Politique Internationale - La Revue n°140 - ÉTÉ - 2013

sommaire du n° 140
AFGHANISTAN : UNE SORTIE DE GUERRE ALEATOIRE
Article de Jean-Charles JAUFFRET
Professeur à Sciences-Po Aix
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La question de la sortie de guerre en Afghanistan est d'une brûlante actualité. Le retrait de la coalition internationale, en effet, est prévu pour 2014 (1). Or, curieusement, depuis 2012 ce dossier a quasiment disparu des écrans. Peut-être, après tout, est-ce parce que la crise afghane est devenue une « patate chaude » dont personne ne veut plus s'occuper.
Cet échec s'explique par de multiples erreurs. On peut tenter d'en dresser un premier bilan. Engluée au « pays de l'insolence » sans avoir emporté de décision politique ou militaire, la coalition sait que pour mettre fin à cette longue guerre (qui a déjà duré plus que celles d'Algérie, du Vietnam ou d'Irak), elle devra trouver une solution diplomatique. En mode majeur, les Américains et leurs alliés sont en quête d'une issue globale qui permettrait de sortir par le haut de la crise afghane en garantissant la sécurité du pays et de la planète face au terrorisme islamique. En mode mineur, dans un contexte de guerre civile renaissante, des discussions avec les taliban (2) ont démarré. La coalition espère que ces négociations permettront d'éviter le pire lors du retrait final (à savoir le retour en force d'Al-Qaïda dans un Afghanistan de nouveau incontrôlable) et prie pour que l'administration mise en place à Kaboul ne fonde pas comme neige au soleil une fois le dernier militaire occidental reparti...
Les erreurs initiales
Entre 2010 et 2013, la guerre est allée crescendo pour un résultat nul ou même négatif si l'on tient compte du terrain regagné par les taliban qui, à la fin de 2012, contrôlaient entièrement 152 des 398 districts afghans. Résultat : d'une « non-victoire annoncée », on est passé à une « guerre inachevée » - pas encore perdue, certes, tant que l'administration Karzaï tient et tant que la coalition évite que les puissances voisines comme le Pakistan, l'Iran, la Chine ou l'Inde s'impliquent dans les affaires intérieures du pays (3).
Le paradoxe légal
Les conditions de l'engagement initial constituent la première erreur. Suite aux attentats du 11 Septembre, les États-Unis déclenchent à partir du 7 octobre 2001 l'opération Enduring Freedom (OEF ou « Liberté immuable »), au nom de l'article 51 de la charte des Nations unies sur la légitime défense. Aucune déclaration de guerre n'est faite à l'Émirat islamique d'Afghanistan, reconnu seulement par une poignée d'États. L'objectif est de détruire les camps d'Al-Qaïda et de balayer le régime des taliban qui les a laissés s'installer. Pour la première fois dans l'Histoire, une grande puissance fait la guerre à un homme, Ben Laden, et à son organisation ! Au nom des principes de la « guerre à la terreur » et de la guerre préventive contre les terroristes, les Américains frappent d'abord seuls, appuyés par des avions de leur allié inconditionnel britannique. Les bombes des B-52 et des B-2, puis les Tomahawk et autres missiles de croisière et missiles « délivrés » par des drones de type Predator s'abattent sur les villes afghanes et les sanctuaires d'Al-Qaïda repérés par satellite. C'est l'application de la doctrine Rumsfeld (secrétaire à la Défense néo-conservateur) de l'American way of war et de sa variante dite « choc et effroi ».
Les dégâts que causent ces bombardements intenses, notamment dans le massif de Tora-Bora, sont lourds de conséquences. Même si, en décembre 2001 et en janvier 2002, le Conseil de sécurité crée, par une série de résolutions instituant la FIAS (Force internationale d'assistance et de sécurité) (4), le cadre légal d'une intervention militaire internationale, la poursuite en parallèle d'Enduring Freedom à l'aide de forces spéciales, de raids aériens et d'alliances avec des seigneurs de guerre locaux constitue une négation de la guerre du droit. Dans le même temps perdure - y compris sous Barack Obama, qui a beaucoup déçu sur ce point - l'illégalité des sévices dans des prisons hors de toute juridiction légale, que ce soit à Bagram ou à Guantanamo.
Cette guerre tardivement reconnue repose donc sur une contradiction majeure : on ne peut à la fois tenter d'ériger un nouvel État afghan au nom du droit international (c'est la mission première de la FIAS) et, parallèlement, en marge de ce même droit, poursuivre de façon brutale une opération qui vise à éradiquer les djihadistes d'Al-Qaïda et ceux qui les ont abrités, les taliban, sans tenir compte des souffrances du peuple afghan. En d'autres termes, transformer des paras américains en travailleurs humanitaires (mais toujours surarmés, casqués et engoncés dans des gilets pare-balles) tout en continuant de tuer des suspects hors de toute notion de droit, souvent sur la base d'un simple soupçon, relève de l'absurdité et révèle, malgré les bonnes intentions affichées, une incompréhension totale d'un peuple fier.
Deux guerres simultanées
La deuxième erreur, commise au nom d'une guerre à l'économie (5), a été de croire qu'il était possible de gérer simultanément deux crises majeures.
À partir de l'ouverture du feu en Irak hors du droit international, en mars 2003, l'Afghanistan devient un théâtre d'opérations secondaire (coût total des deux conflits pour les Américains : 800 milliards de dollars pour le premier et 600 pour le second). George W. Bush fait la même erreur qu'Hitler en 1941 : se battre sur deux fronts en pensant que le plus ancien est quantité négligeable. Or, dès la déconvenue de la première grande opération, dite Anaconda, conduite du 2 au 8 mars 2002 dans un long et coûteux combat en haute montagne, il était devenu évident que le terrorisme et les attaques des insurgés ne cessaient de croître en Afghanistan. En octobre 2006, au moment où le mollah Omar fédère l'ensemble des mouvements taliban, l'insécurité gagne peu à peu l'ensemble des provinces. Même la capitale n'est pas épargnée. Alors que la guerre en Irak devenait rapidement impopulaire et qu'a partir de 2008 la crise économique et financière faisait redouter un surcoût de dépenses militaires, le Pentagone n'a pu mener avec tous les moyens nécessaires deux guerres majeures très loin du territoire américain.
Une contre-insurrection tardivement appliquée et précocement abandonnée
Des effectifs insuffisants
Troisième erreur, et c'est la principale : la doctrine de contre-insurrection n'est appliquée que trop tardivement, à partir de 2006 seulement. Une fois cette approche adoptée, il aurait fallu la mettre en oeuvre sur le long terme, c'est-à-dire jusque dans les années 2020 (6). Un effort d'une telle durée aurait permis à l'État afghan d'assumer son premier devoir : la sécurité. Mais ne disposant pas d'effectifs suffisants (même si elle avait déployé, début 2011, 150 000 hommes sur le terrain, contre environ 40 000 insurgés), la coalition est loin d'avoir rempli ce contrat. En effet, à en croire le lieutenant-colonel David Galula - un ancien de la guerre d'Algérie passé maître dans la contre-guérilla, dont l'ouvrage de référence a été récemment remis à l'honneur (7) -, pour tenir un pays de montagne révolté et y quadriller l'espace, il faut énormément d'hommes : une proportion de 10 à 20 contre un. On est très loin du compte en Afghanistan où 40 % du territoire se trouvent à plus de 1 500 mètres d'altitude et constituent autant de sanctuaires pour les insurgés. Malgré toutes sortes de gadgets, dont des petits ballons surveillant les cols, la faiblesse des effectifs de la coalition n'a jamais permis de verrouiller les 2 000 kilomètres de frontières avec le Pakistan où, dans la zone dite « tribale » et ses multiples caches, les taliban disposent de bases-arrière et d'une profondeur stratégique suffisante malgré les frappes aériennes répétées. En outre, les rudes conditions climatiques mettent à mal drones et instruments de haute technologie censés suppléer aux petits effectifs des armées de métier de la coalition - des armées confrontées à une guerre asymétrique contre un ennemi rustique et imprévisible, se fondant à merveille dans le paysage et la population.
La campagne d'Afghanistan, c'est la redécouverte de l'eau tiède : l'homme, le praticien de la contre-guérilla, qui sait écouter et construire, est au centre de tout le dispositif militaire ; il est aidé par la très haute technologie et non l'inverse. Or au début et à la fin de ce conflit, les Occidentaux ont insisté sur la technologie au détriment du facteur humain ; et cela, dans l'espoir que les armes furtives, les drones armés et les forces spéciales suréquipées finiront par emporter la décision. Quant à la guimauve du slogan « gagner les coeurs et les esprits », elle n'a guère eu d'effets tangibles : si certaines vieilles troupes dotées d'une longue expérience coloniale, britanniques et françaises en premier lieu, ont pu être crédibles en la matière, l'ensemble des forces de la coalition sort rarement des grandes bases-forteresses tandis que l'aviation poursuit des raids dont les « dommages collatéraux » achèvent de transformer les alliés en occupants aux yeux des Afghans. En découle, au sein de la population, une volonté de vengeance qu'aiguillonnent les multiples injures faites à l'islam - qu'il s'agisse de profanations de corps de combattants afghans tués par des soudards de la coalition, de vexations infligées aux détenus par les matons de Guantanamo ou encore des provocations de quelques illuminés comme le pasteur floridien Terry Jones qui s'est rendu mondialement célèbre en brûlant des Corans en place publique.
L'impossible conquête des coeurs et des esprits
Pour pallier ces insuffisances, et croyant intégrer le réseau complexe des liens entre Afghans, les Américains favorisent le recrutement de milices dont l'efficacité et la fidélité sont à géométrie variable. Ils choisissent ainsi la pire des solutions : le mercenariat afghan. Le père Ubu devient vraiment roi au pays de l'insolence, dont un proverbe résume la mentalité si difficile à comprendre pour un esprit cartésien : « De quel droit viens-tu nous aider ? » L'origine du mal remonte à 2010, lorsque les États-Unis décident de se passer des services des mercenaires de Blackwater en Afghanistan après une affaire de fête trop arrosée et de présence d'une prostituée sur la base d'Armor Group (8). Une grande partie de la protection des convois américains de carburant, vivres et munitions est alors confiée à des mercenaires locaux, dont Watan Risk Management. Cette entreprise afghane paie les seigneurs de guerre pour le passage sans difficulté des convois... Seigneurs de guerre qui financent à leur tour les taliban pour garantir la sécurité ! C'est par ce tour de passe-passe que la coalition finit par subventionner les insurgés...
Dans un contexte de lassitude des opinions publiques occidentales qui ont depuis longtemps amené le pavillon sans vouloir comprendre les enjeux du combat en Afghanistan, la coalition finit par commettre l'erreur de mettre fin à la contre-insurrection après la mort de Ben Laden, le 2 mai 2011. Cette date marque un tournant. Afin de satisfaire des opinions publiques lasses qui ne comprennent plus les raisons d'une longue et coûteuse présence en Afghanistan, la contre-insurrection est graduellement délaissée au bénéfice du seul contre-terrorisme. Les taliban trouvent alors la parade : la suspicion, c'est-à-dire faire en sorte que l'acquis de la contre-insurrection se dissolve de lui-même dans la méfiance, dès lors que des militaires de la coalition sont pris pour cibles par les hommes qu'ils ont formés. En dehors de réalisations concrètes (routes, dispensaires, écoles...), le fiasco de la contre-insurrection se lit dans les attaques répétées dites « vert contre bleu » (le vert de l'islam contre les uniformes des alliés), c'est-à-dire l'assassinat d'instructeurs et de soldats de la FIAS par des Afghans portant l'uniforme de l'Afghan National Army (ANA). Ce phénomène est unique dans l'histoire des échecs d'une contre-insurrection : ni les Français en Algérie, ni les Américains au Vietnam, ni les Soviétiques en Afghanistan n'ont subi un tel dénigrement. Il traduit un profond rejet. Il témoigne d'un autre aspect de la défaite politique et psychologique de l'Occident au pays de l'insolence : les attaques de ce type se sont soldées par 4 tués en 2007-2008, 21 en 2010 et 52 entre janvier et octobre 2012 (9). Pour la seule année 2012, on peut estimer qu'un cinquième des soldats de la coalition ayant trouvé la mort en Afghanistan ont été occis par des hommes qu'ils ont formés. Les Français ne sont pas épargnés par les inside killers. Le 29 décembre 2011, deux légionnaires du 2e REG (régiment étranger du génie) tombent sous le feu d'un soldat afghan. Le 20 janvier 2012, quatre chasseurs alpins sont tués et quinze autres blessés par un soldat afghan, sur la base de Gwan, près de Tagab. Pis encore, peut-être : le 27 novembre suivant, des centaines de personnes manifestent à l'université de Nangarhar pour demander à Hamid Karzaï de surseoir à l'exécution d'Abdul Sabor, l'assassin de ces soldats français (10).
Pour l'historien militaire américain Tom Engelhardt, « ces attaques ressemblent à un cri sauvage contre la présence des États-Unis et de l'Otan ». Un cri qui traduit, poursuit-il, « l'échec total de la mission des États-Unis en Afghanistan. Après tout, rien n'est plus accablant pour les troupes américaines - près de onze ans après l'invasion de ce pays - que d'être attaquées non par des ennemis qu'elles ont combattus officiellement, mais par les Afghans qui sont les plus proches d'elles, ceux qu'elles entraînent pour un coût de presque 50 milliards de dollars annuels. (...) Si l'on essaie de traduire les balles en mots, leur message inflexible et sanglant semble vouloir dire : "Votre mission a échoué, partez ou vous mourrez" » (11).
Le mauvais cheval du narco-État
L'illusion Karzaï
La quatrième erreur réside dans l'acharnement de la coalition à vouloir tout miser sur le mauvais cheval. L'ignorance des réalités de ce pays complexe, qui n'est pas une nation mais un Arlequin d'ethnies, de langues, de déclinaisons de l'islam le plus conservateur et de vieilles traditions misogynes, est à l'origine de l'un des plus navrants hors-sujet de l'histoire : la théorie fumeuse du Nation building dont on peut apprécier, presque tous les jours, les fabuleux résultats dans un Irak laissé à feu et à sang... Imposer un gouvernement central dans un pays dénué de la moindre tradition étatique et sans tenir compte de sa très grande diversité confine tout simplement à la bêtise (12). Lors de la conférence de Bonn, le 5 décembre 2001, la communauté internationale, suivant l'Oncle Sam, n'écoute ni les Pachtouns qui ne se reconnaissaient pas dans les « Arabes » (surnom afghan des membres d'Al-Qaïda), ni les diverses composantes politiques et sociales de ce pays aux multiples facettes, où chaque vallée est en conflit avec sa voisine mais qui finit par présenter un front commun dès lors qu'un envahisseur prétend dicter sa loi, qu'il s'agisse d'Alexandre, de Gengis Khan, des Britanniques au XIXe siècle ou des Soviétiques au XXe.
En 2001, pour parer au plus pressé et créer un embryon d'État tout en oeuvrant à la reconstruction, on choisit un petit chef pachtoun sans prestige issu de la tribu des Popalzaï (région de Kandahar), Hamid Karzaï. C'est l'homme des Américains, dont il abuse tout comme il profite de la fausse naïveté des Occidentaux. Des Occidentaux qui veulent croire à la souveraineté de l'Afghanistan en refusant de voir que ce pays est aux mains d'un régime fantoche.
Pour assurer la pérennité d'un sport national, le pillage de l'aide internationale, Karzaï nomme aux postes clefs des seigneurs de guerre tout-puissants et prévaricateurs : Ismaël Khan, potentat d'Hérat, devient ministre de l'Énergie ; le maréchal Fahim, chef de guerre tadjik, modèle du prévaricateur faisant des bénéfices sur l'expulsion des plus pauvres en distribuant à ses clients des terrains à bâtir, est vice-président du gouvernement ; et un criminel de guerre notoire (13), l'Ouzbek Rachid Dostom, est promu adjoint au chef d'état-major des forces armées. Si l'on ajoute au tableau les irrégularités flagrantes constatées à l'occasion de la réélection de Karzaï en août 2009 lors d'une présidentielle réduite à un seul tour et une corruption généralisée - dont la faillite, en septembre 2010, de la Kabul Bank (« trou » de 900 millions de dollars) n'est qu'un exemple parmi d'autres (14) -, on conçoit combien il est difficile d'instaurer un État de droit légitimement reconnu par l'ensemble des Afghans.
Des forces de sécurité défaillantes
Il n'est pas moins difficile de constituer des forces de sécurité crédibles et de lutter contre le fléau de la drogue. L'ANA demeure étrangère aux règlements militaires occidentaux et un seul corps est certifié Otan, c'est-à-dire apte à monter seul une opération d'envergure, tandis qu'il faut chercher dans la petite province de Kapisa une brigade, formée par les Français, capable pour l'instant de tenir en respect les taliban. L'armée est plus ethnique que nationale. Elle comporte peu de Pachtouns. Outre son faible niveau d'instruction - nombre d'officiers ne savent pas lire une carte (15) -, cette armée pluri-ethnique souffre d'un mal récurrent : les désertions. Selon un rapport semestriel du Pentagone (16), 50 000 désertions se sont produites en 2011-2012, soit 26 % des effectifs. Un chiffre considérable qui représente un déficit de 850 millions de dollars ! Ces déserteurs ne passent pas directement dans le camp d'en face, mais la plupart rentrent chez eux ou se mettent à la solde d'un potentat local ; l'Afghan est un guerrier, pas un soldat. En 2014, au départ des Occidentaux, l'ANA ne risque-t-elle pas d'être aux ordres de chefs de guerre tels que l'Ouzbek Dostom ou le Tadjik Fahim ? L'illusion d'une ANA capable d'assurer seule la sécurité du pays tombera d'elle-même si des bases américaines dotées de moyens de lutte anti-terroriste ne sont pas maintenues.
Quant à la police afghane, en dehors de quelques unités bien formées, dont celles qui protègent Kaboul, elle manque de façon chronique de formation. Ce qui s'explique notamment par le fait qu'à travers ses diverses déclinaisons et emplois sur le terrain elle est la première cible des insurgés. En outre, elle est régulièrement accusée de divers trafics et de corruption. Conséquence : le combat visant à éradiquer la drogue tourne au désastre en Afghanistan.
L'explosion de la production de drogue
De 200 tonnes en 2001, la production d'opium afghan est passée à 6 900 tonnes en 2009, soit une multiplication par 34 après huit ans de présence de la coalition, dont c'est le plus grave échec. Après une maladie due à un mystérieux champignon en 2010-2011, la production d'opium en 2012 est revenue à son niveau de 2009 et dépassera sans doute en 2013 le record de 2008, soit 8 200 tonnes. Une évolution qui a fait dire à Richard Holbrooke, envoyé spécial pour la région Afpak (Afghanistan-Pakistan) du président Obama, qu'il s'agit de « la plus grande démonstration d'inefficacité et de pillage que j'aie pu voir en quarante ans de carrière » (17). Malgré les encouragements en faveur de cultures de substitution (safran, amandiers...), la fin de la présence de la coalition est marquée par une croissance exponentielle du trafic de stupéfiants. Un phénomène qui constitue, à terme, un crime contre l'humanité : rappelons que 100 000 personnes meurent chaque année dans le monde du fait d'une overdose d'héroïne afghane - dont 30 000 Russes, ce qui représente pour ce pays, en un an, autant de morts que lors de la guerre livrée par l'URSS en Afghanistan entre décembre 1978 et février 1989. Par un bond spectaculaire dû à l'extension des réseaux de distribution et une production accrue de 61 % en un an, la part de la drogue dans le PIB afghan s'élève à 60 % fin 2011, selon un rapport alarmiste des Nations unies (18).
On conçoit que cette succession d'erreurs soit grosse d'une sortie de guerre des plus hasardeuses. S'y ajoute le mensonge qui suit l'échec d'une solution diplomatique.
Le poker menteur
Mal conduite par des Américains que préoccupait surtout la chasse aux djihadistes et par une Otan, pilier de la FIAS, qui a subi la guerre plus qu'elle ne l'a conduite, l'affaire afghane se termine, provisoirement, par un grand poker menteur. Les taliban, passés maîtres dans l'art d'abuser des opinions publiques occidentales défaitistes, cessent toute attaque d'envergure contre les forces coalisées afin que celles-ci rembarquent le plus rapidement possible à la suite du premier contingent, néerlandais, parti dès l'été 2010. La propagande des taliban cite en exemple les départs anticipés des contingents canadien et français en 2011 et 2012, allant jusqu'à féliciter leurs chancelleries. Toutefois, faute d'un commandement taliban unique maîtrisant tous les commandants locaux, le 6 avril 2013, en divers lieux, six Américains, dont une jeune diplomate, ainsi qu'un médecin afghan, ont été tués en Afghanistan. Le 16 mai suivant, six soldats de l'Otan, en compagnie de six civils, sont tués à Kaboul. Depuis le 16 août précédent, les Américains n'avaient pas subi de pertes aussi importantes. L'année 2012 a d'ailleurs vu très fortement décroître le taux de pertes de la coalition.
De leur côté, tout en usant, en marge du droit international (19), des forces spéciales (14 000 hommes en 2012, une moyenne de 400 à 500 opérations par semaine) et des missiles Hellfire lancés par les drones armés Predator I et II et Reaper (un tir en moyenne tous les quatre jours), tant en Afghanistan qu'au Pakistan, les États-Unis veulent faire croire que l'inaction soudaine des insurgés contre les intérêts majeurs de la coalition prouve que les frappes répétées visant les commandants locaux permettent d'envisager un retrait, sinon victorieux, du moins serein. Pour leur part, les taliban amusent la galerie en participant, peu ou prou, à des négociations sur la paix depuis 2009, tandis que les coalisés sont à la recherche de la pierre philosophale : l'impossible conférence sur la sécurité de l'Afghanistan.
L'impossible conférence sur la sécurité
Des multiples conférences consacrées à l'Afghanistan, qui aboutissent toutes à une remise de chèque à Hamid Karzaï - ce dernier promet chaque fois, sans rire, de lutter contre la corruption -, une seule aurait pu correspondre à la voie tracée par l'ancien secrétaire d'État américain Henry Kissinger, partisan d'un Afghanistan neutre dont la stabilité serait garantie par ses voisins et protecteurs : celle de Bonn, tenue le 5 décembre 2011 (dix ans après la première, qui avait créé l'administration Karzaï). Elle est préparée par celle d'Istanbul, le 2 novembre précédent. Pour prévenir la réédition du chaos qui a suivi la fin de l'occupation soviétique, la rencontre d'Istanbul réunit 23 pays - dont les membres permanents du Conseil de sécurité sauf la Chine - ainsi que sept organisations internationales. Elle se présente sous les meilleurs auspices malgré l'absence de la Chine : une « trilatérale » réunit Hamid Karzaï et ses homologues turc (Abdlullah Gül) et pakistanais (Asif Ali Zardari). L'Inde rejoint le groupe aux côtés de l'Iran, des pays d'Asie centrale, de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Mais, ce 2 novembre, la conférence - qui devait porter à maturité le « Processus d'Istanbul », signe du dynamisme de la diplomatie turque - se contente d'encourager en termes vagues « la paix et la sécurité de l'Afghanistan et de sa région », comme maintes autres conférences avant elle...
Cette absence de décision concrète est encore plus manifeste lors de la conférence de Bonn, un mois plus tard. Celle-ci avorte parce que l'un des principaux intéressés, le Pakistan, déserte. Il proteste de la sorte contre les agressions dont il est victime sur sa frontière occidentale de la part des Américains. Le Pakistan a plusieurs fois fermé sa frontière (passes de Khyber et de Khojak, seules routes d'accès depuis l'océan Indien pour entrer en Afghanistan). Mais le 26 novembre 2011, de nuit, au nom du droit de poursuivre des groupes de taliban de la province de Kunar, des hélicoptères et des avions américains prennent pour cible le poste de Salala, à la frontière, dans la zone tribale de Mohand (district de Khyber) : 26 soldats pakistanais sont tués. Le premier ministre pakistanais, Yousuf Raza, dénonce en termes très vifs cette atteinte à la souveraineté et au respect de l'espace aérien de son pays. Il ordonne la fermeture immédiate de la base aérienne américaine à Shamsi, dans le sud-ouest du Pakistan, et clôt la frontière. Après bien des tractations, ce n'est que le 3 juillet 2012, suite aux excuses formelles d'Hillary Clinton pour les tués pakistanais de novembre 2011, qu'au bout de sept mois de blocus les convois de l'Otan peuvent à nouveau reprendre la route vers l'Afghanistan. Toute honte bue, parce que le Pakistan détient un moyen de chantage à l'heure du retrait des Américains qui ont un impératif besoin du port de Karachi pour évacuer une partie de leurs forces d'Afghanistan, la première puissance mondiale doit se résoudre à verser un bakchich, comme au meilleur temps des pilleurs de caravanes. Soit une rançon d'un milliard deux cents millions de dollars pour cette réouverture vitale des routes Kandahar-Karachi et Kaboul-Islamabad. La « guerre froide » entre Islamabad et Washington a donc eu raison de l'unique solution diplomatique à la fois globale et régionale...
À la recherche d'une solution négociée avec les taliban
Cet échec conduit à la porte étroite des discussions directes avec les taliban - un développement qui constitue la reconnaissance de facto d'une défaite politique. Les Américains font le choix d'une solution à court terme qui ne tient pas compte de la sécurité du pays. Le totalitarisme religieux rétrograde de ces « fous de Dieu » et l'islamo-fascisme des djihadistes sont inconciliables avec la notion de démocratie même si, pour l'heure, dans une stratégie d'attente visant à accompagner le retrait anticipé de la coalition, ils font semblant de prendre langue avec leurs ennemis en vue d'un règlement pacifique.
Pactiser avec le diable pour trouver une issue pendant le retrait inclut des rencontres clandestines, parfois tenues au Pakistan. Une révélation du Washington Post, le 29 août 2011, démontre que les Américains, au grand dam de Karzaï qui pensait agir seul de son côté, ont pris contact avec leurs pires ennemis : trois rencontres ont lieu avec un émissaire personnel du mollah Omar, mais aussi avec Ibrahim Haqqani (frère du redouté Jalaluddin Haqqani, chef du réseau terroriste du même nom), tandis que Gulbuddin Hekmatyar, autre chef de guerre important, est également sondé. Dans une sorte de politique du pire, la diplomatie américaine fait flèche de tout bois, alors qu'aucun cessez-le-feu n'est envisagé sur le terrain. C'est donc admettre que l'on négocie en position de faiblesse ! En ce sens, la situation des États-Unis est pire que celle de la France lors des négociations d'Évian-Lugrin en 1961-1962, où Paris avait négocié en bénéficiant d'une victoire militaire sur le terrain - une victoire que la défaite politique, morale, diplomatique, et la liquidation anarchique de l'Algérie française avaient par ailleurs rendue rapidement obsolète.
Le 2 mai 2012, lors d'une visite surprise à Bagram et à Kaboul pour commémorer le premier anniversaire de la mort de Ben Laden, le président Obama mentionne les conversations directes démarrées avec les taliban, en février 2011, dans un Qatar aux grandes ambitions diplomatiques (20). À Doha, le 7 février 2012, l'émir Hamad ben Khalifa al-Thani reçoit le premier ministre pakistanais, Youssouf Raza Gilani, et continue d'encourager les négociations directes entre Américains et représentants du mollah Omar. C'est l'illustration de la politique de repli et du surge (sursaut) diplomatique cher à Hillary Clinton. Depuis le 26 février 2012, la secrétaire d'État promeut un processus de paix régional incluant le Pakistan. Le mollah Omar est représenté par un proche. Il refuse tout dialogue avec l'administration Karzaï. Les taliban exigent la libération de vingt des leurs, détenus au camp de Guantanamo ; le départ de toutes les troupes de la coalition ; et des garanties quant à leur participation au futur gouvernement afghan. De leur côté, les Américains veulent que les taliban reconnaissent la Constitution afghane, le droit des minorités et celui des femmes. Mais, le 14 mars 2012, c'est la suspension des négociations suite à l'assassinat, trois jours plus tôt, de seize Afghans par un GI ayant perdu le sens commun (21). En fait, outre l'hostilité du Congrès américain, qui s'oppose aux négociations en tant que telles, il y a blocage à propos d'un échange de prisonniers : les taliban souhaitaient obtenir la libération de prisonniers détenus à Guantanamo en échange du seul soldat américain qu'ils détiennent, le sergent de l'armée de terre Bowe Bergdahl. Ce revers encourage d'autant plus le président américain à favoriser la politique de réconciliation nationale entamée, en vain, par son homologue afghan, ainsi que d'autres tractations menées par les alliés des États-Unis, en particulier le Japon et la France.
Le 27 juin 2012, au Japon, à l'Université de Doshisba, un proche du mollah Omar, Din Mohammed Hanif, membre du Conseil politique des taliban, s'exprime lors d'une conférence au RSI (Royal United Services Institute). Rendu public le 10 septembre 2012, le rapport de cette conférence révèle les conclusions d'entretiens avec des chefs taliban « pragmatiques » favorables à un cessez-le-feu - lequel doit cependant être fondé, précisent-ils, sur une « solide justification islamique ». Ils se disent prêts à chasser Al-Qaïda d'Afghanistan et à accepter le maintien de bases américaines au-delà de 2014, à condition que les GI's ne participent pas à la vie politique du pays et évitent de choquer les croyances religieuses des Afghans. Apparaît pour la première fois un point de convergence avec le voeu du président Karzaï qui, à présent, affirme : « Si les États-Unis veulent conserver des installations militaires, nous le leur permettrons, c'est notre intérêt. » C'est donc un scénario à l'irakienne que souhaite Karzaï, le maintien de bases américaines au-delà de 2014 lui offrant une garantie de sécurité dans la mesure où il continuera à disposer de l'appui aérien et des forces spéciales de l'Oncle Sam. Il en fait la demande expresse à Obama lors de sa visite à Washington début janvier 2013. Le 9 mai suivant, il fait part de ses conversations avec l'exécutif américain et l'Otan sur le maintien de neuf bases en Afghanistan. L'Iran voit dans cette proposition une menace directe car la base de Hérat, fief de la CIA, recèle toute la panoplie des drones américains. Il est probable que, après 2014 les Américains conservent aussi, entre autres, la grande base de Bagram ; mais ils pourraient abandonner celle de Kandahar, qui se trouve au coeur d'un territoire pachtoun contrôlé par les taliban.
À défaut d'Europe, la France entend jouer un rôle dans ce processus de paix. Les 20 et 21 juin 2012, à la Fondation pour la recherche stratégique à Paris, après une première et discrète tentative en novembre 2011, des conversations informelles se déroulent entre députés afghans et membres de la société civile et de divers courants politiques, sauf celui des taliban. Le Dr Abdullah Abdullah, concurrent de Karzaï au premier tour de la présidentielle de 2009, est présent. D'autres conversations ont lieu à Chantilly, fin novembre 2011 et en juin 2012. Encouragées par Laurent Fabius à la tête du Quai d'Orsay, elles reprennent les 19 et 20 décembre autour d'une quinzaine de personnalités afghanes de diverses origines, dont pour la première fois en France deux représentants du mollah Omar.
Depuis, outre la relance de conversations discrètes à Doha, où les représentants du mollah Omar sont en passe d'ouvrir un bureau politique, un plan de paix a été esquissé à Londres le 4 février 2013 entre Hamid Karzaï, Asif Ali Zardari et David Cameron, qui se sont engagés à conclure un accord d'ici à six mois. Mais ce plan tient plus de la méthode Coué que d'intentions réelles...
Vers une nouvelle guerre civile ?
Au moment du retrait précipité des coalisés, certains signes inquiétants font craindre le pire. Les 6 millions d'Afghans réfugiés à l'étranger (dont 1,7 million au Pakistan) refusent de rentrer dans leur pays. Autour de Kaboul, des victimes des taliban et des « dommages collatéraux » de la coalition viennent à nouveau grossir les camps de réfugiés tandis que des déracinés vivent dans des grottes à quelques encablures d'une capitale où les barons de la drogue et les pillards de l'aide internationale étalent un luxe ostentatoire. Les rats quittent le navire : le régime, qui n'a aucun projet de société à proposer, voit une partie de son élite politique, pas nécessairement la plus corrompue, prendre la fuite en achetant des passeports étrangers et construire, pour les plus riches, de somptueuses résidences dans les Émirats arabes unis et au Qatar. L'argent du pillage des dons de la communauté internationale et des profits de la drogue s'y trouve à l'abri. Des familles de dirigeants afghans sont déjà installées dans les paradis dorés de Dubaï ou de Doha. Un tel exemple est-il capable de mobiliser les Afghans face à l'offensive des taliban, qui a commencé ? Comme à chaque printemps, les taliban (qui disposeraient d'environ 40 000 combattants effectifs) mènent une offensive au printemps 2013. Depuis 2012, ces attaques sont tournées principalement contre les forces de sécurité afghanes.
Sur le terrain, la guerre civile est déjà prégnante. Au cours de l'année 2012, 304 officiels afghans, dont des gouverneurs de province, ont été tués, soit une augmentation de 700 % par rapport aux années précédentes. Tout aussi grave, 3 000 soldats et policiers afghans ont été tués entre mars 2012 et mars 2013, ce qui représente presque autant de pertes que celles subies par la coalition depuis 2001. Kaboul est-elle condamnée à revivre, après la chute de l'administration mise en place par les Américains, un scénario similaire aux terribles années 1992-1996 (du renversement de Najibullah à la mise en place de l'Émirat islamique) ? Voir renaître l'État islamique d'Afghanistan, « antichambre de l'au-delà » selon la définition du célèbre écrivain algérien Yasmina Khadra dans Les Hirondelles de Kaboul, signifierait que les soldats de la coalition, dont les militaires français, seraient morts pour rien. Toutefois, le départ des Soviétiques en 1989 et celui des coalisés aujourd'hui ne se ressemblent pas. Les factions, à présent, sont moins nombreuses. Il semble que deux Afghanistan seraient susceptibles d'apparaître. D'un côté, autour de taliban revanchards, un bloc pachtoun moins soudé qu'il n'y paraît (22) ; de l'autre, organisé depuis 2011 autour d'une Alliance du Nord en voie de reconstruction, un NFA (National Front for Afghanistan) sous l'autorité d'Ahmed Zia Massoud (frère du regretté commandant) regroupant Tadjiks, Ouzbeks et Hazaras (23). À moins que ces derniers, piliers de l'actuelle administration Karzaï, ne constituent une troisième force chiite, ce qui rendrait encore plus inextricable l'imbroglio afghan...
Mais tout ne se jouera pas en vase clos. La menace d'un retour du terrorisme oblige les coalisés à laisser sur place une force minimale pour s'opposer à une éventuelle renaissance d'Al-Qaïda en territoire afghan. C'est l'hypothèse du maintien de bases américaines et de l'Otan et même d'une force de réaction rapide, indispensable pour épauler la fragile ANA, solution déjà évoquée par le secrétaire général de l'Otan, Anders Fogh Rasmussen, en septembre 2011, dans le cadre du « partenariat stratégique ». Rien ne garantit cependant que le gouvernement centralisé de Kaboul continuera de vouloir contrôler plus que la grande banlieue de la capitale et quelques bastions. Si bien que la question de la partition du pays est posée.
Autre aspect dont il faut tenir compte : les investissements et les prospections minières de pays comme la Chine et l'Inde indiquent que l'Afghanistan a bien intégré le XXIe siècle. L'argent de la drogue n'est pas le seul agent de la mondialisation. Le soutien financier international (24) au gouvernement afghan est envisagé après 2014 : la communauté internationale continue de signer des chèques en blanc au gouvernement Karzaï, lequel promet toujours de lutter contre la corruption. Les accords de partenariat se multiplient, y compris des programmes d'assistance dans le domaine culturel et universitaire. Reste que, pour le chercheur en sciences politiques Georges-Henri Bricet des Vallons, le retrait des coalisés laisse le pays dans un piètre état : « La corruption endémique des forces afghanes n'en fait qu'une armée mexicaine au service d'une féodalité décrépite, qui sera incapable de freiner sa dislocation ethnique et tribale après le retrait des troupes occidentales, enfin disons françaises, puisque les Américains, pas assez sots pour laisser le trésor de guerre à la Chine, ne feront que réduire la voilure et resteront bien après 2014 pour exploiter les 1 000 à 3 000 milliards de dollars de gisements miniers et fossiles que recèle le sous-sol afghan » (25).
L'espoir ?
Malgré tout, le village fortifié afghan fait partie de la cité mondiale. Ses richesses encore inexploitées lui permettent d'espérer sortir de l'isolement. En effet, sur le plan de l'ouverture au monde, le bilan de la coalition qui, comme nous l'avons vu, a échoué dans de nombreux autres domaines, présente quelques aspects positifs. Il reste des aéroports, des universités, des dispensaires... Les juges, médecins, officiers et autres administrateurs formés à l'école de l'Occident sont autant de promoteurs de la modernité. Kaboul fait désormais figure de mégalopole avec ses centres commerciaux et ses embouteillages. « Surfant » sur Internet, à l'écoute d'Al-Jazira, maniant Twitter et Facebook, les jeunes citadins croient en l'avenir de leur pays-Arlequin, hors de l'emprise des taliban et de leur modèle médiéval. Les Afghans eux-mêmes possèdent une arme secrète : leur jeunesse. En effet, 65 % de la population ont moins de 25 ans ! De jeunes entrepreneurs, des députées (26) de la Chambre basse, les démocrates qui entourent le Dr Abdullah Abdullah ou Ahmed Zia Massoud (qui propose une assemblée représentative de toutes les ethnies) croient au XXIe siècle.
En août 2011, Hamid Karzaï annonce qu'il ne briguera pas un troisième mandat présidentiel lors de l'élection de 2014. Mais si son frère se présente et est élu à sa suite, le système mafieux actuel sera reconduit, de même qu'un régime présidentiel où le chef de l'État gouverne sans premier ministre. Il est vrai que l'on peut aussi rêver d'un premier vrai débat politique et, peut-être, de la venue d'un homme nouveau digne de confiance, tel le Dr Abdullah Abdullah, Tadjik, époux d'une Pachtoune...
L'écrivain Atiq Rahimi espère qu'en écho au « printemps arabe » l'optimisme de l'action finira par l'emporter sur le pessimisme de l'intelligence. Il a eu ces mots lors d'une émission sur France Culture à laquelle j'ai eu l'honneur de participer en compagnie de témoins afghans : « La démocratie est une valeur-lumière, elle appartient à l'humanité ; nous, Afghans, avons droit à la liberté » (27). Certes. Mais qui saura transformer cette légitime aspiration en réalité durable ?
Notes :
(1) Sur les 66 000 Américains encore en Afghanistan, 34 000 doivent rentrer d'ici la fin de 2013. Le reste des effectifs est composé par des contingents de l'Otan, soit moins d'une trentaine de milliers d'hommes à la fin 2013. Il est encore impossible de savoir combien de militaires américains et de l'Otan resteront en Afghanistan après 2014, après que le 9 mai 2013 Hamid Karzaï a déclaré qu'il était en discussion pour le maintien de neuf bases de la coalition en Afghanistan.
(2) Cette appellation est le pluriel de « taleb » (instruit, dans le sens coranique) et ne prend donc jamais de « s ».
(3) Pour l'ensemble des questions géopolitiques, les difficultés et les erreurs de la coalition, cf. les chapitres I, III, IV et V de notre ouvrage publié chez Autrement en avril 2013, Afghanistan 2001-2013 : la guerre inachevée, qui fait suite à Afghanistan 2001-2010 : chronique d'une non-victoire annoncée, même éditeur, 2010 (Prix Verdun du livre d'histoire 2010).
(4) Outre les États-Unis, la FIAS (jusqu'à 48 nations en juillet 2011) est en très grande partie composée des pays de l'Otan. Y participent également 1 550 Australiens (effectif hors Otan), aux côtés de pays partenaires de l'Alliance atlantique ayant envoyé un contingent pour une courte période, tels ces 3 000 Géorgiens dont l'expérience du combat en montagne a été appréciée.
(5) C'est-à-dire sans engager de gros effectifs comme les États-Unis et leurs soutiens l'ont fait au Vietnam, puis lors de la guerre du Golfe et en Irak. Cette volonté de mener une guerre à l'économie s'inscrit dans le cadre général du deuxième mandat du président Obama.
(6) Comme le recommandait « Unfolding the Future of the Long War », un rapport destiné à l'armée de terre américaine, publié en mars 2010. Rédigé par les experts militaires Christopher G. Pernin, Brian Nichiporuk, Dale Stahl, Justin Beck et Ricky Radaelli-Sanchez, ce rapport de 240 pages porte le titre complet de « Unfolding the Future of the Long War. Motivations, Prospects, and Implications for the US Army ».
(7) Contre-insurrection, théorie et pratique, écrit en anglais en 1963 sous le titre Counter-Insurgency in Algeria, ouvrage réédité avec une préface du général David Petraeus et du lieutenant-colonel John A. Nagl, publié en France en 2008 par Economica.
(8) Blackwater est la principale agence de mercenaires occidentaux (y compris des Sud-Africains) dont les membres sous-traitent un certain nombre de besognes déléguées par les troupes régulières. Ces mercenaires protègent également des personnalités ou même des bases américaines, telle celle d'Armor Group en Afghanistan. Sur l'ensemble de cette question, voir la remarquable synthèse de Walter Bruyère-Ostells, Histoire des mercenaires, Tallandier, 2011.
(9) Selon le New York Times du 20 janvier 2012, entre mai 2007 et mai 2011, 58 soldats de la coalition ont été tués par des membres de l'ANA, soit 6 % du total des pertes de l'Otan sur cette période. On ne dispose pas de chiffres plus récents, du fait d'un black-out total du Pentagone.
(10) Le Figaro, 27 novembre 2012. L'assassin n'a pas été exécuté, alors que le président afghan, désireux de démontrer son autorité, a ordonné la pendaison, les 20, 21 et 22 novembre, d'une vingtaine de « terroristes et de criminels ».
(11) Tom Engelhardt, « Afghanistan. Un cri sauvage contre les États-Unis », Courrier International du 4 au 10 octobre 2012 (traduction d'un article paru sur Asia Times Online). Tom Engelhardt est l'auteur de The United States of Fear, Haymarket Books, Chicago, 2011.
(12) Le colonel Réné Cagnat, docteur en sciences politiques et chercheur associé à l'IRIS, est le premier à employer ce terme tant est navrant le spectacle contemporain de l'Afghanistan : Du Djihad aux larmes d'Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise, Éditions du Rocher, 2012.
(13) Sur cet aspect ignoré des médias français, cf . pp. 34-37 de notre ouvrage cité.
(14) « Le krach de la Kabul Bank », Feuilleton, n° 1, automne 2011, pp. 53-67.
(15) Ce n'est qu'à partir de 2010 que la FIAS développe enfin des cours d'apprentissage de la lecture et de l'écriture pour l'ensemble des personnels de l'ANA.
(16) Dépêche AFP, 13 décembre 2012.
(17) Pierre Micheletti (sous la dir.), Afghanistan, gagner les coeurs et les esprits, PUF de Grenoble, RFI, 2011, pp. 203-204.
(18) Rapport de l'ONUDC du 11 octobre, www.lemonde.fr, 13 octobre 2011.
(19) Les forces spéciales agissent d'abord dans le cadre de l'opération Enduring Freedom et ces forces américaines n'ont aucun compte à rendre aux instances onusiennes ou otaniennes.
(20) Naoufel Brahimi El Mili, « Tous les chemins mènent à Doha », Politique Internationale, n° 138, hiver 2012-2013.
(21) Sortant de sa base en pleine nuit dans le district de Panjwayi, province de Kandahar, Robert Bales, 38 ans, sergent de l'armée américaine habitué à travailler avec les Bérets verts et les forces spéciales, ancien d'Irak où il fut grièvement blessé, pénètre dans deux maisons d'un village tout proche et tue dix-sept personnes, dont des enfants et des femmes.
(22) Outre les groupes de Gulbuddin Hekmatyar et de Jalaluddin Haqqani, Pir Ahmed Gailani dirige l'ordre soufiste Qadiri d'Afghanistan et le gouverneur de la province de Nangarhar a le soutien de plusieurs députés de Kandahar. Cf. Maleva Bambuck, « Afghanistan : le retour des chefs de guerre », Le Figaro, 23 décembre 2012.
(23) Les Tadjiks représentent 25 % des Afghans, les Ouzbeks 6 % et les Hazaras (chiites) 24 %.
(24) Ce soutien sera fourni par les États ayant participé aux conférences de Bonn des 5 décembre 2001 et 2011, c'est-à-dire ce que l'on appelle communément, dans les pays développés, la communauté internationale.
(25) Valeurs Actuelles, 18 août 2011.
(26) La Constitution afghane permet l'élection de femmes. Les premières à siéger à la Chambre basse (Chambre des députés) ont été élues aux législatives de 2004.
(27) « La grande traversée, Afghanistan », émission enregistrée le 2 mai 2011, diffusée sur les ondes fin août 2011.