Politique Internationale - La Revue n°138 - HIVER - 2013

sommaire du n° 138
LES HABITS NEUFS DES FRERES MUSULMANS
Entretien avec Khaïrat AL-SHATER
Membre du Bureau de la Guidance des Frères musulmans égyptiens.
conduit par
Michaël PRAZAN
Écrivain et réalisateur de films documentaires.
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Michaël Prazan - Les chancelleries étrangères vous connaissent. Le grand public, beaucoup moins. Pouvez-vous brièvement nous raconter votre parcours politique ?

Khaïrat al-Shater - J'ai fait mes premiers pas en politique sous Nasser, dans la mouvance socialiste. En 1966, j'ai adhéré à l'organisation des Jeunes socialistes qui était, à cette époque, soutenue par l'État. Nasser avait promis au peuple qu'il allait construire un État moderne, fort et auto-suffisant. Mais la défaite de 1967 (2) a montré que le pouvoir était incapable de tenir cet engagement. Voilà ce qui, idéologiquement, m'a mené à l'islamisme. J'ai alors découvert les Frères musulmans et leur aspiration à présider à la renaissance du pays à partir des règles de l'islam. J'ai étudié leurs idées et leurs méthodes. À ce jour, je suis resté fidèle à ces idéaux, ce qui m'a valu de sérieux ennuis sous le régime de Moubarak. Quand j'ai terminé mes études universitaires en ingénierie en 1974, je suis allé enseigner à l'Université de Mansoura. La même année, j'ai intégré la confrérie. Depuis mes premiers pas en politique, je poursuis le rêve d'une Égypte moderne, au niveau tant social que politique ; une Égypte qui offrira la dignité, la liberté et la justice à tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance ethnique ou religieuse ; une Égypte forte dans les domaines de l'industrie, de l'économie, de l'agriculture. Je pensais, au début, qu'il serait possible d'y parvenir par le socialisme. Mais, à partir de 1967, j'ai considéré que pour construire un tel État, il fallait partir d'une base islamiste. Les Français ont édifié leur État en se référant au capitalisme et au libéralisme ; les Soviétiques et les pays de l'Est, dans le courant du XXe siècle, ont opté pour la voie socialiste et communiste ; ici, aujourd'hui, nous rêvons d'un État dont les principes seraient ceux de l'islam.

M. P. - Au cours des meetings qui ont précédé l'élection de Mohamed Morsi à la présidence de la République, les Frères musulmans égyptiens ont multiplié les déclarations de solidarité avec le Hamas. Vous-même venez de nous dire que la question d'Israël et la cause palestinienne ont réorienté, à travers la défaite de 1967, votre engagement politique. Pourquoi le conflit israélo-palestinien est-il à ce point central dans le discours politique des Frères musulmans ?

K. A.-S. - Il ne s'agit pas seulement des Frères musulmans ! Tous les Égyptiens éprouvent une grande solidarité avec les Palestiniens. Nous les soutenons fermement dans la revendication de leurs droits. Plus globalement, nous pensons, aussi, que le conflit israélo-palestinien est à l'origine de toutes les tensions qui règnent dans le monde arabe. Ce conflit a conduit les administrations occidentales - dont celle de votre ancien président, Nicolas Sarkozy - à soutenir les régimes de la région, en particulier en Égypte. Et cela, uniquement pour prévenir un prétendu danger qui aurait menacé Israël ! Pendant des décennies, l'appui des Occidentaux à ces pouvoirs dictatoriaux a constitué le principal obstacle sur le chemin qui conduit à la démocratie et au respect de la volonté des peuples. Cet appui a permis à ces régimes sinistres de subsister ; il est donc la cause fondamentale du retard colossal que nous accusons dans tous les domaines : économique, politique, social... C'est pourquoi j'estime que, en se tenant aux côtés des tyrans, les gouvernements occidentaux ont commis un crime non seulement à l'encontre du peuple palestinien mais, également, à l'encontre de tous les autres peuples arabes.
Imaginons maintenant que le conflit arabo-israélien soit résolu d'une manière globale qui respecte clairement le droit des Palestiniens. Les pays occidentaux n'auraient plus à soutenir des systèmes despotiques pour protéger les intérêts israéliens. C'est toute la région qui en profiterait. Voilà pourquoi ce conflit est si important à nos yeux.

M. P. - Pendant toute une partie de leur histoire, les Frères musulmans se sont montrés très ambigus sur la question de la violence. La confrérie y a eu plus d'une fois recours en Égypte, de même que les branches étrangères des Frères musulmans que sont le Hamas à Gaza, Ennahda en Tunisie ou le FIS en Algérie. En avez-vous fini avec l'usage de la force ?

K. A.-S. - Nous refusons catégoriquement le recours à la violence. Nous, les Frères musulmans, avons adopté une méthode pacifique pour faire changer les choses et pour proposer la restauration du pays à partir de notre compréhension de l'islam. Nous pouvons discuter, faire pression, participer aux élections, organiser des manifestations pacifiques dans les rues, mais nous rejetons fermement toute forme de violence. Et il est faux de dire que nous l'avons encouragée à tel ou tel moment de notre histoire. Cela n'a jamais été le cas, ni dans le passé ni actuellement ; et ce ne le sera pas, non plus, à l'avenir. Pour une raison simple : un tel comportement serait en contradiction avec notre interprétation de l'islam.

M. P. - Vous n'êtes pourtant pas sans savoir qu'on impute aux Frères musulmans une part de responsabilité dans la mort du président Anouar al-Sadate. Vous-même avez fui le pays lorsqu'il a été assassiné et que les autorités ont mis sous les verrous des milliers d'islamistes dont bon nombre de Frères musulmans...

K. A.-S. - Même si nous avions des réserves légitimes sur la politique de Sadate, nous n'avons pas pris part à son assassinat. Quand il a été tué par des membres d'Al-Jihad, en 1981, je n'étais pas en Égypte. Je me trouvais en Arabie saoudite où j'effectuais le pèlerinage avec ma famille. De là-bas, j'ai appris qu'un groupe de policiers s'était rendu chez moi pour m'arrêter. Dans les régimes dictatoriaux comme l'Égypte, lors de chaque passation de pouvoir, entre 20 000 et 30 000 activistes politiques sont systématiquement arrêtés et jetés en prison, le temps que la situation se stabilise. Les Frères ont été victimes de cette pratique. Il n'y avait pas de charges contre nous ; nous n'étions pas jugés ; c'était une mesure sécuritaire préventive autorisée par l'état d'urgence. Dans ce contexte, j'ai préféré ne pas rentrer en Égypte. J'ai résidé quelques mois en Arabie saoudite, puis en Jordanie. Ensuite, j'ai passé un peu plus d'une année au Yémen. Je me déplaçais souvent pour pouvoir continuer à travailler (3) afin d'entretenir ma famille. Un peu plus tard, j'ai eu la chance de préparer et de soutenir ma thèse de doctorat au Royaume-Uni. Je ne suis rentré en Égypte que fin 1986, début 1987. Moubarak était président depuis quelques années. J'ai aussitôt repris mon travail dans les affaires et mes activités politiques.

M. P. - Votre mouvement est mal connu à l'étranger. À présent que vous êtes au pouvoir en Égypte, en Tunisie, partiellement au Maroc et, peut-être, demain en Syrie, vous faites l'objet d'une attention particulière, teintée d'une certaine inquiétude... Comment expliqueriez-vous ce qu'est la confrérie des Frères musulmans ?

K. A.-S. - Comme je l'ai dit, notre mouvement a un but précis : la construction et la renaissance de la nation égyptienne avec l'islam comme référence. Cette construction se fait suivant plusieurs étapes. La première, c'est la constitution de l'individu musulman. Il s'agit de former l'être humain qui portera, par la suite, le programme de renaissance de la collectivité. Dès lors que l'individu a été bien formé, il influence et convertit sa famille à notre pensée. Cette famille saine influence ensuite la société. Et quand l'ensemble ou la majorité de la société est prête à accepter notre référence islamique, c'est elle qui, notamment par son vote, réclame la mise en place d'un régime fondé sur les préceptes de l'islam.

M. P. - Cette référence islamique implique d'adopter la charia. C'est un point de crispation aujourd'hui, en Égypte et au-delà. Ne serait-il pas possible de laisser le choix aux citoyens ?

K. A.-S. - Avant de répondre, j'aimerais vous retourner la question : pourquoi ne voulez-vous pas accepter le fait que des peuples et des pays puissent opter démocratiquement pour la charia, pour une république islamique ? Comme je l'ai dit, certains peuples choisissent d'organiser leur État selon les principes du capitalisme ou du socialisme. Alors pourquoi ne pourrions-nous pas, nous, choisir la référence islamique pour notre pays ? C'est notre droit !
Quant à la charia, c'est un mot mal compris en Occident. Vous le percevez comme un ensemble de sanctions et de verdicts que vous jugez inadaptés. Pour nous, c'est différent. En réalité, l'islam comprend trois dimensions. Comme dans toute religion, la première concerne la relation entre l'être humain et son Dieu : comment le reconnaître, comment l'aimer, l'adorer, le prier ? Cette relation existe aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens ou les juifs, même si les détails sont différents. L'État n'a pas à s'en mêler.
La deuxième dimension de l'islam, c'est un ensemble de valeurs et de moeurs qui visent à maintenir la concorde dans la société. Par exemple, il est interdit de mentir ; et cela, afin que tous les citoyens puissent accéder à une information juste et objective. Il est également interdit de voler - une interdiction qui garantit la protection de la propriété publique et privée. Ces valeurs et ces moeurs permettent à la société d'avancer dans le bon sens. Là encore, ces règles existent - pas nécessairement sous les mêmes formes - dans toutes les religions monothéistes.
Enfin, la part la plus importante de l'islam, c'est la réponse qu'il apporte à toutes les questions que pose l'organisation sociale : comment organiser notre vie économique et politique ? Nous y avons répondu en optant pour un régime à la fois présidentiel et parlementaire. Mais certaines questions doivent encore être tranchées : les maires doivent-ils être nommés ou élus ? L'administration de l'État doit-elle être centralisée ou non ?
L'islam est apparu il y a quatorze siècles. Pourtant, parce qu'il sait qu'une recette toute prête ne pourra pas résister aux évolutions du monde, il a fait en sorte de porter en lui sa propre capacité d'adaptation. Mais il y a des aspects de l'islam qui ne changeront jamais. Par exemple, la prière du midi comprend quatre points inamovibles. En revanche, il en va autrement de la question de la gouvernance.

M. P. - J'ai le sentiment que vous ne répondez pas vraiment à ma question sur la charia... Avec la charia et la concentration des pouvoirs entre les mains des Frères musulmans, ne va-t-on pas vers une autre forme de dictature, vers une théocratie ?

K. A.-S. - Si vous songez à l'Iran, vous devez savoir que notre conception de la charia n'est pas celle qui est actuellement appliquée dans ce pays. Les chiites ont une vision très différente de celle des sunnites. Je veux être très clair : nous ne revendiquons pas un État religieux, que ce soit sous la forme chiite ou sous la forme des États religieux qui existaient en Europe avant les Lumières. Chez nous, les membres du clergé musulman ne jouissent d'aucun statut particulier. Ceux qui nous orientent dans nos choix actuels sont autant des politologues que des religieux. Nous ne voulons pas d'un carcan archaïque qui ne conviendrait pas au monde moderne. Il faut adapter les règles à la réalité que vivent les gens de notre époque en tenant compte de l'environnement. L'Égypte, le Yémen, le Nigeria ou l'Indonésie peuvent adopter la charia ; pour autant, les lois seront toujours différentes d'un pays à l'autre. Chaque pays possède sa propre culture, ses spécificités, sa géographie, son économie, sa démographie... La formule qui convient à un État du Golfe, dont la population est de 450 000 personnes, ne peut pas être dupliquée dans un pays de 75 millions d'habitants comme l'Égypte.
J'ajoute que vous ne pouvez pas juger les Frères musulmans sur la base de ce qui est écrit sur nous dans les médias. Il y a une campagne méthodique organisée contre nous dont l'objectif est de salir notre image en nous attribuant des intentions que nous n'avons pas et en exposant nos arguments d'une manière erronée. Quand l'interview de l'un d'entre nous est filmée, les journalistes s'arrangent toujours, en coupant dans notre discours, pour nous faire dire n'importe quoi ! Si les mouvements islamistes sont si mal connus et si mal compris, c'est que Moubarak et les despotes de plusieurs pays de la région utilisaient les islamistes comme un épouvantail dans leurs relations avec l'Occident. Ils exploitaient certaines positions et erreurs commises par des extrémistes pour attribuer ces errements à l'ensemble des islamistes. Je pense que le meilleur remède à cette méconnaissance, c'est ce que vous faites en ce moment en m'interviewant : dialoguer directement avec les islamistes permet d'entendre ce qu'ils disent au lieu de se contenter de ce que l'on dit d'eux !
Enfin, pour vous convaincre que nous ne sommes pas des dictateurs en herbe, vous n'avez qu'à observer le fonctionnement de la confrérie. C'est un mouvement totalement démocratique qui se compose d'un nombre immense de personnes. Grâce à Dieu, nous comptons des centaines de milliers de membres qui se trouvent dans toutes les villes, tous les villages, tous les quartiers et toutes les rues d'Égypte. Administrativement parlant, le fonctionnement démocratique des Frères commence précisément au niveau des quartiers. Ceux-ci sont divisés en sections ou unités administratives qui dépendent de « zones » plus vastes, placées sous l'autorité de gouvernorats eux-mêmes dirigés par une assemblée au niveau national. Chacun de ces niveaux - la section, la zone, le gouvernorat - est géré par un Conseil. Et au sommet se trouve le Bureau de la Guidance. Tous les dirigeants, à chaque niveau, sont élus démocratiquement.

M. P. - Quel est exactement le rôle du Bureau de la Guidance ? Comment fonctionne-t-il ? On lui attribue une influence énorme, y compris sur la politique égyptienne...

K. A.-S. - Il est vrai que le rôle du Bureau de la Guidance est de gérer les relations avec l'État, avec les autres partis politiques, avec les ambassadeurs. Nous y discutons aussi des questions de politique générale. Mais il faut préciser que la vocation de cette instance est de défendre la volonté et les intérêts des Frères musulmans, en aucun cas ceux de l'État. Ce sont là les prérogatives du président de la République et du Parlement, et nous n'interférons pas dans leurs décisions. Pour ce qui est de notre mode de décision, les comités techniques soumettent leurs demandes au Bureau de la Guidance. Lors de chaque séance, nous examinons deux ou trois propositions qui sont adoptées par un vote à la majorité. En Occident, on appelle cela la méthode démocratique ; en islam, on emploie à cet égard la notion de « choura », qui signifie consultation.

M. P. - On dit, aussi, que le Bureau de la Guidance fixerait les orientations, sinon la ligne politique des filiales étrangères de la confrérie...

K. A.-S. - La vision propre aux Frères musulmans existe dans des dizaines de pays. Mais, même si nous sommes tous liés idéologiquement, il n'y a aucun lien organisationnel entre nous. Il existe un cadre général, un modèle idéologique, mais chaque groupe l'applique dans son pays à sa manière. En Égypte, par exemple, il nous a longtemps été interdit d'avoir un parti politique. Nous avons donc dû adapter notre programme aux conditions qui nous étaient imposées. Quand la création des partis a été tolérée, nous avons fondé le nôtre. Nous avons participé aux manifestations, à la révolution, puis aux élections législatives et présidentielles. La scène politique bouge dans d'autres pays également, mais nous, les Frères musulmans égyptiens, n'avons aucun droit de prendre part à leur vie politique ou à leurs élections. C'est une règle d'or. En fait, nous ressemblons beaucoup au mouvement de l'Internationale socialiste en Europe : il y a une vraie proximité humaine et idéologique entre les mouvances qui se réclament des Frères, mais au niveau organisationnel et administratif l'indépendance est totale.

M. P. - En plus de l'adoption de la charia, quelle est la spécificité du « modèle idéologique » que vous promouvez ?

K. A.-S. - Le modèle capitaliste et libéral est en crise. Le socialisme a échoué. L'islam incarne une position intermédiaire qui respecte tout autant la propriété privée que les besoins de la société.

M. P. - Mais qu'en est-il des projets fondateurs de la confrérie ? Hassan al-Banna prônait la reconstitution d'un califat qui rassemblerait l'ensemble du monde musulman. Souhaitez-vous toujours islamiser le monde ? 

K. A.-S. - Les pays capitalistes veulent créer une société capitaliste mondialisée. Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas, de notre côté, estimer que notre modèle est le meilleur, le plus souhaitable et le plus adapté au monde entier ! C'est notre droit et celui de tous ceux qui sont convaincus par nos idées.
Une fois que nous aurons construit notre pays à partir de la référence islamique qui nous est chère, et si d'autres pays se construisent également sur la même référence, pourquoi nous serait-il interdit de nous regrouper au sein d'un même espace transnational ? Pourquoi devrions-nous reconnaître l'Union européenne et la terminologie que vous nous imposez ? Pourquoi ne pas désigner votre UE par le terme de « califat européen » ? Peut-être projetez-vous d'ailleurs, à terme, l'établissement d'un État européen international ? Cela ne nous choque pas car nous considérons comme naturel que des pays capitalistes entretiennent des relations particulières avec les autres pays capitalistes, de même que les pays qui font le choix du socialisme ont le droit de s'intégrer à une institution qui s'appelle l'Internationale socialiste. Par conséquent, dès qu'il y aura plusieurs pays fondés sur l'islam entretenant des liens spéciaux entre eux, il sera naturel et légitime que nous mettions en place ce type de regroupement. Peu importe le nom de cette entité : « Ligue islamique », « Union islamique internationale » ou encore « Organisation de la coopération islamique » (une instance qui existe déjà aujourd'hui en Arabie saoudite (4)). Ce sont des cadres envisageables.
Pour autant, cela ne veut pas dire que les Frères musulmans de France ou d'Europe (5) vont chercher à instaurer des régimes islamiques dans leurs pays respectifs. Tout ce qu'ils souhaitent, c'est de faire en sorte que la minorité musulmane qui réside dans ces pays puisse conserver son identité islamique. Leur but est complètement différent de celui des Frères musulmans égyptiens. Je le répète pour qu'il n'y ait aucune ambiguïté : quand des Frères musulmans sont actifs dans un pays où les musulmans sont minoritaires, leur but est seulement de préserver les droits de leurs coreligionnaires.

M. P. - Vos alliés naturels, a fortiori au Parlement égyptien, ce sont les salafistes. On ne comprend pas toujours en Occident ce qui vous distingue d'eux...

K. A.-S. - Il n'y a pas de grandes différences entre les doctrines. Comme je vous l'ai expliqué, nous, les Frères musulmans, avons toujours souhaité islamiser l'individu, mais aussi la famille, la société et le gouvernement. Le mouvement salafiste, lui, s'est longtemps contenté d'oeuvrer au niveau de l'individu et de la famille, sans aller jusqu'à la constitution d'un parti politique. Avant la révolution, les salafistes ne participaient jamais aux élections. Quand la révolution s'est produite, ils ont hésité pendant plusieurs mois. Ils ont finalement décidé de créer un parti (Al-Nour) et de se présenter aux élections. Aujourd'hui, quatre ou cinq partis politiques se réclament du salafisme. Pour résumer, jusqu'à récemment, la principale différence entre nous était la question de la participation politique. Mais, désormais, les salafistes sont également présents sur la scène politique. On ne peut pas nier qu'une frange des Égyptiens a peur de la mouvance salafiste, en raison de certaines de leurs prises de position.

M. P. - L'arrivée au pouvoir des Frères musulmans a provoqué une certaine stupeur à l'étranger. Comment avez-vous géré cette situation au niveau diplomatique ?

K. A.-S. - Quand la révolution s'est produite, quand Moubarak a quitté le pouvoir, quand la liberté nous a été rendue, de nombreux pays ont pris contact avec nous. Nos premiers interlocuteurs ont été les think tanks, les journalistes, quelques hommes politiques et des personnalités de la société civile. Les Européens ont été les premiers à nous joindre, quelques jours à peine après la révolution. Ça a commencé par une ou deux personnes. Rapidement, nous avions jusqu'à une quinzaine de rencontres par jour ! Tous voulaient savoir qui étaient les Frères musulmans et mieux comprendre nos positions sur des questions diverses et variées : sur les coptes (6), sur les accords de Camp David, sur la condition de la femme, sur l'économie...
Petit à petit, ces relations ont gagné le niveau des ambassadeurs. Ceux-ci ont succédé à la presse, aux chercheurs et aux économistes. L'ambassadeur de France m'a rencontré et a rencontré plusieurs fois le Guide suprême. Ses homologues britannique, italien, espagnol, finlandais, norvégien, danois, suédois et suisse ont fait de même. Ensuite, plusieurs ministres européens nous ont rendu visite, dont le secrétaire d'État britannique pour le Proche-Orient, le ministre norvégien des Affaires étrangères, ainsi que des présidents de divers partis au pouvoir ou dans l'opposition, sans oublier des députés européens. Une nouvelle étape a commencé quand ils se sont mis à nous inviter en Europe. Environ deux mois après la révolution, ce fut le tour des grosses compagnies de la finance internationale comme Morgan Stanley, mais aussi des banques françaises et allemandes. Les financiers venaient discuter de l'impact qu'aurait la présence des Frères musulmans sur la scène politique égyptienne et sur l'économie mondiale. Les suivants furent les Asiatiques ; les Japonais, les Sud-Coréens, les Singapouriens, les Malaisiens : ils posaient les mêmes questions que celles que nous avaient posées les Européens. Nous avons même reçu des hommes politiques chinois et nous avons été invités en Chine.
Les Américains ont vraiment été les derniers à entrer en contact avec nous. Ils ne l'ont fait qu'après le résultat des élections législatives, quand ils ont vu que nous avions recueilli 47,2 % des sièges au Parlement. Nous avons rencontré des représentants de l'ambassade américaine puis des personnalités de haut niveau ont fait le voyage des États-Unis pour venir nous voir : nous nous sommes entretenus avec John McCain, John Kerry et cinq membres du Congrès. Je crois qu'ils sont encore dans une phase de découverte. Il est clair qu'ils n'ont pas confiance en nous, bien que nous ayons déclaré que nous respecterions tous les accords signés par l'État égyptien. Nous voulons un État de droit, et nous sommes parfaitement conscients qu'on ne peut pas tout annuler et faire table rase du passé suite à la chute du régime précédent - quel que soit notre point de vue sur Moubarak ou sur les accords de Camp David. C'est tout à fait normal : ne serait-il pas impensable que votre nouveau président annule tous les accords signés par la France sous Nicolas Sarkozy ? Si tel était le cas, aucun pays ne prendrait le risque de signer un accord avec qui que ce soit de crainte de le voir résilié à la prochaine alternance.

M. P. - Pourtant, de nombreuses voix issues de la confrérie ont affirmé que les accords de paix avec Israël - les accords de Camp David - devaient être annulés ou, au moins, amendés...

K. A.-S. - C'est un cas particulier car Israël est en état de guerre avec la plupart des pays de la région - et cela, malgré Camp David. Quand Jimmy Carter nous a rendu visite au quartier général des Frères musulmans, il m'a dit que les accords de Camp David comprenaient deux volets : un accord entre Israël et l'Égypte, et un accord sur les droits du peuple palestinien. L'Égypte a respecté ses engagements, mais pas les Israéliens. Dès lors, puisque l'autre partie n'a pas tenu ses engagements concernant les droits du peuple palestinien, nous considérons cette composante de l'accord comme caduque. Elle est, de fait, suspendue. C'est maintenant à Israël de respecter les accords signés ou d'entamer un vrai dialogue qui rassemblerait tous les partenaires concernés autour de ce dossier afin de parvenir à une vraie solution. Quand ce sera le cas, nous verrons...
Notes :
(1) Condamné à cinq ans de prison en 1995, puis à sept ans en 2007 pour « terrorisme et blanchiment d'argent », il est libéré en 2011. La candidature du milliardaire égyptien à la présidence de la république a longtemps été incertaine, les candidats à la fonction suprême devant se prévaloir d'un casier judiciaire vierge. Après une bataille juridique, l'avocat de la confrérie arguant que Khaïrat al-Shater n'était pas concerné par cette disposition puisqu'il avait été gracié par le Conseil supérieur des forces armées, il a finalement été invalidé en mars 2012.
(2) Khaïrat al-Shater fait référence à la guerre des Six Jours qui opposa du 5 au 10 juin 1967 Israël à l'Égypte, à la Syrie et à la Jordanie, et qui vit l'État hébreu infliger à ses ennemis une lourde défaite militaire.
(3) Fils d'un riche marchand de Mansoura (Égypte du Nord), Khaïrat al-Shater a fait fortune dans le textile et l'ameublement. Il possède plusieurs entreprises et des franchises dans des centres commerciaux de luxe, au Caire.
(4) Créée en 1969 sous le nom d'Organisation de la conférence islamique, cette organisation à vocation religieuse et supra-étatique dont le siège est à Djeddah, en Arabie saoudite, regroupe 57 États membres et possède une représentation permanente à l'ONU. Ses principales missions sont la collaboration économique, politique et culturelle des nations islamiques, la préservation des lieux saints de l'islam et le soutien à la cause palestinienne.
(5) Il est impossible d'évaluer précisément le nombre de Frères musulmans en Europe. En France, l'UOIF (Union des organisations islamiques de France), proche des Frères, est la première représentation du CFCM (Conseil français du culte musulman). Plus de soixante associations lui sont affiliées. La manifestation organisée au Bourget par l'UOIF rassemble chaque année 100 000 personnes.
(6) La minorité chrétienne copte, qui représente entre 7 et 11 % de la population du pays, fait l'objet, depuis la chute de Moubarak, d'une pression sociale et politique considérable en Égypte. Cette communauté a été prise pour cible dans plusieurs actes de violence, dont des attentats terroristes. On estime à 50 000 le nombre de coptes ayant quitté le pays depuis la victoire des islamistes, notamment à destination du Canada.