Politique Internationale - La Revue n°141 - AUTOMNE - 2014

sommaire du n° 141
QUE RESTE-T-IL DES ACCORDS D'OSLO ?
Article de Frédéric Encel
Docteur en géographie géopolitique, maître de conférences HDR en questions internationales à Science
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Sur les temps longs du conflit israélo-palestinien, un nouvel épisode semble s'être amorcé durant l'été 2013 ; pour la première fois depuis six ans, un gouvernement israélien et l'Autorité palestinienne ont entamé des pourparlers au plus haut niveau, sous l'égide du secrétaire d'État américain John Kerry. Cette relance du processus de paix intervient précisément deux décennies après celui qui reste considéré, à ce jour, comme le plus important.
Durant l'hiver 1992-1993, dans un petit village norvégien situé non loin d'Oslo, quelques diplomates et chercheurs se rencontrent dans le plus grand secret. Ils n'ont aucun mandat pour négocier la paix, et à la tête de leurs directions politiques respectives - gouvernement israélien, d'une part, Organisation de libération de la Palestine (OLP), d'autre part - seuls les plus hauts dirigeants sont au courant. L'événement n'est pas sans précédent : dès les années 1980, à Paris et dans plusieurs capitales européennes, des rencontres du même genre s'étaient déjà tenues. Mais cette fois, ces préliminaires visent à enclencher un vrai processus de négociations directes entre Israël et l'OLP afin d'aboutir à la paix.
Une vraie volonté politique fondée sur des intérêts réciproques bien compris permettra, quelques mois plus tard, d'organiser une cérémonie en grande pompe sur les pelouses de la Maison-Blanche. Il est vrai qu'une rare conjonction de contextes géopolitiques favorables aura joué un rôle primordial.
Une conjonction de contextes favorables
Contexte international
En 1993, les États-Unis ont entamé leur décennie « hyperpuissante ». Hormis un trou d'air de quelques mois, l'État américain ne connaît pas de crise économique majeure - du type de celle qui, vingt ans plus tard, le contraindrait à de sérieuses coupes dans les budgets défense, aide extérieure et diplomatie. La Chine réalise encore une croissance à un chiffre ; les grands concurrents économiques sont les alliés nippons et européens. Sur le plan géopolitique, aussi, Washington en impose. L'ancien adversaire surpuissant, l'Union soviétique, vient de s'effondrer définitivement : la Russie, qui en est la principale héritière, frise le chaos généralisé. Les anciennes républiques baltes, caucasiennes et islamo-asiatiques ont pris leur indépendance, se jetant parfois directement dans les bras de l'Otan (pays baltes). À l'extérieur, les derniers alliés de Moscou se comptent sur les doigts d'une main ; au Proche-Orient, seule la Syrie de Hafez el-Assad (père de Bachar) lui demeure fidèle, sans doute faute d'alternative. Quant à la Chine, elle est bien trop faible et éloignée du théâtre moyen-oriental pour prétendre imposer ses vues au Conseil de sécurité. Les BRICS, ces grands émergents (réels ou supposés), n'apparaîtront en tant que tels que dix années plus tard. Enfin, la libération du Koweït des griffes de l'Irak, en 1991, a conféré aux États-Unis un regain de prestige diplomatique et militaire auprès d'une partie essentielle de la Ligue arabe. Cette détermination de George Bush senior dans l'affaire koweïtienne lui avait permis, en octobre 1991, de faire pression sur le premier ministre israélien Itshak Shamir pour qu'il se rende à la conférence pour la paix de Madrid. On ajoutera qu'en 1993, si les Twin Towers sont touchées une première fois par un attentat islamiste à l'explosif (qui fera « seulement » une quinzaine de victimes), les États-Unis n'ont pas encore à affronter directement la lame de fond qui déferlera une décennie plus tard. Bref, lorsque les Israéliens et les Palestiniens apporteront sur un plateau un protocole d'accords tout ficelé au président Bill Clinton, celui-ci aura les coudées franches pour le soutenir à fond, autant économiquement (flanqué des donateurs et investisseurs européens et nippons) que politiquement, se payant même le luxe d'inviter une Russie faiblissime à co-parrainer lesdits accords !
Certes, le nouveau président Clinton n'est pas un interventionniste ; il le démontrera en mettant un terme à l'opération « Restore Hope » en Somalie, fin 1993, et surtout en n'intervenant pas durant le génocide des Tutsis rwandais (en 1994). Mais les conditions offertes par les ennemis proche-orientaux sont si avantageuses qu'il les acceptera immédiatement : aucune projection de troupes de maintien de la paix ; pas de frontières à modifier (dans un premier temps du moins) ; nulle susceptibilité à froisser chez d'autres puissances ; et, last but not least, pas de pressions à exercer sur l'allié israélien.
Décidément, les accords d'Oslo interviennent dans un contexte international proche de l'idéal, notamment du fait de l'archi-prédominance américaine au Proche-Orient. Cette conjoncture exceptionnelle vaut également sur le plan régional.
Contexte régional
Le Moyen-Orient des débuts de la décennie 1990 est celui d'une Ligue arabe affaiblie par deux facteurs principaux : les graves divisions générées par l'invasion irakienne du Koweït et la chute des prix du baril de brut dès les années 1985-1986. C'est d'autant plus vrai qu'au sein de la Ligue le Front du refus - ce groupement informel de pays violemment opposés à toute forme de négociations avec l'État juif comprenant l'Algérie, le Soudan, le Yémen, la Syrie, la Libye et l'Irak - est en perte de vitesse ; les trois premiers États sont ravagés par la guerre civile ; le quatrième subit des sanctions occidentales (après des attentats terroristes) ; et le dernier se remet difficilement de huit ans de guerre contre l'Iran puis de sa défaite contre la coalition américano-onusienne. Les alliés de l'OLP - parfois très encombrants par leur jusqu'au-boutisme - ne peuvent guère entraver la démarche conciliatrice de son chef historique, Yasser Arafat.
Il convient, enfin, de mentionner les accords de Taëf de 1989 qui mettent fin non seulement à la guerre civile libanaise, mais surtout à l'hégémonie chrétienne pluri-décennale sur le pays du Cèdre (1). Du point de vue palestinien, cette paix représente à la fois un répit et une menace : un répit, car les 300 000 réfugiés de 1948 et leurs descendants payaient un lourd tribut à une guerre civile dont ils ne parvenaient pas à sortir victorieux ; une menace, car une réconciliation entre les différentes communautés libanaises se ferait au détriment de Palestiniens perçus par tous comme des étrangers plus ou moins néfastes à l'unité nationale. Sans doute Taëf contraint-il Arafat à prendre en compte cette réalité, jusques et y compris à l'occasion des accords d'Oslo.
Contexte local
En définitive, c'est bien sur le troisième et le plus restreint cercle d'analyse - le terrain israélien et palestinien - que la situation est le moins défavorable à des négociations directes.
Du côté palestinien, Arafat jouit encore d'une aura sans partage dans la population palestinienne. Le vieux leader tient sous sa forte influence les Palestiniens de l'intérieur (Cisjordanie et Gaza) tout en bénéficiant du soutien de la plupart de ceux de l'extérieur, réfugiés au Liban, en Syrie, en Jordanie ou en Égypte. En outre, le Hamas, fondé en 1988 à Gaza, est loin d'avoir acquis le magistère et la puissance qu'il affichera par la suite, notamment après son putsch de juin 2007 dans la bande de Gaza. Sur le plan diplomatique, après avoir subi un cinglant désaveu dû à son soutien à Saddam Hussein en 1990 (mais avait-il eu le choix ?), Arafat a certes rebondi au cours du processus de Madrid, téléguidant depuis son exil de Tunis la délégation jordano-palestinienne aux négociations de paix. Mais le chef de l'OLP est un général sans troupes. Physiquement absent des Territoires, abandonné par les pétromonarchies du Golfe qui lui reprochent toujours son soutien à Saddam, (quasiment) boycotté par l'administration américaine, considéré à Moscou comme quantité négligeable, il s'inquiète de l'influence grandissante des islamistes du Hamas (2). Que se passera-t-il s'il ne serre pas la main tendue par le nouveau gouvernement israélien ? N'aura-t-il pas raté l'ultime chance de revenir sur le devant de la scène internationale, voire de bâtir l'État palestinien rêvé ?
Du côté israélien, le parti travailliste emmené par Itshak Rabin a - contre toute attente - triomphé du Likoud, usé par quinze années de pouvoir, lors du scrutin législatif de juin 1992. Le général et ancien ministre de la Défense « faucon » Rabin jouit d'un vrai prestige dans l'opinion. Quant à son challenger malheureux au poste suprême, l'infatigable Shimon Peres, il milite activement aux Affaires étrangères pour sortir de l'impasse le processus de paix de Madrid enclenché en octobre 1991. Rabin rassure l'armée et le centre ; Peres rallie les milieux d'affaires et la gauche libérale et libertaire. Le premier parle sans cesse de sécurité, parvient à acquérir des chasseurs bombardiers F15.I auprès de Washington, et rejette la perspective d'un État palestinien ; le second échafaude un « mizrakh hatikhon hakhadasha », un nouveau Moyen-Orient, construit sur le modèle des dragons asiatiques où Israéliens et Arabes coopéreraient tous azimuts dans l'industrie, la recherche et le high-tech. Féroces adversaires politiques de longue date, les deux leaders travaillistes présentent en l'occurrence une rare complémentarité. Longtemps, Rabin ne voudra pas entendre parler d'un accord avec Arafat. Le camp Peres finira, néanmoins, par lui imposer cette nécessité. Mais dans quel but ?
Le double « malentendu » et l'effondrement
Le 11 septembre 1993, sous l'égide du président américain Bill Clinton et devant un parterre de personnalités, Rabin et Arafat se serrent la main. L'atmosphère est à l'euphorie. Les rounds de pourparlers se tiennent plus ou moins régulièrement dans le cadre d'Oslo I - la première phase au cours de laquelle on se borne à discuter de questions « mineures » : rétrocession par Israël de droits de douane pour les produits agricoles palestiniens ; accords de coopération culturelle ; mise en place du siège de la nouvelle Autorité palestinienne à l'Orient House (Jérusalem-Est) ; construction de la zone d'activité industrielle mixte d'Erez (limite entre Gaza et Israël) ; patrouilles militaires communes dans des zones sensibles.
Ces questions n'étaient pas négligeables, comme ne furent guère anecdotiques de nombreuses rencontres inédites, dans la rue comme au sommet, entre Israéliens et Palestiniens, et moins encore le retrait de Tsahal des villes de Gaza et de Jéricho. Rétrospectivement, il serait aisé de se moquer d'un processus sans précédent qui pouvait sembler prometteur. Pourtant, répétons-le : il ne s'agissait là que de la première des deux étapes, celle qui devait durer deux années et n'inclure que les sujets « faciles ». Les autres, les questions de fond touchant à l'identité et à la souveraineté (ces cinq grands contentieux que sont Jérusalem, les réfugiés, les implantations, la sécurité et les frontières) n'interviendraient que dans un deuxième temps (Oslo II). Or, lorsqu'en juin 1995 on commença à préparer cette seconde phase, le blocage apparut complet, le fossé entre les deux corpus de revendications abyssal. Lors des sessions de négociations de l'été, il semblait parfois que les deux délégations n'avaient pas signé le même document deux années auparavant (3) !
En réalité, le ver était dans le fruit dès le commencement du processus de paix, et les accords tout entiers construits sur un malentendu fondamental.
Le malentendu originel
Jamais dans le texte dit des Accords intérimaires d'Olso n'apparaît le mot « État palestinien ». À aucun moment il n'est mentionné que les accords doivent y mener ou qu'il s'agit de la perspective logique des pourparlers. Or, dans leur quasi-totalité, les commentateurs de l'époque, non contents de se tromper en parlant des « accords de paix » d'Oslo (ce qu'ils ne sont pas davantage), glosent sur la base de cette « évidence ». Certes, en l'absence de la lettre, il y avait l'esprit. Car en reconnaissant l'OLP, en négociant avec elle et en autorisant l'édification d'une Autorité palestinienne internationalement reconnue avec à sa tête le leader indépendantiste Arafat, le gouvernement hébreu ne pouvait pas ignorer ce que la partie adverse attendait : un État. Mais quel article du texte l'y contraignait formellement ? Aucun. Duplicité israélienne ? Pas vraiment. Plutôt l'espoir très « shimon-peresiste » que les Palestiniens édulcoreraient leurs revendications politiques sous l'influence des progrès socio-économiques que le processus était censé leur avoir procurés. Ils devaient bénéficier des apports matériels du partenaire israélien, ainsi que des inévitables retombées économiques des investissements internationaux. Gaza deviendrait un Hong Kong bis, le grand Tel-Aviv et Ramallah une Silicon Valley ; l'espace israélien et palestinien un vaste complexe industriel et touristique parsemé d'autoroutes menant aux capitales arabes alentour... En échange de cette explosion économique pourvoyeuse de richesses, les Palestiniens devaient sacrifier leurs vieilles exigences nationalistes. Au mieux, les intéressés n'adhéreront pas à cette utopie matérialiste ; au pire, ils croiront à une ruse sioniste machiavélique visant à dominer la Palestine autrement que par les seules armes !
Qu'avaient donc espéré les Palestiniens sans l'avouer ? Question essentielle. En effet, pour signer un document avec l'ennemi héréditaire sans même que l'État de Palestine ni le sacro-saint droit au retour des réfugiés de 1948 y figurent, il fallait bien une contrepartie substantielle. Yasser Arafat comptait sur l'effet « cuisson du homard », selon l'astucieuse formule de l'essayiste et journaliste Michel Gurfinkiel (4). Plutôt que de poursuivre un vain combat militaire frontal, mieux valait entamer une stratégie « douce », celle de l'assoupissement de l'ennemi. Le chef palestinien, comme bien d'autres leaders arabes nationalistes, ne croyait absolument pas en la pérennité d'Israël, pas plus qu'il ne concevait l'existence d'un peuple juif. Il considérait la société israélienne comme une fragile mosaïque de communautés que seule la guerre contribuait à souder. Le jour où la tension diminuerait significativement, cette société se déliterait, sombrerait dans l'insouciance caractéristique de l'Europe décadente, cherchant à jouir des fruits de la paix, oubliant son attachement à la terre, voire à la souveraineté. Dans ce schéma, les jeunes Israéliens n'accepteraient plus les sacrifices de la conscription, et Tsahal s'effondrerait au même rythme que l'artificielle nation juive. Nombre d'Israéliens finiraient alors par quitter leur sol natal au profit de l'Occident - déliés de tout sentiment de culpabilité - et la natalité palestinienne ferait le reste. En un mot, Arafat souhaitait transformer sa faiblesse en force, quitte à endormir l'adversaire en acceptant de signer un texte a priori défavorable.
Or l'erreur d'appréciation palestinienne, liée à la profonde méconnaissance du sionisme et d'Israël, était totale. Au moins aussi lourde que celle d'un Peres quant aux aspirations palestiniennes.
Ce double malentendu permet de mieux comprendre pourquoi le processus s'est grippé dès l'été - avant même l'assassinat d'Itshak Rabin, le 4 novembre 1995. Cette tragédie est encore universellement admise comme le coup mortel porté au processus d'Oslo. Pourtant, exaspérés par les attentats suicides meurtriers de 1994 et 1995, las des tergiversations et de la duplicité d'Arafat, les Israéliens adhéraient de moins en moins à la politique de leur gouvernement. Quant aux Palestiniens, victimes à la fois de la corruption massive du système Arafat et des mesures drastiques de sécurité israéliennes, ils voyaient peu à peu s'éloigner les fruits de la paix à venir. Durant l'été 1995, lorsqu'il s'agirait de préparer Oslo II, il n'y aurait pratiquement plus rien à négocier. Certains objecteront qu'en septembre un accord était néanmoins signé, prévoyant un retrait israélien de 13 % de la Cisjordanie ; ce à quoi l'on rétorquera que, une fois de plus, ce document n'impliquait aucune avancée sur les gros dossiers, les espaces concernés n'incluant ni Jérusalem ni la moindre implantation.
Une grossière erreur politique de Shimon Peres parachève alors le tableau : après la mort tragique de Rabin, il assure l'intérim. Mais, au lieu d'organiser immédiatement un scrutin que le parti travailliste aurait remporté haut la main, il attend l'échéance électorale régulière prévue à l'automne 1996. Or, en février et mars, le Hamas perpètre quatre attentats monstres à Tel-Aviv et à Jérusalem-Ouest qui font une centaine de tués. Et les sondages de commencer à s'inverser... L'offensive d'artillerie anti-Hezbollah libanais, en avril, ne suffira pas à redorer le blason de Peres qui, le 29 mai 1996, perdra in extremis des élections absolument imperdables face au jeune nationaliste Benyamin Netanyahou (5).
Répétons-le : tout comme il est inexact de croire que la mort de Rabin - qui ne fut jamais le fer de lance du processus d'Oslo - a entraîné celle du processus de paix, il serait faux de considérer que l'arrivée au pouvoir de Netanyahou lui fut fatal. Certes, ce dernier réduit le rythme des pourparlers (un rythme déjà sérieusement ralenti) et fait dépendre les phases de retrait israélien des villes palestiniennes de la lutte d'Arafat contre le terrorisme. Mais, contrairement à ses promesses de campagne, Netanyahou ne dénonce pas les accords d'Oslo ni n'organise un référendum à leur sujet. Il ne rompt pas le contact avec l'Autorité palestinienne, renonce à fermer son QG de l'Orient House, et rencontrera même Arafat en personne. Par ailleurs, le 23 octobre 1998, il signe avec le président palestinien les accords de Wye Plantation qui marquent le partage de Hébron - ville sainte pour l'islam et pour le judaïsme - en deux zones, dont l'une palestinienne (6). Quant aux constructions dans les implantations, il est vrai qu'elles reprennent. Du moins dans les implantations « politiques » (nationalistes religieuses, situées très près des villes palestiniennes) car, dans les implantations « stratégiques » (vallée du Jourdain, Golan, etc.), le gouvernement Rabin-Peres n'avait jamais cessé de bâtir massivement. Le véritable tournant se situe en septembre 2000, alors que le Likoud n'est plus au pouvoir depuis la victoire d'Ehoud Barak sur Benyamin Netanyahou l'année précédente - un Barak qui sera pourtant allé fort loin dans les concessions, à Camp David II, en juillet 2000 (7).
Oslo s'effondre tout à fait avec la survenance de la seconde Intifada, en septembre 2000. Celle-ci constitue une catharsis autant qu'un révélateur. À l'exaspération des Palestiniens quant aux très faibles avancées du processus de paix répond la perte de confiance des Israéliens. En trois années, vagues d'attentats à l'explosif et contre-insurrection feront plus de 6 000 tués. Pourtant, même au plus fort des affrontements et jusqu'au siège de la Muqata (le QG d'Arafat à Ramallah) par Tsahal, jamais les deux camps ennemis ne dénonceront officiellement les accords d'Oslo ni ne renonceront à leur reconnaissance mutuelle. Stupéfiant paradoxe : c'est l'ombrageux nationaliste Ariel Sharon qui, depuis son triomphe électoral sur Ehoud Barak en février 2001, dirige l'État juif (il sera largement réélu en 2003 !) et mène la répression tandis que Yasser Arafat appelle jour après jour au djihad...
Cela dit, il faudra attendre trois hommes nouveaux - l'ex-Likoud devenu colombe Ehoud Olmert, le président américain George W. Bush soucieux de contrebalancer le fiasco irakien et le pragmatique successeur d'Arafat Mahmoud Abbas - pour qu'un nouveau processus de paix s'enclenche, en novembre 2007, à Annapolis. Il sera, hélas, sans lendemain.
Vingt ans plus tard, un nouvel Oslo est-il possible ?
En géopolitique, le pire n'est jamais sûr et rares sont les évolutions définitives. Les pessimistes feront observer que « l'Histoire ne repasse pas les plats » et, en l'occurrence, ils auront sans doute raison. Plusieurs facteurs militent, en effet, contre la possibilité d'un Oslo bis.
US go home !
Pour trois motifs au moins, les États-Unis se retirent peu à peu du Moyen-Orient, et tout particulièrement du Proche-Orient stricto sensu. Or, comme l'affirment nombre de diplomates et d'intellectuels israéliens - d'Elie Barnavi à Amos Oz en passant par A. B. Yehoshua -, seul un puissant et bienveillant partenaire extérieur peut réussir le « divorce » entre Israël et Palestine (8). Pourquoi ce retrait régional ? D'abord, parce que Barack Obama n'a jamais été convaincu que l'avenir de la planète passait par cette région, ni que l'avenir de cette région passait par la paix israélo-palestinienne. De fait, le président américain tenta bien quelques pressions sur Netanyahou au commencement de son premier mandat, mais il renonça face à l'opposition conjuguée du gouvernement hébreu et du Congrès. Une position qu'il officialisera lors de sa visite officielle à Jérusalem en mars 2013. Ensuite, à Washington, on considère dorénavant l'Asie méridionale et orientale - et non plus l'Europe et le Moyen-Orient - comme la région la plus essentielle sur le plan géostratégique. Montée en puissance de la Chine, regain de tension sino-japonaise, rivalité indo-pakistanaise, péril islamiste radical au Pakistan, bombe nord-coréenne : l'Asie des titans nucléarisés efface les pénibles lilliputiens syriens, libanais, palestiniens ou jordaniens ! Enfin, le caractère exponentiel de la production de gaz de schiste par les États-Unis leur permettra à court terme de se passer totalement du brut moyen-oriental, saoudien notamment. Cette manne inattendue explique, pour une large part, leur décision de quitter au moins partiellement la région. Livrés à eux-mêmes, Israéliens et Palestiniens peuvent difficilement parvenir à une entente durable. D'où, probablement, une nouvelle (et ultime ?) tentative de conciliation par John Kerry.
Ligue arabe exsangue, camp palestinien divisé
Jamais depuis sa création en mars 1945 la Ligue des États arabes - soit vingt-trois États en 2013 - n'avait accusé une telle impuissance. Crise politique et institutionnelle profonde dans les pays du printemps arabe (Tunisie, Égypte, Libye, Yémen) ; guerre civile en Syrie et (re)déchirure du Liban voisin ; perte du sud (pétrolifère) du Soudan ; maintien ou aggravation des tensions frontalières classiques (Maroc/Algérie) ; chaos politique et identitaire en Irak ; indigence économique ici et là (Comores, Jordanie, Mauritanie) ; effondrement de l'État en Somalie : telle est la liste non exhaustive des fléaux qui frappent le monde arabe. Dans ce champ de ruines, la capacité de pression ou de coercition sur Israël est devenue pratiquement nulle alors que, dans les années 1970, la Ligue faisait trembler l'Occident via ses embargos et autres menaces de rétorsion commerciale et pétrolière. Même si l'État juif demeure son ultime et commode ciment fédérateur, on voit mal comment la Ligue pourrait orienter de quelque façon que ce soit un nouveau processus de pourparlers israélo-palestinien. Du reste, il faudrait qu'elle choisisse au préalable de soutenir soit l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, soit le Hamas au pouvoir à Gaza - ce qui relève, pour l'heure, de la mission impossible. Même le plan (saoudien) Fahd de 2002 (9), admis comme un plus petit dénominateur commun, ne semble plus d'actualité.
Parmi les nouvelles réalités qui interdisent la perspective d'un Oslo bis, la déchirure inter-palestinienne n'est pas la moindre. Le 15 juin 2007, après une lutte fratricide et meurtrière de plusieurs jours dans la bande de Gaza, le mouvement islamiste Hamas s'emparait du pouvoir sur ce territoire exigu mais fortement peuplé au détriment de l'Autorité palestinienne. Depuis, six tentatives de conciliation ont échoué, le Hamas refusant obstinément de répondre aux trois conditions posées par le Quartet (10) : arrêt de la violence ; reconnaissance d'Israël ; acceptation des traités internationaux signés par l'Autorité palestinienne. Ce dernier point est de loin le plus significatif, puisque le seul véritable accord bilatéral conclu par l'AP fut précisément celui d'Oslo, en amont duquel figurait naturellement - et pour cause - la reconnaissance d'Israël ! Comment espérer que, en 2013, le Hamas - qui n'a pas hésité à jouer la carte de la guerre en 2008 et 2012 - se garderait sagement de torpiller un nouveau processus de paix Jérusalem/Ramallah ?
Des Israéliens désabusés et indifférents
Vingt ans après les accords d'Oslo, la société israélienne est à la fois désabusée et indifférente. Désabusée face à la violence, d'abord. Le terrible bilan de la décennie 1994-2004 - plus de 1 500 civils tués dans les attentats suicides des islamistes d'Ezzedine al Kassam (Fatah) et du Hamas - a convaincu la plupart des Israéliens que négociations et autres concessions territoriales n'avaient fait qu'aiguiser l'appétit des adversaires arabes. De fait, non seulement le retrait unilatéral du Sud-Liban et la dissolution de l'Armée du Liban Sud (ALS, créée en 1983), en mai 2000, n'auront pas empêché l'intrusion meurtrière du Hezbollah à Zarit, en juillet 2006 (11), mais encore le retrait civil et militaire de la bande de Gaza, en septembre 2005, aura permis au Hamas d'y prendre le pouvoir deux ans plus tard, avant de propulser ses roquettes et missiles sur le sol israélien. Selon toutes les enquêtes d'opinion et scrutins organisés depuis 2006, une forte majorité d'Israéliens ne souhaite pas renouveler les expériences des compromis territoriaux. Cette réalité se reflète dans la composition des gouvernements Netanyahou en 2009 et 2013, dominés par les « faucons ».
Indifférente, la société israélienne l'est devenue après plusieurs années d'euphorie économique et - ne l'oublions pas - d'apaisement sur le terrain. La forte (bien qu'inégalitaire) progression du pouvoir d'achat et l'absence d'attentats (liée notamment au mur/barrière de séparation) lui font presque oublier le problème palestinien ! De ce point de vue, la campagne électorale de l'hiver 2012-2013 fut spectaculaire : à de rares exceptions près, aucun candidat au poste de premier ministre, pas plus à gauche qu'à droite, n'a mis en avant ses propositions quant au processus de paix ! En 1996, cette question avait pratiquement occulté toutes les autres (12)... Certes, Netanyahou s'est lancé dans des pourparlers mais de manière très prudente. Il est, en effet, contraint de tenir compte de l'état de l'opinion et de l'aile nationaliste de sa coalition qui comprend le parti de Naftali Bennett, Bayit haYehoudi (Maison juive), nationaliste religieux et fer de lance des implantations (13). On notera, à cet égard, que la condition préalable de Mahmoud Abbas à toute reprise des négociations (l'arrêt immédiat des constructions dans les implantations) a été échangée contre la libération d'une centaine de prisonniers palestiniens détenus depuis avant même les accords d'Oslo pour actes de terrorisme. Sans doute l'affaiblissement dramatique du Hamas - brutalement privé du précieux soutien des Frères musulmans égyptiens (au pouvoir de septembre 2012 à juin 2013) - a-t-il convaincu le président palestinien de prendre ce risque politique.
Les accords d'Oslo de 1993 sont morts et enterrés. Défaillance originelle ; graves divergences d'interprétation ; obstruction des extrémistes israéliens (dont les terroristes Baruch Goldstein et Igal Amir (14)) et palestiniens ; manque de volonté américaine et/ou européenne : l'observateur engagé privilégiera l'une de ces explications ; l'observateur objectif et de bonne foi considérera que chacune d'entre elles a contribué à l'échec de ce processus de paix qui devait s'inscrire dans le « sens de l'Histoire ». Pour autant, il demeure quelque chose d'Oslo. D'abord, la reconnaissance mutuelle qui, on l'a vu, n'a jamais officiellement été remise en cause. Ensuite, l'esprit de ces accords, dominé par l'échange de(s) territoires contre la paix, et de deux États pour deux peuples. Tous les sondages réalisés depuis 1993 démontrent que, même en période de fortes tensions, Israéliens et Palestiniens s'y sont résignés. À la fin des fins, ce consentement pragmatique (sinon humaniste) à voir s'échapper une part de son rêve, à abandonner l'utopie d'un absolu territorial, ne demeure-t-il pas l'héritage d'Oslo ? C'est peu, mais ce n'est pas rien. Tout le reste est à reconstruire.
Notes :
(1) Si l'on excepte toutefois la lutte fratricide inter-chrétienne des années 1990-1991. Depuis, jamais le camp chrétien n'est parvenu à surmonter ses divisions et à redevenir prédominant.
(2) Nous disons ici « quasiment » car, fin 1988, suite à la reconnaissance implicite d'Israël par l'OLP du même Arafat, l'administration Reagan sur le départ avait établi pour la première fois un contact diplomatique avec celle-ci.
(3) Expérience personnelle du jeune thésard que j'étais, alors doctorant de l'Institut français de géopolitique, avec pour thème de recherche la géopolitique de Jérusalem.
(4) Inspirée par la façon de cuire le homard, à feu très doux afin de l'endormir, jusqu'au brusque ébouillantement final. Michel Gurfinkiel, La Cuisson du homard, Michalon, 1997.
(5) Ce scrutin demeure à ce jour de loin le plus dramatique de l'histoire du pays et celui qui a le plus mobilisé le corps électoral (plus de 87 % de votants). Le dépouillement à haut suspense dure jusqu'au soir du 30 mai, et c'est avec moins de 29 000 voix d'écart - soit 0,2 % des suffrages exprimés - que Netanyahou l'emporte.
(6) Yasser Arafat est élu en janvier 1996 président de l'Autorité palestinienne. Simple formalité puisque, face à lui ne se présente qu'une candidate, communiste, qui n'atteindra pas la barre des 10 % des suffrages exprimés.
(7) Sous l'égide du président Clinton achevant son second mandat, Arafat et Barak négocient quinze jours durant. Finalement, le leader palestinien quitte prématurément la session, sous pression, notamment, de l'Organisation de la conférence islamique (OCI) qui lui dénie le droit de négocier un partage de Jérusalem. De son côté, Barak propose en effet beaucoup (État palestinien indépendant sur environ 80 % des Territoires, partage de Jérusalem-Est, éviction de dizaines d'implantations, etc.) mais ne dispose déjà plus d'une majorité à la Knesset pour opérer ces concessions.
(8) Lire, notamment, le convaincant appel d'Amos Oz, Aidez-nous à divorcer !, Gallimard, 2004.
(9) Le plan saoudien de 2002 consistait en trois points : retrait intégral d'Israël sur les lignes du 4 juin 1967 ; reconnaissance d'Israël par tous les États arabes ; résolution juste de la question des réfugiés de 1948.
(10) Le Quartet est constitué de l'ONU, des États-Unis, de la Russie et de l'UE. Son président est l'ancien premier ministre britannique Tony Blair.
(11) Cette incursion meurtrière du Hezbollah provoquera la riposte d'Israël et enclenchera une guerre de six semaines.
(12) Au centre gauche, Tzipi Livni fut la seule candidate sérieuse à placer le processus de paix au centre de sa campagne. Ayant obtenu 6 sièges, elle s'est vu confier, outre le ministère de la Justice, la charge symbolique du processus de paix.
(13) Il s'agit de l'ancien Miflaga dati leoumi, Parti national religieux (PNR), présent dès la création de l'État d'Israël.
(14) Baruch Goldstein, habitant de la colonie de peuplement ultra-nationaliste et religieuse de Kiryat Arba, a abattu 29 musulmans en prière dans le Caveau des Patriarches (sanctifié par le judaïsme et l'islam) en 1994. Quant à Igal Amir, militant israélien tout aussi fanatique, il a assassiné le premier ministre Itshak Rabin en 1995.