Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
LA LOGIQUE D'UNE INTERVENTION
Entretien avec Jean-Yves LE DRIAN
Ancien Ministre de la Défense sous François Hollande, Ministre de l'Europe et des Affaires étrangère
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Monsieur le Ministre, en quoi la guerre au Mali est-elle différente des interventions françaises du passé ?

Jean-Yves Le Drian - Elle l'est, d'abord, parce qu'au Mali nous avons joué un rôle d'alerte. C'est la France qui, pendant de longs mois, a alerté les opinions européennes et internationales sur les menaces qui s'accumulaient dans la région. Lorsque je suis arrivé à l'hôtel de Brienne, le premier dossier sensible auquel j'ai été confronté a été le Mali. Et cela, à un moment où l'importance du sujet échappait à la plupart des observateurs. Ces groupes terroristes représentaient un danger non seulement pour nos intérêts - plusieurs tentatives d'attentats sur le sol français ont heureusement été déjouées -, mais aussi pour la sécurité globale du continent africain et celle des Européens. Nous les observions depuis un moment et avions constaté qu'ils s'armaient de plus en plus et qu'ils se développaient en toute liberté. Nous avons alors prévenu successivement les ministres de la Défense de l'Union européenne et avons multiplié les entretiens bilatéraux pour favoriser une prise de conscience dans les capitales européennes. C'est un mélange de pédagogie et de pression qui a permis de les convaincre. Parallèlement, le président de la République a alerté les Nations unies dès le mois de septembre, de manière très solennelle. Ces efforts ont débouché fin décembre sur deux événements majeurs : la résolution 2085 qui autorise l'envoi au Mali d'une force africaine et la constitution d'une mission européenne de formation et de restructuration de l'armée malienne (EUTM). Nous sommes intervenus à l'appel et avec le soutien de l'État malien et avec celui de l'ensemble de l'Union africaine (UA). Enfin, et cette intention fut annoncée dès le début, nous repartirons du Mali dès que nous le pourrons. Nous n'avons pas vocation à y rester.

I. L. - Que se serait-il passé si la France n'était pas intervenue au Mali ?

J.-Y. L. D. - Sans intervention, on aurait eu l'anarchie. Les groupes terroristes qui faisaient mouvement vers le Sud seraient allés jusqu'à Bamako ; nous en sommes plus persuadés encore qu'au début de notre intervention. Jamais ils ne se seraient contentés de Mopti (1). Or, compte tenu de la fragilité du régime de transition (2), on pouvait s'attendre à de très fortes tensions. Le pays aurait sombré dans le chaos. La constitution d'un État terroriste nous menaçait directement. Les pistes de sortie de crise auraient été longues et laborieuses à mettre en oeuvre. Et il est fort probable que la France et les pays européens auraient été victimes d'actes terroristes. Le chaos au Sud, les attentats au Nord : tel était le scénario qu'avaient préparé les groupes terroristes, comme l'ont confirmé les découvertes faites par les forces françaises au fur et à mesure de leur remontée vers le nord du pays - caches, repaires, manuels de préparation au terrorisme, camps d'entraînement... Encore une fois, si nous avons décidé d'intervenir, ce n'est pas seulement pour assurer la sécurité des Maliens, mais aussi la nôtre et celle des Européens. Nos destins sont liés.

I. L. - Le Mali est-il à la France ce que l'Afghanistan fut aux États-Unis ?

J.-Y. L. D. - Oui et non. Oui, dans la mesure où ces deux pays étaient devenus des sanctuaires terroristes qui menaçaient notre sécurité - une intervention y était donc nécessaire. Non, car le contexte est totalement différent. Au Mali, l'action de l'armée a été rapide, la situation, promptement maîtrisée et le caractère provisoire de la présence militaire française, affiché dès le départ. La création de la Misma - la force d'intervention africaine - s'inscrit dans ce dispositif. En aucun cas la population du Mali ne pourra nous considérer comme une force d'occupation. C'est d'ailleurs parce que nous avons promis que notre intervention serait temporaire que nous avons été accueillis en libérateurs.

I. L. - Comment faire pour installer les bénéfices de l'intervention dans la durée ?

J.-Y. L. D. - Il faut agir dans trois directions à la fois : 1) Poursuivre les actions militaires pour achever la libération du territoire malien et le débarrasser de ses terroristes djihadistes. 2) Accélérer la formation de l'armée malienne, qui assurera la sécurité du futur nouvel État malien. 3) Déployer la force africaine (Misma) afin d'assurer un retrait rapide des forces françaises.

I. L. - Ne faudrait-il pas plutôt envisager une présence française à long terme sur le terrain ?

J.-Y. L. D. - Le relais est et sera africain. Il se fera dans le cadre d'un mandat des Nations unies au sein duquel la France jouera un rôle. Mais la mission assignée par le président de la République à nos forces reste la même : libérer le territoire malien et aider l'État malien à recouvrer son intégrité territoriale.

I. L. - Comment faire en sorte que les terroristes ne reviennent pas au Mali ?

J.-Y. L. D. - Plus que d'un retour des djihadistes au Mali, je parlerais plutôt d'un risque de reconstitution de sanctuaires terroristes au Sahel. En effet, nos forces armées, aidées par les Africains, ont permis d'en finir avec l'impunité dont jouissaient ces groupes au Mali. Leurs bases, leurs repaires, leurs caches d'armes et leurs abris logistiques sont systématiquement visités et détruits, du fleuve Niger jusqu'à la frontière algérienne. Leurs moyens et leurs capacités sont considérablement entamés. Ces groupes savent désormais que les États africains et la France sont résolus à ne pas les laisser prospérer dans cette zone si vaste et si difficilement contrôlable.

I. L. - En dix ans, la communauté internationale n'a pas réussi à former une armée afghane digne de ce nom. Pourquoi ce qui n'a pas fonctionné en Afghanistan marcherait-il au Mali ?

J.-Y. L. D. - Selon les différentes estimations, il faudra un an pour former l'armée malienne. Je n'ai pas de doute quant à la capacité des Européens d'y parvenir. Primo, parce que les objectifs chiffrés ne sont pas démesurés. N'oublions pas que le Mali ne compte que 14 millions d'habitants. Secundo, parce qu'il existait déjà auparavant des éléments armés ; les formateurs vont donc pouvoir s'appuyer sur ces éléments. Tertio, parce qu'il règne entre les militaires français et maliens un véritable climat de confiance.

I. L. - Comment s'assurer que l'Algérie jouera le jeu, notamment en maintenant sa frontière fermée ?

J.-Y. L. D. - La position de l'Algérie, y compris la fermeture de la frontière, a été arrêtée avant les événements d'In Amenas (3). La prise d'otages n'a fait que renforcer la détermination des Algériens. Il est dans leur intérêt de jouer le jeu car les terroristes sont autant nos ennemis que ceux de l'Algérie. Leur mode d'action et leurs buts sont similaires.

I. L. - Comment expliquez-vous la position ambiguë du Qatar vis-à-vis du Mali ?

J.-Y. L. D. - Mon déplacement des 9 et 10 février au Qatar, un mois après le lancement de l'opération Serval, m'a permis d'apprécier la qualité du soutien des autorités qatariennes à notre intervention. Si des messages moins nets se sont fait entendre les premiers jours de janvier, la position de l'émirat, telle qu'elle m'a été rappelée, ne souffre pas d'ambiguïté. La lutte contre le terrorisme est un objectif très largement partagé, tant aux Nations unies qu'au sein du monde arabo-musulman.

I. L. - L'intervention au Mali signe-t-elle le retour de la « Françafrique » ?

J.-Y. L. D. - C'est tout le contraire. Ce concept renvoie à un ensemble de pratiques et de combines - disons le mot - qui permettent à la France de se mêler de gestion politique dans ses anciennes colonies. Or ce n'est pas le cas au Mali où il ne s'agit que d'assurer la survie d'un État. J'ajoute que c'est la première fois que l'Union africaine approuve une telle opération à l'unanimité (4). Dès lors qu'un État est menacé dans sa structure, il y a un risque de contagion régionale. La France est perçue comme étant porteuse de droit.

I. L. - L'intervention au Mali peut-elle favoriser une refonte de la relation entre la France et l'Afrique ?

J.-Y. L. D. - Absolument, elle peut aider à remodeler les relations avec ce continent. Regardez ce qui s'est passé en Centrafrique en décembre 2012 : nous ne sommes pas intervenus dans la crise politique. Si nous avons envoyé des forces dans la capitale, c'était pour assurer la sécurité des ressortissants français et européens et, en aucun cas, pour nous interposer entre le président François Bozizé et les rebelles qui le menaçaient. Les solutions politiques doivent s'imposer entre Africains. Notre posture ne consiste pas à nous immiscer dans les débats de politique intérieure. Ce sera la même chose au Mali, où le dialogue et la réconciliation doivent venir des forces locales. C'est aux Maliens et aux autres Africains qu'il appartiendra de reconstruire l'État.

I. L. - Quelles sont les leçons des guerres en Afghanistan et en Libye qui ont servi au Mali ?

J.-Y. L. D. - Au Mali, les forces françaises ont fait preuve d'un certain nombre de qualités qu'elles avaient éprouvées sur le terrain afghan : une grande réactivité, y compris en matière logistique ; beaucoup de sang-froid ; une très bonne préparation. De même, les forces spéciales se sont montrées d'autant plus efficaces qu'elles avaient l'habitude de ce genre de mission en Afghanistan. Quant à la Libye, nous en avons essentiellement tiré des enseignements aériens. Au printemps 2011, les bombardiers français avaient déjà réussi à effectuer des frappes très précises sans commettre de dégâts collatéraux. Ils ont tiré profit de cette expérience au Mali.

I. L. - Au vu du contexte budgétaire, la France a-t-elle encore les moyens de mener une guerre de ce type ?

J.-Y. L. D. - D'un point de vue financier, l'opération Serval n'excède pas la provision destinée à couvrir le surcoût des opérations extérieures dans le budget 2013. Mais c'est l'avenir qu'il faut préparer. Le président de la République présentera prochainement la politique de défense et de sécurité de la France pour les prochaines années, dans le cadre de la publication d'un quatrième Livre blanc. Celui-ci devra conjuguer deux objectifs de souveraineté : le désendettement de l'État afin de le libérer progressivement de ses créanciers internationaux ; et la défense de nos intérêts de sécurité, au nom de laquelle notre autonomie de décision et d'action ne saurait être bradée.

I. L. - Vous venez d'y faire allusion : un nouveau Livre blanc sur la Défense est en préparation. Ses conclusions seront-elles modifiées par l'intervention au Mali ?

J.-Y. L. D. - C'est évident. Cela dit, les lacunes en matière de transport stratégique, de renseignement, de drones d'observation et de ravitaillement en vol ne sont pas nouvelles. L'intervention au Mali n'a fait que les confirmer. Il est clair qu'il faut remédier à ces insuffisances. Et également s'interroger sur la manière d'y répondre : seuls ou à plusieurs, en mutualisant les dépenses ? C'est pourquoi je suis convaincu que les Européens doivent lier leurs destins capacitaires et militaires.

I. L. - L'intervention au Mali signe-t-elle la mort de l'Europe de la défense ?

J.-Y. L. D. - Je ne partage pas ce point de vue. Avant l'opération malienne, l'Europe de la défense était pratiquement inexistante. Comment aurait-elle pu se manifester subitement à cette occasion ? Je constate, en revanche, que trois mois après avoir été alertée par un seul État membre - la France - sur les menaces provenant du Mali, l'Europe a décidé de créer une mission militaire : la formation de quatre bataillons maliens par plusieurs centaines d'instructeurs venus de treize États européens. Il n'y a à ce jour que deux missions de ce genre : Atalante, qui a permis d'enrayer le développement de la piraterie au large de la Corne de l'Afrique (5) ; et la mission malienne. Dans cette affaire, l'Europe a fait le maximum de ce qu'elle pouvait faire compte tenu de sa maturité en matière de défense.
Notes :
(1) Le 7 janvier 2013, des colonnes armées de djihadistes, qui contrôlent déjà depuis fin mars 2012 le nord du Mali, font route vers le sud et vers la région de Mopti, qui abrite la « ligne de démarcation ». Si les groupes armés islamistes l'avaient franchie, ils auraient de facto menacé la capitale, Bamako.
(2) Le 22 mars 2012, le coup d'État militaire qui a renversé le président ATT (Amadou Toumani Touré) a montré le faible enracinement de la démocratie et la fragilité de l'État malien. Issu du putsch, le président par intérim Dioncounda Traoré a été incapable de s'opposer à la prise de contrôle du nord du pays par les groupes islamistes.
(3) Le 16 janvier 2013, un commando islamiste prend en otages plusieurs centaines de personnes sur le site gazier d'In Amenas, dans le Sud-Est algérien, à une centaine de kilomètres de la Libye. L'attaque est revendiquée par Mokhtar Belmokhtar, un des émirs d'AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique). Au deuxième jour, l'armée algérienne donne l'assaut, au cours duquel 38 personnes trouvent la mort.
(4) En novembre 2012, l'Union africaine a approuvé le projet visant a créer une force militaire internationale pour reconquérir le nord du Mali, occupé par les groupes islamistes.
(5) Lancée en novembre 2008 pour lutter contre la piraterie qui se développe au large de la Somalie, Atalante est la première opération maritime de la PESD (Politique européenne de sécurité et de défense). C'est aussi la première opération navale européenne.