeta Kanceska-Milevska, il faut envoyer plusieurs demandes officielles, subir un « entretien politique » avec une « chargée de communication » aux attributions douteuses... avant de se voir finalement opposer un refus.
L'invention d'une « légende nationale »
« Continuité historique »
Tout ce qui concerne ce projet urbanistique semble relever du secret national. En réalité, faute d'amélioration de la situation économique, le gouvernement Gruevski a trouvé cette parade imprévue au mécontentement social : l'invention ex nihilo d'une « légende nationale » capable de rassurer les Macédoniens sur leur identité. Tandis que toutes les villes du pays se couvraient de statues, l'aéroport de Skopje et l'autoroute qui file vers la Grèce prenaient le nom d'Alexandre le Grand. Quant au stade de la capitale, il était rebaptisé « Stade Philippe-II »...
Pasko Kuzman, le directeur national des fouilles archéologiques, est l'un des principaux inspirateurs du projet Skopje 2014. La barbe broussailleuse et les yeux émerveillés d'un enfant en train de jouer aux Playmobil, l'homme reçoit dans un bureau encombré qui occupe les combles du ministère de la Culture. « Toutes les capitales du monde ont des monuments qui rappellent l'histoire de leur pays ; nous sommes en train de rattraper le temps perdu après les horreurs de la période socialiste, grommelle-t-il d'un air convaincu. Ce n'est pas une antiquisation du pays comme l'affirment les mauvaises langues, mais une fresque qui retrace la continuité de l'histoire millénaire de la Macédoine. »
Comme tous les nationalistes, M. Kuzman suppose une « continuité historique » plurimillénaire du même peuple sur le même territoire - théorie particulièrement difficile à démontrer dans le cas de la Macédoine. Ce qui est sûr, c'est que l'actuelle langue « macédonienne » est une langue slave et le peuple revendiquant l'ethnonyme « macédonien » est un peuple slave. Or les Slaves ne sont arrivés dans les Balkans qu'à l'occasion des grandes invasions des VIe et VIIe siècles. Il est donc impossible de supposer un lien de « continuité ethnique » entre les Macédoniens de l'Antiquité, compagnons de Philippe II et d'Alexandre, et les Macédoniens contemporains, sauf à sombrer dans des élucubrations pseudo-historiques difficilement tenables. Ainsi, la presse de Skopje annonce régulièrement des « révélations » prouvant que le « bagage génétique » des Macédoniens serait fort différent de celui de leurs voisins serbes ou bulgares (6). Le postulat idéologique consiste à supposer que, s'ils ont adopté la langue des envahisseurs slaves, les Macédoniens seraient les habitants autochtones de leur territoire, et donc les héritiers directs des Macédoniens antiques. Cette quête des origines et ce mythe de l'autochtonie est une constante des nationalismes balkaniques (7). Par ailleurs, la tentation de « renier la slavité » revient régulièrement dans les « légendes nationales » forgées depuis le XIXe siècle, de la Pologne à la Croatie (8). De ce point de vue, en revendiquant la filiation directe des compagnons d'Alexandre, la Macédoine ne fait guère que réécrire pour son compte une partition déjà jouée par le passé dans beaucoup de pays.
Cette création d'un mythe national est particulièrement tardive et se heurte, par surcroît, à un problème propre au pays, où les Macédoniens « ethniques » ne représentent qu'un peu plus de 65 % de la population totale qui comprend, également, des Albanais (25 %), des Roms, des Turcs, des Serbes (9), etc. M. Kuzman écarte cependant tout risque de froisser la minorité albanaise : sur la place de Macédoine s'élèvera bientôt une statue géante de Mère Teresa, plus haute encore que celle d'Alexandre. La sainte est, en effet, née dans la très petite communauté catholique albanaise de Skopje (10)...
Divisions ethniques
La Macédoine est fréquemment présentée dans les Balkans comme un « modèle » de coexistence multi-ethnique, malgré le conflit armé provoqué par l'apparition d'une guérilla albanaise en 2001. Depuis l'accession du pays à l'indépendance, en 1991, un parti albanais a toujours été associé au pouvoir - même durant le conflit de 2001 -, mais cette coopération ne doit pas faire illusion. La Macédoine est un petit pays dans lequel vivent deux sociétés parallèles qui s'ignorent mutuellement : la société macédonienne et la société albanaise, qui inclut les autres minorités musulmanes (Turcs, Roms, Torbesi ou « Macédoniens musulmans », Bosniaques, etc.). Les espaces urbains sont ségrégués, les stéréotypes racistes sont très largement répandus d'un côté comme de l'autre, les inter-mariages presque totalement inexistants. Les jeunes des deux communautés fréquentent deux systèmes éducatifs dissociés, depuis le primaire jusqu'à l'université (11), et la « transition économique » a achevé de faire disparaître les rares occasions de contacts. Autrefois, des employés macédoniens et albanais travaillaient dans les mêmes entreprises publiques ; celles-ci ont fait faillite, été privatisées ou, dans le meilleur des cas, remplacées par de petites sociétés privées « mono-ethniques » : il est rare qu'un employeur privé macédonien emploie des Albanais, encore plus rare qu'un entrepreneur albanais embauche des Macédoniens... Si la pratique de la langue albanaise a toujours été exceptionnelle chez les Macédoniens, celle du macédonien ne cesse de régresser parmi les jeunes Albanais de Macédoine.
Sur le plan politique, deux partis se disputent depuis plus de dix ans le contrôle de la communauté albanaise : le Parti démocratique des Albanais (PDSH) de Menduh Thaçi, et l'Union démocratique pour l'intégration (BDI) d'Ali Ahmeti, ancien porte-parole de la guérilla albanaise de l'UÇK-M durant le conflit armé de 2001. Les deux formations participent « à tour de rôle » au pouvoir, celle qui se retrouve dans l'opposition accusant celle qui est en coalition avec le parti macédonien de « trahir les intérêts nationaux albanais ». Depuis 2008, le BDI forme ainsi une coalition avec la VMRO-DPMNE, sans que cette coopération n'ait contribué à rapprocher les deux communautés, ni à permettre une meilleure mise en oeuvre des dispositifs prévus par les accords de paix d'Ohrid (12), notamment en matière de bilinguisme. En réalité, un seul point des accords est totalement respecté : chaque parti albanais arrivant au pouvoir fait massivement embaucher ses fidèles au titre des quotas ethniques, ce qui contribue non seulement à gonfler une fonction publique aussi pléthorique qu'inefficace, mais aussi à boucher toute perspective d'embauche pour des personnes compétentes - notamment les jeunes diplômés - n'entrant pas dans les critères « ethno-partidaires » (13).
La « multiethnicité » officiellement promue en Macédoine se résume à ce partage des postes, des fonctions publiques et des prébendes de l'État qui s'étend également aux activités illégales voire criminelles. Après chaque élection, il est ainsi d'usage de remplacer tous les employés des sociétés d'autoroute, en fonction de leur affiliation aux nouveaux partis majoritaires - macédonien comme albanais. La corruption est, en effet, systématique, depuis les chefs de service jusqu'aux guichetiers, qui sont naturellement albanais dans les régions albanaises du pays...
Alors que le chômage frappe plus de deux tiers des jeunes de moins de 25 ans - la situation étant comparable pour toutes les communautés nationales du pays, à la seule exception des Roms, pour lesquels elle est encore bien pire - cette « privatisation » de l'État par de petites oligarchies ne peut qu'alimenter toutes les frustrations. Sauf à quitter le pays pour l'Europe occidentale ou à adhérer à l'un des partis dominants, les jeunes n'ont aucune chance de construire leur avenir. Les violences urbaines qui ont éclaté à l'hiver 2012, largement orchestrées par des réseaux islamistes radicaux de plus en plus présents et actifs dans les quartiers albanais de Skopje, Tetovo, Gostivar ou Debar, traduisent cette déréliction. Alors qu'en 2001 la revendication d'« égalité » entre les communautés pouvait mobiliser la jeunesse albanaise de Macédoine, celle-ci, confrontée à une classe politique corrompue et à l'enlisement de tous les processus de réforme, est de plus en plus tentée par les solutions nouvelles que peuvent proposer des prédicateurs salafistes (14). Le plus inquiétant est le fait que les autorités traditionnelles - qu'il s'agisse des responsables albanais, des dirigeants de la communauté islamique officielle, ou même des cadres familiaux de plus en plus mis à mal par la crise économique - semblent avoir perdu tout contrôle sur une frange importante de la jeunesse.
Ce modèle très particulier de « coopération interethnique » que représente la coalition d'un parti macédonien et d'un parti albanais semble satisfaire l'Union européenne. Lors de sa dernière visite à Skopje, le 17 septembre 2012, le Commissaire européen à l'Élargissement Stefan Füle a ainsi, de nouveau, souhaité la « stabilité des institutions », stabilité qui suppose une poursuite de cet étrange « partage » de l'État (15). Ce discours européen qui continue, comme un disque rayé, d'appeler à des « efforts » pour « poursuivre les réformes » ne manque pas d'une bonne dose d'hypocrisie, étant entendu que le processus d'intégration européenne de la Macédoine demeure totalement suspendu à la difficile solution du contentieux qui l'oppose à la Grèce.
La querelle de la Macédoine
Différend avec la Grèce...
Athènes s'oppose à ce qu'un État puisse prendre le nom de « Macédoine », considéré comme « partie intégrante du patrimoine hellénique ». La « querelle du nom » s'enracine profondément dans l'histoire grecque contemporaine. Soldant les guerres balkaniques, la Conférence de Londres (1913) a partagé le territoire « historique » de la Macédoine entre la Grèce, la Serbie et la Bulgarie. La première s'est vu octroyer la Macédoine égéenne, correspondant à la moitié du territoire précédent tandis que la Bulgarie en récupérait 10 % (la Macédoine dite du « Pirin »). Le royaume de Serbie faisait main basse sur les 40 % restants, la Macédoine dite du « Vardar » qui forma en 1945 la République yougoslave fédérée de Macédoine et devint indépendante en 1991.
À la fin de la guerre civile grecque, des dizaines de milliers de Slaves ont été chassés de Macédoine égéenne, au nom de leur supposé « communisme ». En réalité, cette accusation a permis à la Grèce de pratiquer un véritable nettoyage ethnique, jamais avoué, jamais reconnu. Durant les années de guerre froide, Athènes accusait Belgrade de visées irrédentistes sur la Macédoine égéenne, pendant que Sofia formulait les mêmes accusations à l'encontre de la Yougoslavie titiste. Depuis l'éclatement de l'ancienne Yougoslavie et l'accession de la Macédoine à l'indépendance, il y a vingt ans, les accusations grecques ont été renforcées par certaines ambiguïtés. Un exemple parmi d'autres : le programme de 1991 de la VMRO-DPMNE évoque bien la « réunification » de toute la Macédoine ! Le sujet a nourri de fortes mobilisations nationalistes grecques tout au long des années 1990, même s'il est aujourd'hui beaucoup moins mobilisateur. Pour Athènes, le plus choquant est qu'un État indépendant utilise le nom de « Macédoine », qu'un peuple non hellénique se désigne par l'ethnonyme de « Macédoniens ». La querelle ne porte donc pas sur l'existence et l'indépendance de l'État mais sur sa dénomination. L'interminable marathon de négociations qui se poursuit depuis près de quinze ans sous l'égide des Nations unies n'a jamais permis de dégager le moindre compromis : toutes les suggestions (« Macédoine du Nord, » « Haute Macédoine », « Macédoine du Vardar », etc.) ont toujours été rejetées par une partie ou par l'autre (16).
Le pays continue donc de vivre sous une double dénomination : il a été admis à l'ONU et au Conseil de l'Europe sous le nom provisoire d'Ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM ou, selon l'acronyme anglais, FYROM) et est désormais reconnu par plus de cent pays dans le monde (dont les États-Unis) sous son « nom constitutionnel » de « République de Macédoine ». La Grèce a opposé à plusieurs reprises son veto à l'entrée de la Macédoine dans l'Otan (17) et bloque toute avancée dans le processus d'intégration européenne de son voisin, qui nécessite un consensus des États membres de l'UE.
... et avec les autres voisins
Alors que le conflit du nom avait perdu beaucoup de son acuité - en bonne part à cause des autres problèmes auxquels la Grèce doit faire face -, il va de soi que la réécriture du passé entamée ces dernières années en Macédoine est perçue par Athènes comme une insigne provocation. Toutefois, la Grèce n'est pas le seul pays où cette instrumentalisation de l'Histoire fait grincer des dents. Les Bulgares considèrent toujours les « cousins macédoniens » comme des « Bulgares de l'Ouest » tandis qu'une vieille tradition du nationalisme serbe n'a pas renoncé à ses prétentions sur la « Serbie du Sud », c'est-à-dire la Macédoine... Au tout début du XXe siècle, quand apparut la VMRO « historique », celle-ci s'engagea dans la double bataille qui faisait rage sur le territoire historique de la Macédoine : il s'agissait d'une part d'un combat contre l'Empire ottoman, d'autre part d'une lutte visant à « définir » l'identité nationale des populations chrétiennes qui vivaient dans la région. Au sein des mêmes familles, certains ont pu choisir l'option grecque ; mais la bataille la plus âpre se livrait entre Serbes et Bulgares, parlant des langues proches et possédant des cultures très similaires. La différenciation identitaire entre Serbes et Bulgares en Macédoine se déclinait en réalité sur le mode d'un spectre de nuances dialectales ou culturelles, du moins avant que certains militants de la VMRO ne choisissent une « troisième voie » consistant à affirmer l'identité propre et spécifique des « Macédoniens », les slaves de Macédoine.
Cette identité a servi de socle à la république fédérée de Macédoine proclamée en 1944 dans le cadre de la Yougoslavie socialiste et fédérale, qui favorisa par tous les moyens son affirmation, y compris en codifiant une langue macédonienne qui ne l'avait encore jamais été. Cette identité spécifique des « Macédoniens » n'a jamais été acceptée par les nationalistes bulgares ou serbes. En Bulgarie, le parti qui revendique le nom et l'héritage de la VMRO défend une ligne nationaliste bulgare radicale et dénonce la création « artificielle » d'une identité nationale macédonienne dans la Yougoslavie titiste. Le dirigeant de ce parti, Nikola Karakachanov, prône toujours l'unification nationale par rattachement de la Macédoine du Vardar (et de la Macédoine égéenne) à la « mère patrie » bulgare (18).
C'est dans ce contexte particulier qu'il faut analyser la portée du projet « Skopje 2014 » et le travail de réécriture de l'Histoire engagé en Macédoine : il s'agit d'apporter une réponse au doute existentiel que connaissent nombre de Macédoniens dont l'identité est niée par leurs voisins, tandis que les équilibres internes au pays sont contestés par la forte minorité albanaise. On ne s'étonnera pas non plus que l'image de l'Union européenne ne cesse de se dégrader dans le pays : dans un sondage réalisé en novembre 2010, seuls 49 % des Macédoniens déclaraient lui faire pleinement ou partiellement confiance (19). Dans ce contexte, le premier ministre Gruevski ne risque guère d'être contredit quand il affirme vouloir faire passer la « protection de l'identité nationale et du nom du pays » avant l'enjeu de l'intégration. Alors que tous les dirigeants politiques des Balkans ou presque se sont ralliés, au moins formellement, à la perspective européenne, la VMRO-DPMNE a effectué le parcours inverse, relativisant sans cesse davantage l'importance de l'intégration. Nikola Gruevski martèle désormais que la Macédoine n'acceptera aucun compromis sur le nom du pays qui serait motivé par la reprise des processus d'intégration euro-atlantiques.
Une dérive autoritaire
De plus en plus isolée sur la scène internationale, la Macédoine est en train de s'enfoncer dans une spirale nationaliste qui s'accompagne d'un autoritarisme grandissant. Velija Ramkovski, le directeur de la principale télévision privée du pays, longtemps favorable au gouvernement mais devenu critique, a été condamné en mars 2012 à quatorze ans de prison pour « fraude fiscale ». L'ancien ministre de l'Intérieur, Ljube Boskovski, un dissident de la VMRO, a quant à lui écopé en novembre 2011 de sept ans d'emprisonnement pour « financement illégal » de sa dernière campagne électorale, le litige portant sur une somme de 30 000 euros.
« Ce sont les anciens proches du pouvoir qui sont les premiers visés », explique Vladimir Milcin. « Pour le petit clan qui dirige le pays, tous ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux. » En quelques années, le premier ministre Nikola Gruevski et son équipe ont réussi le tour de force de prendre le contrôle de tous les leviers de la société macédonienne. « Ils ont placé leurs hommes au sein des universités et des plus grandes entreprises du pays. La presse est muselée, les gens ont peur de critiquer ouvertement le gouvernement », s'alarme Nano Ruzin, ancien ambassadeur de la Macédoine à l'Otan et candidat libéral malchanceux à l'élection présidentielle de 2009.
Vladimir Milcin est aujourd'hui directement visé par les procédures de lustration. Le 3 août 2012, la Commission de lustration (20) a publié sur son site Internet les noms de onze anciens collaborateurs supposés de l'ancienne police yougoslave, dont M. Milcin. Alors que les preuves avancées pour désigner ces personnes à la vindicte populaire semblent singulièrement faibles, le gouvernement entend clairement utiliser les procédures de la « lustration » pour régler les comptes avec ses adversaires politiques. Par rapport à d'autres pays de l'Europe anciennement communiste, la Macédoine s'est engagée très tard dans cette procédure de lustration, mais la loi qui encadre le processus permet de rendre publics des dossiers jusqu'en 2006, bien après la dissolution de la Yougoslavie et la fin du régime communiste, l'année du retour au pouvoir de la VMRO-DPMNE (21)...
M. Milcin se désespère du manque de réaction de l'UE et des chancelleries occidentales face aux graves menaces qui pèsent désormais sur la démocratie et les droits des citoyens en Macédoine. Selon lui, l'Union européenne se contente d'une stabilité de façade. « Pour les Occidentaux, tout ce qui compte, c'est le Kosovo. Ils ont fait pression pour que la Macédoine reconnaisse le Kosovo, et ils ont obtenu gain de cause, croyant ainsi garantir leur obsession de stabilité régionale. Que la Macédoine soit en train de s'autodétruire ne les préoccupe pas. »
À Skopje, l'inquiétude grandit. Monsieur X (appelons-le ainsi par précaution) travaillait dans une petite entreprise étrangère. La société a été contrainte d'embaucher un jeune manager membre du parti au pouvoir, sous la menace d'un contrôle fiscal - une arme couramment utilisée par la VMRO-DPMNE pour renforcer son contrôle sur les milieux économiques. Ce nouveau manager s'est empressé de licencier les employés connus pour leurs sympathies d'opposition. X, désormais sans emploi, montre avec consternation les cahiers scolaires de sa fille de dix ans, où l'histoire d'Alexandre le Grand occupe une place bien plus importante que celle de la Yougoslavie. « Les enseignants ne sont pas dupes, mais ils sont bien forcés d'enseigner ces bêtises, au risque de perdre, eux aussi, leur emploi. » Beaucoup d'entrepreneurs confirment, toujours sous couvert de l'anonymat, ces pressions constantes sur les milieux d'affaires, tandis que N., étudiante en littérature française à l'Université de Skopje, assure qu'il est préférable de prendre sa carte du parti si l'on veut obtenir ses diplômes...
Notes :
(1) Lire J. Bisson, « Alice au pays des merveilles de la VMRO », Le Courrier des Balkans, 28 août 2012.
(2) Le parti actuellement au pouvoir à Skopje porte le nom d'Organisation révolutionnaire intérieure de Macédoine - Mouvement démocratique pour l'unification nationale macédonienne (VMRO-DPMNE). D'autres formations revendiquent également le « label » VMRO, tant en république de Macédoine qu'en Bulgarie.
(3) Cette zone économique a été créée à la fin des années 1990, quand la Macédoine a reconnu Taiwan, espérant ainsi attirer des investissements qui ne se sont jamais concrétisés. Lorsque le conflit armé de 2001 a éclaté, Skopje a dû annuler sa reconnaissance de Taiwan, pour reconnaître à nouveau la République populaire de Chine qui menaçait de bloquer l'adoption de toute résolution concernant la Macédoine au Conseil de sécurité.
(4) Information communiquée par le site Albinfo.ch, 17 septembre 2012.
(5) Par exemple sur la chaîne Euronews en juin 2012, http://fr.euronews.com/2012/06/14/reelles-tensions-interethniques-en/
(6) Lire « Macédoine : la génétique des origines », Le Courrier des Balkans, 18 novembre 2002.
(7) Au Kosovo, par exemple, la bataille idéologique entre Albanais et Serbes porte sur les « droits historiques » des uns et des autres à occuper ce territoire, les Albanais revendiquant leur « autochtonie ».
(8) Dès le XVIe siècle, la noblesse polonaise se prétendit d'origine sarmate, tandis que les paysans étaient slaves. De même, l'une des traditions idéologiques du nationalisme croate suppose une origine « gothique » aux Croates, ce qui permettrait de les distinguer de leurs voisins serbes, slovènes ou bosniaques.
(9) En raison de conflits sur son mode d'organisation, le recensement prévu en 2011 n'a pas pu avoir lieu. Les derniers chiffres remontent donc à 2002. Lire le dossier du Courrier des Balkans : « Recensements dans les Balkans en 2011 : comptes, décomptes et polémiques », http://balkans.courriers.info/spip.php?page=dossier&id_article=17231
(10) On estime que 5 % des Albanais du Kosovo, 15 % des Albanais d'Albanie et 35 % des Albanais du Monténégro sont catholiques ; ceux de Macédoine, eux, sont presque tous de tradition musulmane.
(11) Après de longues batailles politiques, il existe désormais une université publique albanophone à Tetovo. Les très nombreuses universités privées ne favorisent pas le « mélange », affichant ouvertement leur profil « macédonien » ou « albanais ». Seule l'Université de l'Europe du Sud-Est, également installée à Tetovo, voulait rompre avec ce mono-ethnisme, mais la grande majorité des étudiants de cette université sont des Albanais de Macédoine ou du Kosovo voisin.
(12) Accords de paix signés par le gouvernement macédonien et les représentants de la guérilla albanaise, le 8 août 2001, mettant fin au conflit armé et prévoyant une large décentralisation du pays et une meilleure intégration des minorités à la vie publique.
(13) Lire Katarina Neskova, « Minorités en Macédoine : pour avoir un emploi public, il faut la carte du parti », Le Courrier des Balkans, 21 octobre 2011.
(14) Lire le dossier du Courrier des Balkans : « Macédoine : l'engrenage de la violence et des provocations », http://balkans.courriers.info/spip.php?page=dossier&id_article=19498
(15) MakDenes/Radio Slobodna Evropa, 17 septembre 2012.
(16) L'étude de Nikos Kalampalikis, Les Grecs et le mythe d'Alexandre (L'Harmattan, 2007), met en perspective cette longue confrontation.
(17) Notamment au Sommet de Bucarest, en 2008, décision confirmée par la suite.
(18) Entretien accordé à J.-A. Dérens, Le Courrier des Balkans, 9 avril 2008.
(19) http://www.ceri-sciences-po.org/archive/2011/avril/dossier/art_nr.pdf
(20) Komisija za Verifikacija na Faktite Republika Makedonija, http://www.kvf.org.mk/mk.html
(21) J. Bisson, « Macédoine : chasse aux sorcières sous couvert de "lustration" », Le Courrier des Balkans, 9 août 2012.