Politique Internationale - La Revue n°141 - AUTOMNE - 2014

sommaire du n° 141
PRISM : PAROLE A LA DEFENSE
Entretien avec Michael HAYDEN
conduit par
Dan RAVIV
Correspondant de la radio CBS à Washington, ancien correspondant à Londres et au Moyen-Orient.
en français
in english
en español
en français
Dan Raviv - Bachar el-Assad a fini par reconnaître qu'il possédait des armes chimiques. Mais les services de renseignement américains n'avaient pas attendu cet aveu pour convaincre le président Obama du danger...

Michael Hayden - Exact. Les renseignements obtenus sur la Syrie pouvaient difficilement être plus limpides. Ceux des membres du Congrès qui ont affirmé que ces éléments n'étaient pas concluants cherchaient simplement à esquiver la question des conclusions à en tirer, en termes d'actions concrètes à mener...

D. R. - N'est-ce pas parce que l'épisode irakien a laissé des traces ?

M. H. - Là encore, vous dites vrai. Depuis cet épisode, on sent une certaine réticence à suivre les évaluations des services de renseignement. Pourtant, ces évaluations sont souvent justes. Vous vous souvenez sans doute qu'en 2007 les services américains ont émis un avis plutôt prudent sur les développements du programme nucléaire iranien en rapportant que les travaux touchant à la fabrication d'armes atomiques avaient été arrêtés. Et cette évaluation s'est, à l'époque, révélée exacte. Mais notre erreur d'appréciation sur l'Irak continue de peser sur notre crédibilité, c'est indéniable... Pour en revenir au cas syrien, je répète que nous avons apporté au président suffisamment d'éléments pour étayer fermement ce que nous avançons.
Nous savions qu'une attaque chimique s'était produite. Nous savions que le gouvernement syrien en était responsable. Le gouvernement américain et le directeur national du renseignement, James Clapper, sont allés très loin dans les révélations des informations en leur possession : lorsque des officiels avancent ainsi, publiquement, qu'ils ont intercepté des communications au sein des hautes sphères de l'État syrien, les gens du métier, dont je fais partie, commencent même à se crisper devant tant d'indiscrétion. Car mettre ce genre d'informations sur la place publique revient à dévoiler une partie de nos capacités de renseignement.

D. R. - Cette fois, la France était prête à appuyer Washington dans le cadre d'une action militaire. Quelles sont les capacités des Français en matière de renseignement, en particulier au Moyen-Orient ?

M. H. - Vous comprendrez que je ne peux pas entrer dans le détail des actions de terrain, mais il faut bien avoir à l'esprit que la France possède depuis longtemps des intérêts dans cette région. Comme chacun sait, elle a exercé un mandat sur la Syrie avant l'indépendance du pays. Et le ministre français des Affaires étrangères a joué un rôle central dans l'accord Sykes-Picot en 1916 (2). La France n'a jamais cessé d'être présente dans cette zone. De mon point de vue, les moyens techniques de recueil d'informations dont les Français disposent ne sont pas comparables à ceux des États-Unis. En revanche, leurs sources humaines sont probablement au moins aussi riches que les nôtres...

D. R. - Il est vrai que partout où la France estime avoir des intérêts vitaux, en particulier dans ses anciennes colonies d'Afrique francophone, ses moyens de renseignement humain paraissent très développés...

M. H. - Tout à fait. Nous coopérons franchement avec nombre de nations amies. Chacune apporte ses propres atouts. Et comme vous le dites, pour ce qui concerne l'Afrique francophone - mais également, je le répète, au Levant -, la France est en bonne position.

D. R. - Les révélations d'Edward Snowden, qui sont venues s'ajouter aux fuites provoquées par Bradley Manning et par Julian Assange (3), ont déclenché une tempête majeure autour des agences de renseignement. Les gouvernements peuvent-ils encore agir dans un secret total ? Doivent-ils seulement le faire ?

M. H. - Lorsque je dirigeais la CIA, je m'appuyais sur un conseil consultatif qui rassemblait d'éminentes personnalités. J'avais à ma disposition trois groupes et j'ai confié un sujet donné à chacun d'entre eux. La femme d'affaires Carly Fiorina (4) présidait l'une de ces commissions. Je lui ai demandé de plancher sur la question suivante : l'Amérique pourra-t-elle poursuivre des activités d'espionnage à l'avenir, dans un environnement politique qui exige tous les jours une transparence accrue ? Elle est revenue vers moi après avoir débattu avec les autres membres de son groupe pour me dire : « Eh bien, nous n'en sommes pas sûrs. »
Nous le constatons actuellement. Avant de se rendre en Russie en septembre, le président Obama a donné une conférence de presse à Stockholm. Il a clairement laissé entendre que, suite aux révélations d'Edward Snowden, il s'orientait vers une réduction de la collecte d'informations. Du fait de l'impact de cette affaire sur l'opinion publique, nous devrons sans doute aller vers ce que j'appellerais du renseignement extérieur « légitime ».

D. R. - Dans la foulée, à Saint-Pétersbourg, Barack Obama a été interrogé sur les protestations des présidents du Mexique et du Brésil qui ont découvert que leurs communications étaient sous surveillance américaine. Il a dû admettre que les États-Unis ont les moyens d'intercepter pratiquement n'importe quelle conversation, mais qu'il ne serait pas très sage de le faire de façon systématique...

M. H. - Effectivement, le président a été on ne peut plus clair là-dessus. Nous en sommes aujourd'hui à un point où certaines choses que j'ai faites à la tête de CIA sont encore secrètes... mais plus beaucoup !

D. R. - Ces questions relèvent de toute façon de l'échelon politique. Les services agissent en fonction des orientations du président en place...

M. H. - Tout à fait. En matière d'interception des communications, la séquence est la suivante. Nous vérifions d'abord que la cible n'est pas protégée par la Constitution américaine. Si elle l'est, nous ne pouvons rien faire. Dans le cas contraire, nous nous demandons si les échanges téléphoniques de l'individu en question contiennent des informations qui touchent à la sécurité de l'Amérique ou à sa liberté. La question n'est pas de savoir si cette personne est bonne ou mauvaise. Nous nous focalisons avant tout sur le contenu de ses communications, qui peut nous aider à rendre les États-Unis plus libres et plus sûrs. Enfin, nous nous posons une dernière question : « Y a-t-il des limites politiques que nous ne devrions pas franchir et qui nous empêcheraient de collecter ces informations ? » Le président Obama semble décidé à mettre l'accent sur ce dernier point : les limites à respecter en termes politiques.

D. R. - À ce jour, nous ne savons pas encore où s'arrêtera l'affaire Snowden. Les fuites se poursuivent dans la presse du monde entier. Comment la communauté américaine du renseignement résiste-t-elle à cette tempête ?

M. H. - C'est effectivement une véritable tempête. Et la mer est encore très, très agitée ! Les agents des services de renseignement, en première ligne, sont les premiers à en souffrir. Ces personnes sont honnêtes, elles font leur métier, mais elles se lèvent tous les matins sous le doigt accusateur des médias. Cette atmosphère pèse lourdement sur leur travail.
Je suis convaincu que tout ce que nos agents font est légal. Je n'ai pas croisé, dans ma carrière, de gens plus attachés à l'État de droit que les employés de la NSA. Tous sont profondément ébranlés par les accusations incessantes dont ils font l'objet actuellement.
Je ne sais pas s'ils ont intercepté ou non les communications du nouveau président mexicain Enrique Peña Nieto. Mais en matière de renseignement extérieur « légitime », il ne me semble pas totalement déplacé de chercher à connaître les intentions d'un homme politique récemment élu à la tête d'un État étranger. C'est une pratique fréquente au niveau international.

D. R. - Les accusations ne portent pas seulement sur le Mexique...

M. H. - Certes. Mais le président Obama a ajouté que certaines des nations qui se plaignent avec le plus de véhémence recourent aux mêmes pratiques que les États-Unis (5).

D. R. - Vous affirmez que les agents de la communauté du renseignement sont, dans une écrasante majorité, des personnes très recommandables qui respectent les lois ; mais l'employé contractuel Edward Snowden a justement contrevenu à toutes vos règles. Comment les agences vont-elles procéder à l'avenir pour s'assurer de la fiabilité des personnes - fonctionnaires ou contractuels - avec lesquelles elles travaillent ?

M. H. - Je ne vois pas de grosse différence entre les employés sous contrat et les fonctionnaires de plein droit. Nous les appelons les « badges verts » et les « badges bleus ». Les bleus sont les employés gouvernementaux et les verts les contractuels. Ils portent ces badges autour du cou : on peut donc les distinguer au premier coup d'oeil. Cela dit, les employés sous contrat sont totalement intégrés à l'organisation. Personnellement, je considérais que les « badges verts » étaient des membres à part entière de mes équipes de la CIA et de la NSA. Il faut les mettre sur un pied d'égalité et leur imposer des règles de sécurité identiques. Ce n'est pas la société Booz Allen, son employeur direct, qui avait donné ses accréditations à Edward Snowden. C'est le gouvernement des États-Unis lui-même.

D. R. - Comment expliquez-vous que personne n'ait vu ce que Snowden préparait ?

M. H. - Pendant la période où il a eu accès à des informations sensibles et classifiées, il avait une vie quelque peu instable. J'imagine que quelqu'un aurait dû s'en préoccuper mais, hélas, ce ne fut pas le cas. Je ne pense pas qu'il ait planifié dès son entrée dans les services de renseignement ce qu'il a fini par faire. Il semble qu'il ait monté ce projet au cours des deux dernières années, juste avant sa fuite vers la Chine puis la Russie.
Comment éviter ce genre de choses ? Dure question ! Si notre système de renseignement est aussi efficace, c'est parce que nos agences ont très nettement accru leur échange d'informations : elles autorisent l'accès aux données recueillies à tous ceux qui peuvent en faire - en principe - un bon usage. Conséquence : si nous revenions à des restrictions plus fortes, nous réduirions nos capacités et nous nous punirions nous-mêmes...
Il faut aussi prendre garde à ne pas générer une culture de contre-espionnage trop pesante à l'intérieur même de nos agences : nous risquerions de ressembler à la Stasi, la police politique de l'ex-Allemagne de l'Est. Une sombre époque et un triste régime qui contraignait la moitié de la population à surveiller et à espionner l'autre moitié ! La CIA a déjà traversé une telle période, pendant la guerre froide, et elle a failli ne pas s'en remettre : la suspicion était généralisée.

D. R. - Qu'en est-il de la coopération avec les puissances étrangères ? L'affaire Snowden a-t-elle porté atteinte à ces relations ?

M. H. - Oui, mais d'une manière qu'il était difficile d'anticiper. Le pire, je pense, tient à la perte de confiance, chez nos partenaires, dans notre capacité à préserver des secrets. C'est une question qui n'est pas négligeable sur le plan opérationnel. Au vu des affaires Manning et Snowden, et d'autres encore, je ne suis plus très crédible face à mes homologues étrangers si je leur affirme que les États-Unis savent protéger leurs secrets !
À première vue, on pourrait penser que ces affaires rendent la coopération plus complexe parce que tout le monde sait désormais que nous surveillons un très grand nombre d'individus ; y compris, selon ce que certains suggèrent, des personnes avec lesquelles nous coopérons. En fait, je pense que ces révélations ont surtout poussé les dirigeants de certains pays - qui savaient très bien, jusqu'alors, que nous étions susceptibles de mener ce genre d'activités - à jouer la carte de la médiatisation pour multiplier les effets de manches à visées politiciennes.
Mais j'insiste : ce qui nuit à nos relations avec nos partenaires, c'est la croyance, malheureusement tout à fait avérée, que les Américains ne savent pas garder un secret.

D. R. - Quel est le rôle de la NSA dans la guerre contre le terrorisme islamiste ? Nous voyons ce que font nos militaires dans la lutte contre Al-Qaïda, et le département du Trésor se vante d'avoir asséché les financements du terrorisme. Mais comment la NSA contribue-t-elle à ce combat ?

M. H. - Que vous utilisiez un missile guidé de précision à effet cinétique, comme le font les militaires, ou une arme de précision à effet fiscal telle que les sanctions ciblées au millimètre, vous avez besoin de renseignements très fiables. Vous ne pouvez pas travailler avec une lame émoussée, il vous faut un scalpel. C'est ce qui est demandé aux services de renseignement.
J'ai dirigé la CIA, agence de renseignement humain, puis la NSA, qui traite plutôt les communications. La vérité, c'est que nous avons besoin des deux. Vraiment. Nous ne pourrions survivre si l'une de ces agences nous faisait défaut. Et si nous les détériorons, nous finirons mal.
Aujourd'hui, nous sommes embarrassés sur le plan politique à cause de notre surveillance des communications. Et, comme je l'ai déjà suggéré, nous allons peut-être réduire nos activités en la matière, de la même manière que nous avions réduit notre recours au renseignement humain au milieu des années 1990 (6). Cette reculade a été une erreur, et je pense que nous la reproduirions si nous cédions aujourd'hui à la pression.

D. R. - Il y a quelques années, vous avez parlé des changements qui seraient nécessaires dans la deuxième décennie qui suivrait le 11 Septembre. Douze années se sont désormais écoulées depuis les attaques. Que l'Amérique doit-elle changer dans ses défenses pour qu'un autre 11 Septembre ne puisse pas se produire ?

M. H. - Lorsque nous nous retournons sur les douze années écoulées depuis le 11 Septembre, nous devons, tout d'abord, nous féliciter d'avoir réussi. Alors que deux présidents aux attitudes radicalement différentes se sont succédé à la Maison-Blanche, nous avons conservé une remarquable cohérence face à la menace terroriste. Nous avons démontré que nous n'étions pas une cible facile à atteindre et nous avons également fait la preuve que nous étions de redoutables combattants. Nous sommes passés à l'offensive et nous avons poursuivi les terroristes.
J'ai cependant tendance à penser que si nous avons rencontré de grands succès dans l'approche de court terme - en parvenant à neutraliser les individus ou les groupes qui veulent nous nuire -, nous n'avons, en revanche, pas été aussi performants dans l'approche de long terme. Celle-ci touche à la production de ces ennemis : nous devons nous intéresser à ceux qui voudront nous faire du mal dans un, trois, cinq ou dix ans. Nos préoccupations doivent se concentrer, désormais, sur les causes qui génèrent ces menaces.

D. R. - Voulez-vous dire qu'il faut modifier la politique des États-Unis ? Ou bien qu'il convient d'améliorer la situation sociale et économique des pays qui engendrent des terroristes ?

M. H. - Les deux. Quelle que soit l'issue du « printemps arabe » - qui concerne pratiquement toute la zone qui s'étend de Marrakech jusqu'au Bangladesh -, ces événements ont sorti les sociétés arabes du « cul-de-sac » où les avaient menées des gouvernements autocratiques. Les anciens dirigeants n'avaient aucune intention de mener à bien les réformes nécessaires.
Le renversement de ces gouvernements autocratiques a presque inévitablement débouché sur des situations chaotiques. J'aurais, bien entendu, préféré que tous ces changements survinssent dans une atmosphère plus apaisée et plus douce. Mais ce fut une explosion soudaine, et nous devons faire avec. Cette évolution se serait de toute manière produite un jour ou l'autre si nous avions travaillé sur l'approche de long terme que j'ai évoquée il y a un instant.

D. R. - Quand on repense à l'attentat du marathon de Boston en avril, où trois personnes ont perdu la vie, on se rend compte que la foule présente sur le lieu du drame et la population de cette ville en général ont fait preuve d'un remarquable sang-froid. Comment analysez-vous cette réaction face au premier acte terroriste commis dans une ville des États-Unis depuis le 11 Septembre ?

M. H. - C'est, à l'évidence, une très bonne chose. Nous avons significativement progressé en la matière. Boston a constitué une sorte d'examen de passage. Un événement négatif et inattendu s'est produit. Un désastre, mais pas une catastrophe. Et nous sommes parvenus à en prendre la mesure. L'impact n'avait rien de commun avec celui du 11 Septembre. C'est une évolution notable. Lorsque nos ennemis réussissent une opération - ou remportent un succès tactique - contre nous, nous devons prendre garde à ne pas leur offrir une victoire stratégique en sur-réagissant. À Boston, nous avons eu la bonne attitude.

D. R. - Quelles notes attribueriez-vous aux présidents américains que vous avez pu côtoyer au cours de votre carrière dans le monde du renseignement ? Lequel a été le meilleur dans la gestion des activités secrètes de l'État ? Et le moins bon ?

M. H. - Pour ce qui est de l'interaction entre les services et le président, je paraîtrai sans doute un peu partial mais je pense qu'on ne pourra jamais faire mieux que sous George W. Bush. L'Histoire rendra son verdict sur les décisions qui ont été prises à son époque, mais une chose est indiscutable : le président George W. Bush a consacré beaucoup de temps à discuter et à interagir avec la communauté du renseignement. Beaucoup de temps, aussi, à évaluer de façon contradictoire les données que nous lui fournissions.
Il assistait en personne, six jours sur sept, au briefing présidentiel quotidien de la CIA. Par surcroît, tous les jeudis matin, en plus de la demi-heure que durait ce briefing quotidien, il me consacrait trente minutes supplémentaires dans le Bureau ovale au cours desquelles je lui faisais part d'actions secrètes et d'interceptions sensibles réalisées par la CIA. J'ai pu travailler dans des conditions remarquables avec ce président.
Je pense que le président Obama s'appuie lui aussi sur les services de renseignement. Il a une personnalité très différente. Son prédécesseur dialoguait énormément pour se faire une idée des processus et des faits. D'après ce que je sais, le président Obama procède de manière plus réservée - sans doute plus en lisant les rapports qu'en engageant une discussion. J'échange régulièrement avec mon ami Jim Clapper, l'actuel directeur national du renseignement, qui me confirme que le président est un consommateur avide et avisé de renseignement.

D. R. - La Chine et d'autres pays ont développé une solide expertise informatique. Sommes-nous meilleurs qu'eux ?

M. H. - En tant que professionnel de la chose, je reste bouche bée devant l'étendue, la profondeur, la sophistication et la détermination de l'effort d'espionnage chinois contre les États-Unis. Il faut le voir pour le croire ! Vous vous en doutez, nous ne pouvons pas rivaliser avec la Chine dès qu'on évoque le nombre de personnes impliquées dans ces activités. Quantitativement, nous sommes surclassés ! Mais nous disposons d'autres avantages - des avantages qui reposent sur les productions intellectuelles d'une société libre. Nous avons donc encore quelques avantages tactiques. Mais lorsque nous parlons de la Chine, nous la qualifions aujourd'hui de « quasi-pair ».

D. R. - L'avantage des États-Unis par rapport à la Chine réside-t-il dans le fait que nos analystes, parce qu'ils vivent dans une démocratie, ont un mode de pensée plus ouvert ?

M. H. - Oui, même si la vie intellectuelle en Chine est remarquablement hétérogène.

D. R. - Revenons à l'affaire Snowden. Comment pouvez-vous convaincre les Européens que les États-Unis ne sont pas une sorte de Big Brother et que les écoutes auxquelles ils procèdent sont soigneusement ciblées ?

M. H. - Je veux d'abord rappeler aux Européens, quitte à me montrer un peu brusque, que ma mission à la tête de la NSA ne consistait pas à protéger la vie privée de citoyens étrangers à l'extérieur du territoire des États-Unis. Mais, de toute façon, je n'avais tout simplement pas suffisamment de ressources pour m'adonner à de la curiosité malsaine ! Je vous assure que nous nous sommes consacrés à une seule tâche : obtenir des informations qui permettaient de protéger la sécurité et la liberté des Américains.
D'ailleurs, tous les pays européens font de même. Et la plupart des agences de surveillance opèrent selon des règles qui sont moins restrictives que les nôtres. Je peux affirmer sans crainte d'être contredit qu'aucun de ces services n'est soumis à une supervision aussi étroite que celle dont la NSA fait l'objet.

D. R. - Tous les pays veulent protéger la sécurité de leur population, cela va de soi. Mais n'est-il pas tout aussi réaliste d'admettre que chacun cherche également à découvrir les secrets militaires et les développements industriels d'autres pays ? Après tout, le renseignement ne porte pas que sur le terrorisme...

M. H. - Effectivement, nous ne travaillons pas que sur le terrorisme. Mais il y a une différence entre les autres et nous. Nous, quand nous volons des secrets, c'est pour garantir la sécurité et la liberté des Américains. Pas pour les rendre plus riches. Or la plupart des autres agences de renseignement dans le monde travaillent, elles, dans le but d'obtenir un avantage économique pour leur pays. Ce n'est pas notre cas.

D. R. - Les non-Américains qui liront cet entretien savent que le monde est moins prévisible et plus volatil que durant la guerre froide. Ont-ils néanmoins des raisons d'être optimistes quant à leur sécurité ?

M. H. - Nous entrons dans une nouvelle ère, où la définition de la sécurité et des menaces évolue. J'ai passé la plus grande partie de ma carrière à m'inquiéter de la puissance d'un État-nation : l'Union soviétique. Or la plupart des problèmes que nous rencontrons aujourd'hui proviennent, à l'inverse, de la faiblesse des États-nations. Les menaces sont désormais le fait d'acteurs non étatiques et de zones de non-droit.
Aux États-Unis comme en Europe, nos structures sécuritaires sont bâties pour faire face à des acteurs étatiques. Nous devons « tordre » ces structures pour qu'elles s'orientent vers des organisations non étatiques qui, parfois, disposent de la puissance de destruction que nous avions associée jusqu'alors à de grands États-nations.
Pour donner un exemple, aucun défenseur des libertés, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, n'aurait protesté contre une tentative de la NSA visant à intercepter les communications entre le commandement militaire soviétique à Moscou et les bases de missiles balistiques intercontinentaux à l'est de l'Oural. Tout le monde aurait applaudi des deux mains !
À l'époque, les communications que nous ciblions transitaient par des réseaux fermés. Il était facile de savoir qui nous devions viser et à quel endroit. À l'inverse, aujourd'hui, les communications qui constituent des menaces - celles qui contiennent des informations sur des personnes qui souhaitent nous atteindre - transitent sur un réseau unique et global de télécommunication. La NSA ne peut pas - et la DGSE, le GCHQ, le BND, le SISMI ou les services australiens non plus (7) - mener à bien ses missions sans s'intégrer à ce réseau mondial. Les communications que nous voulons intercepter s'entremêlent, désormais, à mes emails personnels et aux vôtres !

D. R. - Les emails, mais aussi Internet en général, les médias sociaux, les appels téléphoniques...

M. H. - Voilà. Nous devons faire avec. Et l'affaire Snowden a malheureusement dévoilé une partie de nos activités dans les pires conditions imaginables, entraînant les incompréhensions et les exagérations que nous connaissons.

D. R. - Je reviens à ma question : serons-nous, oui ou non, plus en sécurité à l'avenir ?

M. H. - La version optimiste est que nous sommes solidaires face aux dangers. Maintenant, laissez-moi être tout à fait franc : j'aimerais que tout le monde comprenne bien que nous n'avons pas développé nos capacités d'écoute parce que nous en voulons à nos amis ou parce que nous ne leur faisons pas confiance. Nous l'avons fait exclusivement parce que nous devons faire face à toute une série de problèmes et de défis d'un genre nouveau qui se déploient dans un environnement international totalement différent de celui que nous avons connu. Je souhaiterais dire aussi, concernant la perception européenne de la guerre contre le terrorisme, que rien de positif ne sera réalisé si nos alliés continuent de croiser les bras et de nous fixer d'un regard accusateur teinté de supériorité morale ! Je le répète une dernière fois : nous sommes sur le même bateau.
Notes :
(1) La NSA a été créée en 1952 pour regrouper toutes les capacités de décodage dont disposaient les États-Unis au sein d'une agence unique. Équipée dès le départ d'ordinateurs - parmi les premiers créés dans le monde -, la NSA peut aujourd'hui compter sur quatre satellites en orbite autour de la Terre. La NSA a vu ses prérogatives étendues à l'interception des communications susceptibles de contenir des menaces visant les États-Unis. L'Agence, dont le siège se trouve dans une base militaire du Maryland et qui possède de petites stations dans plusieurs pays alliés, compterait quelque 30 000 employés.
La CIA (dont les effectifs sont évalués à environ 21 000 personnes) se concentre plus sur le « renseignement humain », sur le recrutement et la gestion d'espions dans des pays étrangers et sur la production d'analyses détaillées dans son QG de Langley, en Virginie.
La DIA (Defense Intelligence Agency) réalise des analyses spécifiques pour le Pentagone.
Après le 11 septembre 2001, il a été décidé de réunir toutes ces agences sous le commandement d'un directeur du renseignement national. Objectif : s'assurer qu'elles partageraient pleinement leurs informations les unes avec les autres. Le FBI (Federal Bureau of Investigation), dont les fonctions premières sont centrées sur l'application de la loi à l'intérieur des États-Unis, demeure pour sa part une composante du ministère de la Justice.
(2) L'accord Sykes-Picot est un arrangement secret passé en 1916 par les gouvernements français et britannique, avec l'assentiment de la Russie, par lequel les deux pays définissaient les sphères d'influence qui seraient les leurs au Moyen-Orient une fois l'Empire ottoman vaincu à l'issue de la Première Guerre mondiale.
(3) Bradley Manning est un soldat américain qui a été déployé en Irak en tant qu'analyste du renseignement. En 2009 et 2010, il a fait parvenir au site WikiLeaks de très nombreux documents classés secrets, y compris 250 000 câbles diplomatiques. En juillet 2013, jugé coupable d'espionnage, il a été condamné à 35 ans de prison. Après sa condamnation, il a déclaré qu'il voulait désormais se faire appeler Chelsea et devenir une femme.
Julian Assange est le fondateur australien du site WikiLeaks, qui invite les personnes détenant des informations confidentielles à rendre publics des documents prouvant que des gouvernements et des grandes multinationales se seraient rendus coupables de mauvaises actions. En juillet 2012, Assange a obtenu l'asile à l'ambassade d'Équateur à Londres, alors que la Suède demandait son extradition afin de l'interroger dans une affaire d'agression sexuelle. Assange affirme que le gouvernement de Washington espère que, si la Suède parvient à l'arrêter, elle le remettra aux Américains afin que ceux-ci le jugent pour avoir divulgué leurs documents secrets.
(4) Carly Fiorina est l'une des femmes d'affaires les plus célèbres des États-Unis. Elle a dirigé Hewlett Packard (1999-2005) et s'est présentée sans succès en 2010, sous les couleurs du parti républicain, aux élections sénatoriales en Californie.
(5) Des responsables des agences de renseignement américaines ont déclaré à diverses occasions que la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie et, bien sûr, la Chine et la Russie font tout ce qui est en leur pouvoir pour intercepter les communications des autres gouvernements.
(6) D'après de nombreux professionnels du domaine, les agences de renseignement des États-Unis sont tombées à leur point le plus bas au début des années 1990, après qu'il a été révélé que l'administration Reagan avait secrètement vendu des armes à la République islamique d'Iran en contrepartie de la libération d'otages américains détenus au Liban, les profits tirés de ces ventes étant utilisés pour financer les rebelles anti-communistes du Nicaragua, ce qui violait les décisions du Congrès. La CIA a également dû admettre qu'elle avait été complètement prise de court par un autre événement à l'importance colossale : la chute de l'Union soviétique.
(7) M. Hayden fait ici référence aux agences britannique (Government Communications Headquarters, GCHQ), allemande (Bundesnachrichtendienst, BND) et italienne (Servizio per le Informazioni e la Sicurezza Militare, SISMI) dont les fonctions sont équivalentes à celles de la NSA américaine (surveillance et interception des communications).