Politique Internationale - La Revue n°140 - ÉTÉ - 2013

sommaire du n° 140
DUBAI FACE AUX PRINTEMPS ARABES
Entretien avec Dahi Khalfan TAMIM
Commandant général de la police de Dubaï depuis 1980.
conduit par
Loulouwa Al Rachid
Chercheur, spécialiste du monde arabe et consultante sur l'Irak.
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Contrairement à ses homologues arabes adeptes de l'ombre et du secret, le lieutenant-général Dahi Khalfan Tamim, qui commande, depuis plus de trois décennies, la police de Dubaï, est un personnage très médiatique. En janvier 2010, il accède à la notoriété en humiliant les services de renseignement israéliens : il venait de dévoiler publiquement les noms et les visages des agents du Mossad qui avaient assassiné dans un hôtel de Dubaï l'un des chefs militaires du Hamas. Mais c'est avec le début du printemps arabe qu'il s'impose, recourant aux mêmes armes que les jeunes révolutionnaires. Fort des 450 000 abonnés qui le suivent sur Twitter, il commente chaque jour l'actualité de la région au risque parfois d'outrepasser ses prérogatives et de causer des incidents diplomatiques entre son pays, les Émirats arabes unis (EAU), et le monde extérieur.
Le « premier flic » de Dubaï est, en effet, un grand communicant qui reçoit fièrement dans son quartier général de verre et d'acier où la technologie la plus high-tech est mise au service d'une surveillance policière sans faille de cet ancien village de pêcheurs de perles devenu métropole mondiale en moins de trente ans.
Lieu de toutes les démesures et de tous les fantasmes (urbanistiques, architecturaux, touristiques, consuméristes...), le petit émirat de Dubaï entend désormais oublier la crise immobilière et financière mondiale de 2008 qui a failli le désertifier à nouveau. D'ailleurs, pour renouer avec cette légende de prospérité et de luxe, Dahi Khalfan Tamim ne lésine pas sur les moyens : il a récemment équipé les patrouilles de police de Dubaï avec des voitures de sport (Ferrari, Lamborghini) !
Dubaï ne doit son sauvetage économique qu'à la solidarité fédérale qui prévaut depuis la création, en 1971, des Émirats arabes unis entre les sept minuscules émirats de la rive arabe du Golfe. Affranchis du protectorat britannique auquel ils étaient soumis depuis le milieu du XIXe siècle, les émirs de cette « Côte des Pirates » sur la route des Indes avaient alors mis de côté leurs querelles marchandes, tribales et dynastiques pour former un État moderne et initier un développement économique spectaculaire grâce au pétrole. Aussi, c'est l'émirat voisin d'Abou Dhabi, plus grand, plus riche et surtout siège du pouvoir politique, qui a puisé dans ses immenses réserves financières pour rembourser ou rééchelonner la montagne de dettes accumulées par Dubaï dans sa course effrénée pour s'imposer comme le premier centre du commerce, des finances et des loisirs dans le Golfe. Depuis, la croissance semble reprendre son souffle, notamment grâce à l'afflux de capitaux et d'investisseurs venus des pays voisins, y compris de l'Iran, pour fuir les turbulences politiques occasionnées par le printemps arabe.
Dans cet environnement régional incertain, les Émirats arabes unis, Dubaï en tête, apparaissent comme un refuge sinon un contre-modèle. Une oasis ultra-libérale sans impôts, sans syndicats, sans partis politiques et surtout sans utopie religieuse qui viendrait contrarier l'acculturation à la globalisation consumériste. Le gouvernement s'y confond avec une grande entreprise privée et la population avec une mosaïque extrêmement hiérarchisée de travailleurs étrangers venus d'Occident, du sous-continent indien, du Sud-Est asiatique, des pays arabes et d'Iran. Sans droits sur un territoire où les « nationaux » forment une oligarchie d'un peu plus de 10 % des habitants. Mais Dahi Khalfan Tamim a raison : le « stade Dubaï du capitalisme » (1) fait toujours rêver. Un sondage récent conduit auprès d'un échantillon de jeunes (18-24 ans) des quinze pays de la région Moyen-Orient/Afrique du Nord révèle que 31 % des sondés aimeraient que leur pays ressemble aux EAU (2). Fort de cette puissance d'attraction, le lieutenant-général de police n'a de cesse de souligner que les libertés, elles, n'apportent que le chaos et la division. Il est, à cet égard, aux avant-postes du dispositif déployé par les monarchies conservatrices du Golfe pour contrer les révolutions arabes et immuniser leurs sociétés contre toute contagion. Début 2011, la police émiratie arrête plusieurs signataires d'une pétition appelant les dynasties régnantes à instaurer un véritable Parlement élu en lieu et place du Conseil fédéral national aux pouvoirs extrêmement limités et dont les membres sont, pour moitié, nommés par l'exécutif. La sphère numérique, en particulier les réseaux sociaux qui faisaient figure de seul espace de contestation envisageable, est aujourd'hui fortement muselée. Quant aux velléités des salariés immigrés d'améliorer leurs conditions de travail, elles se terminent souvent par une expulsion ou une menace d'expulsion.
Pour le lieutenant-général Dahi Khalfan Tamim, dont la loyauté envers le souverain de Dubaï, cheikh Mohamad Ben Rashed Al-Maktoum, est indéfectible, l'ennemie est l'idéologie des Frères musulmans et non pas le nucléaire iranien. Depuis l'accession au pouvoir des Frères en Tunisie et en Égypte, il multiplie à l'encontre des dirigeants issus de cette confrérie les attaques les plus virulentes et les accusations de totalitarisme. Ces derniers sont à ses yeux responsables du chaos régional. Convaincu que c'est l'économie qui décide de tout, il reste néanmoins confiant dans l'avenir et dans la capacité des monarchies du Golfe à endiguer ce danger idéologique à coups de pétrodollars.
L. A.-R.
Notes :
(1) Voir Mike Davis, Le Stade Dubaï du capitalisme, Les prairies ordinaires, 2007.
(2) Voir Arab Youth Survey 2013, ASDA' A Burson-Marsteller, avril 2013. (http://arabyouthsurvey.com/wp-content/uploads/2013/04/AYS-2013-Brochure-White-Paper-Design-ARTWORK-REV.pdf).
(3) En novembre 2012, l'armée israélienne lance plusieurs raids dans la bande de Gaza en réponse aux attaques frontalières contre ses soldats et aux tirs de roquettes du Hamas et du Djihad islamique. Le président Mohamed Morsi condamne vigoureusement cette opération israélienne, mais parvient néanmoins à imposer une trêve entre les belligérants en mettant à profit les relations historiques entre la branche égyptienne des Frères musulmans dont il est issu et les dirigeants du Hamas. Il repositionne ainsi l'Égypte comme un acteur régional incontournable, notamment en donnant des gages de modération et de pragmatisme aux États-Unis.
(4) En juillet 2011, un journal égyptien (Al-Shourouq) affirme que Nelson Mandela a envoyé un message aux révolutionnaires égyptiens et tunisiens les exhortant à se montrer indulgents vis-à-vis des caciques du régime de Moubarak et de celui de Ben Ali. Or il n'existe aucune trace de ce message pourtant repris par d'autres médias arabes, ce qui accrédite la thèse d'un faux concocté par les services de renseignement égyptiens pour calmer les esprits. Voir « Le vrai faux message de Nelson Mandela aux Tunisiens », Kapitalis, 16 juillet 2011(http://www.kapitalis.com/politique/national/4919-le-vrai-faux-message-de-nelson-mandela-aux-tunisiens.html).
(5) Dès le mois d'août 2012, le président Morsi limoge le maréchal Hussein Tantaoui, puissant ministre de la Défense et chef du Conseil suprême des forces armées (CFSA), ainsi que d'autres hauts gradés de l'armée qui avaient assuré la continuité du pouvoir après la démission de Hosni Moubarak. Puis, le 22 novembre 2012, il soulève un grand tollé en voulant s'arroger par simple décret de larges pouvoirs exécutifs et judiciaires qui empêchent notamment les tribunaux de contester ses décisions et de dissoudre l'Assemblée constituante. Plusieurs tentatives de limogeage de personnalités jugées hostiles aux Frères musulmans ont, par ailleurs, visé la justice et les médias, deux institutions perçues comme favorables à l'ancien régime.
(6) Craignant que la percée des Frères musulmans en Égypte et en Tunisie ne renforce leurs propres islamistes, les autorités des Émirats arabes unis ont commencé, dès le printemps 2011, à arrêter de façon préventive des activistes islamistes. Cette campagne a culminé avec le procès de 94 membres d'Al-Islah (Front de la Réforme), un mouvement d'obédience islamiste qui se définit non pas comme un parti politique mais comme une organisation sociale et culturelle visant à préserver l'identité islamique du pays. Il compte dans ses rangs de nombreux universitaires, d'éminents juristes ainsi qu'un membre de l'une des dynasties régnantes de la fédération, tous accusés d'infiltrer les institutions étatiques, de comploter pour renverser le régime et d'entretenir des liens avec des puissances étrangères, notamment l'Égypte. Ils risquent des peines allant jusqu'à quinze ans d'emprisonnement.
(7) Il s'agit de l'aumône légale versée par les musulmans afin de permettre aux plus pauvres de subvenir à leurs besoins. Cette obligation devant Dieu a une vertu purificatrice ; elle peut être versée directement aux personnes nécessiteuses ou à des institutions de collecte (mosquées, organisations de bienfaisance, etc.) qui se chargent ensuite de sa distribution.
(8) Très critique à l'égard de la politique étrangère du Qatar, Dahi Khalfan Tamim a menacé en 2012 de demander à Interpol de délivrer un mandat d'arrêt international contre Youssef Al-Qaradawi, le téléprédicateur vedette de la chaîne qatarie Al-Jazeera issu de la mouvance des Frères musulmans égyptiens. Ce dernier, protégé de l'émir du Qatar, avait critiqué la décision prise par les autorités des Émirats arabes unis d'expulser des Syriens qui avaient manifesté, sans autorisation préalable, leur hostilité au régime de Bachar al-Assad devant l'ambassade de Syrie.
(9) En septembre 2011, le roi Abdallah accorde aux Saoudiennes le droit de vote ainsi que l'éligibilité aux élections municipales, seul scrutin pratiqué au sein du royaume. Puis, en janvier 2013, contre toute attente et pour la première fois, il nomme des femmes au sein du Conseil consultatif où 20 % des sièges leur sont désormais réservés. En dehors de ces avancées en matière de droits des femmes, la monarchie saoudienne reste pourtant insensible aux demandes croissantes d'élargissement de la participation politique exprimées par des activistes appartenant aux deux camps, libéral et islamiste.
(10) Le printemps arabe a trouvé un écho favorable au Koweït, une monarchie coutumière des crises politiques à répétition et des bras de fer entre un Parlement élu et un gouvernement exclusivement entre les mains des membres influents de la dynastie des Al-Sabah. En effet, depuis 2011, le pouvoir exécutif fait face à une forte contestation politique et sociale (intense mobilisation sur les réseaux sociaux, manifestations de rue, grèves, accusations de corruption et d'incompétence), relayée par les députés de l'opposition ; il manie tantôt la carotte (achat de la loyauté de certains politiciens, distribution de cadeaux financiers à la population) tantôt le bâton (arrestation des leaders de l'opposition, répression des manifestants, dissolution du Parlement et manipulation de la loi électorale). En décembre 2012, un nouveau Parlement est élu mais la crise se prolonge : l'opposition qui avait boycotté les élections ne lui reconnaît aucune légitimité.
(11) Partant du postulat que, du point de vue des intérêts stratégiques des États-Unis dans le monde, le chaos n'est pas nécessairement une mauvaise chose, pas plus que la stabilité n'est profitable, les théoriciens du chaos en matière de politique internationale (Charles Krauthammer, Michael Ledeen, etc.) ont largement contribué à décomplexer l'administration Bush vis-à-vis des interventions extérieures, notamment militaires. Au Moyen-Orient, ces derniers ont vu dans la destruction des institutions et des structures étatiques existantes, à commencer par celles de l'Irak, un atout non seulement dans la guerre contre le terrorisme mais aussi dans la démocratisation forcée de la région.
(12) Sur l'émergence des micro-États du Golfe en général et sur la formation des Émirats arabes unis en particulier, voir Rosemarie Said Zahlan, The Making of Modern Gulf States : Kuwait, Bahrain, Qatar, The United Arab Emirates and Oman, Unwin Hyman, Londres, 1989. Voir aussi Fatiha Dazi-Heni et al. , Monarchies et sociétés d'Arabie : le temps des confrontations, Presses de Sciences Po, 2006.
(13) À la mi-avril 2013, un tremblement de terre d'une forte amplitude a eu lieu à une centaine de kilomètres de la centrale nucléaire de Bouchehr. Ce séisme a ravivé chez les dirigeants des monarchies du Golfe la peur d'un accident nucléaire : la centrale est plus proche de leurs capitales respectives que de Téhéran.
(14) Créé en 1981 dans le contexte de panique suscité par la révolution islamique iranienne (1979) puis par la guerre Iran-Irak (septembre 1980), le Conseil de coopération du Golfe (CCG) est une organisation régionale regroupant les six pétromonarchies sunnites du golfe Arabo-Persique (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis et Bahreïn). Le CCG instaure un marché commun et dote ses membres d'une défense et d'une sécurité communes. En trois décennies, la coopération entre ses membres est pourtant restée limitée en raison des rivalités politiques et économiques, des susceptibilités tribalo-dynastiques et, surtout, d'une perception divergente de la menace extérieure. Les ambitions hégémoniques de l'Arabie saoudite ont souvent suscité des critiques de la part des autres monarchies peu enclines à obéir aux choix de politique intérieure ou diplomatique du grand frère saoudien. La peur de la contagion du printemps arabe semble toutefois resserrer les rangs au sein du CCG afin de préserver le statu quo. Dans cet objectif, un élargissement aux monarchies marocaine et jordanienne a été envisagé en 2011 mais peine à se matérialiser.
(15) Dubaï se targue d'assurer un exil doré aux dirigeants politiques tombés en disgrâce ou aux prises avec la justice de leur pays. En 2003, les EAU avaient proposé l'asile à Saddam Hussein et à ses deux fils pour éviter la guerre ; depuis, de nombreux dignitaires de l'ancien régime irakien ont transité ou élu domicile à Dubaï. Feu Benazir Bhutto et son rival le général Pervez Musharraf ont également vécu une période d'exil à Dubaï.
(16) Émir d'Abou Dhabi de 1966 jusqu'à la fin de sa vie, cheikh Zayed Ben Sultan Al-Nahyan (1918-2004) est surtout considéré comme le « père des Émirats ». En 1971, au lendemain de la fin du protectorat britannique sur les petites principautés de la rive arabe du Golfe, il pousse ses pairs à la création d'une fédération dont il devient le président à vie. Cette solution fédérale allait se révéler vitale pour le développement économique et la modernisation du pays. En matière de politique étrangère, il misa sur la continuité des liens historiques avec la Grande-Bretagne ainsi que sur le parapluie sécuritaire américain. Il n'en déploya pas moins ses grandes capacités modératrices pour préserver la singularité des EAU et en faire un acteur consensuel sur la scène régionale arabe.
(17) Le 14 mars 2011, le CCG déclenche l'opération « Bouclier de la péninsule »  : un millier de soldats saoudiens, 700 policiers émiratis et 800 militaires jordaniens revêtus de l'uniforme bahreïnien entrent dans ce petit royaume gouverné par la dynastie sunnite des Al-Khalifa pour aider à la répression de la contestation populaire qui a éclaté dans le sillage du « printemps arabe ». Cette intervention militaire commune mais sous leadership saoudien est inédite dans l'histoire du CCG ; elle vise à contrer toute menace de déstabilisation intérieure ou d'extension de l'influence iranienne, la population de Bahreïn étant aux deux tiers chiite.
(18) Avec plus de 36 % de la population disposant d'un compte, les EAU ont le taux de pénétration de Facebook le plus élevé du monde arabe et le quatrième en ce qui concerne Twitter. Voir Dubaï School of Government, « The Arab World Online : Trends in Internet Usage in the Arab Region », avril 2013 (http://www.dsg.ae/en/publication/Description.aspx?PubID=314&PrimenuID=11&mnu=Pri).
(19) Militaire de carrière, Ahmad Shafiq a été nommé premier ministre par le président Hosni Moubarak au début de la révolution égyptienne dans une tentative d'apaisement de l'opposition. Il n'en sera pas moins acculé à la démission en mars 2011, apparaissant largement comme un homme du sérail. Candidat très controversé à l'élection présidentielle de juin 2012, il perd de peu de voix face au candidat issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi. Il s'exile aussitôt aux EAU, notamment pour échapper à des poursuites judiciaires dans son pays pour corruption et détournement de fonds publics.
(20) Sous la présidence Sarkozy, les relations bilatérales entre la France et les EAU ont connu un nouvel essor. S'ajoutant aux importantes ventes d'armes, un nouvel accord de défense a resserré, en 2009, les liens entre les deux pays avec notamment l'inauguration d'une base militaire navale à Abou Dhabi, la seule dont dispose la France hors de l'Afrique. De grands projets culturels (antenne de la Sorbonne, Louvre d'Abou Dhabi, etc.) lient également la France aux EAU où vit une importante communauté d'expatriés français.