Politique Internationale - La Revue n°140 - ÉTÉ - 2013

sommaire du n° 140
PAYS-BAS : LE RETOUR AU CONSENSUS ?
Article de Jean-Pierre STROOBANTS
Correspondant à Bruxelles du journal Le Monde
in english
en español
en français
Les Néerlandais le disaient, et ils y croyaient : leur petit pays de 16,7 millions d'âmes était pour l'Europe, voire pour le monde, un « Gidsland » - un « pays guide ». C'était avant le tournant du XXIe siècle. Avant La Tentation populiste décrite par Christophe De Voogd (1) et la montée simultanée des extrêmes : à droite avec la Liste Pim Fortuyn, puis le Parti pour la liberté (PVV) de l'ancien libéral Geert Wilders ; à gauche avec les performances (2) - en dents de scie - du Socialistische Partij (SP), une formation aux lointaines racines maoïstes, protestataire et antieuropéenne que les Français seraient tentés de comparer au Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon.
Le « pays guide », c'était aussi avant un double traumatisme : l'assassinat du tribun populiste de Rotterdam, Pim Fortuyn, en 2002, par un militant de la cause environnementale ; et celui d'un célèbre satiriste, Theo Van Gogh, en 2004, poignardé en pleine rue, à Amsterdam, par un jeune islamiste d'origine marocaine. Ce choc considérable fut le prélude à des débats enflammés sur l'immigration, les rapports d'une société moderne avec l'islam, le multiculturalisme et l'avenir du modèle social.
Le « pays guide », c'était encore avant que cet État au coeur de la construction européenne rejette, en 2005, juste après la France, le projet de traité constitutionnel. Avant, enfin, que la solide démocratie néerlandaise offre soudain l'image d'un royaume fractionné, tiré à hue et à dia entre populismes de gauche et de droite tandis que les forces politiques traditionnelles, « piliers » d'un système longtemps consensuel, étaient en proie au doute, ne parvenant plus à élaborer un discours cohérent sur l'Europe et sur la place des Pays-Bas en son sein.
Élections 2012 : les leçons du scrutin
À l'issue de cette étonnante décennie qui paraît avoir épuisé jusqu'à la reine Beatrix (laquelle a abdiqué le 30 avril au profit de son fils aîné, Willem Alexander), le pays semble pourtant respirer. Le scrutin anticipé organisé le 12 septembre 2012 était présenté comme une épreuve à haut risque pour le premier ministre libéral sortant, Mark Rutte, chef de file du Parti populaire libéral et démocrate (VVD). Submergés par le « chagrijn », qui n'est pas de la tristesse mais plutôt une sourde rancoeur, les Néerlandais en voulaient à une classe politique qui leur imposait une cinquième élection en dix ans et qui semblait incapable de former un rempart contre la crise et l'effritement de leur modèle social.
Profondément imprégnés de l'esprit entrepreneurial anglo-saxon, les Pays-Bas vivent très mal la récession qui les mine depuis 2009. Après un bref intermède, la fin de 2010 a marqué un recul du produit intérieur, une chute de la consommation et une stagnation du marché immobilier. Ce dernier est, en réalité, prisonnier d'une bulle spéculative qui n'a pas encore éclaté mais qui pourrait bien, le jour venu, mettre à mal l'ambitieuse économie d'un pays qui, longtemps, s'est cru à l'abri des tumultes.
Force et faiblesse de l'économie nationale, les exportations ont, elles aussi, souffert du ralentissement de la conjoncture mondiale, entraînant une chute de l'activité et un accroissement du chômage. Ce dernier reste très en deçà de la moyenne européenne, avec un taux probable de 7 % en 2013, mais il traumatise une population habituée à la croissance continue du nombre d'emplois.
Crise économique et sociétale, doute identitaire, repli sur des thèmes à forte connotation sécuritaire, peur soudaine d'une mondialisation jusque-là très appréciée : tous les ingrédients d'une montée en puissance des extrêmes paraissaient réunis. Aussi, lorsque l'extrême droite de Geert Wilders retira son soutien à la coalition libéraux-chrétiens démocrates pour marquer son opposition aux mesures d'économie qui visaient trop directement l'électorat populaire et les personnes âgées, provoquant ainsi la chute du gouvernement, la plupart des observateurs ont craint le pire.
Mais c'était sans compter sur les talents de contorsionniste du premier ministre. Mark Rutte sut rapidement faire oublier qu'il avait lié son sort à celui de Geert Wilders, homme de foucades et de diatribes. Apôtre de la rigueur à l'allemande, désireux de conserver à tout prix la note triple A de son pays, Rutte a orienté le débat électoral sur les thèmes socio-économiques. Il a, du même coup, piégé M. Wilders, passé sans transition d'un programme anti-immigrés et anti-musulmans à une critique inconditionnelle de l'Europe qui a effrayé une fraction importante de ses électeurs. Ceux-ci ont refusé de suivre le leader du PVV lorsqu'il a proposé que les Pays-Bas abandonnent l'euro et quittent l'Union européenne. Ils ont préféré la rigueur promise par M. Rutte, obligeant ce dernier à composer avec la gauche sociale-démocrate, requinquée par l'arrivée d'une nouvelle génération de dirigeants.
L'élection de 2012 a, en effet, débouché sur un résultat inattendu : Mark Rutte et Diederik Samsom, le jeune nouveau leader du Parti du travail (PVDA), se sont retrouvés au coude à coude, remportant l'un 41 des 150 sièges de la Chambre des députés (Tweede Kamer), l'autre 39. Une alliance, présumée contre nature, apparaissait comme la seule issue raisonnable après une dizaine d'années d'errance politique.
Le succès est d'abord celui de M. Rutte. Parvenu à la tête d'un parti en crise, déchiré par des divisions internes meurtrières, ce dirigeant inattendu a mené le VVD au succès électoral en 2010 (3). Il a, ensuite, été capable de gouverner pendant près de deux ans avec la bénédiction - temporaire - de l'extrême droite de Geert Wilders. Cette « gedoogbeleid » (politique de « tolérance ») - une première dans l'histoire néerlandaise - s'est cependant rapidement heurtée à l'incapacité, pour le leader d'extrême droite, d'accepter la politique de rigueur et, en réalité, l'exercice du pouvoir.
Les vraies victimes de ces élections sont les chrétiens-démocrates : leur parti, le CDA (l'Appel chrétien-démocrate), a chuté à son plus bas niveau historique (13 sièges). Un séisme qui a transformé cette force dominatrice en une formation marginale. Avec 15 sièges (- 9), le parti de M. Wilders n'est pas non plus sorti indemne de sa courte expérience du pouvoir. À l'inverse, Mark Rutte s'est tiré de l'ornière qu'il avait lui-même creusée : revenu aux fondamentaux de son programme et de son parti, il a remporté le scrutin de 2012 et réussi à signer en moins de six semaines - un délai très court à l'aune des expériences néerlandaises antérieures - un accord avec son rival de la gauche travailliste. Celui dont il disait, durant la campagne, qu'il était « dangereux » pour les Pays-Bas. « Avec le socialisme, tout le monde est égal, parce que chacun est pauvre », avait-il ajouté.
En polarisant le débat, M. Rutte aura évité la confusion et le délitement que risquait d'engendrer un scrutin impliquant... 21 formations. Les meilleurs observateurs avaient pronostiqué la nécessité d'un accord entre trois, quatre, voire cinq partis pour former un gouvernement. En s'unissant, libéraux et travaillistes ont finalement dégagé une majorité suffisante bien que fragile compte tenu de sa faiblesse au Sénat. Le VVD est parvenu à siphonner les voix qui s'étaient portées antérieurement sur M. Wilders tandis que M. Samsom barrait le chemin à la gauche radicale et antieuropéenne, le Socialistische Partij (SP) d'Emile Roemer. Parti en tête et longtemps donné comme le probable premier ministre du pays, ce dernier fut finalement victime du « vote utile » en faveur des sociaux-démocrates et dut se contenter de 15 sièges, un statu quo. Dans la foulée, M. Samsom réduisait très fortement l'influence des écologistes de GroenLinks, ramenés à 3 sièges après la perte de 70 % de leur électorat.
Mark Rutte ou l'art du compromis
Baptisé « Mister Teflon », parce que les péripéties et les difficultés semblent glisser sur lui, puis « Mister silicone » par le Financieel Dagblad, un quotidien économique, parce qu'il aurait « la souplesse du caoutchouc et résiste, mieux que le Teflon, aux grands écarts de température », M. Rutte est parvenu, en l'espace d'un seul dîner semble-t-il, à impliquer son rival dans une négociation qui paraissait impossible.
Le programme gouvernemental intitulé « Jeter des ponts », présenté à la fin du mois d'octobre 2012, ambitionne de rendre « optimisme » et « force » au pays. Il prévoit surtout un nouvel effort budgétaire de l'ordre de 16 milliards d'euros qui s'est rapidement révélé insuffisant et a été complété, à la fin du mois de février 2013, par un plan de plus de 4 milliards visant les fonctionnaires et le secteur de la santé. En mai 2013, la Commission européenne a estimé que le royaume n'était toutefois pas encore au bout de ses peines : il devrait, selon Bruxelles, réaliser 6 milliards d'économies supplémentaires en 2014.
La gauche sociale-démocrate a notamment admis les principes d'un relèvement de l'âge de la retraite (66 ans en 2018, 67 ans en 2021) et de la limitation à un an du droit à bénéficier d'une indemnité de chômage. La droite libérale, elle, a lâché du lest sur les déductions fiscales pour l'achat d'un logement ou la participation au paiement des soins de santé en fonction des revenus.
M. Rutte a toutefois dû se livrer à l'une des pirouettes dont il est devenu coutumier. Les cadres de son parti lui ont reproché de s'être rallié au principe du « nivellement » - nivellering -, à savoir la réduction de l'écart salarial entre riches et pauvres. Les mesures fiscales annoncées, cumulées à une prime obligatoire pour l'accès aux soins de santé, devaient amputer le pouvoir d'achat des classes moyennes supérieures de 2 à 4 %. Or, cette catégorie sociale est le principal creuset électoral du VVD. Reprenant rapidement la négociation, le chef du gouvernement a finalement contraint ses partenaires socialistes à faire marche arrière et a présenté ses « excuses » à la population pour ce léger « couac »...
Sur l'immigration, la gauche socialiste, longtemps taxée d'angélisme et critiquée par M. Wilders pour sa « mollesse » dans la défense des « valeurs nationales », s'est rangée à l'avis de ceux qui réclamaient des poursuites pénales contre les clandestins. Elle a aussi accepté l'idée que les personnes refusant l'intégration - parce qu'elles ne parleraient pas le néerlandais ou porteraient le voile intégral - puissent être privées d'aides sociales. Elle a obtenu, en revanche, que les jeunes demandeurs d'asile présents dans le pays depuis cinq années au moins obtiennent plus aisément un titre de séjour.
Sur l'Europe, autre thème clé du débat néerlandais au cours des dernières années, les deux formations manifestaient un engagement clair. « Quand l'Europe va bien, les Pays-Bas vont bien » : telle est leur devise. Mais au-delà de sa posture volontariste, la coalition se caractérise par sa prudence à l'égard d'une Europe souvent caricaturée en bureaucratie envahissante. Européens de raison plus que de coeur, les membres du PVDA, et surtout du VVD, ne peuvent, toutefois, être comparés à la formation libérale réformiste D66 (4) ou à certaines fédérations patronales, ouvertement favorables à une intégration plus poussée, voire à un modèle fédéral.
La contagion des extrêmes
Le discours de l'extrême droite populiste et les critiques de la gauche radicale contre « Bruxelles » ont, en réalité, irrigué les formations traditionnelles. Aujourd'hui cantonnés dans l'opposition, les chrétiens-démocrates du CDA prônent, eux aussi, une réduction des pouvoirs de l'« eurocratie ». Certains courants intellectuels évoquent la question, longtemps absente de toute discussion publique, d'une « identité néerlandaise » et de « normes et valeurs » qu'il conviendrait de retrouver avant qu'elles ne soient noyées dans le grand bain d'une Europe élargie.
Thierry Baudet, jeune professeur à l'Université de Leyde, est devenu le chef de file de ce courant « néo-conservateur ». Ce « social-libéral » (c'est ainsi qu'il se définit) est l'auteur d'un ouvrage au titre évocateur, L'Attaque contre l'État-nation (5), dans lequel il met en avant les deux dangers qui menaceraient son pays : le multiculturalisme et la construction d'une Europe unie qu'il assimile à la version moderne de l'Empire romain et qui représenterait une sérieuse menace pour la démocratie. Ce discours trouve un large écho dans l'opinion et fait désormais partie intégrante du débat public néerlandais. Il a légitimé certaines prises de position extrémistes ainsi qu'une réflexion sur le thème de la souveraineté des entités nationales face à un ensemble « artificiel » qui songerait à les abroger afin d'asseoir son pouvoir. Thierry Baudet rend l'Europe responsable de la montée des mouvements séparatistes, autre facteur d'affaiblissement des États souverains. Il s'élève contre le projet de création d'une « identité commune par le haut » qui, fondée sur le multiculturalisme, ne mènerait à rien d'autre qu'à la relativisation des valeurs de la société occidentale.
Son message est relayé par un autre mouvement intellectuel qui est parvenu à acquérir une large audience au cours de la dernière décennie. Représenté par l'écrivain et polémiste Leon de Winter, ce courant prône l'« intolérance » face à une « religion idéologique » : l'islam. Non seulement l'Europe se montrerait faible face aux menaces extrémistes mais elle tenterait d'imposer un modèle unique à des peuples profondément différents. Si l'écrivain adhère à certaines idées du député Geert Wilders c'est, selon lui, parce que ce dernier a « mis le doigt sur la plaie » : les Pays-Bas « fêteraient » la culture des immigrants, tandis que s'effacerait leur propre culture. Il conviendrait donc de faire renaître, indique M. de Winter, un nouveau sentiment communautaire face à de prétendues « valeurs européennes ».
En amplifiant et en durcissant le ton, Wilders avait fait de la lutte contre l'« islam fasciste » l'axe de son programme politique. Assigné devant les tribunaux pour incitation à la haine par diverses organisations, il a été acquitté en 2011 par des juges qui n'ont vu dans ses propos qu'une contribution à un « débat de société ». Même si lesdits propos étaient « grossiers, dénigrants, insultants ». Même si le chef du PVV avait évoqué un « tsunami islamique », assorti d'allusions à « ce qui arrive aux Pays-Bas et s'y propage ».
La clémence des juges traduit bien le glissement qui s'est opéré au sein d'une société hâtivement décrite comme le « paradis » de la tolérance et du multiculturalisme. Le discours de M. Wilders aurait été inimaginable il y a une quinzaine d'années. Il s'est répandu d'autant plus vite qu'il s'est doublé d'un plaidoyer pour le retour aux valeurs nationales d'antan et pour la défense du « petit peuple », dont les acquis sociaux seraient menacés par l'Europe.
Face à cette violence verbale, souligne le sociologue Paul Scheffer, professeur à l'Université de Tilburg, les courants politiques traditionnels ont été incapables d'opposer une réponse cohérente fondée sur un bilan réaliste de cinquante années d'intégration européenne : « La crise de l'euro, l'immigration est-européenne, les coûts et bénéfices de l'intégration ne sont pas abordés comme il se doit par les partis historiques », regrette-t-il.
L'Europe contre le « modèle des polders »
Le récent accord politique entre libéraux et travaillistes a contribué à apaiser les esprits. M. Wilders, lui, en oubliant sa guérilla anti-islamique pour se recentrer sur des sujets socio-économiques, a moins convaincu. Il est clair, toutefois, que la méfiance des Néerlandais à l'égard de la construction européenne reste bien présente et que si un retour au consensus se dessine, il repose sur une vision bien plus critique de l'Europe qu'au temps du « modèle des polders », dans les années 1990. Hormis une certaine élite « éclairée », la population n'a, en fait, jamais été europhile et partagerait plutôt, comme les Britanniques, une vision utilitariste de l'Union. Les processus successifs d'élargissement, d'approfondissement, de « politisation » ont toujours indisposé les Néerlandais. Un homme, Pim Fortuyn, sorte d'improbable météorite dans le ciel serein de la politique nationale, a bien compris à quel point il pouvait exploiter ce malaise. Adversaire de la bureaucratie, de la « gauche bobo » et de l'immigration, il a favorisé l'expression d'un anti-européanisme jusque-là étouffé tant par les principaux dirigeants que par les grands médias.
C'est à partir des années 1990, au temps de la première alliance entre « bleus » (libéraux) et « rouges » (sociaux-démocrates), dont l'addition allait donner la coalition « violette », que se produisirent en fait les premières craquelures sous l'apparence paisible du « modèle » qu'une bonne partie des Européens regardait alors avec les yeux de Chimène. Un modèle qui privilégiait le compromis, le dialogue social et la négociation politique entre gauche et droite, et qui, à en croire les chiffres de l'OCDE, rendait la population bien plus heureuse que dans les autres pays riches.
Que s'est-il passé pour que ce bel édifice se trouve soudain attaqué ? « Comme dans tous les pays européens, l'autorité des gouvernements nationaux se trouvait lentement érodée par les institutions européennes et les multinationales », relève l'écrivain américano-néerlandais Ian Buruma, auteur, entre autres, de On a tué Theo Van Gogh, enquête sur la fin de l'Europe des Lumières (6). Il poursuit : « Des problèmes de plus en plus graves, comme ceux liés aux retraites, à la santé, à la criminalité, aux impôts, semblaient échapper aux mains des élus nationaux. Des années d'idéalisme officiel pro-européen et de dénigrement du sentiment national ajoutaient à un sentiment général de malaise. Que voulait dire, dans un monde de business multinational et de bureaucratie européenne, être hollandais, français ou allemand ? Les gens commençaient à se sentir non représentés. »
Les hommes politiques traditionnels, assimilés aux « régents » - les « regenten » du XVIIe siècle, immortalisés par les maîtres de l'âge d'or -, ces gentilshommes discutant des affaires de l'État, se sont trouvés confrontés à l'« ange salvateur » évoqué par M. Buruma : Pim Fortuyn, homosexuel, criard et baroque, allait incarner à merveille la mystique de l'homme venu de nulle part - du Ciel ? - pour « sauver » ses compatriotes. Provocateur, grossier, il agitera toutes les peurs - avant tout celle de l'« étranger » - et fera exploser la discussion sur le fonctionnement des Pays-Bas, sur leur avenir et sur leur identité. Des questions fondamentales qui ont taraudé le pays depuis plus de dix ans.
En commémorant, en 2012, le dixième anniversaire de l'assassinat de Fortuyn, la plupart des commentateurs ont dû convenir que la politique néerlandaise avait été, durant des années, l'« otage » - la formule est de Paul Scheffer - du tribun de Rotterdam, bien que ses héritiers aient tôt fait de dilapider son héritage et de saborder le parti qu'il avait ébauché : la Liste Pim Fortuyn (LPF).
Mais Fortuyn n'est pas à l'origine du tremblement de terre qui a ébranlé la classe politique néerlandaise. Il a, en fait, accéléré la crise qui ravageait les partis traditionnels depuis des années. Il a pulvérisé le centre et révélé que, tant à gauche qu'à droite, existait un électorat hostile à la mondialisation et à ses conséquences négatives. Un électorat hostile à l'Union européenne, coupable à ses yeux d'accepter, voire de symboliser, cette évolution.
Le consensus retrouvé ?
En captant entre 55 % et 60 % des suffrages en 2012, libéraux et travaillistes ont stoppé le processus de fractionnement politique qui était à l'oeuvre. L'avenir dira si ce coup d'arrêt est fortuit ou durable. VVD et PVDA ont aussi gagné ce qui s'apparentait finalement à une sorte de référendum sur l'Europe. Ils ont osé affirmer - certes avec beaucoup de prudence - que l'avenir de leur pays résidait en Europe. À condition - et c'est cette vision qu'ils développent auprès de leurs partenaires de l'Union - que celle-ci ne soit pas seulement synonyme de liberté et d'ouverture, mais qu'elle apporte protection et sécurité. Qu'elle ne soit plus seulement ressentie comme le moyen de conjurer les fantômes du passé - « plus jamais ça » - mais comme un rempart contre les remous et les périls de l'avenir. Il est symptomatique que les plus réticents à l'élargissement de l'espace sans passeport de Schengen soient les dirigeants néerlandais, tous partis confondus. Ils ont entraîné derrière eux d'autres pays qui refusent, eux aussi, de voir Roumains et Bulgares érigés en gardiens des frontières orientales de l'Europe.
Les Pays-Bas, ancrés à nouveau dans l'Union, sauront-ils revenir au consensus d'antan et, faisant fi des fortes divergences entre libéraux et socialistes, parvenir à reformuler leur pacte national ? C'est, en tout cas, sans qu'ils l'avouent clairement, le voeu de M. Rutte et du numéro 2 de son gouvernement, le ministre travailliste des Affaires sociales Lodewijk Asscher (M. Samsom a préféré rester à la Deuxième Chambre, où il dirige le groupe du PVDA).
Sur trois thèmes très actuels de la vie publique - la santé, l'emploi et le logement -, ils espèrent réaliser une union sacrée entre les élus (y compris de l'opposition), les travailleurs et les employeurs, comme au temps des Accords de Wassenaar, scellés il y a trente ans pour assurer la prospérité du pays. À l'époque, déjà, la crise régnait, le chômage grimpait et les bénéfices des entreprises s'effondraient. Ce compromis « historique » visait à assainir les finances publiques, à instaurer la modération salariale et à créer de l'emploi. Encore faudrait-il que les syndicats, proches de la gauche sociale-démocrate, soient prêts à rééditer l'expérience. Le PVDA sait qu'en cas d'échec le risque est grand de voir les organisations de travailleurs se coaliser avec la gauche radicale du SP et assurer à cette formation la victoire qui lui a échappé de peu en 2012.
Mais s'il réussit son pari, le gouvernement « violet » nouvelle mouture pourrait entrer dans l'Histoire. Avec son air jovial et cette « flexibilité » qui le caractérise, M. Rutte paraît en tout cas avoir rendu confiance à son pays et fait oublier son alliance avec l'extrême droite. Pour certains, il est bel et bien en train de ressusciter le « modèle des polders » en réconciliant la gauche et la droite autour d'un objectif commun : le redressement économique d'un pays que la crise de l'euro n'aura pas épargné, même s'il apparaît à bien des égards comme l'un des mieux préservés et l'un des plus engagés sur la voie de la rigueur.
Dans son pays, on moque volontiers M. Rutte en affirmant qu'il n'a pas de forte conviction et que c'est en cela, sans doute, qu'il est promis à un brillant avenir... Ses références sont, il est vrai, multiples. Admirateur à la fois de Ronald Reagan et de Bill Clinton, il aimerait qu'on le compare à John Kennedy - pour ses talents d'orateur. Et, s'il a étudié de près l'héritage de Margaret Thatcher, il admire surtout Winston Churchill. Il sait sans doute que, comme le disait le premier ministre britannique, « lorsqu'on commet une erreur, elle peut fort bien s'avérer plus bénéfique que la décision la plus avisée ». Il rêve surtout d'être celui qui, en promettant quelques larmes et un peu de sueur à ses concitoyens, aura remis son pays sur le droit chemin. Et lui aura redonné ce dont raffolent le plus les Néerlandais : la prospérité, sans laquelle il ne saurait exister de « pays guide »...
Notes :
(1) Christophe De Voogd, La Tentation populiste, Fondapol, 2010.
(2) Le SP a conquis 15 sièges sur les 150 de la Deuxième chambre lors du scrutin de septembre 2012 (statu quo). Les sondages préélectoraux lui en avaient donné jusqu'à 40. Des enquêtes d'opinion publiées à la fin du mois de mars 2013 lui attribuaient 23 députés.
(3) M. Rutte a gouverné d'octobre 2010 à avril 2012 avec l'Appel chrétien-démocrate (CDA) et grâce au soutien parlementaire extérieur du Parti pour la liberté (extrême droite populiste) de Geert Wilders. Ce dernier s'est finalement opposé à un programme d'austérité qu'il jugeait inacceptable.
(4) Parti pro-européen d'inspiration libérale et réformiste, D66 a été créé en 1966 et a participé pour la première fois à un gouvernement de coalition en 1973. Il a obtenu 12 sièges (+ 2) lors des élections de 2012. Au Parlement européen, ses élus font partie du groupe libéral et démocrate (ALDE).
(5) De Aanval op de natiestaat, éditions Bert Bakker, non traduit.
(6) On a tué Theo Van Gogh, enquête sur la fin de l'Europe des Lumières, Flammarion, 2006.