Politique Internationale - La Revue n°141 - AUTOMNE - 2014

sommaire du n° 141
LA TURQUIE DANS L'IMPASSE SYRIENNE
Article de Dorothée SCHMID
Responsable du programme « Turquie contemporaine » à l'Institut français des relations international
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La Syrie joue un rôle à part dans le noeud des conflits du Moyen-Orient. Incarnation d'un nationalisme arabe résistant aux poussées des impérialismes extérieurs, cet État est vu comme l'éternel outsider, un empêcheur de tourner en rond qui freine la normalisation de la région. Jusqu'au déclenchement de la guerre civile qui la déchire aujourd'hui, la Syrie maintenait pourtant au Moyen-Orient une forme de stabilité paradoxale. Acteur incontournable de tous les dossiers régionaux - aucune solution au conflit israélo-palestinien, aux difficultés libanaises, à l'instabilité irakienne, à l'aventurisme iranien, n'était possible sans son aval -, elle bloquait en même temps toute tentative de règlement durable.
Au début des années 2000, le passage du système politique complexe bâti par Hafez el-Assad à la gestion moins rigoureuse de son fils Bachar, peu préparé à l'exercice du pouvoir, a ouvert une possibilité d'évolution. Forcée par les Occidentaux à retirer ses troupes du Liban en 2005, la Syrie a perdu de sa superbe. Bachar a alors cherché à se refaire une réputation. Un pays voisin a tenté de profiter de cette occasion historique : la Turquie, puissance montante du Moyen-Orient, s'est engagée dans un flirt sérieux avec le régime syrien et a posé, en quelques années, les bases d'une communauté d'intérêts avec Damas. Objectif d'Ankara : prendre le contrôle du verrou régional. Ankara a ainsi posé, en quelques années, les bases d'une communauté d'intérêts avec Damas.
Le rapprochement turco-syrien a duré six ans. Il s'est achevé en 2011 dans un climat de franche hostilité. Les « printemps arabes » ont brisé la complicité factice entre les deux pays : surprise, comme le reste du monde, par la force des révoltes qui secouent la région, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan a dû choisir son camp, y compris en Syrie. Déterminée à jouer la carte de la solidarité sunnite, elle a pris très tôt parti contre Bachar el-Assad, allant jusqu'à soutenir ouvertement les insurgés et à prôner un changement de régime. Mais le pari était risqué : le conflit s'enlise et Ankara est sérieusement ébranlée par ses retombées. Le test syrien met en lumière les faiblesses de la diplomatie turque et fragilise Erdogan lui-même.
Les Turcs en première ligne
La parenthèse du rapprochement entre Ankara et Damas prend place sur une toile de fond historique heurtée : leurs rapports ont été notoirement mauvais au XXe siècle.
Des tensions historiques
Les deux pays ont longtemps entretenu une série de contentieux bilatéraux qui traduisaient, dans le contexte de la guerre froide, la rivalité régionale opposant la République turque à l'ancienne province arabe de l'Empire ottoman. Pilier de l'Otan, la Turquie était vouée à se confronter à une Syrie proche des Soviétiques. Des intérêts nationaux plus précis étaient en jeu : la controverse autour du rattachement du Sandjak d'Alexandrette (1), offert aux Turcs en 1938 par le colonisateur français, n'a jamais été réglée ; le partage des eaux de l'Euphrate, qui prend sa source en Turquie et irrigue une partie de la Syrie, pose également problème. Suivant la logique de la nuisance maximale, la Syrie de Hafez el-Assad noue dans les années 1970 des alliances avec les ennemis de la Turquie de l'époque : elle se rapproche des Grecs et des Chypriotes, appuie les actions terroristes de l'ASALA (2) et, surtout, accueille sur son sol le commandement de la guérilla sécessionniste kurde du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). De leur côté, les Turcs forment en 1996 avec Israël une entente stratégique dont les implications sont clairement anti-syriennes.
C'est le différend kurde qui amène finalement les deux pays au bord du conflit en 1998 : un ultimatum militaire d'Ankara hâte l'expulsion hors de Syrie du leader du PKK, Abdullah Öcalan, qui sera arrêté un peu plus tard au Kenya. Suite à ce geste de bonne volonté de la part de Damas, l'armée turque lâche du lest et l'on assiste à un début de détente qui se matérialise par le déminage de la frontière turco-syrienne, longue de plus de 900 km.
La Turquie joue la Syrie
Mais c'est l'accession au pouvoir en Turquie de l'AKP (Parti de la justice et du développement), parti politique d'origine islamiste, qui accélère le changement après 2002. Le pays entre dans une période de dégel et revoit les fondamentaux de sa politique extérieure. De puissance militaire sur la défensive, il se transforme en soft power régional désireux d'améliorer ses relations avec ses voisins. État pivot, allié indispensable dans toute stratégie d'influence régionale, la Syrie figure en bonne place dans les plans de l'atypique Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères artisan du retour des Turcs au Moyen-Orient.
Ankara prend alors sous son aile un Bachar el-Assad isolé et inexpérimenté pour l'aider à désenclaver son pays. Le crédit politique, le carnet d'adresses et les moyens économiques de la Turquie vont être généreusement mobilisés pour sceller l'amitié avec Damas. Les contentieux bilatéraux sont mis en veille ; de nombreux accords de coopération sont signés ; les frontières sont ouvertes et les visas supprimés entre les deux pays en 2009. Les dirigeants expriment leur foi en un avenir commun dans des visites bilatérales régulières ; en août 2008, Erdogan pose avantageusement au côté de Bachar qu'il accueille en vacances sur la côte égéenne, à la grande satisfaction des observateurs turcs (3).
Le régime syrien profite largement de ces ouvertures. Le trafic économique s'intensifie à la frontière - ce qui bénéficie également aux provinces du Sud-Est anatolien. Le rapprochement est pompeusement mis en scène par la Turquie qui pense poser les bases d'une communauté économique du Moyen-Orient dont elle sera le pôle dominant (4). Le gain stratégique est évident : en 2008, Ankara joue même un rôle de médiateur dans la reprise des négociations israélo-syriennes sur le Golan - un rôle que les Israéliens lui retirent dès 2009, échaudés par la condamnation turque de l'opération « Plomb durci » à Gaza.
Le retournement : la Turquie ennemi numéro un de Bachar
La lune de miel est intense mais courte. Début 2011, les ambitions régionales de la Turquie sont perturbées par les « printemps arabes ». Ankara, qui traitait jusque-là avec les régimes en place et bénéficiait plutôt de l'inertie politique régionale, doit changer de stratégie. La Turquie prend progressivement le parti des révolutionnaires : elle appelle le président égyptien Hosni Moubarak à la démission, puis rejoint, après quelques hésitations, la coalition anti-Kadhafi de l'Otan. Décidée à surfer sur la vague du changement politique, elle commence à se rêver en modèle démocratique pour le monde arabe.
Cette réorientation est scellée sur le dossier syrien. Après le massacre de Deraa, fin mars 2011, les Turcs appellent Bachar à accélérer les réformes. Ils comptent sur leur proximité avec le régime pour faire passer des messages. Le 9 août, alors que le niveau de violence a déjà sensiblement augmenté et que l'armée régulière pilonne Hama, ville symbole de l'antagonisme entre le pouvoir et l'opposition islamiste, Ahmet Davutoglu rend visite à l'homme fort de Damas, avec qui il s'entretient longuement. Il prêche encore la modération et tente de le convaincre de former un gouvernement d'union nationale qui inclurait les Frères musulmans. Davutoglu quitte Bachar dans l'illusion d'avoir réussi mais ce dernier persiste dans la répression. La rupture est consommée.
La Turquie condamne dès lors publiquement et systématiquement le numéro un syrien et va tout faire pour provoquer sa chute. La résistance se structure  en Turquie : une coordination politique de l'opposition, le Conseil national syrien, est fondée à Istanbul à l'automne 2011, tandis que l'Armée syrienne libre (ASL), qui regroupe les premiers insurgés, campe et s'organise elle aussi du côté turc de la frontière. Les réfugiés syriens commencent à affluer par milliers et sont accueillis dans un premier temps sans restrictions, dans des camps modernes gérés avec efficacité.
Des effets régionaux incontrôlables
La guerre civile syrienne fait vaciller tout le Moyen-Orient. Les ambitions régionales de la Turquie, qui se rêvait en démiurge soft avant la guerre, sont mises à mal dans cette arène où les puissances se tiennent mutuellement en échec.
Les objectifs turcs dans le « printemps syrien »
Ankara anticipe un changement de régime en Syrie et prépare l'après-Assad en gardant un oeil sur les grands équilibres stratégiques. La politique syrienne de la Turquie est une déclinaison de sa nouvelle politique arabe : pour consolider son influence, Ankara joue désormais ouvertement la carte sunnite (5). L'AKP aspire à devenir le leader d'une coalition régionale de partis politiques frères issus de la mouvance des Frères musulmans. Le pouvoir minoritaire alaouite des Assad est disqualifié et la Turquie soutient, comme le Qatar, les Frères musulmans syriens et les rebelles qui se réclament de ce courant. Elle devient également le lieu de transit privilégié des djihadistes étrangers - y compris les salafistes appuyés par l'Arabie saoudite.
Au-delà, la Turquie tente de profiter de la crise pour confirmer son statut de puissance émergente et se valoriser vis-à-vis de ses alliés. Sa position géographique et sa stature politique la rendent a priori incontournable pour régler le problème syrien et elle cherche à se rendre encore plus visible. L'opposition syrienne, on l'a dit, s'organise sur son sol ; les journalistes, tous médias confondus, campent en Turquie pour rejoindre les zones de combat ; les réfugiés eux-mêmes sont traités comme un atout politique : l'effort de solidarité à leur égard est positif pour l'image d'Ankara. Davutoglu, qui veut éviter de se retrouver piégé dans un dangereux tête-à-tête avec le régime syrien, recherche un écho international. Il rappelle régulièrement l'ONU à ses responsabilités et se montre très actif en 2012 dans le groupe des pays « amis de la Syrie », une vaste coalition anti-Assad qui comptera jusqu'à 114 membres.
La Turquie dans la compétition des puissances
En l'absence de solution politique viable, le conflit s'installe cependant dans la durée. Le cas syrien symbolise à la fois l'aboutissement et les difficultés des printemps arabes : une opposition morcelée, un régime qui résiste et brandit sa légitimité, aucune issue claire. L'insurrection se militarise, la guerre civile fait rage sans que l'une ou l'autre partie prenne un avantage décisif, le niveau de létalité augmente de façon dramatique - 110 000 morts estimés à l'automne 2013. La sauvagerie des combats et des représailles est telle qu'il devient difficile de tenir un point de vue moral ou politique solide sur les événements.
Cette indétermination angoisse les stratèges qui demeurent obsédés par le verrou syrien : un changement de régime à Damas pourrait complètement bouleverser les équilibres régionaux. La crise contamine déjà tous les pays voisins par lesquels passent les combattants et les réfugiés - près de deux millions dispersés au Liban, en Jordanie, en Irak et en Turquie. Les incidents se multiplient dans les camps, les troubles intercommunautaires reprennent au Liban et en Irak, la monarchie jordanienne craint la contagion révolutionnaire.
La crise syrienne met indirectement aux prises des puissances extérieures qui règlent leurs comptes ou entretiennent le feu pour étendre leur aire d'influence. Bachar est soutenu politiquement et matériellement par l'Iran, leader de l'axe chiite, par la Russie, par le Hezbollah libanais, par la Chine ; les insurgés comptent, eux, sur le Qatar, la Turquie, l'Arabie saoudite, les États-Unis et les grands pays européens. Israël mène de son côté des opérations sporadiques visant à empêcher le renforcement du Hezbollah. Plusieurs face à face fondamentaux des relations internationales se jouent simultanément : États-Unis contre Russie, Iran contre monarchies du Golfe, islamistes contre sécularistes, mais aussi islamistes radicaux contre « modérés ». Des États, des groupes de combattants faisant allégeance à des mouvances idéologiques ou religieuses, des individus entraînés dans une illusion millénariste s'affrontent dans le chaos le plus complet.
Dans ce contexte extrêmement tendu, l'aura de la Turquie ne peut que se ternir. La réputation d'Ankara s'était construite au Moyen-Orient dans le moment bien particulier qui a suivi la guerre en Irak et la démocratisation ratée du « Grand Moyen-Orient » - une période caractérisée par un « vide de puissance », entre retrait américain et fragilisation des régimes arabes (6). La situation est désormais beaucoup plus compétitive et la Turquie, entraînée malgré elle dans l'affrontement des puissances régionales, se heurte, dans son projet de leadership sunnite, aux diplomaties très actives du Qatar et de l'Arabie saoudite. Ses relations se tendent également avec des pays qu'elle n'a pas intérêt à s'aliéner : la Russie, qui lui fournit les deux tiers du gaz dont elle a besoin pour soutenir sa croissance, et l'Iran, dont la capacité de nuisance est avérée en Irak ou sur le dossier kurde.
Vers le damage control
Il apparaît assez vite qu'Ankara n'exerce pas de contrôle réel sur les acteurs syriens et ne parvient pas à imposer de solution politique. En outre, sa rhétorique très agressive à l'égard de Bachar l'expose considérablement. La crainte d'un engrenage militaire avec la Syrie est réelle. La frontière turco-syrienne - qui est la plus longue frontière terrestre des deux pays - est le lieu de tous les dangers. Les insurgés ont pris le contrôle de plusieurs postes-frontières au nord-ouest, la bataille d'Alep se poursuit et les tensions s'étendent vers l'est, dans les zones de peuplement kurde.
Les incidents militaires à la frontière ont été, jusqu'ici, relativement rares. La Syrie comme la Turquie semblent vouloir éviter l'escalade. Mais, en octobre 2012, une bombe syrienne a atterri dans la ville d'Akçakale. Bilan : cinq morts et une vingtaine de blessés. Ankara a alors menacé Damas de représailles et le Parlement turc a voté l'autorisation d'intervenir militairement en Syrie. Les Turcs en ont finalement appelé à la solidarité de l'Otan et ont obtenu le déploiement, début 2013, de six batteries de missiles anti-missiles Patriot fournis par les Pays-Bas, l'Allemagne et les États-Unis, et installés à Adana, Kahramanmaras et Iskenderun (Alexandrette).
Un palier a été franchi en mai 2013 avec un spectaculaire attentat à la voiture piégée qui a fait 51 morts et des dizaines de blessés à Reyhanli, dans la province d'Alexandrette-Hatay. Les autorités turques, complètement dépassées par la violence de l'attaque - la plus meurtrière qu'ait jamais connue le pays -, l'ont attribuée à un groupe gauchiste turc rallié au régime syrien (7). Damas a condamné l'attentat et accusé la Turquie d'avoir transformé la région en foyer du terrorisme. Il est vrai que, depuis le printemps 2013, l'intensification des combats entre les rebelles et l'armée syrienne se double de tensions entre les insurgés eux-mêmes : l'ASL, considérée comme la rébellion modérée ; les groupes radicaux sunnites du Front al-Nosra et de l'État islamique en Irak et au Levant ; et les groupes kurdes. Les risques d'un dérapage militaire augmentent et l'armée turque manoeuvre à chaque regain de tension sur la frontière.
En tant qu'alliée privilégiée des États-Unis, la Turquie serait probablement sollicitée pour participer à une éventuelle intervention en Syrie. La position d'Ankara sur ce sujet n'est néanmoins pas très claire et les options stratégiques disponibles floues. L'hypothèse d'une zone tampon à la frontière, assortie d'une no fly zone, a été débattue mais est considérée comme trop coûteuse. L'état matériel et psychologique de l'armée turque reste incertain, sur fond de tensions persistantes entre le gouvernement et l'establishment militaire (8). Dans ces conditions, l'AKP semble a priori s'en tenir au damage control pour éviter une opération militaire à l'issue hasardeuse et qui ne serait pas soutenue par l'opinion turque.
L'attaque chimique perpétrée dans la Ghouta, à l'est de Damas, au mois d'août 2013, a cependant fait monter les enchères. Manifestement sous pression, le gouvernement turc a dépassé les attentes américaines en appelant à une riposte impitoyable, Erdogan se prononçant de nouveau pour un changement de régime à Damas. Ankara cherche ses marques, exprimant son impatience face au début de rapprochement diplomatique russo-américain qui marginalise sa diplomatie. Signe de tension croissante, les forces armées turques abattent le 16 septembre un hélicoptère syrien qui aurait violé leur espace aérien ; la Syrie accuse la Turquie de provocation à la guerre.
Une lourde facture kurde
La diplomatie turque est en souffrance. L'inquiétude est d'autant plus grande que la crise syrienne remet au premier plan la question kurde, à tel point que le projet pankurdiste, longtemps oublié, semble renaître de ses cendres.
La politique kurde de l'AKP
Le dossier kurde est le cauchemar d'Ankara depuis la fondation de la République. La présence des Kurdes - 15 à 20 % de la population, seule minorité ethnique importante sur le territoire turc - a toujours été vue comme un danger pour l'intégrité culturelle et géographique du pays. La Turquie kémaliste, ultra-jacobine, a fait de leur assimilation forcée une obligation de sécurité ; la pulsion identitaire kurde a été combattue tout au long du XXe siècle, jusqu'à la quasi-guerre civile qui a ensanglanté l'Est anatolien dans les années 1980 et 1990 et s'est soldée par près de 45 000 morts.
L'AKP est arrivé au pouvoir après l'arrestation d'Abdullah Öcalan, qui a marqué une pause dans l'affrontement entre l'État turc et le PKK. Erdogan a pu affronter le tabou kurde de façon plus ouverte et faire le choix de l'apaisement, sur la foi d'un calcul électoral simple : il avait besoin du vote kurde pour élargir sa base politique (9). Le gouvernement a donc entrepris une série de réformes pro-kurdes qui portaient principalement sur l'octroi de droits culturels, tout en s'attaquant au problème du sous-développement économique du Sud-Est. L'« ouverture kurde » de l'AKP a même débouché sur une première tentative - avortée - de réconciliation avec le PKK en 2011. Mais la politique de la main tendue alterne encore avec des moments de tension extrême, car Erdogan hésite face aux fractions nationalistes de son électorat. Le PKK a repris la lutte en Turquie et des combats meurtriers ont ensanglanté l'année 2012, avec un bilan de plusieurs centaines de morts entre l'armée et la guérilla, et un climat de réelle confrontation sociale entre Turcs et Kurdes. Les arrestations de militants et de journalistes considérés comme proches de la cause kurde se sont multipliées ; l'automne 2012 a été marqué par de spectaculaires grèves de la faim de prisonniers kurdes, auxquelles Abdullah Öcalan a lui-même mis fin depuis sa cellule d'Imrali (10).
Le gouvernement turc doit gérer ces difficultés internes sur fond d'agitation régionale. Le chaos qui règne au Moyen-Orient joue en faveur des Kurdes. En Syrie, les Kurdes sont progressivement entrés dans le conflit pour défendre leurs propres intérêts. Bachar el-Assad avait tenté dans un premier temps de se les concilier, accordant à 300 000 d'entre eux la nationalité syrienne dont ils avaient été déchus en 1962. La bascule kurde continue de jouer et les allégeances sont réversibles : depuis 2013 les comités de protection du peuple kurde (YPG), branche armée du PYD (Parti de l'union démocratique), proche du PKK, affrontent dans le Nord-Est les milices islamistes du Front al-Nosra et de l'État islamique en Irak et au Levant, avec pour seul but affiché de défendre l'autonomie du « Kurdistana Rojava » (le Kurdistan occidental).
Longtemps prisonniers d'États répressifs, les Kurdes semblent en passe d'inverser le rapport de forces, si bien que la perspective pankurde est ranimée. Pressé de réagir, l'AKP tente, une nouvelle fois, de faire la paix avec le PKK. Des pourparlers engagés fin 2012 avec Abdullah Öcalan ont abouti à un accord rendu solennellement public le 21 mars 2013, jour du nouvel an kurde (Nevruz).
Le rêve d'un grand arrangement turco-kurde
Ankara aurait promis des concessions politiques en échange du retrait des combattants du PKK du territoire turc. Mais les termes finaux de l'accord n'ont pas été rendus publics et le processus de paix piétine. Le PKK a lancé de nouveaux ultimatums à l'été 2013. Ses combattants se sont en partie redéployés dans leurs bases arrière en Irak mais aussi en Syrie, où ils participent aux affrontements, alimentant la paranoïa turque d'un retour des tensions en Turquie même.
La nouvelle dynamique kurde semble incontrôlable. Depuis Erbil, qu'il rêve en capitale régionale, Massoud Barzani, leader du Kurdistan irakien, tente de poser les bases d'un projet fédéraliste en préparant un congrès pankurde pour la fin 2013. Jouant la politique du pire, Téhéran menace de son côté de gêner le processus de paix turco-kurde - et cela, afin de châtier la position anti-Assad d'Ankara (11). Fidèle à sa vision et à sa méthode, Ahmet Davutoglu tente d'accommoder cette réalité ingérable en la subordonnant au rêve de puissance turc. Si le processus de paix réussit en Turquie, Ankara peut gagner la confiance du PYD syrien (Parti d'union démocratique), proche du PKK, tout en maintenant de bonnes relations avec le Kurdistan irakien de Massoud Barzani. Le montage est complexe mais s'il fonctionnait, la Turquie pourrait bénéficier d'une sorte de glacis kurde qui la protégerait contre les troubles politiques régionaux tout en lui assurant une zone d'activité économique privilégiée. Les manoeuvres vont bon train en coulisse : Ankara a reçu successivement en juillet 2013 Saleh Muslim, le leader du PYD, puis des représentants kurdes iraniens, dans le plus grand secret.
Mais avant de parvenir à un équilibre politique viable à l'échelle régionale, les autorités turques doivent surveiller la poudrière. Les tensions entre les divers groupes kurdes restent une réalité fondée sur des différences culturelles, alimentée par des rivalités idéologiques, attisée aussi par la compétition entre leaders - le sort final d'Abdullah Öcalan, dont les Kurdes de Turquie réclament l'élargissement, est à ce titre une variable essentielle de l'équation.
L'ordre AKP en question
En se proposant comme QG de la révolte contre Bachar el-Assad, la Turquie a pris le risque d'importer le conflit sur son sol. Elle en subit en tout cas l'onde de choc permanente, ce qui complique la politique intérieure de l'AKP.
La mosaïque turque sous tension
Ankara avait annoncé au début du conflit que sa frontière avec la Syrie resterait ouverte. Un principe difficilement applicable, tant le coût de l'accueil des réfugiés et des combattants rebelles est élevé. Le nombre de réfugiés  a complètement débordé les prévisions. Même si la Turquie n'est plus aujourd'hui le premier pays d'accueil (elle est dépassée par le Liban et la Jordanie), les chiffres officiels turcs affirment que les 17 camps de réfugiés installés dans le Sud-Est abritaient, fin juillet 2013, un peu plus de 200 000 personnes (12). Près de 350 000 Syriens sont passés dans ces camps depuis le début des combats, certains étant rentrés chez eux. Mais ces statistiques ne reflètent que de loin la réalité des mouvements, car aux personnes recueillies dans les camps s'ajoute un grand nombre de Syriens installés directement dans les villes turques proches de la frontière - Antioche, Adana ou Gaziantep -, mais aussi à Istanbul.
La crise humanitaire est partie pour durer. Les Turcs y font face avec professionnalisme. Selon les estimations les plus généreuses, le gouvernement aurait dépensé près de un milliard de dollars pour entretenir les camps depuis 2011. Il appelle régulièrement les bailleurs internationaux à l'aide, mais se montre réticent à l'idée d'une co-gestion des installations (13). Les Turcs souhaitent garder la main car ils craignent des dérapages sécuritaires. Les camps sont agités et la police y intervient de plus en plus souvent. Face à l'urgence et au manque de moyens, les autorités turques coopèrent cependant de plus en plus avec les ONG étrangères et les agences humanitaires de l'ONU.
La présence massive des Syriens en Turquie est en soi explosive. La province de Hatay-Alexandrette, en particulier, est une zone de peuplement mixte où cohabitent depuis toujours des communautés ethniques, linguistiques et religieuses très diverses et qui comprend, aujourd'hui encore, une forte proportion d'Arabes turcisés, dont bon nombre d'alaouites, qui cohabitent avec des Turcs sunnites et des Kurdes. Les lignes de fracture syriennes se superposent à cette mosaïque locale et perturbent des équilibres politiques fragiles. Des manifestations pro-Assad et anti-Erdogan ont eu lieu à Antioche ; les incidents intercommunautaires se multiplient. Certains craignent même que le conflit syrien ne révèle l'antagonisme latent entre sunnites et alevis - une communauté religieuse chiite jusqu'ici très discrète, qui représente entre 15 et 20 % des citoyens turcs, et se montre de moins en moins bien disposée à l'égard d'Erdogan (14).
Les conséquences économiques du conflit
Les affrontements en Syrie ont également des retombées économiques négatives pour la Turquie. Ces dernières années, Ankara avait réussi une percée économique spectaculaire au Moyen-Orient et donné une vraie impulsion au développement du Sud-Est anatolien : Gaziantep et sa région, notamment, tiraient presque toute leur croissance des échanges avec la Syrie et l'Irak (15). Les combats dans le triangle frontalier Turquie-Syrie-Irak ont désorganisé ces activités. Routes coupées, débouchés incertains, main-d'oeuvre en souffrance : l'économie des zones frontalières en Turquie est partiellement sinistrée.
En contrepartie, on observe l'apparition d'une forme d'économie de guerre, avec le développement de la contrebande et la multiplication des passeurs. Les rebelles syriens taxent le passage des marchandises aux frontières. Les incidents armés impliquant des trafiquants sont de plus en plus nombreux, ce qui cause aux Turcs de nouveaux soucis de sécurité.
À l'échelle macro-économique, les investisseurs prennent progressivement conscience des fragilités d'une économie turque que les tensions régionales mettent sous pression. Les rumeurs d'intervention en Syrie à l'automne 2013 ont accéléré les sorties de capitaux et fait plonger la livre turque, déjà mal en point. La Turquie, pays jusqu'ici choyé par les agences de notation financières, est à présent sous surveillance.
Un gouvernement débordé
Face à toutes ces difficultés, le gouvernement d'Ankara continue d'afficher une détermination qui ne convainc plus guère son électorat. En 2012, les sondages ont pour la première fois révélé une sérieuse baisse de popularité du gouvernement liée à l'imbroglio syrien. La majorité des Turcs ne soutient pas la politique syrienne d'Erdogan, et chaque incident sérieux érode un peu plus la confiance (16). La gestion désastreuse du très grave attentat de Reyhanli a marqué, de ce point de vue, un tournant : les autorités ont réagi tardivement, cherché à contrôler le travail des médias tout en fournissant au public des explications hasardeuses et contradictoires, et montré peu d'empathie pour les victimes.
Le maintien à flot de sa diplomatie risquée concentre une bonne partie des efforts du gouvernement turc, le reste de son attention étant consacré au processus de paix avec les Kurdes. Comme dans tous les moments difficiles, l'AKP se transforme en boîte noire et ses intentions sont difficiles à cerner. Car si tout semblait en ordre à Istanbul ou à Ankara jusqu'en juin 2013, le pays est en fait pratiquement en état de siège et la crispation d'Erdogan se ressent dans son style politique, de plus en plus autoritaire.
La déflagration s'est produite juste avant l'été, suite à une triviale affaire de spéculation immobilière à Istanbul. La crise du parc de Gezi (17) prend un sens bien particulier sur fond de crise syrienne. Elle montre l'inquiétude d'une partie importante de l'opinion turque, déboussolée par l'aventurisme d'un gouvernement qui n'a plus de prise sur la réalité (18). Le « printemps de Taksim », cette série de grandes manifestations libertaires qui ont secoué le pays entier pendant un mois, est au moins comparable aux printemps arabes sur un point : il sanctionne le fossé grandissant entre le gouvernement et son peuple - et marque sans doute la fin du mythe d'un « modèle turc pour le monde arabe ».
Les conséquences du désastre syrien sur les équilibres régionaux sont encore impossibles à évaluer, mais la diplomatie turque en est sans aucun doute une victime collatérale importante. Engagée volontairement sur la scène syrienne, la puissance émergente régionale la plus brillante de ces dernières années se trouve engluée et déstabilisée au-delà de toute prévision. Son engagement mal calibré finit même par agacer ses alliés, au premier rang desquels Washington, désormais perplexe sur les intentions de son premier relais stratégique régional...
Notes :
(1) Le Sandjak, ou district, d'Alexandrette, qui faisait partie de l'État d'Alep dans la Syrie sous mandat français, fut rattaché à la Turquie juste avant la Seconde Guerre mondiale afin de dissuader le régime d'Atatürk de se rallier à l'Allemagne nazie. Devenu la province turque du Hatay, le territoire continue d'être revendiqué par les Syriens.
(2) L'ASALA (Armée secrète de libération de l'Arménie) est une organisation terroriste active entre 1975 et 1984, responsable de plusieurs attentats meurtriers contre des diplomates turcs, dont le but était de forcer l'État turc à reconnaître le génocide arménien.
(3) Press Scan, http://www.turkishpress.com/news.asp?id=245599
(4) En lançant les travaux du « Barrage de l'amitié » sur l'Oronte en 2011, Tayyip Erdogan le donne en exemple au monde.
(5) Semih Idiz, « The "Sunnification" of Turkish Foreign Policy », Al Monitor, 1er mars 2013.
(6) Loulouwa al-Rachid et Dorothée Schmid, « Moyen-Orient : la puissance impossible ? », in Thierry de Montbrial et Philippe Moreau Defarges (dir.), RAMSES 2011 - Un monde post-américain ?, Ifri / Dunod, 2010, pp. 177-181.
(7) Jean Marcou, « L'attentat de Reyhanli, début d'un engrenage syrien pour la Turquie ? », blog de l'OVIPOT, 15 mai 2013.
(8) Dorothée Schmid, « L'armée turque est-elle hors jeu ? », Politique Internationale, n° 137, automne 2012, pp. 207-218.
(9) Dorothée Schmid, « L'AKP face au tabou kurde », note de l'Ifri, juin 2009.
(10) Delphine Nerbollier, « Les contradictions de la politique kurde d'Ankara : leçons tirées des grèves de la faim de 2012 », Repères sur la Turquie, n° 9, février 2013.
(11) Othman Ali, « PKK : les implications régionales du processus de paix », Zaman France, 29 mai 2013.
(12) AFAD, Syria Disaster Report, été 2013, https://www.afad.gov.tr/EN/IcerikDetay1.aspx?ID=16&IcerikID=747
(13) IRIN, « L'approche de la Turquie à l'égard des réfugiés syriens est-elle viable ? », 17 avril 2013.
(14) Élise Massicard, « Turquie : les alevis font le choix de la neutralité », décembre 2012,
http://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/turquie-les-alevis-font-le-choix-de-la-neutralite
(15) Rémi Bourgeot, « Une réorientation de l'économie turque vers le Moyen-Orient ? », in Dorothée Schmid (dir.), La Turquie au Moyen-Orient : le retour d'une puissance régionale ?, CNRS Éditions, 2011, pp. 93-112.
(16) Kadri Gürsel, « Poll Shows Weak Support for Turkey's Syria Policies », Al-Monitor Turkey Pulse, 22 février 2013 et « Turquie-Syrie : Ankara paye le prix fort », revue de la presse turque dans Courrier international, 13 mai 2013.
(17) L'annonce en juin 2013 de la destruction d'un petit espace vert situé au coeur d'Istanbul, le parc de Gezi, pour faire place à un complexe immobilier de style néo-ottoman, a déclenché une vague de contestation sans précédent en Turquie. Les manifestations se sont étendues sur plusieurs semaines et ont progressivement gagné toute la Turquie, sur des mots d'ordre anti-Erdogan. Voir l'article de Marc Semo dans ce même numéro.
(18) Sophia Jones, « How the War in Syria Has Helped to Inspire Turkey's Protests », Foreign Policy, 11 juin 2013.