Politique Internationale - La Revue n°141 - AUTOMNE - 2014

sommaire du n° 141
FIN DE PARTIE POUR ERDOGAN ?
Article de Marc SEMO
Journaliste au quotidien "Libération".
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La Turquie en ébullition. 
Un étrange mouvement multiforme a secoué la Turquie tout au long du mois de juin de cette année. Selon les données officielles du ministère de l'Intérieur, au moins 2,6 millions de personnes ont participé aux manifestations qui ont touché 79 départements sur 81 et se sont soldées par un bilan de 6 morts et 7 832 blessés, dont 63 graves. Dans de nombreux chefs-lieux de province, les cortèges n'ont duré que quelques jours et n'ont réuni qu'un nombre limité de protestataires. Mais à Istanbul, le coeur de la contestation, ainsi que dans la capitale, Ankara, ou encore à Izmir, ce sont des centaines de milliers de protestataires qui ont quotidiennement défié dans la rue le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, le leader charismatique de l'AKP (Parti de la justice et du développement), formation islamo-conservatrice au pouvoir depuis les élections de novembre 2002. Bon nombre d'intellectuels dénonçaient de longue date la « poutinisation » de l'homme fort de la Turquie, plus encore même que l'islamisation rampante des institutions de la République fondée par Mustapha Kemal sur les décombres de l'Empire ottoman. Cette contestation est désormais devenue un phénomène de masse.
Ce qui n'était au départ qu'une mobilisation de stambouliotes opposés à un projet d'urbanisme consistant à raser les arbres du petit parc Gezi, qui jouxte la place Taksim, s'est mué en un vaste mouvement anti-Erdogan. Les manifestants estimaient que le premier ministre, grisé par ses succès - en dix ans, il a fait de son pays la seizième économie mondiale et une puissance régionale considérée comme un modèle par une bonne partie du monde arabo-musulman -, se conduisait désormais en autocrate. Les frondeurs scandaient volontiers « Taksim Tahrir », en référence à la place Tahrir, coeur de la contestation au Caire. Leur révolte, pourtant, n'a pas grand-chose à voir avec les « printemps arabes » qui ont vu une jeunesse de « diplômés chômeurs » sans espoir se soulever contre des Ceausescu des sables au pouvoir depuis des décennies. Si sa manière de gouverner peut apparaître autocratique, on ne saurait oublier pour autant que Recep Tayyip Erdogan a été élu et réélu dans des scrutins parfaitement démocratiques. Son parti a remporté toutes les élections depuis 2002 (trois législatives, deux municipales et deux référendums), améliorant son score à chaque scrutin, au point de recueillir 49,6 % des suffrages aux législatives de juin 2011. Voilà onze ans que l'AKP règne sans partage : sur cette période, le revenu moyen par habitant a presque triplé. Même si la Turquie reste le pays le plus inégalitaire de l'OCDE après le Mexique, ce ne sont pas les aspects économiques qui ont mis le feu aux poudres. En réalité, la « révolte de la dignité », selon la formule d'Ahmet Insel, universitaire et directeur de la prestigieuse revue Birikim, évoque plus celle des « indignés » espagnols, voire Mai 68 en France. Elle exprime l'aspiration d'une nouvelle génération urbaine éduquée, bien intégrée dans la vie économique, très sécularisée, à une démocratie pluraliste respectueuse des styles de vie de chacun.
Cette crise, la plus grave à laquelle l'AKP ait été confronté depuis son arrivée au pouvoir, met en évidence les limites mais aussi la force du « modèle turc » - un modèle censé fusionner islam et démocratie sur fond de succès économiques. Dans ses premières années au gouvernement, l'AKP avait profité des espoirs que la perspective de l'intégration à l'UE suscitait alors dans la majorité de l'opinion : la nécessité de se conformer aux exigences européennes lui a permis de se protéger des militaires et de briser les structures autoritaires de la République kémaliste en lançant de grandes réformes consistant à libéraliser les institutions et l'économie. Il faut le dire clairement : aujourd'hui, la Turquie est incontestablement plus démocratique qu'elle ne l'était avant 2002. Mais elle est, tout aussi incontestablement, moins démocratique qu'elle ne l'était en 2005, au début des négociations d'adhésion avec l'UE, depuis enlisées. Déçu par la frilosité des capitales européennes (notamment de Paris et de Berlin) sur ce processus, porté par les désillusions d'une opinion qui ne croit plus à une intégration pleine et entière dans un délai raisonnable, le leader de l'AKP affiche de plus en plus ouvertement ses convictions islamistes et s'efforce de les imposer à toute la société. En témoignent, pour ne prendre que des exemples récents, ses appels aux femmes qu'il invite à « faire au moins trois enfants », ses dénonciations de l'avortement - « un meurtre » - ou encore l'introduction d'une loi visant à limiter la vente d'alcool.
Paradoxe : c'est grâce aux réformes mises en oeuvre par le chef du gouvernement que la « génération Erdogan » - près de 60 % de la population a moins de 30 ans - qui le défie aujourd'hui dans la rue a grandi sans ressentir la même peur que ses aînés et profité d'une liberté et d'un niveau de vie sans précédent dans l'histoire du pays. Elle n'a connu ni les coups d'État militaires (1) ni les répressions. Pour elle, le pouvoir s'identifie à l'actuel premier ministre. Au sein même de l'AKP, y compris au plus haut niveau - celui du chef de l'État Abdullah Gül, dont les fonctions sont surtout honorifiques -, beaucoup s'inquiètent de cette dérive, déplorant ouvertement que le parti soit devenu celui d'un seul homme. « En trois semaines, nous avons pulvérisé dix ans de travail », se lamentait un parlementaire du parti majoritaire particulièrement préoccupé par l'effondrement de l'image internationale du premier ministre. Longtemps encensé à la fois dans les pays occidentaux et dans les opinions publiques des pays arabo-musulmans, Recep Tayyip Erdogan, dont le troisième mandat s'achève à l'automne 2014, apparaît désormais sur la voie d'un long mais inexorable crépuscule politique.
La mosaïque de la révolte
Touche pas à mon parc
L'étincelle fut le projet d'aménagement urbain de la place Taksim et du parc Gezi attenant. La rénovation fut ordonnée il y a deux ans par le maire du « grand Istanbul », Kadir Topbas (AKP), sous la supervision directe du premier ministre, lequel a toujours gardé la haute main sur la gestion de la mégalopole du Bosphore qui fut son tremplin politique. « Nous voulons redonner du sang neuf à Taksim et réserver la place aux seuls piétons qui pourront y déambuler comme sur les Champs-Élysées », expliquait l'élu pour justifier la construction d'un grand tunnel à plusieurs branches sous Taksim et Gezi. Ce parc, l'un des rares de la ville, avait déjà été en partie détruit dans les années 1970-1980 pour faire place à de grands hôtels. Le nouveau projet - désormais suspendu mais pas définitivement abandonné (2) - prévoit qu'une bonne partie des arbres seront sacrifiés à la reconstruction à l'identique d'une caserne d'artillerie ottomane qui fut, en 1909, le centre de la révolte d'officiers islamistes opposés au modernisme du gouvernement « jeune turc » (3). Le bâtiment doit ensuite devenir un grand centre commercial. Le premier ministre évoque également l'édification d'une mosquée. Ce projet représente, en somme, un concentré de la vision du monde de l'AKP : nostalgie ottomane, ferveur religieuse et consumérisme débridé. D'où l'opposition des riverains, de petits groupes écologistes et de nombreux urbanistes déjà exaspérés par la multiplication des grands travaux dans cette mégalopole de 17 millions d'habitants.
Le plus titanesque - « un projet fou et fantastique », selon les propres mots du premier ministre qui l'annonça peu avant les élections de 2011 - est celui de « kanal Istanbul », une voie d'eau de 150 mètres de large et 40 mètres de profondeur, longue de 50 kilomètres, qui devrait doubler - et désengorger - le Bosphore à une soixantaine de kilomètres à l'ouest d'Istanbul. Ce très irritant symbole de la mégalomanie d'Erdogan est prévu pour 2023, centième anniversaire de l'instauration de la République. Le gouvernement a, en outre, déjà entamé la construction d'un troisième pont suspendu au-dessus du Bosphore et, au nord de la ville, d'un troisième aéroport qui se veut l'un des plus grands, voire le plus grand du monde. Recep Tayyip Erdogan projette aussi d'édifier sur une colline à Camliça, sur la rive asiatique, une immense mosquée susceptible d'accueillir 30 000 fidèles, que l'on verra de toute la ville. À ces projets pharaoniques s'ajoutent de multiples chantiers visant à remodeler un parc immobilier vétuste - 70 % des logements ne sont pas aux normes anti-sismiques. Les capitaux affluent des pays du Golfe comme d'Asie centrale ou d'Europe. Les entrepreneurs proches de l'AKP surfent sur une spéculation immobilière débridée. « Il y a une sorte de volonté mégalomaniaque de transformer Istanbul pour en faire à la fois une grande place du tourisme, notamment du tourisme de croisière, et une grande place financière », relève le géographe Jean-François Pérouse, directeur de l'Institut français d'études anatoliennes. Nombre des habitants étant des stambouliotes de fraîche date venus d'Anatolie et peu attachés à leur cité d'adoption, les protestations étaient jusqu'ici restées limitées.
L'arrivée des bulldozers dans la nuit du 27 au 28 mai pour déraciner les premiers arbres du parc Gezi donna une nouvelle dimension à la contestation. « Nous sortions d'une réunion, nous avons vu ce qui se passait et nous nous sommes placés devant les engins de chantier », raconte Birkan Isin, président de l'Association de protection du parc de Gezi-Taksim. Les employés de la municipalité renoncent. Le tam-tam de la mobilisation commence sur les réseaux sociaux. Par centaines, des protestataires affluent dès le lendemain sur la place et décident de camper jour et nuit dans le parc « pour le protéger ». À l'aube du vendredi 31 mai, la police arrive en force, avec des véhicules anti-émeutes pour faire évacuer les lieux. L'intervention sera brutale, les forces de l'ordre employant nuées de gaz lacrymogènes et jets d'eau contre quelques centaines d'occupants pacifiques. L'image de « la femme en rouge », stoïque sous les jets d'eau face à une rangée de policiers casqués et armés de pied en cap, fera le tour du monde. Aussitôt, des manifestants commencent à confluer vers Taksim et les rues avoisinantes où les affrontements deviennent de plus en plus violents. Les habitants et les commerçants de ce quartier - qui est le coeur de la « movida » stambouliote et dont les habitués sont irrités de longue date par les contrôles tatillons de la municipalité afin de limiter la vente d'alcool ou les consommations en terrasse, pure brimade -, prennent fait et cause pour les protestataires. Le soir même, des manifestations sont organisées à Ankara et à Izmir.
La jeunesse urbaine contre Erdogan
Les violences policières ont cristallisé une révolte latente qui avait déjà connu plusieurs éruptions ces deux dernières années. Les campus sont en effervescence, comme le premier ministre en personne a pu le constater fin 2012 lors d'une visite houleuse à l'université technique du Moyen-Orient (4). À l'automne 2012, de fortes tensions avaient accompagné la célébration de la fête nationale à Ankara après l'interdiction d'un défilé de l'opposition, désireuse de réaffirmer les valeurs de la République menacées par l'AKP. Le 1er mai 2013 avait été marqué, à Istanbul, par des incidents violents autour de la place Taksim, aussitôt interdite aux manifestations pour une année. La « résistance de Taksim » est ainsi devenue, dès les premiers heurts, un symbole. Située entre la partie branchée de la ville et les nouveaux quartiers d'affaires, cette place dont le nom signifie « division » (la colline était le point de partage des eaux) est un lieu de mémoire pour la gauche au sens large. Un très martial monument y commémore la fondation de la République. Le Centre culturel Atatürk (AKM), austère bâtiment reconstruit dans les années 1960, théâtre et salle de concerts, est un haut lieu de la culture moderne et républicaine. C'est aussi sur cette place que, le 1er mai 1977, quelque 34 manifestants ont été tués par des tirs ou piétinés par la foule. Là comme dans les rues avoisinantes aiment à se rencontrer, dans les bars et les galeries d'art, les intellectuels, la jeunesse occidentalisée et ces élites kémalistes que l'on surnomme les « Turcs blancs ». La volonté du pouvoir de transformer et de contrôler Taksim sonne comme une provocation. « Ces protestataires pensent que, si le pouvoir contrôle cette place, il aura aussi le contrôle de ce quartier où se promènent encore librement les couples homosexuels et les femmes en minijupe, et où l'alcool coule à flots », relève l'historien Hamit Bozarslan.
Le 1er juin, alors que des dizaines de milliers de personnes convergent vers la place pour la « reconquérir », le gouvernement décide de retirer les forces de police. Les manifestants s'installent à nouveau dans le parc. Chaque soir, pendant plus de quinze jours, les stambouliotes s'y pressent pour humer ce grisant parfum de liberté. Les groupuscules de la gauche radicale, les écologistes, les féministes, les militants LGBT (lesbiennes, gays, bi et transsexuels) et les groupes d'action artistique installent leurs stands et affichent leurs banderoles. Tous rejettent le premier ministre et son attitude « arrogante ». Dès les premiers troubles, M. Erdogan avait lancé : « Je ne vais pas reculer devant une bande de capulcu (pillards). » L'épithète injurieuse devient - comme le terme « chienlit » en 1968 en France - l'emblème de la révolte. Une enquête menée à chaud par l'université de Bilgi d'Istanbul auprès de quelque 3 000 protestataires relève que le rejet de l'autoritarisme du leader de l'AKP est pour 92,4 % d'entre eux la première des raisons de leur engagement, juste devant les violences policières (91,3% des réponses). La défense des arbres du parc arrive loin derrière (56 %). Une autre étude, réalisée par l'institut Konda auprès de 4 000 occupants du parc, souligne que les protestataires se considèrent à 93,6 % comme des « citoyens ordinaires » qui se sont mobilisés spontanément hors de tout parti ou groupe politique. 69 % d'entre eux ont décidé de venir à Taksim après s'être informés sur les réseaux sociaux. Pendant les premiers jours de la révolte, les principales chaînes de télévision - même celles d'information en continu comme NTV ou CNN-turk, qui appartiennent à des holdings économiques proches de l'AKP ou dépendent du parti au pouvoir pour leurs affaires - ont fait le black-out autour des événements. Une censure de fait, révélatrice de la situation générale de la liberté de la presse dans un pays où 70 journalistes sont incarcérés au titre de la loi anti-terroriste (5).
La place et ses alentours sont une « zone libérée » où l'autorité de l'État ne s'exerce plus. Il n'y a pourtant ni violence ni délinquance. L'autodiscipline et le sens civique des squatteurs sont exemplaires. Les mots d'ordre sont diffusés par les réseaux sociaux et le bouche à oreille fait le reste. Le matin, des nettoyeurs bénévoles ramassent les vestiges de la nuit. « C'est nous qui salissons et c'est nous qui nettoyons ; nous voulons montrer l'exemple dans un pays où chacun jette tout dans la rue », explique une occupante d'un parc depuis des années à l'abandon et qui n'avait jamais été aussi propre. Les habitants d'Istanbul apportent nourriture, médicaments, couvertures, matelas. Deux dispensaires sont ouverts où travaillent des médecins bénévoles qui orientent les blessés, victimes des affrontements avec la police, vers divers hôpitaux. Des avocats, avec le soutien du barreau, ont monté des permanences. Une bibliothèque s'est improvisée sous l'une des tentes.
Taksim a fédéré tous les opposants à l'AKP. Même s'il préfère garder profil bas pour ne pas heurter un mouvement qui tient à son caractère indépendant, le CHP (Parti républicain du peuple, principale force de l'opposition) (6), héritier des valeurs de Mustapha Kemal, est là en force avec ses militants et surtout ses électeurs - ceux-là mêmes qui avaient défilé par centaines de milliers au printemps 2007 aux cris de « ni pacha ni charia » pour protester contre l'islamisation des institutions menée par l'AKP. Pour la nouvelle génération, la question du « turban » - le foulard islamique alors au coeur de leur mobilisation - n'est plus un problème. « Ces enfants du kémalisme manifestent au nom des libertés pour tous et non, comme leurs parents jadis, pour demander une intervention des militaires, gardiens autoproclamés d'une laïcité autoritaire », souligne Menderes Cinar, professeur de sciences politiques à l'université Baskent d'Ankara. Une bonne partie de ce peuple de gauche turc est composée d'alevis, fidèles d'une branche hétérodoxe du chiisme, traditionnellement progressistes, estimés entre 15 % et 20 % de la population (7). Persécutés sous l'Empire ottoman, ils sont massivement présents à Taksim, d'autant plus furieux que le premier ministre a décidé de baptiser le troisième pont sur le Bosphore du nom de Sélim Ier qui fut au XVIe siècle leur plus implacable bourreau. « Le caractère de plus en plus ouvertement islamiste de la politique de l'AKP nous inquiète », reconnaît Ali Kenanolgu, l'un des leaders de cette communauté victime de discriminations (8), voire de violences (comme à Sivas en 1993 où 35 intellectuels, pour la plupart alevis, avaient péri dans un hôtel incendié par les islamistes). Les organisations kurdes, jusque-là piliers de toutes les contestations contre le pouvoir, sont en revanche restées très discrètes - même si le principal parti pro-kurde, le BDP (Parti pour la paix et la démocratie), a monté son stand sur la place. Explication : leur priorité demeure le bon déroulement des négociations engagées par Recep Tayyip Erdogan avec le leader de la rébellion Abdullah Öcalan, chef charismatique du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), condamné à perpétuité en 1999 et emprisonné dans l'île d'Imrali, près d'Istanbul (9). Une semaine après le début de l'occupation de la place, Öcalan a fini par saluer les contestataires tout en mettant en garde contre « leur possible instrumentalisation » par les adversaires du processus de paix.
Ce mouvement spontané, dénué de leader, finit par pâtir de son hétérogénéité. Certes, des associations de la société civile, des syndicats, des clubs de supporters de football et surtout des organisations professionnelles (chambre des architectes, chambre des ingénieurs, etc.) sont bien là ; mais aucune ne joue un rôle fédérateur. Deux coordinations sont créées : la « plateforme de Taksim », regroupant des urbanistes et des écologistes qui, les premiers, avaient déclenché l'alarme sur le projet, puis « Solidarité Taksim », née des assemblées quotidiennes et qui a pris de plus en plus d'importance. Les revendications de base sont l'abandon du projet de restructuration du parc, des sanctions contre les dirigeants de la police responsables de la répression, l'arrêt des poursuites à l'encontre des personnes interpellées et la levée de l'interdiction de manifester à Taksim. Toujours plus critiqué pour son intransigeance, en particulier par les Européens, Erdogan finit par accepter, les 13 et 14 juin, de recevoir les représentants des contestataires. Il leur propose, en substance, le gel du projet et l'organisation d'un référendum, auprès de tous les habitants d'Istanbul, sur le sort du parc. La concession est de taille. Les représentants des organisations professionnelles se prononcent en faveur de ce compromis. Les groupes radicaux poussent, eux, à la surenchère. Alors que les occupants semblent peu à peu se résigner à quitter les lieux, les forces de l'ordre interviennent le 15 juin au soir avec une extrême violence pour faire évacuer le parc, appliquant à la lettre l'ultimatum du premier ministre. Dès le lendemain, parlant dans une banlieue d'Istanbul devant une foule de plus de 100 000 de ses partisans, Recep Tayyip Erdogan plastronne : « La situation était devenue insupportable ; nous ne pouvions pas abandonner la place aux terroristes. » Après une nuit de violence, la situation est revenue à la normale même si, chaque samedi soir ou presque, de petites échauffourées reprennent autour de la place et du parc, toujours interdits aux manifestations.
La stratégie de la polarisation
Un premier ministre pyromane
Si dès le départ Recep Tayyip Erdogan avait proposé la suspension du projet et une consultation de la population, le mouvement de protestation n'aurait probablement par pris une telle ampleur aussi bien à Istanbul que dans le reste du pays. Autre option : le premier ministre aurait pu attendre l'inévitable pourrissement d'un mouvement composé en bonne partie d'étudiants et de jeunes des classes moyennes qui allaient partir vers les plages. Mais il a préféré l'escalade et a finalement opté pour une polarisation de la société entre « eux et nous ». « S'il s'agit de compter les manifestants, alors s'ils en rassemblent 20 j'en rassemblerai 200 000 ; là où ils en auront 100 000, je mobiliserai un million de membres de mon parti », lançait le chef du gouvernement après les premiers troubles. Fort de la « légitimité des urnes », il mise sur la Turquie profonde, conservatrice, pro-AKP, que cette contestation révulse. Dans ses meetings en province, cet extraordinaire orateur qui sait manier aussi bien le langage de la rue que celui de la mosquée joue sur toutes les cordes d'un populisme bien rodé et dénonce avec véhémence « ces manifestants qui se disent éduqués, des riches sirotant leur whisky au bord du Bosphore, qui prétendent tout savoir et estiment que leur bulletin de vote vaut plus que celui d'un berger ». Le très dense réseau des organisations de base du parti qui quadrille le pays relaie le message et reprend les accusations du premier ministre, qui affirme que des manifestants ivres auraient agressé des femmes voilées et profané des mosquées. Au fil des jours, Erdogan va encore plus loin : il dénonce de plus en plus ouvertement les « lobbies de la finance » qui spéculeraient sur un affaiblissement de la devise turque.
Convaincu d'être un leader d'envergure internationale, il s'en prend également aux grandes puissances de la planète. « C'est le même jeu qui est joué au Brésil comme en Turquie. Le bouton pour activer les émeutes dans les deux pays a été poussé depuis le même centre », lance-t-il fin juin. Des ténors du parti reprennent cette antienne conspirationniste de façon encore plus grossière. « Certains sont jaloux de la bonne santé financière de la Turquie et de sa croissance. Ils sont tous unis aux côtés de la diaspora juive », déclare l'un des vice-premiers ministres, Besir Atalay, avant d'expliquer piteusement que ses propos rapportés par l'agence Cihan avaient été « sortis de leur contexte ». Ces thèmes sont porteurs dans un pays traditionnellement très réceptif aux diverses théories complotistes. Plusieurs sondages montrent que la majorité des personnes interrogées considèrent la révolte de Gezi comme une « tentative de coup d'État ». Aux yeux d'Erdogan, cette Turquie qui le défie - élites kémalistes, jeunes et classes moyennes occidentalisées - est minoritaire. Elle pèse peu ou prou un tiers de la population. Insuffisant pour remporter un scrutin. Au printemps 2007, l'AKP n'a-t-il pas largement gagné les élections législatives malgré les manifestations du camp républicain contre l'islamisation qui avaient réuni pendant plusieurs semaines des centaines de milliers de personnes ? Mais le pari du premier ministre pourrait se révéler perdant, du moins à moyen terme : toute une partie des classes moyennes qui, depuis une décennie, apportent leurs suffrages à l'AKP moins pour ses valeurs conservatrices que pour son libéralisme économique et sa bonne gestion s'inquiètent aujourd'hui de la stratégie belliqueuse du pouvoir, nuisible pour l'image du pays autant que pour sa stabilité.
Des fractures surgissent au sein même de l'AKP où des dirigeants de poids prônent dès le début le dialogue avec la rue. « Plutôt que d'envoyer des gaz sur des gens qui ne veulent pas d'un centre commercial, les autorités auraient dû leur dire que leurs inquiétudes étaient partagées », affirme le numéro 2 du gouvernement Bülent Arinç, qui s'excuse pour les manifestants blessés et assure que le gouvernement entend respecter « les différents modes de vie ». Compagnon de la première heure dans l'AKP d'Erdogan - qui l'appelle « mon frère » -, le président de la République Abdullah Gül déclare de son côté que « la démocratie ne se résume pas aux élections » et admet que « s'il y a des désaccords, il est naturel de les faire entendre ». Depuis, le chef de l'État reste plus discret dans ses prises de position publiques mais il n'en continue pas moins, devant divers interlocuteurs - intellectuels ou grand éditorialistes - qu'il reçoit au palais de Cankaya, l'Élysée turc, à prendre ses distances vis-à-vis de la stratégie du premier ministre et de ses théories du complot. Bülent Arinç comme Abdullah Gül passent pour être proches de la toute-puissante confrérie islamiste de Fetullah Gülen qui mène la fronde contre Erdogan, forte de ses réseaux au sein des institutions et de ses relais dans les médias. Elle n'est pas la seule. Un texte intitulé « Ô vous, musulmans » et signé par plusieurs intellectuels islamistes de renom - dont Ömer Faruk Gergerlioglu, président de Maslum-Der, l'association des droits de l'homme islamiste - rappelle qu'« être les opprimés d'antan ne justifie pas que l'on se retrouve aujourd'hui du côté de l'oppresseur ». Jamais les critiques au sein de la mouvance islamiste turque n'ont été aussi vives à l'encontre du fondateur de l'AKP, même s'il ne faut pas exagérer la portée de ces dissensions dans un parti tenu d'une main de fer par un leader qui, selon les mots d'un ancien député, « décide de tout, considère la moindre critique comme une offense personnelle et affiche une soif de contrôle inépuisable ».
Une vision messianique
La personnalité de Recep Tayyip Erdogan constitue un facteur essentiel de la crise. La révolte de Gezi lui a semblé aussi insupportable par le défi qu'elle représentait à son pouvoir qu'absurde à l'aune de la mission dont il se sent investi. « Il est convaincu d'avoir été choisi par Dieu pour redonner à l'islam toute sa place en Turquie et pour redonner à la Turquie, héritière de l'Empire ottoman, son rang dans le monde », relève Cengiz Candar, politologue et éditorialiste de renom. Conseiller du défunt président Turgut Ozal (10) qui, le premier, lança à la fin des années 1980 la libéralisation du pays, il connaît bien l'actuel premier ministre. Dans ses premières années au pouvoir, ce dernier aimait à s'entourer de conseillers pro-européens bénéficiant du soutien d'une bonne partie de l'intelligentsia libérale. Mais, ivre de ses succès électoraux et de la puissance d'un parti qui contrôle désormais toutes les institutions du pays, grisé par sa popularité au sein du monde arabo-musulman et las des rebuffades de Bruxelles, Erdogan regarde toujours plus vers l'Orient. « Nous n'avons plus besoin d'eux [les libéraux]. Nos routes se séparent », affirmait crûment il y a quelques mois Aziz Babucu, responsable de l'AKP à Istanbul. Quant au chef du gouvernement lui-même, il affiche de plus en plus ouvertement sa vision conservatrice de la Turquie de demain : « Nous voulons forger une jeunesse religieuse et moderne », déclarait-il en février, « une jeunesse qui crée son avenir en s'inspirant de la dignité du passé ; une jeunesse qui revendique sa religion, son langage, sa sagesse, sa chasteté ».
L' événement le plus traumatique dans la carrière politique de Recep Tayyip Erdogan fut le coup d'État « post-moderne » de février 1997 (11), quand l'armée poussa à la démission son ancien mentor, le premier ministre Necmettin Erbakan, leader historique de l'islam politique turc. C'est à ses côtés que le gosse de pauvres de Kasimpasa, quartier populaire bordant la Corne d'or aussi dévoué au football qu'à la religion, s'était lancé en politique. « Le but, avec la permission de Dieu et le soutien du peuple, c'est le pouvoir », affirmait le militant islamiste devenu en 1994 maire du « grand Istanbul ». À l'époque, il n'hésitait pas à confier que « la démocratie n'est pas un but mais un moyen ». En 1998, l'interdiction du parti islamiste, le Refah, par la Cour constitutionnelle annonça une période de répression sévère. Erdogan fut condamné à dix mois de prison pour avoir récité lors d'un meeting en 1997 des vers enflammés - « les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes, les croyants nos soldats » - issus d'un poème de Ziya Gökalp, l'un des pères du nationalisme turc du début du XXe siècle. Il comprit alors qu'il était impossible de défier ouvertement l'État. C'est à cette période que naquit le projet de l'AKP qui se présentait comme un parti « islamo-conservateur » et ouvert à la démocratie. Une idée restée pour Erdogan assez abstraite.
« Il n'a jamais eu la moindre expérience véritable de la démocratie, ni dans son enfance avec un père qui le battait, ni dans sa vie politique », explique Mehmet Dügler, un ténor de la droite modérée qui avait rejoint l'AKP à ses débuts. Aux yeux d'Erdogan, les manifestants de Gezi représentent l'ennemi - les anciennes élites kémalistes - qu'il a toujours combattu et qui s'est toujours opposé à lui. En 2008 encore, l'AKP avait été menacé d'interdiction par la Cour constitutionnelle pour « activités anti-laïques ». La décision s'est jouée à une seule voix (12). Depuis, l'AKP a pris le contrôle de la justice, y compris au plus haut niveau, grâce aux amendements constitutionnels introduits par le référendum de 2010 que le parti a gagné haut la main (13). La déposition par les militaires en Égypte du président Mohammed Morsi, qu'il considérait comme un allié, a encore nourri sa hantise du « complot » même si l'armée turque a été bien reprise en main ces dernières années. De très controversées enquêtes judiciaires - les affaires Balyoz et Ergenekon (14) - sur de présumés plans visant à déstabiliser le gouvernement et à créer les conditions d'un coup d'État militaire en 2003-2004 ont permis de démanteler la haute hiérarchie des forces armées. Ces longues procédures commencées il y a cinq ans viennent d'aboutir à de très lourdes condamnations : de nombreux officiers de haut rang, dont l'ancien chef d'état-major Ilker Basbug (15), ont été condamnés à la prison à vie. Dans la crise de Gezi, l'armée est restée totalement muette.
Les virulentes dénonciations, par les autorités d'Ankara, de la sanglante répression qui a frappé les Frères musulmans en Égypte sont, dans une large mesure, à usage interne. Le premier ministre rappelle combien la Turquie, elle aussi, « a souffert des coups d'État militaires » et laisse entendre que la révolte de Taksim est comparable à celle de Tamarod en Égypte, qui a été le prétexte de l'intervention de l'armée. Il « surjoue » d'autant plus qu'il aspire à ressouder autour de lui le parti et les électeurs pour tenter de mener à bien le projet politique qui lui tient le plus à coeur : l'instauration d' une République semi-présidentielle, selon le modèle français ou américain. Déjà depuis onze ans à la tête du gouvernement, il a plusieurs fois annoncé qu'il n'effectuerait pas plus de trois mandats. Mais il vise désormais le poste de chef de l'État. Ce dernier, qui était jusqu'ici désigné par le Parlement, sera pour la première fois élu au suffrage universel à l'automne 2014, comme en avait décidé un référendum en 2007. Recep Tayyip Erdogan, qui espère bien occuper la présidence pour deux mandats de cinq ans, tient à élargir les compétences du président, actuellement limitées à un certain nombre de pouvoirs en matière de nominations et de veto sur des textes de loi. Pour qu'une telle réforme constitutionnelle soit adoptée par le Parlement, elle doit recueillir une majorité qualifiée de 367 sièges sur 550. Elle peut également faire l'objet d'un référendum, à condition que celui-ci soit demandé par au moins 330 députés. Or l'AKP ne dispose que de 326 sièges. Cette question domine depuis deux ans tous les débats autour d'une nouvelle Constitution destinée à remplacer celle de 1982, instaurée après le coup d'État militaire de septembre 1980. L'attitude du premier ministre pendant les événements de Gezi a encore accru les craintes nées de l'excessive personnalisation du pouvoir de celui que beaucoup surnomment déjà « le sultan élu ». Le CHP - la principale force de l'opposition, nous l'avons dit, avec ses 135 sièges au Parlement - y est ouvertement hostile. Les Kurdes du BDP - 29 sièges - étaient un peu mieux disposés au début des négociations de paix, surtout si le référendum portait à la fois sur les pouvoirs du président et sur l'autonomie kurde, mais ils ont depuis durci leur position. Au sein même de l'AKP, bon nombre de députés rechignent. Ce qui est sûr, c'est qu'Erdogan joue son avenir politique sur cette réforme. Devenir chef de l'État dans les conditions actuelles signifierait pour lui une semi-retraite : il n'exercerait plus le même contrôle sur le parti et l'exécutif. Certains observateurs estiment que s'il n'arrive pas à imposer le référendum visant à lui offrir des pouvoirs présidentiels sur mesure - ou s'il renonce à une telle consultation de crainte de voir la population rejeter son projet -, il préférera demeurer premier ministre, quitte à changer la règle des trois mandats maximum qu'il a imposée lui-même. Mais son prestige en prendrait un nouveau coup et il serait encore plus affaibli politiquement.
L'automne d'Erdogan
Une image dégradée
Les derniers sondages montrent un net fléchissement des intentions de vote en faveur de l'AKP qui reste néanmoins - et de loin - la première force politique du pays, créditée de 35 à 40 % des suffrages, ce qui représente une perte de quelque 10 points par rapport aux élections de juin 2011. La fin d'une décennie d'hégémonie du parti islamo-conservateur ne peut qu'être bénéfique à la démocratie turque, ne serait-ce que parce qu'elle rééquilibrerait le poids des différents partis. L'année 2014 sera cruciale d'un point de vue électoral. Avant la présidentielle de l'automne et l'éventuel référendum constitutionnel destiné à élargir les pouvoirs du chef de l'État se tiendront en mars des élections municipales. Elles seront le premier véritable test sur les rapports de force dans le pays depuis la contestation de ce printemps. Ce scrutin, spécialement à Istanbul, sera un référendum pour ou contre Recep Tayyip Erdogan. Le vote d'Istanbul - ville gérée par les islamistes depuis 1994 - reflète généralement peu ou prou celui de la Turquie dans son ensemble. Aux dernières législatives, l'AKP y a obtenu 50 % des voix. Bien implanté dans les banlieues comme dans les quartiers et toujours fort d'une image de bon gestionnaire, l'AKP peut remporter à nouveau le scrutin, malgré l'usure du pouvoir et le rejet qui s'est exprimé autour de Gezi. Le CHP n'en a pas moins de bonnes chances s'il arrive à s'ouvrir à la société civile et à s'unir derrière un candidat populaire comme Mustafa Sarigül, maire de l'arrondissement de Sisli. La perte d'Istanbul symboliserait le début de la fin politique d'Erdogan. Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir, il doit, en outre, faire face à une dégradation de la situation économique. Victime de la crise de la zone euro et de l'UE en général, qui reste son principal partenaire, la Turquie a affiché en 2012 une croissance de seulement 2,2 %, loin des 7 et 8 % des deux années précédentes, et le gouvernement va revoir à la baisse ses prévisions de 4 % pour 2013. Les contrecoups des événements de Gezi comme les philippiques du premier ministre contre les lobbies de la finance ne peuvent qu'inquiéter encore un peu plus les milieux d'affaires alors même que le pays a toujours un grand besoin de capitaux extérieurs, notamment européens, pour financer son développement.
Recep Tayyip Erdogan, répétons-le, a longtemps bénéficié d'une aura de réformateur aussi bien auprès des franges les plus modernistes de la société turque que dans les capitales européennes. Cette image a volé en éclats. La politique conduite face à la contestation a entraîné une sérieuse dégradation des relations avec les « 28 ». Au départ, Bruxelles comme les États-Unis ont mis en garde Ankara « contre tout usage excessif de la force » tout en rappelant que « la liberté d'expression et de rassemblement » sont des libertés fondamentales. Mais alors que l'administration Obama a conservé un profil bas afin de ne pas créer d'inutiles frictions avec un allié crucial - en particulier dans le dossier syrien -, les Européens, eux, ont vite haussé le ton. En visite à Istanbul le 7 juin, le commissaire à l'Élargissement Stefan Füle se rendit dans le parc de Gezi pour discuter avec les occupants. Puis il rappela à ses interlocuteurs officiels turcs, qui le pressaient de relancer le processus de négociations sur l'adhésion à l'UE, qu'avant de « parler du futur » il fallait « parler du présent », à savoir de la révolte de Taksim. Le 12 juin, le Parlement européen vota une résolution très ferme contre la répression, s'attirant les foudres de Recep Tayyip Erdogan : « Qui es-tu, Parlement européen, pour prendre des décisions sur la Turquie ? » Réagissant à l'évacuation brutale du parc de Gezi le 15 juin, Angela Merkel s'est dite « effrayée » par ces images de violence et a clamé que « certaines valeurs ne sont pas négociables et doivent s'appliquer tout le temps ». Berlin menaçait même, avec le soutien des Pays-Bas et de l'Autriche, de bloquer l'ouverture du chapitre 22 (politique régionale) des négociations d'adhésion - une ouverture qui devait, après trois ans d'immobilisme, relancer le processus. Pour sortir de l'impasse il aura fallu que le leader du CHP Kemal Kiliçdaroglu écrive à la chancelière pour souligner que sa réaction justifiée à l'égard de la répression pourrait avoir des effets désastreux. Finalement, le chapitre sera ouvert en octobre. Mais Erdogan et son parti semblent désormais constituer un obstacle dans le long et cahoteux chemin de la Turquie vers l'Union européenne.
Censure et répression
Quelque 80 intellectuels turcs de renom, dont les romanciers Yasar Kemal et le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk, le cinéaste Nuri Bilge Ceylan ou encore le célèbre pianiste Fazil Say, lui-même condamné pour des tweets jugés « blasphématoires » (16), ont publié, début juillet, une lettre commune demandant « la fin des discours de haine » dans la bouche du premier ministre. « Nous n'allons pas nous contenter d'en finir avec les incidents, les terroristes vont nous avoir sur le dos », avait en effet menacé Erdogan peu après l'évacuation de Gezi. Il a tenu parole. Le gouvernement a ciblé les réseaux sociaux, leur enjoignant de coopérer avec les autorités sous peine de sanctions. « Oui aux libertés et à l'utilisation d'Internet mais non, absolument non, à ce qu'il serve de moyen pour le chaos, la violence et le crime », affirmait, fin juin, le ministre de la Communication Binali Yildirim. Twitter a refusé de se plier aux injonctions du gouvernement, de même que Facebook. Au moins 72 journalistes turcs qui ont couvert les événements après que les grands médias ont commencé à s'y intéresser ont été licenciés ou contraints de quitter leur emploi selon l'Union turque des journalistes. La presse étrangère est elle aussi dans le collimateur. Les menaces du très populiste maire AKP d'Ankara, Melih Gökcek - via son compte Twitter -, à l'encontre de la correspondante de la BBC Selin Girit, accusée d'être une « espionne britannique », ont été jugées suffisamment sérieuses par la chaîne britannique pour qu'elle dénonce dans un communiqué « une campagne visant à intimider ses journalistes ». De son côté, la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l'homme) a dénoncé dans un rapport le 12 juillet une « chasse aux sorcières ».
Les mesures de rétorsion ciblent tous ceux qui ont aidé les contestataires d'une manière ou d'une autre. Le ministère de la Santé a demandé à l'Ordre des médecins les noms de ceux qui ont donné les premiers soins aux blessés dans le parc. Le YÖK (le Haut Conseil des universités) a lancé une enquête sur les enseignants du supérieur ayant participé au mouvement et le ministère de l'Éducation a fait de même pour les professeurs du secondaire. Pour la seule Istanbul, 715 personnes, selon le procureur de la mégalopole, ont été placées en garde à vue et le parquet a requis la détention provisoire pour 179 d'entre elles. D'autres peuvent encore être arrêtées dans les mois qui viennent. Même si les protestations de rue reprennent, il sera difficile aux autorités turques de durcir encore cette politique de répression sans accroître le contentieux avec leurs partenaires européens. « Recep Tayyip Erdogan ne peut se comporter comme Poutine, car si la Russie bénéficie d'une impunité de fait de par son poids géopolitique et les matières premières dont elle dispose, ce n'est pas le cas de la Turquie », note Kadri Gürsel, éditorialiste du quotidien libéral Milliyet.
En guise de conclusion...
Les événements du printemps turc marquent un incontestable tournant sociétal. L'« esprit de Gezi » a irradié toute la société, comme en témoignent les forums qui ont essaimé un peu partout dans le pays. Pour contourner les interdictions de manifester et les interventions musclées des forces de l'ordre, des protestataires isolés se tiennent, des heures durant, immobiles et silencieux, suivant l'exemple de « duran adam » (l'homme debout) Erdem Gündüz, danseur et chorégraphe qui le premier lança à Taksim cette forme de contestation originale deux jours après l'évacuation de la place. Il est difficile au lycéen d'Istanbul mais aussi d'Ankara, d'Izmir, voire de petits chefs-lieux de province, même s'il est issu d'une famille votant pour l'AKP, de rester à l'écart de la contestation. Les parents eux-mêmes, et pas seulement ceux des milieux « Turcs blancs » en comprennent souvent les raisons même s'ils n'en approuvent pas toujours les modes. C'est un moment charnière. Des mouvements d'un esprit assez proche, comme celui des « Indignés » espagnols, n'ont pas réussi à s'inscrire dans la durée. Celui de Gezi saura-t-il se structurer au-delà de son utopie aussi généreuse qu'un peu brouillonne ? La question est ouverte. Mais la situation actuelle représente également un défi pour les actuelles forces d'opposition et, en premier lieu, pour la principale d'entre elles, le CHP. Le vieux parti kémaliste, traditionnel recours électoral des « Turcs blancs » faute de mieux, qui bon an mal an ne réussit guère à dépasser les 20-25 % des suffrages, saura-t-il enfin se transformer et s'ouvrir à ces nouveaux sujets politiques et à leurs revendications pour les traduire en un projet crédible à même d'incarner une véritable alternative à l'AKP ?
L'onde de choc investit également le parti au pouvoir et le mouvement islamiste au sens large où beaucoup comprennent qu'il faut discuter avec cette partie de la société qui le rejette et retrouver la veine réformiste des premières années pour échapper au déclin. Ce processus sera long, surtout si Erdogan demeure à la barre pour un certain nombre d'années, comme cela est probable. Mais la Turquie dispose de tous les atouts nécessaires pour, à terme, sortir renforcée de cette crise. Le très galvaudé concept de « modèle turc » évoquait souvent jusqu'ici celui d'une « démocratie musulmane » à usage des pays du Moyen-Orient. Il s'agit maintenant, pour la Turquie, de mettre enfin pleinement en oeuvre la démocratie tout court.
Notes :
(1) Gardienne autoproclamée de l'héritage de Mustapha Kemal, l'armée turque a réalisé trois coups d'État (1960, 1971, 1980) au nom de la défense des valeurs républicaines ou de la sécurité nationale, avant de rendre le pouvoir aux civils. En février 1997, elle a contraint le premier ministre islamiste Necmettin Erbakan à démissionner.
(2) La première Cour administrative d'Istanbul a décidé le 6 juin de suspendre les travaux du parc de Gezi dans l'attente d'un jugement définitif, estimant que « la population n'avait pas été consultée » et que « le projet violait l'identité de la place et du parc ». Cet arrêt confirmait celui d'un autre tribunal, rendu le 31 mai, et que le gouvernement avait choisi d'ignorer. Le gouvernement a fait appel et le 22 juillet la Cour administrative régionale a annulé la suspension.
(3) Partie de Macédoine, alors encore province ottomane, la révolution des « jeunes Turcs » nationalistes et révolutionnaires du Comité Union et Progrès contraint en juillet 1908 Abdülhamid II à instaurer une Constitution mettant fin au règne absolu des sultans ottomans. S'appuyant sur les milieux islamistes et conservateurs, le sultan tente en 1909 une contre-révolution qui échoue. Il est déposé, contraint à l'exil et remplacé par son frère Mehmed V qui n'a guère de pouvoir.
(4) Pour assister à la retransmission du lancement du satellite Gökturk 2, le premier ministre s'est rendu le 18 décembre sur le campus de l'université technique du Moyen-Orient à Ankara, bastion de la laïcité et de la gauche. Plus de 2 500 policiers furent déployés ainsi que des engins blindés. Les affrontements furent violents. Plusieurs dizaines d'étudiants furent arrêtés les jours suivants, accusés de « liens avec une organisation terroriste ».
(5) Selon les organisations de défense des droits de l'homme et Reporters sans Frontières, quelque 70 professionnels des médias sont emprisonnés dont 42 directement pour leurs écrits. La législation anti-terroriste turque assimile en effet la propagande, ou présumée telle, à une pleine participation au projet terroriste. La plupart des journalistes emprisonnés le sont pour leurs liens supposés avec la rébellion kurde.
(6) Le Cumhuriyet Halk Partisi (CHP), fondé en 1923 par Mustapha Kemal, fut le parti unique jusqu'aux années 1950 et l'introduction du multipartisme. Se proclamant social-démocrate, membre de l'Internationale socialiste, ce parti symbole des valeurs républicaines s'est de plus en plus figé pendant les vingt ans de direction de son président Deniz Baykal, remplacé en 2010 par Kemal Kiliçdaroglu, Kurde et alevi, qui l'a un peu modernisé. Lors des élections de juin 2011, il a obtenu 23 % des voix et 135 députés sur 550.
(7) Fidèles d'une secte hétérodoxe issue du chiisme duodécimain, les alevis - qu'il ne faut pas confondre avec les alaouites de Syrie - se caractérisent notamment par leur rejet du dogmatisme. Ils ne font pas les cinq prières quotidiennes ni le pèlerinage à La Mecque, estimant selon les mots d'un de leurs poètes du XIIIe siècle, Pir Sultan Abdal, que « la pierre noire, c'est l'homme ». Leurs rituels sont mêlés d'influences chamaniques et chrétiennes.
(8) Les répressions de l'époque ottomane mais aussi des premières années de la République, qui a dissous toutes les confréries, rendent difficile une évaluation précise du nombre des alevis. Les autorités les estiment à 15 % de la population. Les associations alevies parlent de 20 %, voire 25 %. Elles dénoncent le refus des autorités qui contrôlent le Directoire des affaires religieuses d'accepter leur spécificité au sein de l'islam, et protestent contre l'imposition à leurs enfants de cours de religion - obligatoires pour les musulmans - exclusivement sunnites. L'État se refuse à reconnaître aux « cemevi » - les maisons de réunion où les alevis pratiquent leur religion - le statut de lieu de culte.
(9) En janvier 2013, Recep Tayyip Erdogan a annoncé l'ouverture de négociations directes - après des semaines de discrets contacts - avec la rébellion kurde du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et son leader charismatique Abdullah Öcalan. Capturé en 1999 au Kenya, celui-ci a été condamné à mort avant de voir sa peine commuée en emprisonnement à vie. Il est depuis détenu à Imrali, au large d'Istanbul. La « sale guerre » contre ce parti qui a commencé la lutte armée en 1984 a causé plus de 4 000 morts. Depuis sa prison, le leader kurde a envoyé un message à ses partisans réunis le 21 mars dernier pour le newroz (le nouvel an kurde et iranien) à Diyarbakir, la « capitale » du Sud-Est, région peuplée en majorité de Kurdes (15 % de la population totale de la Turquie), les appelant à déposer les armes. La première étape de ce processus de paix est le retrait des guérilleros - 2 000 combattants - du territoire turc vers leurs bases arrière situées dans le nord de l'Irak. Le PKK affirme que 80 % d'entre eux s'étaient retirés dès juillet. Le gouvernement estime pour sa part qu'ils sont à peine 20 % à être partis. Les négociations sont actuellement bloquées.
(10) Ingénieur de formation, Türgüt Özal avait été nommé ministre de l'Économie par les militaires après le coup d'État de septembre 1980. Il crée en 1983 un parti de droite libérale ouvert à l'islam, l'ANAP, qui triomphe lors des élections législatives de cette année. Özal devient alors premier ministre. Réélu en 1987, il est nommé président de la République en 1989. Il a profondément libéralisé l'économie comme les institutions et tenté d'obtenir pour la Turquie le statut de « pays candidat » à l'UE. Lui-même d'origine kurde, il a reconnu l'existence d'une question kurde. Il est mort en 1993 d'une crise cardiaque mais nombre d'islamistes, y compris au plus haut niveau au sein de l'AKP, pensent qu'il a été empoisonné. Une enquête a été ouverte fin 2012.
(11) Premier ministre d'un gouvernement de coalition avec le centre droit, Necmettin Erbakan, dont le parti Refah (parti de la prospérité) s'était affirmé comme la première force politique avec 21,2 % des voix lors des élections de l'automne 1995, a rapidement inquiété l'armée par ses initiatives visant à tourner la Turquie vers le monde arabo-musulman et ses envolées lyriques sur l'islam. Le 28 février 1997, le Conseil national de sécurité, tenu par les militaires, le somme de mettre en vigueur des mesures anti-islamistes. Des mouvements de troupes et des manifestations de la société civile font monter la pression dans le pays. Il finit par démissionner le 30 juin 1997 et son parti est interdit en janvier 1998 par la Cour constitutionnelle. Lui-même, comme quatre députés et un maire, est interdit de toute activité politique pour cinq ans ans. Il est mort en 2011.
(12) Une procédure d'interdiction de l'AKP, accusé d'être un « centre d'activités anti-laïques », est lancée en 2008 par le procureur auprès de la Cour de cassation qui en a référé à la Cour constitutionnelle, la seule à même de prendre une telle décision. L'accusation demande aussi l'interdiction d'activité politique pour cinq ans à l'encontre de 71 élus et responsables de l'AKP dont le premier ministre Recep Tayyip Erdogan et le chef de l'État Abdullah Gül. Après trois jours de délibération fin juillet 2008, ses juges ont décidé par 6 voix sur 11 de ne pas interdire le parti au pouvoir. Il fallait 7 voix. Il s'agit d'un verdict de compromis, adopté dans un contexte où les institutions européennes font part de leur inquiétude. Mais les juges décident néanmoins, par 9 voix sur 11, de sanctionner par des pénalités financières les activités anti-laïques de l'AKP, notamment sa tentative visant à lever l'interdiction du port du voile à l'université.
(13) Lancé par l'AKP, ce référendum portant sur 26 amendements constitutionnels prévoyait, entre autres mesures, de réduire les pouvoirs de l'armée, de juger les responsables du coup d'État de 1980 et d'introduire diverses normes plus conformes à celles de l'UE, mais aussi de réformer la Cour constitutionnelle et le Conseil supérieur de la magistrature en y augmentant le pouvoir des politiques et donc de l'AKP. Ce dernier point inquiétait l'opposition du CHP qui, bien que favorable aux autres propositions, a appelé à voter non. Le vote s'est tenu le 12 septembre 2010, trente ans jour pour jour après le coup d'État. Le « oui » l'a emporté avec 57,6 % des suffrages.
(14) Le réseau Ergenekon - nom se référant à une vallée d'Asie centrale dont seraient originaires les Turcs - réunissait, selon l'accusation, des ultra-nationalistes, des « kémalistes », des militaires en activité ou retraités, des mafieux, etc. Il aurait comploté pour semer le chaos et créer les conditions d'un coup d'État militaire qui devait renverser le gouvernement de l'AKP. L'enquête a commencé après la découverte d'une cache d'armes à Istanbul en 2007. Cette enquête-fleuve, rapidement dénoncée comme une « chasse aux sorcières » par l'opposition laïque, a abouti à l'inculpation de 275 personnes. Le verdict prononcé début août a été très lourd : 17 condamnations à perpétuité. Le plan Balyoz (marteau de forgeron) aurait été préparé par de hauts responsables militaires en 2003. Il prévoyait des attentats contre des mosquées et des incidents aériens avec la Grèce afin de permettre un coup d'État. Les militaires ont toujours affirmé que ces plans n'étaient que des scénarios de simulation comme en font toutes les armées. Le verdict en septembre 2012 a condamné à de lourdes peines de prison quelque 300 généraux et officiers.
(15) Le verdict de perpétuité a surpris et choqué nombre de commentateurs. Ilker Basbug avait été chef d'état-major et commandant suprême des forces armées turques entre 2008 et 2010. Cet officier connu pour son franc-parler, partisan convaincu des valeurs kémalistes et très respecté, entretenait des relations souvent difficiles avec le premier ministre.
(16) Victime d'une plainte d'un notable de l'AKP pour des tweets où il se moquait de la religion et notamment de l'appel à la prière en citant les propos d'un poète persan du IXe siècle, le célèbre pianiste Fazil Say a été condamné le 15 mai à dix mois de prison avec sursis pour blasphème. Devant le scandale, le verdict a été annulé et il sera rejugé.