Politique Internationale - La Revue n°141 - AUTOMNE - 2014

sommaire du n° 141
LIBAN : L'OMBRE PORTEE DU CONFLIT SYRIEN
Entretien avec Samy GEMAYEL
leaders chrétiens libanais. Député depuis 2009
conduit par
Sibylle RIZK
Correspondante du Figaro au Liban et responsable de la page économique du quotidien libanais francop
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Sibylle Rizk - Depuis que Russes et Américains ont proposé de démanteler l'arsenal chimique dont Bachar el-Assad a reconnu la possession, on parle de moins en moins de frappes contre le régime syrien. Cette évolution vous surprend-elle ?

Samy Gemayel - Non, j'ai toujours été persuadé qu'elles n'auraient pas lieu. Ne serait-ce que parce qu'Israël n'a pas intérêt à ce que Bachar el-Assad cède la place aux islamistes. Or, c'est probablement ce qui se produirait si des frappes visaient la présidence syrienne et éliminaient Assad. N'oubliez pas que le régime syrien a entretenu de bonnes relations avec l'État juif pendant quarante ans sans qu'une seule balle ne soit tirée de l'autre côté de la frontière : cette stabilité ne saurait laisser les Israéliens indifférents.
Pour ce qui concerne les armes chimiques - dont je condamne, bien évidemment, l'usage -, c'est aux Nations unies de déterminer quelle réponse il faut apporter à leur utilisation éventuelle. Qu'il s'agisse de la Syrie ou de n'importe quel autre régime.
Comme vous le sentez, mon souci essentiel est d'éviter que le feu prenne au Liban, car il serait très difficile de l'éteindre. Je prône la neutralité du Liban dans cette affaire.

S. R. - Certes, mais le Liban peut-il réellement sortir indemne de la guerre en Syrie ?

S. G. - Au train où vont les choses (1), nous nous acheminons probablement vers une confrontation. Quatre facteurs y contribuent. Le premier est la présence massive d'armes aussi bien du côté du Hezbollah (2) que chez les groupes sunnites radicaux. La décision européenne (3) d'armer l'opposition syrienne accentue le danger, car il est évident qu'une partie de cet arsenal finira par atterrir dans des mains libanaises. Le deuxième facteur est la présence d'une guerre à nos frontières, sachant que celles-ci sont ouvertes, sans aucun contrôle de l'État. Le troisième facteur est précisément la faiblesse des institutions étatiques qui ont perdu leur légitimité démocratique (4). Enfin, le quatrième facteur est la haine qui attise les divisions entre Libanais.

S. R. - On a pourtant coutume de dire que l'expérience amère de la guerre agit comme un ciment pour empêcher les Libanais de s'entre-tuer de nouveau...

S. G. - Jusqu'à maintenant c'est, en effet, la crainte du retour de la guerre qui nous empêche de replonger. Mais je ne suis pas sûr que ce mécanisme de protection puisse fonctionner indéfiniment. Quelle que soit la suite des événements, le Liban devra en tout cas passer par un processus de vérité et de réconciliation (5). Tôt ou tard, nous devrons nous asseoir à une même table pour reconstruire le pays. Je m'évertue à convaincre nos partenaires qu'il vaut mieux le faire le plus tôt possible, sans attendre que le sang coule de nouveau.

S. R. - L'affrontement entre sunnites et chiites (6) est-il inéluctable au Liban ?

S. G. - Le conflit syrien n'est pas comparable aux autres printemps arabes : il s'agit d'un conflit communautaire et confessionnel qui déborde de ses frontières. Il a pris une dimension régionale en raison des liens qui unissent le pouvoir alaouite à l'Iran, à l'Irak et au Hezbollah libanais.
Le régime est parvenu à rassembler autour de lui les minorités et à se présenter en défenseur de ces communautés. En face de lui, les djihadistes sunnites se sont mobilisés. Si le Hezbollah est allé combattre en Syrie, ce n'est pas pour protéger la personne de Bachar el-Assad, mais pour porter secours à un régime non sunnite menacé par des sunnites.
Cet affrontement ancestral entre les deux branches de l'islam a été réactivé par la guerre américaine de libération de l'Irak. Lorsque Saddam Hussein a été renversé, les chiites, qui subissaient son joug depuis trente ans, se sont émancipés. Ce qui a provoqué la réaction des sunnites et un jeu de dominos au niveau régional. D'un côté, l'Iran se sert de son influence auprès des chiites pour satisfaire ses ambitions régionales. De l'autre, l'Arabie saoudite ainsi que certains émirats du Golfe défendent un sunnisme pur et dur.

S. R. - Quelle est, pour vous, la priorité ?

S. G. - La priorité est de protéger le Liban en le tenant à l'écart, en assurant sa neutralité par rapport à cette ligne de fracture majeure sur laquelle se greffent bien d'autres conflits, à commencer par le bras de fer russo-américain au Moyen-Orient.
Les trois quarts des forces politiques libanaises sont favorables à cette neutralité. Sauf le Hezbollah. Tout la difficulté est là. Le Hezbollah est puissamment armé et contrôle l'État. Par réaction, les sunnites sont en train de se radicaliser. Ils ne font plus confiance à des leaders modérés comme Saad Hariri et se tournent vers des extrémistes comme le cheikh Assir (7). Il ne faut pas minimiser le phénomène Assir. Jusqu'à l'été dernier, il était suivi par 150 000 personnes sur les réseaux sociaux. Un tel engouement prouve qu'un grand nombre de sunnites ont vu en lui une alternative.

S. R. - Vous estimez que les réfugiés syriens (8) au Liban représentent un danger pour la stabilité du pays. Pour quelle raison ?

S. G. - Pour avoir une idée de l'ampleur du phénomène, imaginez que la France ouvre ses frontières à 15 millions de réfugiés d'un seul coup ! Le Liban souffre déjà de problèmes d'infrastructures, de logement, d'éducation, d'accès aux soins, à l'eau, à l'électricité (9)... Or, pour des raisons humanitaires, le voilà obligé d'accueillir l'équivalent du quart de sa population. Et, bien évidemment, l'État libanais n'a rien prévu pour faire face à cette situation. J'ai proposé la création de camps à la frontière avec la Syrie pour pouvoir concentrer les réfugiés dans un périmètre délimité et leur apporter l'aide nécessaire, comme des écoles ou des hôpitaux provisoires. Mais je n'ai pas été écouté. Il est pourtant nettement plus facile de gérer l'aide dans ces conditions plutôt que de devoir secourir plus d'un million de personnes éparpillées à travers le territoire. Leur retour en Syrie en serait également facilité. Ceux qui refusent d'installer des camps parce qu'ils craignent de voir se répéter l'expérience palestinienne (10) ont tort.

S. R. - Pourquoi ?

S. G. - Parce que la problématique n'est pas la même. Les Palestiniens n'ont aucun État pour les accueillir, alors que la Syrie existe bel et bien. Lorsque la guerre sera terminée, ces gens devront rentrer chez eux. En attendant, la criminalité est en hausse. Bien que les réfugiés syriens ne soient pas les seuls responsables de l'insécurité qui règne au Liban, ils la renforcent. Le pas qui mène à la violence politique organisée n'a pas encore été franchi, mais cette hypothèse n'est pas à exclure. Si, pour une raison ou une autre, des acteurs internes ou externes ont intérêt à armer les Syriens (11) au Liban, la population des réfugiés offre un terreau très favorable. Sur un million de personnes, c'est bien le diable si l'on ne trouve pas 50 000 jeunes gens en état de combattre ! La tentation est grande pour qui veut en découdre avec le Hezbollah.

S. R. - Après la prorogation du Parlement, le sabordage du Conseil constitutionnel, l'absence de gouvernement (12), les affrontements intercommunautaires ne sonnent-ils pas le glas de l'État libanais ?

S. G. - Une chose est sûre : il est temps de changer le système politique libanais et de refonder l'État. Je le dis en tant que député et responsable du parti Kataëb, l'une des plus anciennes formations politiques du Liban. Son fondateur, mon grand-père Pierre Gemayel, est l'un des pères de l'indépendance. L'objectif des Kataëb a toujours été de défendre la souveraineté de l'État libanais face aux convoitises de la Syrie et du monde arabe. Il s'agit de sauvegarder un modèle d'État multiculturel et multiconfessionnel où coexistent dix-huit communautés, lesquelles participent au processus de prise de décision politique à travers des quotas confessionnels (13). Ce modèle est aujourd'hui en panne. Il faut donc le réformer.

S. R. - Comment expliquer cet échec ?

S. G. - Il tient principalement à la centralisation extrême du système. Tous les pouvoirs sont concentrés au sein du gouvernement et du Parlement. La moindre décision remonte au sommet de l'État, y compris l'asphaltage d'une petite route dans un village reculé. Résultat : le groupe ou le courant politique qui accède au gouvernement met la main sur le pays tout entier. L'enjeu est tel qu'il entretient une compétition permanente entre les dix-huit communautés. L'histoire du Liban peut se lire à travers celle des différentes phases de domination communautaire sur l'État. Car, derrière les partis politiques, ce sont les communautés qui sont à l'oeuvre.
Permettez-moi un bref rappel historique : pendant toutes les années qui ont suivi l'indépendance, ce sont les chrétiens qui ont dominé le pays. La majorité démographique était chrétienne. Le président de la République maronite jouissait de prérogatives très larges. La majorité des députés étaient chrétiens (la parité musulmans-chrétiens date de 1989). Cette période au cours de laquelle les chrétiens étaient aux commandes correspond à l'âge d'or du Liban qu'on appelait alors la « Suisse du Moyen-Orient ». Mais ils n'ont pas su prendre en compte les revendications aussi bien identitaires que sociales des autres communautés. Le contexte régional - marqué par le nationalisme arabe de Nasser et le conflit israélo-arabe - a envenimé ce problème interne et l'a transformé en un cocktail explosif. Une première mini-guerre civile a eu lieu en 1958 (14). Avec le recul, on voit bien que les leçons de cette première épreuve n'ont pas été tirées. Et c'est aux chrétiens qu'en incombe la responsabilité.

S. R. - Comment cela ?

S. G. - Ils ont, par exemple, refusé de considérer le Liban comme un pays arabe et se sont contentés de la formule du Pacte national selon laquelle il s'agissait d'un pays « à visage arabe ». Sur ces problématiques identitaires se sont greffées des revendications institutionnelles, les musulmans estimant que l'écart entre leur poids démographique et leur poids politique devenait trop important.
Tous ces éléments ont explosé pendant la guerre de 1975-1990. Pour faire court, disons que l'accord de Taëf a sonné la fin de la domination chrétienne et le début de celle des sunnites, symbolisée par Rafic Hariri (15). Les chiites ont accepté cette prédominance en échange de la promesse qu'ils garderaient la main sur la politique étrangère et la défense et que le Hezbollah pourrait continuer ses activités militaires au nom de la résistance à Israël. Les Syriens jouaient les arbitres afin d'éviter les tensions sunnites-chiites. Mais lorsque leurs troupes se sont retirées du pays en 2005, le système s'est grippé.

S. R. - En quoi le retrait syrien a-t-il changé la donne ?

S. G. - Les chiites se sont rendu compte que la Constitution ne leur offrait aucune prérogative. Ils ont alors pris les armes pour créer un équilibre avec les sunnites. C'est ainsi qu'a débuté la confrontation entre le Hezbollah et le Courant du Futur (16). Les chiites ont d'abord bloqué le Parlement, puis réalisé un coup de force le 7 mai 2008 (17). En 2011, ils ont fini par prendre le pouvoir, en renversant le gouvernement de Saad Hariri. Le chiisme politique a succédé au sunnisme politique (1900-2011) et au maronitisme (1943-1975). Le Hezbollah impose désormais ses règles.
Comme les choses ne sont pas simples, chaque communauté s'appuie sur des alliés extérieurs pour l'emporter sur la scène locale. Du temps où les chrétiens contrôlaient le pays, les musulmans ont plusieurs fois tenté de les déloger : avec l'aide de Nasser en 1958, avec celle des Palestiniens en 1975, puis avec celle des Syriens. Par la suite, les chiites se sont tournés vers Damas et Téhéran pour tenter de se débarrasser de Rafic Hariri. Aujourd'hui, ce sont eux qui dirigent le Liban. Quant aux sunnites, ils attendent la chute de Bachar el-Assad pour en finir avec l'hégémonie du Hezbollah et reprendre les commandes... Chacun, à tour de rôle, cherche un appui extérieur pour renverser la partie qui est au pouvoir.

S. R. - Comment briser ce cercle vicieux ?

S. G. - En réalisant les trois réformes que le parti Kataëb prône haut et fort. Trois réformes qui se résument en trois mots : pluralisme, neutralité et décentralisation.
La décentralisation vise à réduire les prérogatives du gouvernement central. Certains nous accusent de vouloir remettre à l'ordre du jour, derrière ce projet, l'idée ancienne de transformation du Liban en fédération afin d'aménager des zones exclusivement chrétiennes. Il ne s'agit pas de cela. À l'époque, l'idée du fédéralisme consistait à consacrer un fait accompli dû à la guerre : l'État n'existait pas et chaque zone était de facto séparée de l'autre. Nous souhaitons simplement renforcer la démocratie locale, comme elle se pratique en France, en Suisse, en Espagne ou aux États-Unis. L'État central continuera de définir la politique budgétaire et la politique étrangère, de disposer d'une armée forte, mais l'argent sera plus largement distribué aux régions afin d'éviter que la concentration des richesses permette à un groupe de dominer les autres. Cette réforme permettra d'affaiblir la concurrence à laquelle se livrent les communautés pour contrôler l'État.
Quant à la neutralité, il s'agit de tenir le Liban à l'écart des grandes alliances régionales et des lignes de fracture qui le dépassent. De cette manière, nous n'importerons plus sur notre territoire des conflits qui ne nous concernent pas, comme la lutte d'influence entre l'Arabie saoudite et l'Iran par sunnites et chiites interposés, par exemple.

S. R. - Cette exigence de neutralité s'étend-elle jusqu'à l'État d'Israël ?

S. G. - Le Liban ne peut pas être neutre face à Israël. Il s'agit d'un problème qui concerne directement tous les Libanais. Ils sont unanimes à condamner les violations de souveraineté dont le Liban est victime et l'occupation d'une partie de leur territoire (18).

S. R. - Vous accusez le Hezbollah d'assassinat et vous le considérez néanmoins comme un partenaire politique. N'y a-t-il pas là une contradiction ?

S. G. - Ce n'est pas moi qui accuse le Hezbollah : c'est la justice internationale (19). Même s'il est vrai que le jugement n'a pas été rendu, le dossier ne laisse aucune place au doute. D'un autre côté, le Hezbollah représente 80 % des chiites et il faut bien traiter avec lui. Nous ne le faisons pas de gaieté de coeur mais, si nous ne le faisions pas, nous risquerions de diviser encore plus profondément le pays.

S. R. - Votre famille a payé un très lourd tribut à la politique libanaise. Ces drames ne vous ont pourtant pas dissuadé de vous engager à votre tour. Qu'est-ce qui vous motive ?

S. G. - Ma famille compte cinq martyrs, dont mon frère aîné, mon oncle et trois cousins. Le combat pour le Liban implique de lourds sacrifices. J'ai grandi dans l'idée que la patrie prime tout. Pour moi, c'est une raison de vivre, pas un hobby et encore moins le moyen de satisfaire une ambition personnelle.

S. R. - Diriez-vous que vous avez une approche chrétienne de la vie politique libanaise ?

S. G. - Oui, évidemment. Parce que j'ai grandi dans une famille qui a incarné l'essence de la résistance chrétienne pendant cinquante ans. J'essaie d'être objectif par rapport à la période où les chrétiens dirigeaient le pays. Je sais quelles erreurs ont été commises et je ne défends pas aveuglément les positions qui ont été prises.
J'ai vécu mon enfance entre les abris et l'exil à Paris : quand les Syriens sont entrés en 1990 dans les régions chrétiennes, nous avons été obligés de quitter le pays pour douze ans. Je suis rentré au Liban à l'âge de 15 ans. Et dès que je suis arrivé à l'université, je me suis engagé dans le mouvement estudiantin. J'ai été l'instigateur de toutes les manifestations de la jeunesse contre l'occupation syrienne entre 1998 et 2005. J'ai été arrêté plusieurs fois et mes camarades et moi avons été tabassés à maintes reprises. À cette époque, mon père n'était pas encore revenu (20). Il n'est pour rien dans ma formation politique. Jamais il n'a tenté de me transmettre ce qu'il savait. Mon apprentissage intellectuel a réellement commencé à mon retour au Liban. J'appartenais à un groupe d'amis qui m'a poussé à me forger mes propres convictions politiques et à remettre en cause mon parti et ma famille. Cette indépendance d'esprit est fondamentale.
Malheureusement, au Liban, peu de groupes politiques ont réalisé ce travail d'autocritique. Vous n'entendrez jamais Samir Geagea ou Michel Aoun (21) admettre une erreur. Au contraire, ils défendent aveuglément leur histoire et leur parcours.

S. R. - Avez-vous été inspiré par une figure politique particulière ?

S. G. - Comme pour beaucoup de jeunes chrétiens libanais de mon âge, Bachir Gemayel est une source d'inspiration. Nous avons eu accès aux enregistrements de ses discours. Nous avons pu réécouter ce qu'il disait. C'était un patriote, un leader, une référence. C'était notre Charles de Gaulle.

S. R. - Estimez-vous que l'Occident abandonne les chrétiens libanais ?

S. G. - Tout à fait. Les chrétiens du Liban ne figurent pas sur la carte politique des pays occidentaux. Je peux comprendre leur point de vue : après tout, les chrétiens n'ont pas de valeur stratégique ; ils n'ont pas de rôle à jouer dans le conflit russo-américain ou le conflit chiites-sunnites... Mais au-delà des intérêts matériels, il y a aussi l'intérêt moral. Les chrétiens défendent, au coeur du Moyen-Orient, un mode de vie et des valeurs qui sont celles du monde occidental. En les abandonnant, c'est à ces principes qu'on renonce. C'est regrettable.
Pour moi, la longue histoire d'amitié entre la France et la communauté maronite qui remonte à Saint Louis est terminée. Souvenez-vous du voyage de Jacques Chirac au Liban en 2002. Les chrétiens étaient, à ce moment-là, complètement à terre. Le parti Kataëb était sous le joug des services de renseignement syriens, Samir Geagea en prison, Michel Aoun en exil à Paris... Amine Gemayel n'avait pas le droit de s'exprimer publiquement. C'est dans ce contexte que Jacques Chirac a prononcé devant le Parlement de Beyrouth un discours qui approuvait la présence syrienne au Liban ! Quelques années plus tard, il a opéré un revirement (22). Mais ne vous méprenez pas : il ne l'a pas fait pour les chrétiens ; il l'a fait pour son ami Rafic Hariri qui, entre-temps, s'était disputé avec les Syriens. Son successeur ne nous a pas témoigné davantage de solidarité. Je dois reconnaître que les choses ont un peu changé depuis l'élection de François Hollande : pour la première fois depuis longtemps, l'invitation à l'Élysée du président Amine Gemayel en janvier 2013 et du patriarche maronite en avril a donné l'impression que les chrétiens étaient encore visibles sur les écrans radars de la France.

S. R. - La désunion des chrétiens libanais, voire les batailles internes auxquelles ils se livrent, n'est-elle pas en partie responsable de cette situation ?

S. G. - Je ne demande pas à la France de prendre position pour tel ou tel leader, mais de défendre les intérêts des chrétiens dans leur ensemble. Il est vrai qu'ils sont divisés ; mais, pendant quinze ans, ils ont opposé un front uni à l'occupant syrien. Pourtant, Paris ne les soutenait pas plus à l'époque qu'aujourd'hui...

S. R. - Pour tenter de réduire ces divisions, vous avez défendu un projet de loi électorale censé emporter l'adhésion d'une majorité de partis chrétiens (23). Cette initiative s'est soldée par un échec. Comment l'expliquez-vous ?

S. G. - Les chrétiens libanais sont partagés entre deux conceptions opposées. Les uns, dans le sillage de Michel Aoun, allié du Hezbollah, considèrent qu'ils doivent s'inscrire dans une alliance des minorités régionales - avec les chiites - face à la majorité sunnite. Les autres défendent la thèse de la modernité arabe. À leurs yeux, le rôle des chrétiens est d'aider les sunnites du monde arabe à suivre la voie de la modération et de la démocratie. C'est la position de Samir Geagea et des chrétiens de l'alliance du 14 Mars.
Pour ma part, je n'adhère à aucun de ces deux camps. Par leurs alliances respectives, ils se sont engagés dans une guerre d'élimination dont l'arrière-plan est le conflit sunnites-chiites. Ils développent des visions transnationales. Or je suis de ceux qui pensent que l'intérêt des Libanais ne se confond pas avec ceux de la région. Au Liban, il est possible de concilier modernisme et défense des minorités alors que, dans le reste du monde arabe, il faudra beaucoup de temps pour y parvenir. Mais tant que les Libanais se rangeront dans des alliances qui dépassent les frontières de leurs pays, ce sera peine perdue.
C'est pourquoi je prône le lancement d'un processus de vérité et de réconciliation destiné à préparer un congrès national de refondation de l'État libanais. Encore une fois, le seul moyen de sauver le Liban, c'est d'assurer sa neutralité par rapport au conflit régional. Sinon, nous retomberons dans la guerre civile.

S. R. - Vous vous dites critique par rapport à l'histoire de votre parti. Vous personnifiez pourtant ce mode de reproduction des élites politiques libanaises que vous fustigez...

S. G. - Je suis un fervent défenseur de la démocratie. Je suis contre le fait d'imposer quelqu'un parce qu'il est issu d'une dynastie politique donnée, mais je rejette aussi l'inverse : pourquoi serais-je sanctionné a priori en raison de mon appartenance familiale ?
La démocratie devrait pouvoir mettre un terme à cette domination des clans familiaux. Si un homme politique est incompétent et que les électeurs le sanctionnent dans les urnes, il devrait se retirer. En tout cas, je m'imposerai cette discipline. Je suis, par exemple, scandalisé que Gebran Bassil (24) ait été nommé au gouvernement trois fois d'affilée alors qu'il a perdu les élections municipales en 2004, les législatives de 2005 et celles de 2009 !

S. R. - Que reprochez-vous à Michel Aoun et à Samir Geagea, les leaders des deux autres principaux partis chrétiens du Liban ?

S. G. - Je préférerais ne pas m'aventurer sur ce terrain. Mais, en deux mots, je leur reproche d'être incapables de trouver des points de convergence. Je conçois que l'on puisse ne pas être d'accord sur certaines choses. Mais est-il possible de ne pouvoir travailler ensemble sur rien ? La seule explication tient au conflit personnel qui oppose ces deux hommes depuis vingt ans et les rend inaptes à toute collaboration. Le problème, c'est que cette haine s'est transmise à la jeune génération de ces deux partis qui se détestent autant qu'Aoun et que Geagea se détestent.
Du côté des Kataëb, il y a certes un esprit de concurrence, mais pas de haine. Nous sommes en contact avec les autres leaders chrétiens, y compris avec Sleiman Frangié avec lequel nous avons pourtant une histoire terrible (25). Nous avons réussi à reconstituer une relation fondée sur le respect mutuel et l'amitié, alors que nos deux partis sont aux antipodes l'un de l'autre (26). Nous nous rencontrons au moins une fois tous les six mois. Il est respectueux et ouvert. Il accepte le pluralisme. Ce rapprochement a permis aux Kataëb de la région de Zgorta (27) de se sentir à nouveau chez eux. La preuve : le parti a rouvert un bureau en avril 2013, après trente ans d'absence...
Notes :

(1) Depuis le début de la rébellion en Syrie en 2011, qui s'est progressivement transformée en guerre civile, la contagion au Liban est multiforme : des roquettes syriennes s'abattent en territoire libanais, faisant des morts et des blessés ; certains villages sunnites libanais servent de bases arrière à l'Armée syrienne libre ; le Hezbollah libanais envoie des combattants en Syrie aux côtés du régime de Bachar el-Assad et sa participation a été décisive pour reprendre la ville clé de Qousseir, en juin 2013 ; des attentats visant alternativement des quartiers sunnites ou chiites ont déjà fait des dizaines de morts au Liban.
(2) Au nom de la résistance à l'occupation israélienne, le Hezbollah est le seul parti libanais à ne pas avoir été désarmé à la suite de l'accord de Taëf de 1989 qui a mis fin à la guerre civile. Soutenu par l'Iran et la Syrie, à travers lesquels transitent les armes, son arsenal s'est fortement étoffé. Depuis 2004, et l'adoption de la résolution 1559 appelant au désarmement du Hezbollah, la question de ces armes divise le pays : une partie des Libanais, dont les Kataëb et Samy Gemayel, réclament qu'elles soient remises à l'armée libanaise.
(3) En mai 2013.
(4) Les élections législatives prévues en juin 2013 n'ont pas eu lieu et le Parlement a voté sa prorogation pour 17 mois. Parallèlement, le gouvernement est démissionnaire depuis le 25 mars et n'a pas été remplacé depuis. La paralysie politique et institutionnelle se traduit par le fait que le Liban n'a pas voté de budget depuis 2004.
(5) Une loi d'amnistie a été votée en 1991, à la fin de la guerre, empêchant le jugement des crimes commis entre 1975 et 1990. De nombreux miliciens et chefs de milice se sont ainsi retrouvés aux commandes du pays, en toute impunité.
(6) Le Liban n'a pas effectué de recensement depuis 1932. Mais, selon les estimations, ces deux communautés ont un poids à peu près égal au Liban, alors que les chiites sont très minoritaires dans l'ensemble du monde arabe.
(7) Le cheikh salafiste Ahmad al-Assir a bâti sa popularité en s'opposant ouvertement au Hezbollah et en dénonçant implicitement la modération relative à son égard des leaders traditionnels de la communauté sunnite. Depuis 2012, ses discours se sont radicalisés et il a constitué un groupe armé autour de lui. Un incident l'a opposé à l'armée libanaise en juin 2013, qui a fini par neutraliser son quartier général et démanteler son mouvement. Depuis, il est en fuite.
(8) Début septembre, ils étaient plus de 700 000 réfugiés syriens enregistrés au Liban par le Haut Comité pour les réfugiés de l'ONU. À ce nombre s'ajoutent les ouvriers syriens établis de longue date au Liban, ainsi qu'une bonne partie de la bourgeoisie de Damas, Homs ou Alep qui n'a pas besoin de recourir à l'aide humanitaire. L'État libanais estime à plus d'un million de personnes les ressortissants syriens présents sur son territoire. C'est un quart de la population libanaise.
(9) Le courant est rationné plusieurs heures par jour, le Liban n'étant pas parvenu, plus de 23 ans après la fin de la guerre, à reconstruire une capacité de production électrique suffisante.
(10) Le Liban abrite depuis 1948 des camps de réfugiés palestiniens dont la résolution 194 de l'ONU garantit le « droit au retour » dans leur pays.
(11) Les réfugiés syriens sont majoritairement sunnites.
(12) Le gouvernement de Nagib Mikati a démissionné en mars 2013 et, six mois plus tard, son successeur désigné, Tammam Salam, n'avait toujours pas réussi à former un cabinet. À cette vacance de l'exécutif s'ajoute un problème de légitimité du pouvoir législatif : à défaut d'avoir pu organiser les élections en juin 2013, le Parlement a décidé de proroger le mandat des députés de 17 mois. Un arrangement qui a poussé le président de la République à présenter un recours en invalidation devant le Conseil constitutionnel, mais ce dernier n'a pas pu statuer, faute d'atteindre le quorum : trois de ses membres se sont fait porter pâle, faisant primer leur allégeance partisane sur leur fonction de juges suprêmes.
(13) Le président de la République est maronite, le président du Conseil sunnite et le président du Parlement chiite.
(14) La crise de 1958 fait suite à celle de Suez en 1956. Le président maronite Camille Chamoun refuse de rompre son alliance avec la France et le Royaume-Uni qui ont attaqué l'Égypte, alors que la communauté musulmane prend fait et cause pour le nationalisme arabe défendu par Nasser. Une situation insurrectionnelle prévaut au Liban, marquée par des attentats, des assassinats et des heurts armés. Chamoun, soutenu par le parti des Kataëb, obtient le débarquement de forces américaines au Liban pour l'aider à rétablir l'ordre.
(15) Homme d'affaires ayant fait fortune en Arabie saoudite, il a dominé la scène libanaise pendant la période dite de la reconstruction avant d'être assassiné le 14 février 2005.
(16) Il s'agit du parti fondé par Rafic Hariri et dirigé, depuis son assassinat, par son fils Saad Hariri.
(17) À la suite d'une décision gouvernementale perçue comme une tentative visant à porter atteinte à ses infrastructures militaires, le Hezbollah prend le contrôle de plusieurs quartiers de la capitale et s'engage dans des combats à Tripoli, dans le Nord et dans le Chouf. Sa victoire militaire conduit aux accords de Doha. Ceux-ci mettent fin à une longue crise institutionnelle et donnent au Hezbollah un droit de veto sur les principales décisions de l'État libanais.
(18) L'armée israélienne s'est retirée en mai 2000 de la plus grande partie du sud du territoire libanais qu'elle occupait depuis 22 ans. Mais le Liban continue de revendiquer deux zones : l'une dite des fermes de Chebaa prise par Israël à la Syrie, mais considérée comme libanaise par Beyrouth ; et l'autre, dans le village frontalier de Ghajar. En parallèle, l'aviation israélienne viole régulièrement le ciel libanais.
(19) L'acte d'accusation du Tribunal international pour le Liban chargé d'élucider l'attentat contre Rafic Hariri met en cause des membres du Hezbollah.
(20) Amine Gemayel a été autorisé à rentrer au Liban en juillet 2000 à la condition tacite qu'il ne ferait pas campagne contre la tutelle syrienne sur le pays.
(21) Samir Geagea est le leader des Forces libanaises et Michel Aoun celui du Courant patriotique libre. Les deux hommes sont responsables de la guerre interchrétienne qui s'est déroulée à la fin de la guerre du Liban. En 1988, Amine Gemayel a remis le pouvoir à un premier ministre de transition, Michel Aoun. Aoun, qui était aussi commandant en chef de l'armée, s'est opposé dans les régions chrétiennes aux Forces libanaises qui ont refusé de participer à sa « guerre de libération » contre la Syrie, estimant le rapport de forces défavorable.
(22) Jacques Chirac est l'un des parrains de la résolution 1559 de l'ONU (2004) considérée comme un coup de semonce adressé à Damas.
(23) La majorité des partis chrétiens considèrent que la loi électorale en vigueur n'assure pas la juste représentation de leur communauté au Parlement. Le découpage actuel aboutit, en effet, dans plusieurs circonscriptions à l'élection de députés chrétiens par des voix musulmanes. Des dizaines de projets de loi alternatifs ont été débattus et proposés ces dernières années, sans qu'aucun ne fasse l'unanimité. Jusqu'à ce que le projet dit « loi électorale orthodoxe » emporte l'adhésion de la quasi-totalité des forces chrétiennes. Selon ce projet, chaque communauté devrait voter pour ses propres représentants, dans une circonscription électorale unique. Les orthodoxes auraient voté pour des députés orthodoxes, dont le nombre est prédéfini, les maronites pour des maronites, les druzes pour des druzes, etc. L'étonnante unanimité chrétienne a cependant été rompue au moment de passer au vote. Et, à défaut d'amendement de la loi, les députés ont décidé de ne pas organiser les élections en temps voulu.
(24) Gebran Bassil est le gendre de Michel Aoun et le numéro deux officieux du Courant patriotique libre.
(25) Son père Tony Frangié a été assassiné en 1978 lors d'un raid des Forces libanaises (à l'époque, les FL, fondées par Bachir Gemayel, étaient le bras armé des Kataëb).
(26) Sleiman Frangié est un ami personnel de Bachar el-Assad et un allié indéfectible du régime syrien.
(27) Fief de la famille Frangié, dans le nord du Liban.