Politique Internationale - La Revue n°140 - ÉTÉ - 2013

sommaire du n° 140
MAROC : LES PARIS DU ROI
Article de Pierre VERMEREN
Professeur d'histoire à Paris I
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D'après ses communicants, le royaume du Maroc aurait surmonté le « printemps arabe » grâce à l'habileté de son roi, à sa réforme constitutionnelle de 2011 et à l'arrivée des islamistes au gouvernement à la fin de cette même année. Mais si le Mouvement du 20 février (M20) - un mouvement contestataire national né durant l'hiver 2011 - qui a fait trembler l'État sur ses bases semble s'être volatilisé, on aurait tort de croire que la situation est revenue à l'état ante. Depuis les législatives du 25 novembre 2011, plusieurs événements ont fait bouger les lignes en interne comme au plan international.
La crise économique et financière qui frappe l'Europe et les pays du printemps arabe n'épargne nullement le Maroc. Elle s'est au contraire intensifiée depuis 2012. Cette donnée externe a des répercussions intérieures. Elle explique la poursuite ponctuelle d'émeutes urbaines et régionales, en particulier au Sahara. Elle cristallise, en outre, une tension permanente à la tête du gouvernement de coalition, obligé de mettre en oeuvre des réformes et des économies massives, alors qu'il ne maîtrise ni les tenants ni les aboutissants de la politique d'investissements qui est avant tout l'affaire des conseillers du palais royal.
Au niveau international, l'insécurité que doit braver la monarchie n'est pas moins réelle. En mai 2012, le retour des socialistes français au pouvoir a été d'autant plus mal perçu qu'ils ont annoncé une réconciliation avec l'Algérie ennemie. Très méfiant envers la gauche française depuis 1981, le pouvoir marocain entretient en effet une relation particulièrement étroite avec la droite, et l'amitié entre le roi et Nicolas Sarkozy était devenue réelle. Le Maroc et l'Algérie font partie, à leur corps défendant, des pays de la ligne de front face à l'offensive islamo-démocratique. Mais la crise de succession amorcée en Algérie complique singulièrement les choses pour Rabat. Par surcroît, la guerre du Mali a renforcé le rôle d'Alger et accru les tensions dans l'ex-Sahara occidental, forçant le royaume chérifien à multiplier les efforts pour conserver la maîtrise du processus politique dans ses « provinces du Sud ». Or les réconforts que le Maroc trouve au sein du monde arabe sont devenus aléatoires. La Syrie et la Libye sont à terre ; la Tunisie, engagée dans une dynamique qui hérisse Rabat ; l'Égypte est aux mains des Frères musulmans ; quant aux monarchies wahhabites (Qatar et Arabie saoudite), en dépit de leurs proclamations d'amitié et de leurs dollars, elles présentent un réel danger dans la mesure où elles attisent les feux du djihadisme international. Le système marocain est mis à rude épreuve...
Une gouvernance hyper-centralisée
Une réforme constitutionnelle qui ne change rien
Bien qu'il ait traversé sans grands dommages la séquence historique du « printemps arabe », le royaume du Maroc a conservé un système politique figé, non sans l'avoir fait agréer précipitamment par le peuple le 1er juillet 2011, dans le cadre d'un référendum-plébiscite proche de l'allégeance. La réforme de la Constitution, tant louée, n'a que marginalement modifié l'organisation des pouvoirs, se gardant bien de rogner les prérogatives immenses du roi-commandeur des croyants et lieutenant de Dieu sur Terre (calife). D'ailleurs, la mise en oeuvre de ces réformes n'a pas encore donné lieu, au printemps 2013, aux lois et décrets d'application. Le retard de l'entrée en vigueur de cette Constitution peut être interprété comme la volonté d'afficher l'immuabilité du gouvernement chérifien. Selon les théoriciens de la monarchie, la stabilité du système makhzénien est l'héritage d'une histoire très ancienne, ce qui permet d'occulter les profondes mutations politiques du XXe siècle, ainsi que la pression nouvelle qui s'exerce depuis 2011.
De fait, la gouvernance marocaine est exclusive, au profit du Palais. La chose n'est pas nouvelle : elle s'enracine dans une tradition historique médiévale, consolidée par la politique coloniale du résident français Lyautey qui, il y a un siècle, s'est appliqué à consolider le makhzen (l'appareil sultanien de gouvernement) en le modernisant. En 1962, le jeune roi Hassan II a constitutionnalisé la monarchie absolue qui règne au-dessus de tous les pouvoirs et corps constitués. Depuis cette époque, les nombreuses réformes constitutionnelles n'ont guère bouleversé cette architecture.
L'accession à la tête du gouvernement, fin 2011, des islamistes du PJD (Parti de la justice et du développement), loyaux envers la monarchie, apparaît comme un affichage de vertu démocratique. En réalité, elle procède d'un tournant entamé au milieu des années 1990 vis-à-vis des islamistes, conformément au principe selon lequel le makhzen doit traiter avec ses opposants, y compris les plus radicaux, afin de les amener à résipiscence. Le positionnement démocratique du régime est une affaire de discours et d'intelligence politique, mais la réalité est celle d'une politique hyper-centralisée.
L'arrivée aux affaires du PJD est mûrement réfléchie, même si les événements du M20 ont précipité les choses, ce dont la monarchie n'est pas coutumière. La réforme constitutionnelle expresse de 2011 n'était-elle pas promise depuis 1999 ? Et la rondeur affable et bourgeoise du chef de gouvernement islamiste, Abdelillah Benkirane, le rend compatible avec la monarchie, à condition qu'il accepte les strictes limites de son pouvoir.
Néanmoins, pour la première fois depuis les années 1950, un chef de gouvernement marocain use du ministère de la parole, sa principale liberté. De ce point de vue, la parole publique est pour la première fois « descendue » dans l'opinion, puisque le chef de gouvernement parle, discourt et se fait entendre dans une langue compréhensible par le grand nombre. Dans un pays qui compte près d'un adulte analphabète sur deux - et plus d'un tiers de berbérophones, dont la plupart ne comprennent pas l'arabe classique des discours -, la parole publique, généralement déversée dans un austère arabe savant, n'était jusqu'ici comprise que par des minorités éclairées. Avec A. Benkirane, ce n'est plus le cas. Mais cette prérogative ne lui octroie nullement l'autorité sur les affaires de l'État. Au Maroc, ce n'est pas le premier ministre qui (dans les faits) conduit la politique de la nation : aucune décision n'est applicable ni appliquée sans l'imprimatur du roi.
Toute loi, nomination ou décision procède au Maroc d'une dizaine de conseillers et d'officiers très proches du roi, pour partie réunis au sein de son Conseil, une institution mise en place par Hassan II (1). Bien qu'il préside le Conseil des ministres et qu'il ait la capacité de bloquer toute loi ou initiative parlementaire, le roi n'a jamais caché sa faible appétence pour les joutes parlementaires et le jeu démocratique. Il est, de ce point de vue, parfaitement à l'unisson de ses élites, dont seule une fraction est prête à démocratiser (au-delà des mots) le régime. Au Maroc, en dépit de la pesante tutelle du makhzen, tout ou presque est possible et permis aux puissants. Les contraintes légales peuvent être contournées, l'enrichissement des élites est encouragé, le fisc n'est pas très inquisiteur et une grande liberté de parole existe dans l'espace culturel francophone. Au demeurant, les plus rétifs à ce mode de gouvernance paternaliste et arbitraire s'expatrient ou circulent entre plusieurs pays.
Les hommes du roi
Il reste que, sous le gouvernement du très secret Mohammed VI - qui ne s'exprime pas dans les médias ni n'apparaît au grand jour en dehors de manifestations publiques très encadrées et convenues -, une poignée d'hommes assure la marche de l'État. L'élément le plus frappant est la stabilité du haut encadrement militaire. Sur les quatre généraux de corps d'armée marocains qui dirigent l'armée et la gendarmerie depuis les années 1970, trois sont encore en fonctions, bien que la presse prête régulièrement à Mohammed VI la volonté de les remplacer. Hosni Benslimane, à la tête de la gendarmerie, est né en 1935, tout comme Abdelaziz Bennani, le patron des FAR (Forces armées royales) et des troupes déployées au Sahara, véritable chef de l'armée après le roi. Bouchaïb Arroub, qui dirige le Troisième bureau (2), un temps donné partant pour raisons médicales, a retrouvé son poste. Quant à Abdelhaq Kadiri (ancien patron des services extérieurs marocains, la DGED - ex-Deuxième bureau -, démis dès le début du règne), qu'on a dit affaibli par la maladie, il serait toujours consulté par le roi. Après quatorze ans de règne de Mohammed VI, ce commandement continue d'assurer la sécurité de l'État et de la monarchie.
C'est un autre « carré magique », né comme le roi au début des années 1960 et scolarisé en sa compagnie au collège royal de Rabat, qui préside aux affaires courantes de l'État. Le patron de la DGED depuis 2005 est Yassine Mansouri. Passé par le FBI à l'époque de Driss Basri (3), il est à la tête de 2 000 agents répartis au Maroc et dans le monde. Ce gardien de la sûreté de l'État est hyperactif en France, en Espagne et en Europe, où il est chargé de la surveillance des Marocains à l'étranger (qui sont au nombre de 7 millions - dont près de 3 en France - en vertu du droit inaliénable du sang qui préside à la nationalité marocaine). La DGED est à la pointe du combat contre le salafisme et pour la défense et la promotion des intérêts du royaume à l'étranger, à commencer par la « marocanité du Sahara ». À l'étranger, la DGED et ses réseaux n'hésitent pas pénétrer les milieux de la recherche, de la communication et des médias ; à adouber des amis dans les formations politiques ; à influencer ou soutenir des élus ; à contrôler l'information et les publications relatives au Maroc. Au-delà de la surveillance de l'islam en Europe, qui est une affaire directement liée à la sûreté de l'État, les autorités marocaines sont persuadées que la pérennité et la stabilité du régime dépendent de la bonne réputation du Maroc à l'étranger, notamment chez ses principaux partenaires.
Le second personnage est Fouad El Himma, l'homme à tout faire du roi sur la scène politique intérieure marocaine, parfois qualifié de numéro deux du régime. Son activisme auprès de la classe politique, des opposants et des intellectuels en fait l'un des personnages les plus connus du Conseil royal. Le troisième homme, Mounir Majidi, est chargé de la gestion de la fortune et des intérêts économiques du roi. Plus discret qu'El Himma, il joue un rôle essentiel dans la configuration de l'économie marocaine, de ses filières et de ses grandes entreprises (industrielles et financières). L'hyper-interventionnisme économique de ce gestionnaire souvent accusé d'affairisme et de corruption a moins sauvé l'économie du royaume qu'accru le patrimoine de son maître. El Himma et Majidi ont été régulièrement conspués par des cortèges durant le printemps marocain de 2011, ce qui a incité le roi à calmer, un temps, leurs ardeurs (4). Enfin, le directeur du cabinet royal, Mohamed Rochdi Chraïbi, quoique infiniment plus discret, joue certainement, grâce à son entregent auprès du roi, un rôle de premier ordre au sein des arcanes du Palais et du makhzen.
Il convient également de citer Taïeb Fassi Fihri, sorte de vice-ministre des Affaires étrangères au sein du cabinet royal, précédemment en charge de la diplomatie marocaine. Cet homme de relations a aussi l'avantage de connecter le Palais à la famille tentaculaire des Al Fassi, pilier de l'oligarchie fassie (5), dont il est devenu un membre éminent.
Au-delà de la première garde, une noria de personnalités gravite autour du Palais et dans l'entourage immédiat des conseillers. On y retrouve d'autres conseillers, des hommes d'affaires, des hauts fonctionnaires et des banquiers, plus rarement des religieux, des hommes politiques et des intellectuels. Les membres du premier cercle ont, en outre, le pouvoir d'élever et de révoquer ceux qui leur servent de prête-nom ou d'agent sur une mission particulière (au Sahara, dans le Rif, à l'étranger, dans les transactions financières ou dans la création de sociétés qui peuvent amasser d'immenses fortunes).
L'impact de la crise économique
Une croissance au ralenti
Dans les milieux européens autorisés, il est de bon ton de dire que l'économie marocaine est un exemple de réussite. Pourtant, l'économie du royaume, dont les carences structurelles sont connues, n'a jamais tenu ses promesses sur la moyenne durée. La croissance peine à dépasser les 5 % dans les années 2000, ce qui représente un chiffre deux fois plus élevé que dans les années 1990. Mais déduction faite de la croissance démographique (1 %), on tombe à 4 %. Et cette tendance décroît depuis la crise de 2008, le taux étant tombé à 2,4 % en 2012. Bien que très supérieure à celle de l'Europe, cette croissance demeure modeste pour un pays en développement et en paix (en atteste la lente résorption du chômage, malgré le ralentissement démographique).
La crise financière internationale amorcée en 2007, puis la crise européenne qui s'ensuit sont coresponsables de cette décélération de la croissance. Ce phénomène a débuté par l'envol du cours des matières premières alimentaires, puis des produits pétroliers que le Maroc importe massivement. Ensuite, le Maroc a été confronté à des retraits de capitaux arabes (du fait de l'effondrement de leurs avoirs boursiers et financiers internationaux en 2008), puis à la baisse de l'investissement européen. Avec l'accentuation de la crise économique, particulièrement violente chez le voisin espagnol, Rabat a subi la baisse de ses exportations (terrible dans le textile), des revenus de ses travailleurs en Europe (certains rentrant même d'Espagne) ou la stagnation de la fréquentation touristique. Ces facteurs concourent à la relative atonie de la croissance et au dérèglement des équilibres macro-économiques.
L'économie marocaine représente un peu plus de 100 milliards de dollars de PIB (ce qui la classait, en 2011, à la soixantième place mondiale, entre l'Irak et l'Angola). Mais ses comptes extérieurs se dégradent. Le commerce extérieur présente un déficit de 50 % des importations et la balance courante un lourd déficit de 10 % du PIB en 2012 (sixième année de déficit, pour une dette qui dépasse désormais 60 % du PIB). Après des années de désendettement, le Maroc est contraint de se rendetter et de solliciter ses bailleurs (institutions et banques internationales, monarchies du Golfe).
La croissance des exportations vers l'Afrique, vantée dans la presse marocaine, constituera peut-être une solution à long terme. Mais elle ne représente que l'équivalent de 2 % du PIB en 2013... Enfin, le Maroc a renoué avec le déficit budgétaire (7 % en 2012), ce qui contraint le gouvernement Benkirane à d'importantes coupes en 2013 (jusqu'à 30 % pour certains ministères). Un poste budgétaire très coûteux (2 milliards de dollars) pose problème : celui des subventions aux produits de première nécessité - subventions qui garantissent la paix sociale et politique. En 2007, les premières émeutes locales, à Sefrou, ont démarré après des augmentations tarifaires. Début 2011, les autorités ont dû annuler les hausses des prix, afin d'éviter une jacquerie généralisée.
Émeutes et soulèvements
À ce stade, la principale conséquence sociopolitique de la crise, depuis 2007, s'incarne dans des émeutes et des soulèvements urbains. Bien que non coordonnées, ces révoltes éclatent à intervalles réguliers. Les médias européens (à l'exception de ceux de l'Espagne, qui suivent de très près l'actualité marocaine) ne s'y intéressent guère. En revanche, de nombreuses vidéos tournent sur YouTube, tandis que des blogs marocains hébergés à l'étranger, la presse nationale de temps à autre, les médias en ligne des journalistes en exil (6) et, répétons-le, les médias espagnols diffusent les informations relatives à ces événements parfois meurtriers. Le Maroc officiel, pour sa part, masque ces émeutes de la pauvreté. Celles-ci pourraient pourtant sensibiliser les décideurs européens : si Rabat ne cherchait pas à minimiser ces révoltes, les Européens pourraient davantage investir au Maroc afin d'éviter des soulèvements ultérieurs susceptibles de déstabiliser le pays. Mais la peur d'une contagion à la tunisienne et le souci de préserver l'image du Maroc imposent un « embargo informationnel » auprès du grand public marocain, arabe et européen. Le revers de la médaille est la condamnation des méthodes de répression (dispersions violentes de manifestations, tabassages en règle, détentions arbitraires et enlèvements punitifs ou préventifs, encerclement de villes ou de quartiers, actes de torture, condamnations abusives, etc.) par les ONG anglo-saxonnes et espagnoles et, surtout, par le département d'État américain qui, dans son rapport annuel sur les droits de l'homme (7), se montre très critique.
Toutes les régions du Maroc ont connu des soulèvements localisés au cours de ces dernières années : Sefrou (dans le Moyen Atlas) en 2007 ; Sidi Ifni en 2008 ; Laayoune en 2010 (affaire de Gdeïm Izik) (8) ; l'ensemble des villes du Rif, y compris Tanger, fin 2011 et début 2012 (ce qu'on a appelé le printemps marocain) ; Sidi Ifni encore, Taza et Marrakech en 2012 ; Smara (Sahara) en 2013... Il faut cependant remarquer que ces marches, émeutes ou soulèvements touchent à tour de rôle les périphéries du royaume tandis que le coeur du pays, lui (le « Maroc utile » cher à Lyautey), est peu atteint. L'explication tient au décalage de développement entre les deux Maroc : l'essentiel de la richesse nationale est produit dans le centre atlantique. La surveillance policière y est accrue et l'encadrement politique et syndical meilleur, ce qui permet de canaliser la contestation. Même si des diplômés au chômage manifestent régulièrement depuis deux décennies devant le Parlement à Rabat. Soulignons également que les régions périphériques font l'objet de diverses revendications politiques (au Sahara et dans les villes universitaires pour étudiants sahraouis) ou culturelles (Rif et Sous berbérophones et berbéristes).
Face à cette situation économique et sociale préoccupante, la classe politique du royaume demeure assez apathique. Elle paraît se soucier principalement des jeux partisans et des carrières politiques qui se font à Rabat. Les hommes et femmes politiques marocains savent que leur capacité d'action est faible. Qu'ils soient élus locaux, parlementaires ou ministres, leur marge de manoeuvre et leur influence sont directement liées à leur degré de proximité avec le makhzen et ses relais. Les élections désignent des notables qui vivent confortablement, sont peu idéologisés et auxquels le palais demande loyauté et discrétion. Les carrières politiques sont très longues, souvent jusqu'à la mort naturelle, ce qui établit une classe politique professionnelle dont l'existence est émaillée d'intrigues, de jeux de palais et de coulisse, d'affiliations partisanes successives, parfois de déclarations tonitruantes rarement suivies d'effets... Les pères tentent de placer leur fils dans le système et y parviennent souvent. Les femmes sont peu nombreuses, sauf dans le cercle étroit des élites bourgeoises... et parmi les parlementaires du PJD.
Le Palais se montre très ambigu envers les partis et les chefs politiques qu'il est obligé de subir. Lors de la dernière réforme constitutionnelle, le roi a confirmé que le premier ministre serait issu du parti vainqueur aux élections, ce qui a valu à Benkirane d'être nommé. Mais la classe politique demeure peu représentative, pour une raison simple : les Marocains votent peu. Près de la moitié des électeurs potentiels ne figurent pas sur les listes électorales, ce qui s'explique notamment par le fait que les Marocains de l'étranger ne peuvent pas voter aux législatives, en dépit de la nouvelle Constitution (car le Palais redoute que cette catégorie de citoyens apporte majoritairement ses suffrages au camp islamiste). En outre, le taux d'abstention est élevé et les votes blancs et nuls nombreux. Si l'on ajoute à ce tableau le morcellement partisan de la classe politique, l'indigence des programmes électoraux et l'impuissance du Parlement, il est loisible de décrier une classe politique dépréciée. Le Palais et ses porte-voix ne s'en privent pas, déplorant régulièrement la faiblesse des hommes, leur corruption, leur indigence idéologique et programmatique, leurs changements d'alliances, leur manque de courage, etc. Mais les institutions et le fonctionnement de l'État étant ce qu'ils sont, les partis et le gouvernement ont très peu de pouvoir.
Un gouvernement politiquement improbable
Fin 2011, le Parti de la justice et du développement prend la tête d'un gouvernement hétéroclite (on y retrouve, outre des représentants du PJD, des berbéristes royalistes du Mouvement populaire, des nationalistes de l'Istiqlal et des anciens communistes « makhzenisés » du Parti du progrès et du socialisme). Ces trois alliés avaient déjà appartenu au gouvernement précédent, aux côtés des socialistes de l'USFP (Union socialiste des forces populaires) qui sont, sur le papier, aux antipodes du PJD. De fait, les questions idéologiques n'ont à peu près aucune importance dès lors que les cadres de la gouvernance makhzénienne sont respectés. Le PJD, outre le poste de premier ministre, a obtenu du Palais des postes ministériels dans les domaines économiques et sociaux - une sinécure en temps de crise, a fortiori quand les manettes économiques échappent au gouvernement. Certains milieux d'affaire sont proches du PJD, mais le Palais préfère laisser parler les bourgeois libéraux. Le PJD est, d'ailleurs, violemment attaqué dans la presse et les salons de la capitale. Benkirane est présenté comme un représentant de la plèbe (au sens romain du terme) qui incarne un risque de subversion. Le rigorisme moral des islamistes, leur austérité relative, leur connexion avec les « bas-fonds » d'une part et avec la mouvance internationale des Frères musulmans de l'autre, indisposent les milieux dirigeants du pays, le roi en tête. Le Palais espère rééditer le précédent réalisé à l'encontre de l'USFP lors du gouvernement d'alternance de 1998 - une période dont les socialistes sont sortis exsangues (9).
Mais il ne sera pas aisé de discréditer et de ruiner les formations islamistes. Elles possèdent une base militante bien réelle et les tendances idéologiques à l'oeuvre dans le monde musulman sont porteuses. En outre, le PJD constitue un pare-feu contre deux autres tendances islamistes redoutées par le makhzen et ses élites : les salafistes, qui ont déjà démontré (en 2003 et 2007) qu'ils pouvaient passer à la violence terroriste (10) ; et l'association de type confrérique Justice et bienfaisance (créée par le cheikh Yassine, décédé début 2013), qui refuse de reconnaître la légalité islamique de la monarchie et dispose d'une base militante d'affiliés très solide. Face à ces deux mouvements, la monarchie se montre à la fois ferme, impitoyable en cas de violence et rusée. Pressentant qu'une interdiction pure et simple aurait des effets plus néfastes qu'une attitude patiente, elle espère réintégrer ces groupes militants dans la vie politique. La situation internationale dans le monde musulman, les appels au djihadisme, les prédications télévisuelles en provenance du Golfe, la pauvreté de masse, sans oublier le fait que les Marocains, d'après une étude internationale américaine, sont à 83 % favorables à la charia comme base légale de l'État, incitent les autorités à une extrême prudence.
Face à cette situation complexe, le Palais pourrait miser sur l'amazighité (ou berbérisme politique), antidote solide face au salafisme qui dénie l'existence même des Berbères et de leur culture. En effet, les salafistes assimilent la période ante-islamique à la jahiliya, le temps de l'« ignorance pré-islamique », ravalant les cultures antérieures et leurs subsistances à un barbarisme qu'il est légitime d'ignorer et de combattre au nom de la « vraie foi » et de la « vraie langue sacrée », l'arabe. Mais si le roi est, à titre personnel, favorable à la culture amazighe, l'appareil d'État redoute la naissance d'une nouvelle contestation politique radicale des berbéristes, à la manière des Kabyles algériens, dans la mesure où c'est la nature même de l'idéologie arabiste officielle de l'État indépendant qui serait délégitimée. Le Palais pourrait aussi tenter de juguler la propagation du salafisme en mettant en oeuvre une profonde réforme de l'enseignement qui viserait à rendre l'école plus neutre idéologiquement - alors qu'elle est, aujourd'hui, un puissant outil d'islamisation et de diffusion du fondamentalisme dans les masses. Mais rien n'a été fait en ce sens depuis l'arrivée au pouvoir de Mohammed VI il y a quatorze ans. Or le souffle démocratique du printemps arabe a montré que des esprits moins conservateurs pouvaient se révéler dangereux... Bref, le régime espère que la décrue démographique entamée et la reprise économique à venir, doublées d'une surveillance policière et religieuse de tous les instants, permettront de conjurer les périls.
Dans ce contexte, les opposants politiques au makhzen tirent à boulets rouges sur la politique actuelle. Des organisations de défense des droits de l'homme (au premier rang desquelles l'Association marocaine des droits de l'homme, AMDH), une poignée d'avocats, d'intellectuels et de journalistes le font à l'intérieur du pays. Depuis l'extérieur, les journalistes vedettes de la « transition marocaine » (1998-2002), qui ont dû quitter le pays après des condamnations judiciaires, ou parce qu'ils se sont vu interdire d'y exercer leur métier, mènent une guerre d'usure contre un régime dont ils dénoncent la corruption, la violence et les promesses trahies. Livres, conférences, journaux en ligne, blogs, cette opposition trouve parfois l'oreille du cousin germain du roi Moulay Hicham qui, depuis les États-Unis, apparaît comme l'orchestrateur de cette contestation qui dessine un autre Maroc (11).
Tensions internationales
L'interminable problème du Sahara
Le dossier relatif à l'ex-Sahara espagnol - une région que Rabat nomme « provinces sahariennes » et la communauté internationale « Sahara occidental » - absorbe depuis 1975 l'essentiel des efforts de la diplomatie et de l'appareil d'État marocains à l'étranger. Cette affaire de décolonisation a été considérée par Hassan II comme un moyen de relégitimer un trône fragilisé au début des années 1970 par les coups d'État militaires de 1971 et 1972, puis par la tentative d'insurrection révolutionnaire de 1973. Tout en se montrant assez souple sur la question (« le timbre et le drapeau » sont les seuls éléments non négociables avait dit Hassan II, avant de soumettre à l'ONU une proposition de référendum au Sahara), l'ancien roi a lié le sort de son régime à la récupération de « son » Sahara et à sa reconnaissance par la communauté internationale. Affaire de politique intérieure au départ, le Sahara a entraîné une guerre longue et meurtrière, des dépenses qui ont failli ruiner le Maroc, un interminable conflit avec l'Algérie (dont les frontières demeurent toujours fermées en 2013) et la ruine du projet maghrébin (12). Le roi Mohammed VI est depuis 1999 prisonnier de la rhétorique inventée par son père, devenue celle de l'État et des Marocains. Or la communauté internationale, qui finance et renouvelle chaque année le mandat de la MINURSO (Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental), voudrait en finir avec cette affaire. Les Marocains bénéficient de solides alliés (les puissances occidentales et les monarchies du Golfe), la realpolitik ayant même conduit l'Espagne, dont la population éprouve pourtant un remords post-colonial envers les Sahraouis, à accepter la marocanité de leur ancienne colonie.
En 2007, le Maroc, soutenu par la France, a présenté un projet de « large autonomie au Sahara », croyant abattre une carte décisive pour en finir avec ce problème. Mais le royaume s'est heurté à une partie de la communauté internationale (dont l'Union africaine qui soutient la partie sahraouie depuis les années 1970 au nom de « l'intangibilité des frontières coloniales » en Afrique, conformément à la Charte de l'OUA) et à la résistance des Sahraouis, qui ont su monter des opérations de communication réussies (13), au point d'ébranler Washington et l'ONU. En outre, depuis l'émergence d'AQMI, la hausse du prix des hydrocarbures et le printemps arabe, les États-Unis voudraient travailler avec l'Algérie sans avoir à gérer ce « boulet » régional, ce qui implique un règlement de la situation. Or les forces de l'ordre marocaines, excédées par les revendications sahraouies qu'elles jugent illégitimes et manipulées de l'extérieur, manquent pour le moins de tact au Sahara. La médiatisation sur Internet de leurs activités de répression contre les manifestations autonomistes voire indépendantistes modifie la donne. Ajoutons que le projet d'autonomie du Sahara suppose démocratisation et décentralisation, y compris dans d'autres régions du Maroc (Sous, Rif oriental). Mais l'État marocain ne semble pas très pressé de mettre ces réformes en oeuvre...
Après avoir réussi à écarter l'ancien envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU au Sahara fin 2008, soupçonné de partialité par le royaume, les Marocains ont pu bénéficier du soutien d'Hillary Clinton qui a dirigé le département d'État de 2009 à 2012 et a toujours été fidèle à la politique américaine héritée de la guerre froide. À la veille du printemps arabe, ils ont tenté de capitaliser sur les opérations secrètes des forces spéciales occidentales au Sahara contre Al-Qaïda au Maghreb islamique, dénonçant déjà la participation de combattants du Polisario à la guerre secrète d'AQMI et affirmant, contre toute évidence, que les djihadistes possédaient des caches d'armes dans le Sahara marocain. Les événements internationaux de 2011 ont, un temps, gelé la situation. Mais en 2012, les États-Unis et l'ONU, confrontés à un paysage arabe bouleversé, décident d'accélérer le traitement du dossier saharien. La démarche, endossée par le délégué spécial de l'ONU, le démocrate américain Christopher Ross, suppose un pas vers la partie algéro-sahraouie, quitte à malmener la partie marocaine qui vit sur l'héritage du « plan de large autonomie ». Le Maroc tente immédiatement de récuser le nouveau délégué ; en vain, cette fois.
Les contrecoups de la guerre du Mali
Mais l'essentiel, en 2012, est le déferlement de djihadistes sur le Nord-Mali, puis la guerre qu'y conduit la France en janvier 2013 - des développements qui redonnent espoir au Maroc. Celui-ci veut croire que l'intérêt international nouvellement porté à la région lui permettra d'en finir avec le conflit saharien, inutile abcès de fixation au moment où le Sahara est en ébullition. Une poignée de combattants sahraouis seraient d'ailleurs de la partie au Mali. Les Américains partagent cette vision, mais n'en tirent pas la même conclusion. Avec le départ d'Hillary Clinton et au vu de l'importance géostratégique de l'Algérie dans la guerre au Sahara (surtout après l'assaut d'In Amenas), ils estiment que le Maroc doit faciliter une solution négociée et, par voie de conséquence, relâcher sa pression sécuritaire dans ses territoires du Sud. Au printemps 2013, le Maroc découvre avec stupéfaction et amertume que l'envoyé spécial de l'ONU propose que la MINURSO s'intéresse désormais au respect des droits de l'homme dans la région (14). Le roi et ses conseillers déclenchent alors une très vive crise diplomatique avec l'ONU et Washington, et parviennent en quelques jours à faire reculer les États-Unis, au grand dam du Polisario.
Le mandat de la MINURSO a été reconduit pour un an, mais les Marocains savent que cette situation risque de se reproduire, les obligeant à une contre-attaque qui reste à définir. Dans cette crise, le partenariat avec les États-Unis, un allié aussi vieux que solide, paraît plus fragile que présumé. Or la France de François Hollande, en dépit de son appui durant cette crise, s'est aussi rapprochée de l'Algérie à l'occasion de l'intervention au Mali, ce qui inquiète Rabat. De sorte que le Palais doit espérer que s'accélère la succession d'Abdelaziz Bouteflika et que son successeur en finisse avec une affaire dont le potentiel de déstabilisation reste intact.
L'ironie de l'histoire récente est que le Maroc et l'Algérie sont relativement solidaires face au printemps arabe. La déstabilisation de la Tunisie, l'effondrement libyen et l'arrivée des Frères musulmans à la tête de l'Égypte indisposent Rabat et Alger. Chacun à sa manière - Rabat par la politique, Alger par les pétrodollars -, les deux voisins ont réussi à contenir en interne la vague de l'année 2011. Face aux monarchies du Golfe, grandes gagnantes de 2011, l'Algérie et le Maroc sont des compagnons d'infortune. La première est la dernière république arabe qui n'est pas tombée à terre, et se trouve plutôt engagée derrière la république syrienne, isolée au sein de la Ligue arabe, tandis que le second, protégé et aidé financièrement par les Saoudiens (15), se montre extrêmement prudent. Tous deux soutiennent la France dans sa guerre contre les djihadistes au Mali et tous deux redoutent à la fois l'engagement de jeunes djihadistes en Syrie et d'éventuelles répercussions sur leur sol. Pour le Maroc comme pour la France, il n'est pas aisé d'être à la fois l'allié des wahhabites du Golfe et des autorités maliennes. Plus grave, en ces temps de crise, le Maroc ne peut pas se passer des monarchies du Golfe qui soufflent sur les braises du djihadisme. Il est toutefois pour l'instant protégé par son statut de monarchie chérifienne qui en impose dans la péninsule arabique.
En définitive, les États algérien et marocain communient largement dans leur détestation du printemps arabe et leur hantise d'une déstabilisation djihadiste, ainsi que dans leur extrême prévention, pour ne pas dire plus, envers les monarchies bédouines du Golfe, dont ils estiment qu'elles doivent leur fortune à une rente pétrolière et religieuse jugée indue. Mais, pour le reste, leurs relations demeurent exécrables.
En guise de conclusion...
Dans la conclusion de sa contribution à la revue Pouvoirs consacrée au Maroc (n° 145), Fouad Abdelmoumni, économiste et activiste du Mouvement pour les droits humains et la démocratie, écrit : « Les conditions économiques seront certainement la variable qui déterminera les évolutions du système politique marocain. » Et d'ajouter : « À défaut d'initiatives volontaristes fortes, on peut craindre que ce soit de la pression sociale que viendra le plus puissant vecteur de changement. » Le savoir-faire politique ancestral du makhzen, constamment réactivé et ajusté au XXe siècle, est la carte maîtresse du roi. Répression et récompense sont des outils efficients. Mais aucun système n'étant immuable, la variable économique et sociale ne peut être négligée, quand les écarts de développement et de richesses dépassent les bornes. Jusqu'ici les effets de manche et la ruse politique - réforme constitutionnelle, admission des islamistes au gouvernement... - ont permis d'encaisser et de détourner les chocs. Mais dans un système hyper-centralisé qui ne cède rien sur l'essentiel et lâche difficilement sur l'accessoire, la résilience de la structure est incertaine en cas de choc violent.
Si la crise économique est probablement la plus grave hypothèque qui pèse sur le système, l'environnement international, très dégradé (crise européenne, forte volatilité de la situation saharienne, maghrébine et arabe), peut également ébranler le royaume. Tout événement extérieur est susceptible d'entrer en résonance avec les réalités et les maux de la société marocaine, assoiffée de religion (il y a quelques années, un sondage montrait que les Marocains étaient l'un des peuples les plus religieux du monde (16)), travaillée par son identité multiple et frustrée de ne pouvoir davantage consommer. Les élites, éloignées des préoccupations du grand nombre, demeurent le pilier du système politique et social. Loin de se dissocier du régime comme dans la Tunisie de Ben Ali, elles en sont largement solidaires, par peur du chaos. On l'aura compris, l'éclosion d'une démocratie n'est pas d'actualité au Maroc.
Notes :
(1) Le Conseil du roi est une institution informelle qui s'est structurée autour du roi Hassan II à partir des années 1960. Il regroupe, parallèlement au gouvernement, une équipe restreinte de conseillers très proches du roi qui, contrairement aux ministres, ont un accès direct au souverain. Très réduite et très stable sous Hassan II, l'équipe des conseillers se renouvelle néanmoins en fin de règne, à l'initiative de feu Abdelaziz Meziane Belfqih et d'André Azoulay, afin de préparer la succession. Le Conseil, qui s'est étoffé sous Mohammed VI, a acquis une visibilité croissante (notamment médiatique), au point d'être parfois comparé à un gouvernement bis, voire à un gouvernement occulte mais bien réel des affaires du royaume.
(2) Chargé des opérations et des matériels, le Troisième bureau est l'un des quatre bureaux de l'état-major à la tête de l'armée marocaine, dont le modèle d'organisation - comme en Algérie - repose sur le décalque de l'armée française hérité du décret de 1874.
(3) Driss Basri a été l'inamovible ministre de l'Intérieur et patron de la police de Hassan II durant la seconde moitié de son règne. Numéro deux du régime durant deux décennies, il a été démis de ses fonctions dès l'automne 1999 par Mohammed VI.
(4) F. A. El Himma est particulièrement exposé en raison de ses interventions répétées auprès des médias, des partis politiques, des intellectuels et des mouvements de droits de l'homme. Dans la perspective des élections législatives qui devaient se tenir en 2012, il a créé le Parti authenticité et modernité (PAM) qui ambitionnait de remporter les élections locales et nationales, et de diriger le gouvernement. Du fait de sa proximité avec le roi, il avait vu migrer vers son parti une grande partie des élus marocains. Le roi a mis un terme à ces ambitions en 2011 pour ne pas exaspérer les partis politiques en place et a demandé à son ami de se faire moins voyant. Quant à M. Majidi, quoique plus discret sur la scène publique, il est parfaitement connu par les milieux d'affaires du Maroc, y compris internationaux, qui se heurtent régulièrement à ses offensives, à ses raids et à ses hommes. La presse ayant dénoncé à plusieurs reprises ses interventions extra-légales et affairistes, il est considéré au Maroc comme l'éminence grise qui a usé des prérogatives royales pour s'enrichir et tripler (ou plus) la fortune du roi. Pendant plusieurs mois, son action a été plus discrète. Les deux hommes poursuivent néanmoins leurs activités.
(5) Fès est la capitale politique, religieuse et économique du sultanat chérifien au XIXe siècle. La ville a été fondée sous la première dynastie musulmane ayant régné sur le pays. Fès est devenue au fil des siècles la capitale historique, religieuse et arabo-andalouse du pays. Ses élites ont durablement servi le Palais et se sont enrichies à son contact : la ville est le noyau historique du makhzen et sa bourgeoisie est devenue une sorte d'aristocratie de fonction qui a prospéré sous le Protectorat. Elle est le vivier de l'Istiqlal, le parti nationaliste qui arrache l'indépendance derrière Mohammed V. L'oligarchie fassie (de Fès) est une classe sociale parfaitement identifiée au Maroc dans laquelle le Palais puise une grande partie de ses élites. La famille El Fassi (qui porte le nom de la ville) est l'une des plus éminentes : elle a fourni le fondateur de l'Istiqlal et une demi-douzaine de ministres dans le gouvernement précédent de Mohammed VI. À ce titre, elle est associée au régime et a été conspuée dans la rue lors des événements de 2011.
(6) Notamment les journaux en ligne d'Aboubakr Jamaï, http://fr.lakome.com/, et Ali Mrabet, http://www.demainonline.com/, journalistes vedettes de la transition marocaine, réfugiés en Espagne et honnis par un régime qui les a successivement condamnés (notamment à la prison pour le second).
(7) Les rapports Maroc et Sahara 2012 sont téléchargeables sur le site de Lakome, http://fr.lakome.com/index.php/maroc/668-droits-de-l-homme-le-rapport-us-sur-le-sahara
(8) À l'automne 2010, quelques semaines avant le déclenchement du printemps arabe, la région de Laayoune, au Sahara, a été le théâtre d'événements graves et inédits dans la partie marocaine. Pour des raisons probablement politiciennes, et une compétition entre responsables sahraouis adoubés par Rabat, un camp de toile a été édifié à Gdeïm Izik, à quelques kilomètres de la ville, avec des mots d'ordre socio-économiques. Ce sit-in diurne est devenu au fil des jours un forum politique permanent, attirant des milliers de Sahraouis. Les slogans indépendantistes ont fleuri. Confrontées à cet événement inattendu, les autorités de Rabat ont tardé à réagir. Sous la pression des Américains, des Britanniques et des Espagnols, l'ordre a été donné de disperser le camp, mais sans violences excessives. La réaction furieuse de jeunes militants sahraouis a causé la mort de plusieurs membres des forces de l'ordre, puis la mise à sac partielle des biens de Marocains du Nord dans Laayoune. Une chasse aux Sahraouis a alors commencé dans la ville, suivie de centaines d'arrestations et, finalement, d'un procès dans le cadre d'un tribunal militaire. Un désastre politique et communicationnel pour Rabat vite oublié grâce au printemps arabe.
(9) Voir à ce sujet notre article, « Esquisse pour un bilan du gouvernement marocain d'alternance (1998-2002) », in Maghreb-Machrek, n° 194 (2008). Après quatre ans de gouvernement, les socialistes de l'USFP ont perdu les élections et le gouvernement, et leur parti était à la fois divisé, morcelé et dépourvu d'une base militante capable de peser sur les événements.
(10) Après les attentats de Casablanca du 16 mai 2003 attribués à des groupes salafistes, de nouveaux attentats ou tentatives d'attentats sont intervenus de mars à août 2007, sans parler de l'étrange et meurtrier attentat de Marrakech du 28 avril 2011.
(11) Un récent numéro de la revue Pouvoirs, publié au Seuil (n° 145, 2013), donne un très bon aperçu de cette contestation intellectuelle.
(12) En 1989, après une tentative de réconciliation algéro-marocaine, les dirigeants des cinq pays du Maghreb ont créé l'Union du Maghreb Arabe (UMA) afin de constituer une sorte de marché commun en Afrique du Nord. Force est de constater que cette organisation internationale s'est pour l'heure limitée à la gestion en commun des problèmes sécuritaires liés à la stabilité des États, mais que toutes les autres questions sont restées pendantes. Ainsi, les échanges économiques intermaghrébins sont insignifiants et la croissance globale de la région s'en ressent. Ajoutons que les frontières entre le Maroc et l'Algérie sont fermées depuis 1994.
(13) En 2009, par exemple, l'affaire de l'activiste sahraouie Aminatou Haïdar a grandement mis en difficulté le Maroc et les thèses officielles relatives à la marocanité des Sahraouis des « provinces du Sud ». Décorée aux États-Unis par le prix du « courage civique », la militante aurait refusé de se déclarer de nationalité marocaine à son retour au Maroc. Expulsée du pays, elle atterrit aux Canaries, où elle entame une grève de la fin, exigeant de rentrer dans son pays. La médiatisation internationale de cette affaire, en Europe du Nord, en Espagne et aux États-Unis permet pendant plus d'un mois de diffuser les thèses indépendantistes mêlées à la défense des droits de l'homme. Pour Rabat, l'affaire est calamiteuse, obligeant le royaume à autoriser son retour le 18 avril 2009. Peu médiatisée en France à l'époque, cette affaire provoque une prise de conscience des nouveaux enjeux du dossier saharien, alors qu'il semblait en sommeil.
(14) D'après les rapports annuels du département d'État et des ONG consacrées aux droits de l'homme, comme Human Rights Watch, le Maroc ne respecte pas ses obligations politiques, civiques et humanitaires dans ce territoire sous son contrôle. L'essentiel de ces critiques tourne autour des droits civiques et politiques des Sahraouis, et du respect des droits de l'homme par les forces de sécurité.
(15) Le royaume du Maroc est aidé financièrement par l'Arabie saoudite depuis la fin des années 1970, au titre de la solidarité islamique entre les monarchies arabes. Cette aide n'est pas institutionnalisée comme l'aide américaine au Caire ou à Israël. Elle n'en est pas moins conséquente, en échange d'un certain nombre de libertés privées et religieuses accordées aux Saoudiens dans le royaume du Maroc. Ainsi, en octobre 2012, le roi du Maroc a obtenu un don saoudien de 1,25 milliard de dollars en faveur de son royaume.
(16) Étude de la Fondation allemande Bertelsmann de recherche sociale (Bertelsmann Stiftung), 2008, consultable sur http://www.bladi.net/marocains-religion.html