Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
SCENARIOS POUR L'APRES-CRISE
Article de Sabine Cessou
Journaliste indépendante, ancienne correspondante de Libération en Afrique du Sud. Afrique du Sud :
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Que sera le Mali d'après la crise, une fois que l'armée française aura plié bagage ? Les perspectives ne sont pas seulement brouillées par les ambitions du putschiste Amadou Sanogo qui, pour l'heure, reste dans la coulisse mais n'a peut-être pas dit son dernier mot. Elles le sont, aussi, par l'écheveau de problèmes qu'il faudra démêler, sur fond d'une guerre qui est loin d'être terminée. Les terroristes d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ont subi de lourdes pertes, mais ils opposent toujours une résistance dans les villes du Nord, à Gao, Kidal et Tombouctou ainsi que dans les montagnes du désert, l'Adrar des Ifoghas. Par surcroît, les risques de contagion du conflit ou d'extension de la menace terroriste ne sont pas nuls.
Le Mali d'après la crise devra régler la question touarègue, lancinante depuis l'indépendance. Il devra, aussi, résoudre le problème que pose le passage sur son territoire d'un important trafic de drogue - un phénomène qui a permis aux islamistes de prendre possession du désert. Autres défis majeurs : comment gérer les divisions dans l'armée et empêcher des règlements de comptes entre militaires, milices civiles et tout ce qui ressemble de près ou de loin à un Touareg ou à un islamiste ? Quel homme politique aura l'envergure pour rassembler la nation dans une Commission Vérité et Réconciliation - voire une conférence nationale, avant ou après les prochaines élections, prévues pour le 31 juillet 2013 au plus tard ? Comment les relations avec la France vont-elles évoluer, alors que Paris veut passer la main à une mission de maintien de la paix sous commandement onusien ? Autant de questions en suspens...
Amadou Sanogo, un risque politique majeur
Avant le 22 mars 2012, personne n'avait entendu parler d'Amadou Haya Sanogo. Ce jour-là, le putsch conduit par cet officier subalterne de petite taille, alors âgé de 39 ans, a fait tomber la figure politique la plus importante de son pays, Amadou Toumani Touré (« ATT »). Ancien militaire, ATT avait permis à la démocratie malienne d'éclore en 1991, en organisant une transition express et les premières élections démocratiques du pays, après avoir renversé la dictature du général Moussa Traoré (1968-1991). Alpha Oumar Konaré, ancien professeur d'histoire et opposant historique à Moussa Traoré, avait été élu président en 1992 et réélu en 1997. En 2002, il avait passé la main à ATT, qui s'était présenté sans uniforme, retiré de l'armée, mais aussi sans parti politique, se posant comme l'homme du consensus. Dix ans plus tard, au terme de son second mandat, ATT était prêt à quitter le pouvoir lors de l'élection prévue pour le 29 avril 2012. Mais la crise libyenne et la situation dans le Nord-Mali, qu'on lui reproche d'avoir laissée pourrir, en ont décidé autrement.
Le putsch d'Amadou Haya Sanogo a démarré comme une simple mutinerie de militaires. Des sous-officiers, parmi les 7 300 hommes de l'armée malienne, ont réclamé plus de moyens pour lutter contre les quelque 2 000 à 3 000 rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) qui revendiquaient une indépendance totale de l'Azawad (1). Parmi ces derniers, un millier d'hommes étaient revenus de Libye avec armes lourdes, munitions et grosses sommes d'argent, en octobre 2011, après la mort du président Mouammar Kadhafi. Ces Touaregs, qui avaient été recrutés avec d'autres étrangers dans la Légion islamique de l'armée libyenne, ont rallumé la guerre au Mali en janvier 2012, avec l'aide des 600 à 700 islamistes alors présents dans le nord du pays. Le coup d'État d'Amadou Sanogo, le 22 mars 2012, n'a fait que précipiter la débandade de l'armée malienne. La troupe a alors assisté, impuissante, à la chute de Kidal (25 000 habitants), Gao (90 000) et Tombouctou (55 000), fin mars. La partition du Nord-Mali, annoncée le 5 avril par le MNLA, aura duré neuf mois, jusqu'à la reprise des villes du Nord par l'armée française, fin janvier 2013.
Empêtré depuis plus d'un an dans une situation qui semble le dépasser, Amadou Sanogo a, malgré tout, su imposer et maintenir son pouvoir à Bamako. Au point de représenter un risque politique majeur, à lui tout seul. Soumis à une intense pression internationale après son coup d'État, il a accepté, dès le 17 avril 2012, de remettre le pouvoir à des autorités civiles de transition. Mais il a conservé les rênes de la majeure partie de l'armée, se mêlant de tout dans le pays, plaçant ses hommes aux postes clés dans la justice, les transports, la radio-télévision nationale et les renseignements généraux.
Au lendemain de la signature d'un accord imposé par la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), donnant douze mois aux autorités civiles de transition avant d'organiser des élections, Sanogo a laissé des nervis aller frapper à coups de marteau le président civil de transition, Dioncounda Traoré, le 21 mai 2012, jusque dans son bureau du palais présidentiel de Koulouba. Une agression qui a contraint ce dernier à plusieurs semaines de soins et d'exil à Paris. Il a également forcé, le 11 décembre 2012, le premier ministre de transition à démissionner. Cheick Modibo Diarra, un ancien astrophysicien de la Nasa critiqué pour son manque d'expérience politique et son immobilisme, a été assigné à résidence par la soldatesque.
Amadou Sanogo se pose volontiers en « sauveur » du Mali et se compare même au général de Gaulle (2). Pourtant, il porte une lourde responsabilité dans le chaos malien : jusqu'à la veille de l'opération Serval - une intervention française à laquelle il était farouchement opposé -, il a organisé des manifestations à Bamako contre le régime intérimaire civil. Et cela, alors que l'armée qu'il est censé diriger ne parvenait toujours pas à contenir les avancées des islamistes, qui menaçaient de descendre sur la capitale.
Amadou Sanogo avait tout à perdre à une reprise en main française sur le plan militaire. Il lui a fallu négocier une porte de sortie honorable avant d'être officiellement investi, le 14 février 2013, à la tête d'un « Comité militaire de suivi de la réforme des forces de défense et de sécurité ». Cet organe va opérer jusqu'à la fin de la transition et l'organisation des élections (prévues, nous l'avons dit, pour le 31 juillet 2013). Après cette échéance, l'avenir et les réactions de Sanogo restent incertains.
Le capitaine risque gros : le 16 janvier, la Cour pénale internationale (CPI) a ouvert une enquête sur les crimes de guerre au Mali. La justice internationale ne se contentera pas d'examiner les exactions perpétrées dans le Nord par les islamistes, les rebelles touaregs et l'armée malienne. Elle enquêtera sur toute l'étendue du territoire national. Et donc, selon toute probabilité, sur la disparition de nombreux « bérets rouges » de la garde présidentielle restée loyale à Amadou Toumani Touré, après leur tentative de contre-putsch menée le 30 avril 2012 contre la junte de Sanogo. La répression qui s'ensuivit a laissé du sang sur les mains du capitaine. Une centaine de militaires ont été arrêtés et pas moins de 21 bérets rouges ont disparu début mai au camp militaire de Kati, le siège de sa junte. Ces hommes, probablement victimes d'exécutions sommaires, pourraient représenter pour Sanogo une bonne raison de vouloir rester au pouvoir.
Dangereuses divisions au sein de l'armée malienne
Quoi qu'il arrive, l'armée malienne est appelée à demeurer une pièce maîtresse de l'avenir du Mali. Pas forcément pour le meilleur. Sur le plan de la seule logistique, elle ne fait pas le poids, avec ses 33 blindés et ses 16 avions de combat désuets. De source diplomatique, seuls 2 000 soldats maliens seraient aptes au combat. Du point de vue militaire, ces hommes ont semé le désordre depuis la libération des villes du Nord, se livrant à des exactions à l'encontre des membres des ethnies touarègue, arabe (appartenant à la communauté berrabiche) et peule, qu'ils soupçonnent d'avoir collaboré avec les islamistes ou le MNLA. Human Rights Watch et Amnesty International ont appelé l'armée malienne à s'abstenir de tout acte de vengeance, après que des corps d'islamistes présumés ont été découverts dans des puits de la localité de Sévaré, fin janvier.
Les forces de défense du Mali représentent un risque politique en raison de leurs profondes divisions. « Le putsch a consacré une fracture dans l'armée. Les sous-officiers ne font plus du tout confiance aux officiers, considérant que ceux-ci ont trempé dans toutes les magouilles et la corruption sous le régime d'ATT », explique Aliou Barry, président de l'Office national des droits de l'homme (ONDH) en Guinée. Lui-même militaire, ancien de Saint-Cyr, Aliou Barry a côtoyé Amadou Sanogo en tant qu'instructeur à l'École militaire interarmes (EMIA) de Koulikoro, au Mali. « Tous ceux qui n'avaient pas de relations étaient envoyés au Nord, mais ce n'était jamais le cas des fils de députés ou d'autres responsables, poursuit-il. C'est ce sentiment d'injustice qui fait la popularité de Sanogo, un homme issu du rang. »
Aujourd'hui, l'armée malienne n'est plus que l'ombre d'elle-même. Amadou Sanogo, basé au camp militaire de Kati, à quelques kilomètres de Bamako, laisse un officier, le colonel Didier Dacko, s'occuper des opérations sur le front du Nord. En tant qu'instructeur et simple professeur d'anglais, le capitaine Sanogo n'a pas de faits d'armes à son actif, ni la moindre habitude des rigueurs d'un théâtre d'opérations. Il ne redoute pas seulement la vengeance des bérets rouges - les parachutistes de la garde présidentielle restés fidèles à ATT, qu'il a fait incarcérer puis libérer le 31 janvier 2013, en gage de bonne volonté, deux semaines après l'ouverture d'une enquête formelle de la CPI. Il craint, aussi, la colère des officiers qui ont choisi de rester au front et de faire leur métier, parfois sans remettre le pied à Bamako depuis le coup d'État. C'est le cas du colonel Didier Dacko. Cet homme qui a refusé d'être promu par la junte au rang de général s'est démarqué du clan de Sanogo. Avec d'autres, notamment la femme lieutenant-colonel de l'armée de l'air Nema Segara, numéro deux de l'armée malienne à Gao, Dacko pourrait faire payer les « bérets verts » de la junte qui sont restés à Bamako et ont mené grande vie dans les rues de la capitale pendant que leurs frères d'armes mouraient dans le Nord...
Un conflit qui est loin d'être terminé
Mais ces sombres perspectives devront attendre que la guerre au Nord-Mali soit terminée - ce qui va prendre beaucoup de temps. Les islamistes ont, certes, subi de lourdes pertes et l'un des émirs d'Aqmi, l'Algérien Abou Zeid, a été tué le 1er mars 2013. Les salafistes d'Aqmi - souvent d'anciens contrebandiers algériens - n'en continuent pas moins de résister aux armées française (dont les effectifs ont culminé à près de 4 000 hommes fin février), malienne et tchadienne (2 400 soldats aguerris et habitués au climat du désert).
Ce groupuscule, successeur du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, a prospéré depuis 2003 dans le Nord du Mali (3). Une région souvent décrite comme le « ventre mou » de la lutte contre le terrorisme au Sahel. Il s'agit à la fois d'une zone de détention d'otages occidentaux et d'un espace de négociation pour leur libération contre de grosses rançons - rançons qui ont des retombées lucratives pour les intermédiaires locaux. Les islamistes d'Aqmi prônent l'instauration de la charia (la loi islamique) et entendent bien rester les maîtres du désert et continuer de s'opposer à l'Occident. Après l'exécution de Philippe Verdon, annoncée le 10 mars et confirmée le 28 mars par François Hollande, ils détiennent encore cinq otages français.
Les moudjahidines, nous l'avons dit, se sont repliés dans les montagnes de l'Adrar des Ifoghas, au Nord-est du Mali, lorsque l'armée française, appuyée par les renforts tchadiens, a reconquis les villes du Nord. Ils ont ensuite multiplié les embuscades ainsi que les attentats-suicides, en particulier dans la ville de Gao. Fin mars, on dénombrait 5 morts dans l'armée française et 26 morts dans les rangs de l'armée tchadienne. Selon le premier bilan officiel donné le 26 mars 2013 par l'armée malienne, la guerre a fait 63 morts dans les rangs des soldats maliens et 600 morts parmi les jihadistes, depuis le déclenchement de l'opération Serval le 12 janvier.
L'ennemi, aux yeux des Maliens, est double : il s'agit du MNLA et des islamistes d'Aqmi. En janvier 2012, les effectifs d'Aqmi étaient composés pour un tiers de jeunes Mauritaniens, le reste étant formé d'Ouest-Africains de diverses nationalités, Maliens compris. Leur nombre, estimé entre 600 et 700 combattants en janvier 2012, aurait été multiplié par cinquante, voire par cent en quelques mois, grâce aux importants moyens financiers dont dispose le groupe - des moyens nettement supérieurs à ceux du MNLA. Pas moins de 80 millions d'euros en petites coupures sont, en effet, tombés entre les mains des islamistes ces dix dernières années, en contrepartie de la libération de leurs otages. Ces sommes, qui s'ajoutent au droit de passage prélevé par les « narco-terroristes » d'Aqmi sur le trafic de cocaïne qui va d'Amérique latine en Europe en passant par l'Afrique de l'Ouest, ont servi à « acheter » des imams et à recruter des jeunes à tour de bras dans les villes du Nord, à partir d'avril 2012.
À Bamako et dans le sud du Mali, on considère que les « enturbannés » du MNLA et d'Aqmi sont de mèche. Mais, sur le terrain, la donne se révèle plus compliquée. Les rebelles touaregs, qui ont fait sécession en avril 2012 pour créer un État laïque, ont été, dès le mois suivant, chassés des villes qu'ils occupaient par les émirs d'Aqmi. Une kyrielle de mouvements plus ou moins autonomes sont ensuite nés, opérant dans la nébuleuse d'Aqmi, comme le Mouvement pour l'unicité du jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao), apparu en avril. Ou encore Ansar Dine, qui jette des passerelles entre les islamistes et la communauté touarègue. Ce groupe salafiste armé est dirigé par un Touareg, Iyad Ag-Ghaly. Principal chef de la rébellion de 1990, propulsé consul en Arabie saoudite à la faveur des accords de paix de 1992, il est revenu au Mali dans les années 2000 pour fonder une zawiya (cercle religieux) et servir d'intermédiaire pour la libération des otages aux mains d'Aqmi. Il contribue à faire de la région un imbroglio inextricable. Iyad Ag-Ghaly entretient, en effet, des liens étroits avec Aqmi : il est le cousin d'Abdelkrim Taleb, le seul émir touareg du groupe terroriste. La France, l'une des puissances occidentales les mieux renseignées sur le Mali, estime qu'Aqmi a infiltré Ansar Dine (4).
Un nouvel « Africanistan » ?
« La radicalisation religieuse de groupes avant tout ethno-nationalistes est un problème récurrent dans le monde musulman depuis les années 1980 », a souligné dans Le Monde le politologue et spécialiste de l'islam Olivier Roy (5). Et d'ajouter : « Les moudjahidines afghans, suivis par les talibans, le Hamas palestinien, le Hezbollah libanais, par exemple, incarnent cette islamisation d'une revendication nationaliste ou régionaliste. Curieusement, c'est dans les zones tribales - Afghanistan, Pakistan, Yémen, Mali - que la mutation de mouvements régionalistes en mouvements religieux salafistes est la plus forte. (...) Sans doute est-ce parce que seule la référence à la charia permet de dépasser les clivages tribaux, sans pour autant abolir le système tribal. »
De là à parler d'un nouvel Afghanistan, voire d'un « Africanistan » dans le Sahel (6), il y a sans doute un pas. Les risques de contagion sont bien réels : outre la retentissante prise d'otages étrangers et algériens sur le site gazier d'In Amenas, opérée par un émir d'Aqmi en janvier en Algérie, sept Français ont été capturés le 19 février au Cameroun par Boko Haram, une secte islamiste du Nigeria qui entretient de dangereux liens avec Aqmi. De source diplomatique occidentale, au moins cinquante recrues de Boko Haram ont suivi un entraînement dans les camps d'Aqmi dès 2009 - et ces liens n'ont pas été coupés depuis.
Il n'empêche que le conflit en tant que tel demeure, pour l'instant, circonscrit dans les frontières maliennes. Il n'a pas débordé au Niger voisin, qui compte une importante communauté touarègue. Dans un jeu d'alliances fluctuant, le MNLA ne s'est par ailleurs pas fait prier pour prêter main-forte à l'armée française contre les islamistes. Notamment à Kidal, proche de la frontière nigérienne, une ville considérée comme le fief d'Aqmi et où l'armée malienne ne se risquait toujours pas à aller jusqu'à la fin mars 2013.
Cette attitude a semé le trouble à Bamako. Car une partie de l'opinion malienne tient le MNLA pour le principal fauteur de troubles : c'est ce mouvement qui a déclenché le chaos en rallumant la guerre et en revendiquant, le 24 janvier 2012, le massacre de 70 soldats maliens dans leur caserne d'Aguelhok, une localité du Nord proche de la frontière algérienne. Un crime de guerre qui aurait été perpétré avec l'aide des islamistes, selon l'ancien président ATT (7). Parmi ces militaires, les soldats noirs ont été tués d'une balle dans la nuque - la méthode d'exécution propre à Aqmi. Les soldats « blancs », d'origines touarègue ou berrabiche (une communauté arabe qui forme l'une des pièces de la mosaïque ethnique du Mali), ont été éventrés et égorgés. Cet acte de terreur a incité de nombreux Touaregs qui n'étaient pas impliqués dans la rébellion à se réfugier à l'étranger et à déserter les postes qui leur avaient été réservés dans l'administration, en particulier dans la police et l'armée.
Avant l'intervention de l'armée française, le MNLA et Ansar Dine ont été considérés par les médiateurs de la sous-région comme des interlocuteurs crédibles avec lesquels il était possible de négocier une solution politique - alors que tout dialogue était exclu avec les islamistes. Mais, à Bamako, il paraît très difficile, voire impossible, de faire confiance au MNLA qui ne représente qu'une minorité des Touaregs, eux-mêmes minoritaires dans les régions du Nord.
La lancinante question touarègue
Le règlement de la question touarègue, lancinante depuis l'indépendance, n'en sera que plus complexe. Les trois régions administratives de Gao, Kidal et Tombouctou étaient peuplées avant la guerre de 1,12 million d'habitants - dont environ 700 000 Touaregs - sur une population totale de 15 millions d'habitants au Mali. Le conflit a fait 90 000 réfugiés au Niger et au Burkina Faso, en plus des 203 000 personnes déplacées au Mali, selon des chiffres publiés en janvier 2013 par le Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR).
La rébellion issue de la communauté touarègue apparaît cyclique (8). Elle a été régulièrement rallumée chez les Touaregs du Mali pour faire valoir leurs revendications avant chaque élection présidentielle. En janvier 2012, leurs demandes, qui se limitaient auparavant à plus d'autonomie, ont porté pour la première fois sur l'indépendance. La première grande rébellion touarègue, qui a éclaté en 1963, trois ans après l'indépendance du Mali, a été durement réprimée en 1964. La seconde, menée en 1990, s'est soldée par une paix négociée le 11 avril 1992 sous l'égide de l'Algérie. Ce « pacte national » a permis l'intégration de près de 3 000 ex-rebelles touaregs dans l'armée, les douanes et la police. Il prévoyait, par ailleurs, un statut particulier pour la région et des investissements dans le développement qui ne se sont pas concrétisés. Kidal, Gao et Tombouctou, les trois régions du Nord sur les huit que compte le pays, ont bénéficié de la décentralisation, effective en 1999. Mais aucune route n'a été construite, par exemple, pour désenclaver la région au-delà de la ville de Gao. Les fonctionnaires du Sud mutés à Kidal, une ville située à 1 194 km de Bamako et accessible par la piste, se sentent punis, comme en exil. Les populations du Nord regardent avec amertume, de l'autre côté de la frontière, l'Algérie développer la ville de Tamanrasset, où vivent de nombreux Touaregs. Une université y est en cours de construction, et les pouvoirs publics apportent l'eau et l'électricité aux habitants.
Au Mali, au contraire, tout se passe comme s'il y avait deux pays : une moitié Nord négligée et une moitié sud en voie de développement. Les retombées de la croissance enregistrée ces dix dernières années ne se font pas ressentir dans « les sables », comme on appelle le Nord à Bamako. Une nouvelle rébellion éclate en 2006, suivie par un nouvel accord de paix. Mais le ressentiment demeure, alimenté par un mépris parfois réciproque.
Aujourd'hui, le MNLA demande l'intégration de ses combattants dans l'armée. Le Mouvement a abandonné dès octobre 2012 son exigence d'indépendance pour discuter du « droit à l'auto-détermination », y compris sous la tutelle de Bamako. En clair, il exige plus d'autonomie pour l'Azawad. Mais le règlement de la question touarègue paraît secondaire à Bamako, où aucun ténor de la classe politique n'en fait un point de son programme pour l'après-crise. Trop de problèmes doivent être résolus avant, à commencer par la restauration de l'intégrité du territoire national, le retour à l'ordre constitutionnel, puis l'amorce d'un processus de réconciliation nationale.
Le trafic de drogue, un sujet tabou
« Il y a trois grands problèmes au Mali : l'armée, le Nord et le trafic de drogue », note un observateur malien, qui précise : « C'est un sujet tabou dont personne ne parle, mais qui saute aux yeux à Bamako. » Il est vrai que, dans la capitale, on n'a jamais cessé de rouler en grosse cylindrée ni de construire des immeubles, même pendant la guerre. Beaucoup se demandent d'où vient l'argent... Tous les yeux se tournent vers des narcotrafiquants qui restent invisibles : ils n'ont pas pignon sur rue au Mali, contrairement à d'autres pays d'Afrique de l'Ouest - comme la Guinée jusqu'en 2008, lors des dernières années du régime de Lansana Conté, ou la Guinée-Bissau, où les cartels latino-américains s'exhibent au grand jour.
Au Mali, les rumeurs vont bon train, prêtant par exemple à tel maire d'une ville du Nord des liens présumés avec le trafic de drogue, puisqu'il détient un bar et une belle maison dans la capitale... Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'il est facile de corrompre n'importe quel fonctionnaire en raison des très faibles salaires pratiqués (140 000 francs CFA mensuels pour un fonctionnaire de catégorie A, soit 213 euros, et à peine 90 000 francs CFA pour un capitaine de l'armée, soit 137 euros).
La corruption a profondément gangrené toute l'administration du régime d'ATT. De source diplomatique, l'argent du trafic de drogue se retrouverait dans les poches de nombreux hauts responsables politiques. Des spécialistes du Sahel affirment que l'armée a reçu pour ordre de laisser faire sous ATT, Aqmi et les militaires ne se croisant jamais parce qu'ils étaient au courant de leurs déplacements respectifs. La raison ? Le trafic de drogue qui passe de l'Amérique latine à l'Espagne et l'Italie via les pays du littoral ouest-africain (Cap-Vert, Guinée, Guinée-Bissau et Sénégal) mais aussi par le Mali, l'Algérie et la Libye... Depuis le début des années 2000, l'Afrique de l'Ouest, avec ses États fragiles et sa corruption galopante, est devenue une route idéale pour acheminer la cocaïne en Europe (9). La police malienne n'a jamais véritablement enquêté sur le fameux « Boeing de la coke » - un 727 chargé de cocaïne qui s'est crashé le 5 novembre 2009 dans le désert, à 15 km de Gao. L'appareil venait du Venezuela et s'est écrasé juste après son décollage d'une piste artisanale, selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Ce n'est qu'en juin 2011, après l'inculpation de trois personnes, dont un ancien policier espagnol, que les autorités du Mali ont reconnu que l'avion transportait une énorme cargaison de drogue. Dans un câble diplomatique américain diffusé par WikiLeaks, on a ensuite appris que Bamako a refusé de communiquer au sujet du Boeing avec l'agence américaine anti-stupéfiants.
Amadou Toumani Touré cultivait une amitié étroite avec le colonel Kadhafi, dont le pays sert aussi de point de passage aux cartels latino-américains. Le Mali a bénéficié des largesses financières de Tripoli jusqu'à la chute de Kadhafi. La Libye avait, en particulier, financé de grands projets célébrant le cinquantenaire de l'indépendance du Mali, en 2010. Parmi ces chantiers : un grand hôtel, une mosquée et une cité administrative de 22 immeubles abritant ministères et primature, financée à hauteur de 80 millions d'euros par Tripoli. Un site surnommé « cité Kadhafi » et qui a été l'une des premières cibles des soldats se livrant au pillage, après le putsch du 22 mars 2012...
Le trafic de cocaïne, l'une des plaies du Mali, reste difficile à cerner. Mais les Nations unies, qui s'apprêtent à prendre en juin prochain la tutelle des 7 700 soldats déployés au Mali depuis la fin janvier par différents États africains, se préoccupent discrètement de ce dossier. Dans une mission exploratoire effectuée sur le terrain du 10 au 16 mars et conduite par Edmond Mulet, le sous-secrétaire général aux opérations de maintien de la paix, se trouvait notamment un responsable espagnol, coordonnateur des Nations unies en... Colombie. Pour le chercheur Yvan Guichaoua, spécialiste du Sahel, les niveaux de corruption atteints dans le Nord nécessitent une approche politique originale afin de contourner les anciennes élites politiques responsables de la crise (10). « Il serait irresponsable de rendre au Mali les territoires du Nord sans réexaminer les relations Nord-Sud », plaide cet expert. Une remise à plat de tous les problèmes par le biais d'un dialogue national paraît indispensable.
Vers une réconciliation nationale encore hypothétique
Sur le papier, une Commission dialogue et réconciliation (CDR) existe déjà au Mali. Dioncounda Traoré, le président de transition, a créé cette instance par décret, le 6 mars 2013, et en a nommé les responsables : le consensuel Mohamed Salia Sokona, ex-ministre de la Défense et ancien ambassadeur du Mali en France, secondé par une femme, Traoré Oumou Touré, présidente de la Coordination des associations féminines du Mali (Cafo), et par un Touareg, Méti ag-Mohamed Rhissa, lieutenant-colonel des douanes, ancien professeur de français, réputé modéré. Cette CDR a peut-être été formée trop tôt avant les élections prévues pour le 31 juillet « au plus tard » pour mettre fin au vide constitutionnel que connaît le Mali. Or, rien n'est prêt pour le scrutin et la question de la révision du fichier électoral se pose avec urgence. Comment faire voter les citoyens des trois régions du Nord - qui ne sont plus administrées - de manière normale et transparente ? Les ténors de la classe politique malienne sont divisés sur le sujet. Soumaïla Cissé, 64 ans, ex-ministre des Finances, technocrate originaire de Tombouctou, estime que, pour éviter toute contestation post-électorale, les élections doivent être organisées sous un double mandat de l'ONU et de l'Union africaine (UA).
Ibrahim Boubacar Keïta, « IBK » (11), 68 ans, le leader qui a le plus gagné en popularité pendant la crise, pense au contraire qu'il ne faut pas tarder à organiser les élections pour retourner rapidement à un ordre constitutionnel, s'attaquer à la réforme de l'armée et en finir avec la vacance du pouvoir qui prévaut depuis le coup d'État du 22 mars 2012. Dans les ministères, en effet, on ne fait plus qu'expédier les affaires courantes. L'État, à l'arrêt depuis plus d'un an, est miné par les luttes de pouvoir entre les autorités civiles de transition et la junte du camp militaire de Kati. Dans une nation qui n'est pas gouvernée, seule l'agriculture des zones fertiles du Sud tourne encore - le seul secteur de l'économie ayant affiché un taux de croissance positif (8,1 %) en 2012, selon la Banque africaine de développement (BAD). Le pays, après des années de croissance soutenue (4 % en moyenne depuis 2000), affiche pour 2012 une récession de l'ordre de 1,5 %.
L'absence de vision des hommes politiques et de propositions pour l'après-crise représente un enjeu de taille, selon certaines voix critiques émanant de la société civile. Alioune Ifra N'Diaye, co-fondateur du théâtre BlonBa, l'une des institutions culturelles les plus importantes du Mali, estime que les Maliens doivent « se parler les yeux dans les yeux et se réapproprier les notions d'intérêt général et de citoyenneté ». Alors qu'IBK a évoqué la nécessité de tenir des « assises nationales », les modalités d'un tel dialogue restent floues et lointaines. Certains s'inquiètent de l'organisation trop rapide d'un scrutin qui pourrait ne rien résoudre... La plupart des responsables politiques, à commencer par le président de transition, demandent surtout aux Français de ne pas plier bagage trop vite et de faire leur travail « jusqu'au bout ».
Une relation avec la France qui va évoluer
Les Maliens ont massivement salué l'intervention militaire de la France. « Une modification politique majeure encore impensable il y a un an », estime Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe et dramaturge français parlant le bambara, l'une des langues nationales du Mali. Bamako, en effet, a toujours été jaloux de son indépendance et n'a jamais voulu d'un accord de défense avec Paris.
La visite triomphale de François Hollande au Mali, le 3 février, marque sans doute le début d'une nouvelle ère dans la « Françafrique ». Cependant, la relation avec la France risque elle aussi d'évoluer, ne serait-ce qu'en raison du changement d'ambassadeur opéré le 22 mars par Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, à la surprise générale. Christian Rouyer, nommé en 2011 sous le gouvernement de Nicolas Sarkozy, était respecté pour son franc-parler. Ce diplomate avait ouvertement reproché à ATT de ne pas faire assez dans la lutte contre le terrorisme. Mais il était aussi soupçonné par les responsables politiques maliens d'être trop proche des Touaregs et du MNLA. Des Touaregs que Nicolas Sarkozy avait été tenté de soutenir pour se servir d'eux dans la lutte contre les islamistes et obtenir la libération des otages français au Mali. La sympathie persistante d'une partie de l'opinion française pour les « hommes bleus » irrite beaucoup à Bamako - même s'il s'agit pour la France de faire de la realpolitik et de poursuivre ses propres intérêts (12). De même, le fait que Moussa Ag Assarid, l'ancien porte-parole du MNLA, ait pu s'exprimer abondamment dans les médias français depuis Paris, où il réside, pendant les neuf mois de l'occupation du Nord-Mali, a été mal vécu au sud du Mali.
L'arrivée en poste, le 22 mars 2013, du nouvel ambassadeur de France, Gilles Huberson, devrait signifier une nouvelle étape. Ce « sécurocrate » spécialiste du terrorisme, ancien de Saint-Cyr réputé proche des services, pourrait faire peser l'influence de la France de manière plus décisive à l'approche des élections. Mais Paris ne cesse de répéter que son intervention ne doit pas durer. L'armée française, qui ne veut pas s'enliser dans une lutte de longue haleine contre les terroristes d'Aqmi, entend passer la main rapidement à une mission de maintien de la paix des Nations unies. Une mission qui va englober les 7 700 hommes de l'actuelle Mission internationale de soutien au Mali (Misma) - une force panafricaine placée sous commandement nigérian (13) - et en faire des Casques bleus mieux payés, donc plus motivés. Ces effectifs devraient, en outre, être renforcés par l'arrivée de nouveaux Casques bleus - mauritaniens et ougandais notamment - pour être portés à 11 200 hommes. Cette vaste opération onusienne, la plus importante en Afrique après la République démocratique du Congo (Monusco, 19 166 membres), plus importante encore que la mission déployée en Côte d'Ivoire (Onuci, 11 033 membres), sera également dotée d'une « force parallèle » de lutte anti-terroriste, a annoncé le 26 mars Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies. Il n'a pas précisé, toutefois, si cette force spéciale serait placée sous le contrôle direct de la France, ni si elle serait composée de soldats originaires d'un seul pays ou de plusieurs.
Le dispositif onusien, qui s'apparente à une mise sous tutelle du Mali, ne permettra pas seulement à la France de partager le coût de la guerre avec la communauté internationale tout en évitant le face-à-face post-colonial avec l'Afrique francophone (14). Il devrait, aussi, réduire l'ensemble des risques politiques qui obscurcissent l'avenir proche du Mali.
Notes :
(1) L'Azawad est un mot de la langue des Touaregs, le tamasheq, qui désigne une zone riche en pâturages s'étendant de la région de Tombouctou jusqu'aux localités de Taoudenni et Bourem. Par extension, les rebelles en ont fait leur étendard : l'Azawad, c'est la nation rêvée des Touaregs indépendantistes. Mais dans la cartographie du Nord-Mali, bien d'autres régions sont peuplées de Touaregs, notamment l'Adrar des Ifoghas, l'Azawak qui va de la région de Ménaka jusqu'au Niger, et le Gourma, qui va de Mopti vers le Burkina Faso.
(2) Amadou Haya Sanogo, « Notre pays doit se libérer ! », Le Monde, 25 octobre 2012.
(3) Serge Daniel, Al-Qaïda au Maghreb islamique, l'industrie de l'enlèvement, Fayard, 2012.
(4) Alain Juppé, « La France est prête à assurer la logistique de la force de la Cédéao », interview à Radio France Internationale, 5 avril 2012.
(5) Olivier Roy, « Vaine stratégie française au Mali », Le Monde, 4 février 2013.
(6) Gregory Mann, « Africanistan ? Not exactly - The dangers of international intervention in Mali », Foreign Policy, 24 juillet 2012.
(7) Amadou Toumani Touré, « Aqmi épaule les rebelles touaregs », interview au Figaro, 1er mars 2012.
(8) Pierre Boilley, Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain, Karthala, 1999.
(9) Christophe Champin, Afrique noire, poudre blanche. L'Afrique sous la coupe des cartels de la drogue, André Versaille éditeur, 2010.
(10) Yvan Guichaoua, « Il serait irresponsable de rendre ce territoire au Mali sans réexaminer les relations Nord-Sud », Blog Rues d'Afriques, Rue 89, 26 février 2013. http://blogs.rue89.com/rues-dafriques/2013/02/26/mali-il-serait-irresponsable-de-rendre-au-mali-ce-territoire-sans-reexaminer-les-relations-Nord-sud-229745
(11) Ibrahim Boubacar Keïta attend son heure depuis des années. Cet homme à poigne qui a la stature d'un chef d'État a été premier ministre (1994-2000) et s'est longtemps considéré comme le successeur désigné d'Alpha Oumar Konaré, le premier président du Mali démocratique. Dissident de l'Alliance pour la démocratie au Mali (Adema), le plus grand parti du pays, il a fondé en 2000 son propre parti, le Rassemblement pour le Mali (RPM), emmenant derrière lui 37 députés de l'Adema démissionnaires. Lors des élections de 2002, il ne remporte que 21 % des voix et arrive en troisième position. Mais son parti obtient 46 sièges sur 147 à l'Assemblée nationale, dont il devient le président. Avant la présidentielle de 2007, il lance un mouvement d'opposition à ATT, le Front pour la démocratie et la république (FDR), qui regroupe 16 partis et associations. Il arrive en seconde position, avec 18,59 % des voix, sans empêcher ATT d'être réélu dès le premier tour. Le parti d'IBK est désavoué lors des législatives qui suivent, cette même année : il n'y obtient que 11 députés.
(12) Jean-Christophe Rufin, « Les Touaregs peuvent devenir un allié précieux », interview au Journal du Dimanche, 7 avril 2012.
(13) Les effectifs de la Misma portent sur 7 700 hommes au total, un chiffre qui comprend les 2 400 soldats envoyés par le Tchad, mais aussi des contingents ouest-africains déployés dans le cadre de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), dont 1 200 Nigérians, 500 Sénégalais, 500 Nigériens, 500 Togolais, 500 Burkinabés, 650 Béninois, 144 Guinéens, 120 Ghanéens, une section libérienne, ainsi que des troupes venues de Sierra Leone et de Guinée-Bissau. Le Burundi, qui ne fait pas partie de l'Afrique de l'Ouest, a proposé d'envoyer 800 hommes en renfort à la fin janvier, qui n'étaient toujours pas déployés à la fin mars.
(14) Francis Kpatindé, « Mali, le dilemme de la France », publié sur le site Internet de RFI le 8 février 2013. http://www.rfi.fr/afrique/20130208-mali-le-dilemme-france