Politique Internationale - La Revue n°141 - AUTOMNE - 2014

sommaire du n° 141
EGYPTE : LES MIRAGES DE LA DEMOCRATIE
Article de Sophie Pommier
Consultante
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Les événements survenus en Égypte à l'été 2013 - manifestation populaire monstre pour réclamer le départ du président Morsi le 30 juin, déposition de celui-ci par l'armée quelques jours plus tard, vague de répression contre les Frères musulmans - sont d'une portée considérable. Ils conduisent tout d'abord à s'interroger sur la dimension réelle du Printemps égyptien de 2011, qualifié un peu rapidement de « révolution du 25 janvier », et sur les conséquences de l'échec des Frères musulmans. Le retour en première ligne non seulement des militaires mais de nombre de figures de l'ancien régime scelle-t-il la fin d'un épisode atypique qui n'aura constitué qu'une brève parenthèse dans plusieurs décennies de régime fort (pour ne pas dire plus) ? Ou s'agit-il d'un simple soubresaut dans un processus de démocratisation qui ne peut s'inscrire que dans la durée, avec ses avancées et ses retours en arrière ? L'expérience égyptienne marque-t-elle la fin de l'islam politique, prédite de longue date par certains politologues (1), ou un revers supplémentaire dans l'histoire mouvementée de la confrérie créée en 1928 par Hassan al-Banna ? Annonce-t-elle l'avènement d'autres déclinaisons de l'islamisme, plus modérées, ouvertes au monde et à la modernité ou, au contraire, plus radicales (salafistes, voire jihadistes) ?
Les militaires n'ont jamais véritablement quitté le pouvoir
Le virulent débat qui a accompagné la destitution du président Morsi - « coup d'État » pour les uns, « révolution » pour les autres - renvoie à l'instauration de la République égyptienne. La prise de pouvoir par les Officiers libres qui chassent le roi Farouk en 1952 est entrée dans l'Histoire sous le nom de révolution et personne, en Égypte, n'aurait le mauvais goût d'évoquer un putsch. Le mythe du peuple souverain recouvre depuis l'origine la réalité d'un pouvoir qui n'a cessé d'être exercé ou contrôlé à distance par les militaires. Fille du peuple, au service du peuple, premier ascenseur social, l'armée s'incarne dans la figure toujours chérie de Nasser. Celui-ci a redonné au pays sa fierté nationale, lui a restitué la jouissance de ses ressources spoliées (nationalisation du canal de Suez en 1956) et a su faire de l'Égypte le phare culturel et politique du monde arabe. Récit magnifié qui gomme les défaites successives face à Israël et néglige le préjudice causé par les prébendes des militaires, dont l'empire économique est généralement évalué au tiers du PIB.
Cette situation privilégiée, les militaires ont toujours su la défendre, en dépit de l'absence de conflit ouvert depuis la guerre du Kippour de 1973. Sadate, issu de leurs rangs mais qui se méfie d'eux, favorise leur reconversion dans les affaires. La signature des accords de Camp David avec Israël (1979) est assortie d'une « prime à la paix » dont l'aide militaire américaine constitue la majeure partie (1,3 sur 1,7 milliard de dollars). L'armée gère non seulement des usines d'armement mais également des centres de production de biens de consommation courante (gaz, eau minérale) et des boulangeries. Elle dispose de clubs privés et de magasins subventionnés, conduit des projets d'aménagement agricole ou touristique sur son énorme patrimoine foncier.
Face à ce véritable État dans l'État, le président Moubarak, pourtant ancien militaire, va prendre ses distances. Les dérives sécuritaires du régime, qui réprime férocement ses opposants, profitent au corps des policiers au détriment de l'armée qui se trouve marginalisée. Des civils sont nommés à la tête des gouvernorats. Et, surtout, Hosni Moubarak prépare une transition en faveur de son fils Gamal, qui présente aux yeux des militaires le double handicap d'être un civil et d'incarner une politique de réforme économique conduite par des hommes d'affaires corrompus qui contrarient leurs intérêts de caste.
Lorsque éclate la « révolution du 25 janvier », l'armée égyptienne voit dans cet événement l'occasion de se débarrasser de Gamal et de sa clique, d'affaiblir une police devenue par trop arrogante et de reprendre la main. Mais les dix-huit mois d'exercice du pouvoir par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) sont difficiles. Piètres gestionnaires, les militaires s'aliènent la population par leur brutalité. Quand surviennent les élections, ils doivent composer avec les Frères musulmans qu'ils ont pourtant toujours combattus. À l'heure où l'opinion internationale s'enthousiasme pour les « printemps arabes », alors que la population égyptienne se grise de démocratie et de « moment révolutionnaire », ils jugent plus prudent de renoncer à une intervention trop brutale qui risquerait de mal tourner. Les islamistes gagnent massivement les élections législatives ; Mohamed Morsi l'emporte de peu sur Ahmed Shafiq, candidat de l'armée dont la victoire aurait sans doute suscité un bain de sang.
L'échec des Frères : bilan d'un an de pouvoir
Mohamed Morsi, candidat de secours des Frères (2), mal élu, surprend plutôt favorablement. En interne, le président atteste de son souci de rassembler les Égyptiens et de préserver les acquis de la révolution. Son premier décret interdit l'emprisonnement pour délit de presse (23 août 2012). Sur le plan international, il cherche à équilibrer les partenariats et à sortir de l'orbite trop exclusive de l'Europe et des États-Unis, témoigne de son intérêt pour les émergents (sa première visite d'État hors du monde arabe est effectuée en Chine en août 2012) et essaie de relancer la politique africaine de l'Égypte, délaissée pendant les années Moubarak. Après plusieurs décennies de brouille, il joue la carte de l'apaisement avec l'Iran et tente - vainement - de se poser en médiateur sur le dossier du nucléaire iranien. Il réussit mieux à Gaza où les liens qui unissent la confrérie au Hamas favorisent l'établissement d'une trêve après l'escalade militaire de l'été 2012. Ce succès diplomatique lui vaut l'approbation des États-Unis, qu'il rassure par ailleurs en affirmant qu'il n'entend pas remettre en question le traité de Camp David.
Profitant de l'incapacité des militaires à rétablir l'ordre dans le Sinaï et de l'émoi suscité par la mort de seize gardes-frontières, Mohamed Morsi entreprend de réduire l'influence de l'armée. Le 8 août 2012, le CSFA est affaibli par le départ à la retraite imposé de ses dirigeants, dont l'inamovible maréchal Tantawi. Pour réaliser ce coup de force, le président s'appuie sur une nouvelle génération d'officiers, aux premiers rangs desquels Abdal Fattah al-Sissi qui devient ministre de la Défense. Mais le nouveau régime se heurte aux résistances de l'appareil d'État. La réforme de la police, très hostile au nouveau pouvoir, est éludée alors que la population s'alarme de la dégradation des conditions de sécurité. Les Frères vont, en revanche, s'attaquer à ce qui constitue à leurs yeux un autre bastion de l'ancien régime : la magistrature. C'est elle qui a invalidé l'Assemblée du peuple, dominée par les islamistes, en juin 2012. Le 22 novembre de cette même année, Mohamed Morsi s'arroge les pleins pouvoirs et limoge le procureur général. Les travaux pour l'adoption d'une nouvelle constitution sont conduits « à la hussarde » par un comité largement islamiste. Le 4 décembre 2012, une manifestation organisée devant le palais présidentiel est contrée par des milices fréristes qui se livrent à des exactions sur les contestataires.
L'effet produit sur l'opinion est déplorable ; la rupture est consommée avec l'opposition libérale (3) qui refuse d'adhérer à la nouvelle constitution adoptée par référendum en décembre 2012. Pour contenter les salafistes, qui restent les alliés de circonstance des Frères, en attendant de se retourner contre eux, le texte contient une référence à la charia plus contraignante que dans la version antérieure. Il comprend également plusieurs dispositions potentiellement liberticides ; l'égalité des sexes et les droits des minorités ne sont pas mentionnés. Pour autant, on ne peut pas dire que les Frères se soient employés concrètement à islamiser le droit, contrairement aux accusations de leurs détracteurs (4). Peut-être n'en ont-ils pas eu le temps. Mais le grief, en tout cas, n'est pas étayé par les faits.
Le bras de fer avec la magistrature aboutit à un blocage complet des institutions et du processus politique. Le Conseil de Shoura (Sénat) et la Haute Cour constitutionnelle (HCC) se renvoient la nouvelle loi électorale dont l'adoption est le préalable indispensable aux législatives, qui auraient dû se tenir en avril 2013 et ont été ajournées sine die. En juin 2013, la HCC invalide le Conseil de Shoura qui continue cependant de siéger en vertu d'une disposition constitutionnelle (5).
Incapables d'établir un dialogue constructif avec l'opposition, encore moins d'instaurer un gouvernement d'union nationale, les Frères renforcent leur emprise sur l'appareil d'État. Le processus de « frérisation » pouvait paraître initialement légitime de la part d'un mouvement qui partait d'une situation d'exclusion absolue et qui avait remporté les élections. Mais, peu à peu, il va prendre des proportions insupportables. Un réflexe de « forteresse assiégée » conduit les Ikhwans à placer leurs hommes partout : à la tête des ministères, des gouvernorats, des agences gouvernementales. Ils tentent de reprendre le contrôle des syndicats ouvriers, des médias, du monde de la culture, des ONG, suscitant partout critiques et résistances. Le rejet est d'autant plus grand qu'aucun projet politique ou économique n'est proposé à la population qui prend conscience de la vacuité du slogan « l'islam est la solution ». L'impréparation de la confrérie à exercer le pouvoir éclate rapidement au grand jour ; les intérêts du mouvement priment ceux du pays. Parmi les personnalités nommées, un grand nombre, y compris au plus haut niveau, se révèlent incompétentes. Tout l'appareil d'État se grippe. Dans le domaine social, où les besoins sont énormes et où l'on attendait beaucoup de la longue expérience des Frères dans l'action caritative (dispensaires, jardins d'enfants, aide aux veuves, aux orphelins et aux nécessiteux), les attentes sont déçues. Dans un pays toujours boudé par les investisseurs et déserté par les touristes, la crise économique s'aggrave : les réserves fondent, l'inflation s'envole. Les négociations engagées avec le FMI depuis de longs mois pour le déblocage d'un prêt de 4,7 milliards de dollars achoppent sur la question des réformes - notamment du système des subventions - exigées par l'organisation financière. Des réformes coûteuses sur le plan social auxquelles les Frères ne peuvent se résoudre. Faute de pouvoir compter sur ces crédits, le pays accroît sa dépendance vis-à-vis du Qatar qui devient son principal bailleur de fonds. Cette situation n'est pas du goût de la population qui soupçonne le petit émirat de vouloir faire main basse sur la grande Égypte, ses pyramides et son canal de Suez (6).
De plus en plus isolés, les Frères musulmans, en voulant donner des gages à leurs derniers soutiens, accumulent les erreurs : mi-juin, ils rompent les relations avec Damas et cautionnent un appel au jihad en Syrie pour complaire aux islamistes radicaux. Dans le même temps, ils nomment un membre des Gamaat islamiyya gouverneur de Louxor, une ville que marque encore le sanglant attentat perpétré par cet ex-groupe jihadiste à la fin des années 1990.
La mobilisation du 30 juin et la destitution de Mohamed Morsi
Il est difficile de savoir si l'armée a simplement rongé son frein en attendant le moment opportun pour se débarrasser des Frères ou si elle a cru pouvoir s'en accommoder. Le fait est que son expérience à la tête du pays, au lendemain de la chute de Hosni Moubarak, lui a permis de prendre la mesure de la difficulté qu'il y a à gouverner et a écorné temporairement sa popularité. De leur côté, les Frères ont pris soin de la ménager. Ils se sont appuyés sur une partie des officiers pour écarter les caciques et n'ont cessé de rendre hommage à l'armée, dont la nouvelle constitution protège les intérêts (son budget est soustrait à l'autorité du Parlement).
Mais les militaires ont retenu la leçon du 8 août 2012 et du coup de force du pouvoir politique contre l'armée. Ils craignent qu'après avoir verrouillé toutes les instances du pays à leur profit les Frères ne soient tentés de franchir la ligne rouge et de s'en prendre à leurs privilèges matériels. Les pressions exercées sur Mohamed Morsi pour qu'il associe d'autres forces politiques au pouvoir sont restées sans suite. Les hommes d'affaires, et parmi eux les militaires, commencent à s'inquiéter sérieusement de la dégradation de la situation économique. Les décisions ne sont pas prises, le pays n'est pas tenu. Le Sinaï est devenu une véritable poudrière et une nouvelle vague de mobilisation, plus sociale cette fois que politique, risquerait de réduire à néant tout espoir de reprise. L'aventurisme constaté dans la gestion du dossier syrien alerte les militaires sur le danger que représentent aussi les islamistes à l'échelle régionale. Dans cette situation d'impasse totale, il paraît impossible de prolonger encore trois ans l'expérience Morsi, en attendant les prochaines présidentielles. L'Égypte n'en a simplement pas les moyens.
Le mouvement Tamarrud (« Rébellion ») (7) lance alors une vaste collecte de signatures pour réclamer le départ du président Morsi et appelle à manifester le 30 juin, premier anniversaire de son accession au pouvoir. Cette initiative va fournir à l'armée l'occasion de clore le chapitre islamiste. La population est excédée, l'opinion internationale juge avec sévérité le bilan des Frères. S'il est incontestable que la mobilisation présente un caractère massif et spontané, il est à peu près certain qu'elle a aussi été encouragée en sous-main. Plusieurs hommes d'affaires, en particulier le magnat copte Naguib Sawiris, soutiennent financièrement, et surtout sur le plan de la logistique, l'action du collectif. Celui-ci rencontre un succès considérable, y compris en province et dans les campagnes qui étaient restées à l'écart des troubles de 2011. Le mécontentement de la population, nourri des espoirs déçus de la « révolution du 25 janvier », est accentué par les pénuries de carburant et les coupures d'électricité qui se multiplient à l'approche de la date fixée. Tout le monde remarquera, au lendemain de la chute des islamistes, le retour quasi miraculeux du fuel et du courant.
Le 30 juin, une foule immense, au Caire et dans les gouvernorats, investit les rues pour exiger le départ des Frères. L'armée s'empresse d'avancer le chiffre de 14 millions (soit plus que les 13 millions de voix qui s'étaient portées sur le candidat des Frères aux présidentielles). Le 3 juillet, le général al-Sissi annonce la destitution du président. Celle-ci est cautionnée par le cheikh d'al-Azhar, le pape copte et un dirigeant du parti salafiste an-Nour, présents à ses côtés. Le gouvernement est dissous, la constitution suspendue, une « feuille de route » annoncée (8). La répression s'engage, brutale, et se solde par une série de massacres contre les partisans des Frères et ceux qui les ont rejoints en divers points de rassemblement pour protester contre le coup de force de l'armée. Fin août, on dénombre plus de mille morts. Officiellement, la confrérie campe sur une ligne pacifiste et légaliste, tout en appelant ses supporters à rester mobilisés. Mais le coup de force a provoqué la colère des islamistes, et même de la majorité des salafistes qui sont loin d'adhérer à la position opportuniste du parti an-Nour. Parmi eux, une frange très radicalisée, composée entre autres des partisans du cheikh Hazem Abou Ismaïl. Des atrocités sont commises et les appels au meurtre se succèdent sur les chaînes islamistes et dans les discours des leaders. De leur côté, les autorités délivrent un message d'exclusion assimilant tout islamiste à un terroriste et achèvent de séparer le pays en deux camps. Les agressions et les altercations violentes entre citoyens se multiplient. Les Coptes, très engagés dans le mouvement Tamarrud, sont particulièrement exposés.
Le projet des militaires
Les militaires, qui veulent en finir avec les turbulences des dernières années, cherchent à reprendre le contrôle sans assumer directement les responsabilités. Ils détiennent aujourd'hui la réalité du pouvoir : le juriste Adly Mansour, nommé par eux à la présidence, a mis en place un gouvernement de technocrates aguerris, parmi lesquels des personnalités unanimement respectées, afin de rassurer les investisseurs et la communauté internationale. Dans le même temps, l'armée verrouille le pays. Dès la destitution du président islamiste, les mécanismes sécuritaires en vigueur sous Hosni Moubarak ont repris du service ; la Sécurité d'État, qui incarnait les dérives policières de l'ancien régime et avait été démantelée en mars 2011, a fait sa réapparition. L'état d'urgence est rétabli ; des civils, à commencer par des Frères, sont traduits devant les tribunaux militaires - une pratique pourtant dénoncée dès les premiers temps de la révolution. Les militaires reprennent en main les gouvernorats où généraux et officiers de police sont nommés massivement (18 gouverneurs sur 25). Les médias, officiels et privés, surenchérissent sur l'assimilation Frères = terroristes ; la presse étrangère est accusée de couvrir les événements dans un sens favorable aux islamistes ; des journalistes sont arrêtés, soumis à des menaces et à des pressions. Dans le Sinaï, une campagne d'envergure est lancée contre les jihadistes ; les destructions de tunnels entre l'Égypte et Gaza vont bon train.
On voit resurgir des figures de l'ancien appareil du parti de Hosni Moubarak, le Parti national démocratique (PND). Ces fellouls (littéralement les survivants d'une bataille : l'expression sert à désigner les anciens cadres de la période Moubarak), qui n'avaient jamais véritablement disparu, ont su garder leurs réseaux et leurs clientèles. Seuls ceux qui incarnaient les dérives affairistes de la fin de la période Moubarak, et dont les intérêts contrecarraient ceux des militaires (les deux fils de l'ex-président en particulier), ont été durablement écartés. La suspension de la constitution permet de ne plus prendre en compte celles de ses dispositions qui obligeaient les anciens cadres du PND à se tenir à l'écart de la vie politique pendant dix ans. Une épuration sans doute abusive et qui avait privé le pays de précieuses compétences : le parti était un passage quasi obligé pour exercer des responsabilités et ne comptait pas que des corrompus. On remarquera cependant que, parmi ces personnalités revenues aux affaires, à la tête des ministères ou des gouvernorats, plusieurs ont été franchement hostiles à la « révolution du 25 janvier », voire impliquées dans la répression du mouvement. Et il n'est pas sûr que tous aient tiré les leçons des troubles des deux dernières années. Pis : certains n'ont pas tardé à retrouver les attitudes arrogantes et prédatrices qui leur avaient aliéné la population.
Les militaires cherchent parallèlement à faire monter en puissance les mouvements libéraux, notamment les nassériens qui leur sont traditionnellement favorables. Hamdeen Sabbahi, arrivé en troisième position à l'élection présidentielle de 2012, pourrait faire figure de candidat acceptable : après avoir appelé l'armée à intervenir, il soutient sans états d'âme la répression contre les Frères. Les généraux peuvent, en effet, avoir intérêt à garder en réserve la carte al-Sissi. Le très populaire général, adulé par les Égyptiens qui voient en lui le nouveau Nasser, a déclaré qu'il ne briguerait pas la présidence. Sans doute préférera-t-il se poser en gardien du temple et conserver le poste de ministre de la Défense qu'il occupait sous le règne des Frères.
Le « Comité des 50 » en charge de la préparation de la nouvelle constitution fait la part belle à ces courants non islamistes. Le mouvement Tamarrud sert de caution « révolutionnaire », y compris contre les jeunes contestataires de la première heure (qui ne sont pas représentés au Comité) et les tenants de la Troisième voie, qui ne veulent ni des islamistes ni des militaires. Certains de ces jeunes militants, comme les activistes et blogueurs Asmaa Mahfouz et Alaa Abdalfattah, ont à nouveau maille à partir avec la justice qui les accuse de bénéficier de soutiens étrangers. Les mécanismes répressifs réactivés contre les Frères servent à brider toute opposition ou mouvement social.
Vis-à-vis des Frères musulmans, les militaires sont entrés dans une logique d'éradication. Deux mille membres de la confrérie au moins ont été mis sous les verrous, non seulement la plupart des dirigeants, contre lesquels des charges spécifiques ont été retenues, mais également de simples adhérents au mouvement.
L'ouverture du champ politique aux islamistes était pourtant l'un des acquis de la révolution de 2011. Pour maintenir un semblant de pluralisme, les nouvelles autorités cherchent à rallier des Frères « modérés ». Elles les trouvent dans les jeunes générations réputées critiques à l'encontre de l'appareil dirigeant frériste. La confrérie elle-même, constituée en ONG en mars 2013, devrait être dissoute et retourner à sa situation antérieure : interdite mais tolérée sur le terrain caritatif. Il est possible qu'elle conserve également sa façade politique, le parti Liberté et Justice, ce qui lui permettrait de se partager les voix islamistes avec le parti an-Nour. L'interdiction des partis politiques à base religieuse, qui avait été inscrite dans la constitution du temps de la présidence Moubarak, ne devrait donc pas figurer dans la prochaine loi fondamentale.
Dans sa campagne contre les Frères musulmans, le nouveau pouvoir égyptien bénéficie du soutien des États du Golfe et tout particulièrement de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, très hostiles à la confrérie (9). La rapidité avec laquelle ces pays ont apporté leur aide financière aux autorités du Caire (12 milliards de dollars) laisse penser qu'ils avaient été tenus informés des intentions de l'armée et qu'ils les avaient même encouragées.
Pendant la période intérimaire qui s'est ouverte le 3 juillet, l'argent des pétromonarchies devrait permettre de faire la césure. En cas de nécessité, l'armée peut également puiser dans ses réserves : elle l'a déjà fait une fois depuis la chute de Hosni Moubarak, en injectant 1 milliard de dollars pour enrayer l'hémorragie de devises. Le gouvernement tentera de remettre progressivement le pays sur les rails, en veillant à introduire un peu de justice sociale pour ne pas réitérer les erreurs du passé et conforter l'adhésion populaire. Le pari consiste à rassurer les investisseurs, attirés par le lancement d'une politique de grands travaux, et à faire repartir le tourisme. La contestation sociale devrait être contenue par l'encadrement, la coercition, voire la répression, et au besoin la distribution de « cadeaux » ponctuels.
Une fois la constitution adoptée, les élections passées (et sans doute étroitement contrôlées), le pays solidement tenu, viendra peut-être le temps des réformes structurelles et notamment de la fameuse réforme des subventions, différée depuis des décennies.
Quel avenir pour les Frères musulmans ?
Pour réussir, les nouveaux responsables et les militaires ont impérativement besoin d'un retour de la sécurité et de la stabilité. Or la stratégie adoptée à l'encontre des Frères musulmans pourrait contribuer à les radicaliser. Le coup de force de l'été dernier donne raison aux tenants de la fermeté qui constatent que seuls les mouvements islamistes armés - Hezbollah, Hamas - peuvent se maintenir dans la durée et imposer à terme le projet islamiste, la voie pacifique et légaliste étant vouée à l'échec. Après l'arrestation du Guide de la confrérie, Mohamed Badie, c'est un « dur », Mahmud Ezzat, qui a été choisi pour lui succéder.
La confrérie a l'habitude de la répression et de la clandestinité. Pour le moment, elle semble décidée à rester sur la ligne pacifiste adoptée au début des années 1970. Mais ne faut-il pas voir là une posture de façade, un double discours dont elle est coutumière ? Elle active probablement en sous-main des éléments radicaux, issus de ses rangs ou de type jihadiste, y compris par l'intermédiaire de son allié palestinien, le Hamas. De fait, après la destitution de Mohamed Morsi, les attaques contre les forces de sécurité se sont multipliées dans le Sinaï. Des postes de police ont été pris d'assaut en d'autres points du territoire. Et les agressions contre les Coptes, jugés complices, voire instigateurs du coup d'État militaire, se sont généralisées.
Incontestablement, la confrérie a été très durement touchée. Son discrédit dans la population est considérable. Mais il serait naïf de penser que le mouvement va disparaître du paysage politique. Il reste fortement ancré dans la société, en raison de son ancienneté, du nombre de ses membres (entre deux et trois millions), des liens très forts qui les unissent et de leur action caritative au service des démunis. Le mouvement a tout intérêt à entretenir l'instabilité pour tenir en échec le nouveau pouvoir et empêcher la reprise économique. Il peut aussi simplement chercher à se reconstruire et à restaurer son image sur le terrain, en tablant sur la versatilité de l'opinion et sur les difficultés qui attendent les nouveaux dirigeants. Et réactiver, le moment venu, le canal de la négociation avec les autorités.
Il serait donc hasardeux d'annoncer d'ores et déjà la fin de la confrérie et, au-delà, celle de l'islam politique. Le fiasco des Ikhwans à la tête du gouvernement égyptien pourrait, au contraire, favoriser une diversification accrue de l'islamisme. Les Frères musulmans, plus ou moins reconfigurés et repliés sur la prédication et le social, côtoieraient désormais un nouveau courant modéré (10), coopté par le régime, cependant qu'à l'autre extrémité du spectre s'inscriraient des versions plus radicales de l'islamisme, personnelles et sectaires comme le salafisme quiétiste ou globalisantes et agressives comme le jihadisme.
Le pari des autorités va-t-il réussir ?
Il est troublant de voir les nouvelles autorités recourir aux mêmes méthodes que celles qui avaient cours du temps de Moubarak : répression, stigmatisation de l'adversaire, contrôle des médias, discours ultra-nationaliste et xénophobe, théorie du complot. Les Égyptiens, après avoir goûté à la liberté et au pluralisme, sont-ils prêts à accepter un retour de l'État policier ?
La répression peut-elle ramener la sécurité ? Il est permis d'en douter. À ceux qui évoquent une évolution à l'algérienne (l'interruption du processus électoral après la victoire du FIS en 1991 avait inauguré une décennie de violences), on rétorque que les populations arabes ne sont plus aujourd'hui tentées par le modèle islamiste et qu'elles se désolidariseraient de toute stratégie terroriste. Cette analyse paraît bien optimiste et fait peu de cas à la fois de la volatilité de l'opinion et de l'étendue du courant islamiste dans le pays. On rappellera également que, lors de la vague terroriste qui avait frappé l'Égypte dans les années 1990, la neutralisation des leaders radicaux des mouvements jihadistes (Guihad et Gamaat islamiyya), arrêtés ou exécutés, avait laissé la bride sur le cou à de jeunes éléments incontrôlés, entraînant un regain de violences, notamment en Haute-Égypte. Le même scénario pourrait bien se reproduire aujourd'hui. La multiplication des attaques contre les forces de police, l'attentat raté à la voiture piégée contre le ministre de l'Intérieur début septembre, rappellent la situation qui prévalait à la fin des années 1980, à la veille de la vague terroriste des années 1990 (11).
Les combattants du Sinaï ont renforcé leurs effectifs et leurs moyens au cours des dernières années. Des islamistes radicaux libérés à la fin de l'ère Moubarak et pendant la présidence Morsi, ou échappés de prison à la faveur des troubles, ont rejoint des groupes extrémistes palestiniens ainsi que des éléments issus des tribus bédouines - tous impliqués dans divers trafics. Des jihadistes étrangers sont venus étoffer leurs rangs pour se battre contre les « ennemis de l'islam » au pouvoir au Caire. Dans la guerre ouverte qui les oppose désormais aux militaires égyptiens, ces forces disposent d'armements lourds provenant des anciens arsenaux du colonel Kadhafi. Dans une région où s'entremêlent problématiques de développement, criminalité, islam radical et crises régionales, la manière forte ne saurait être une solution de long terme. Loin d'éradiquer la violence, la répression féroce qui s'est abattue sur le Sinaï après les attentats du début des années 2000 (Taba et Nuweiba en octobre 2004 ; Charm al-Cheikh en juillet 2005) a enclenché un cycle de représailles et suscité de nouvelles vocations. Aujourd'hui, les bombardements de cibles jihadistes, qui font vraisemblablement leur lot de victimes civiles, risquent d'avoir le même effet et d'encourager l'exportation des troubles au-delà de la péninsule.
Plus inquiétant : en attisant la haine entre diverses catégories de population, les militaires ont pris le risque de lancer une mécanique difficile à enrayer. Par-delà les affrontements entre islamistes et forces de l'ordre, on assiste à la multiplication des heurts entre citoyens pro et anti-Morsi. Le phénomène n'est pas nouveau ; il s'était aggravé dans les derniers temps de la présidence Morsi avec plusieurs cas de lynchage. Le recours aux baltageyas (supplétifs rémunérés pour accomplir de basses besognes) alimente aussi cette diffusion de la violence, de même que la réactivation des comités de quartiers, théoriquement interdits en août 2013 en raison de nombreux débordements.
Crise égyptienne et luttes d'influence régionale
Fort du soutien des pays du Golfe, Le Caire tient la dragée haute aux États-Unis. Certes, l'aide américaine est largement constituée d'une aide militaire (1,3 milliard de dollars sur 1,7) qui pourrait cesser en cas de brouille diplomatique, mais le risque demeure mineur en raison des retombées qu'une telle interruption provoquerait sur l'industrie de l'armement et le budget américains (12). Le président Obama et l'ambassadrice Anne Patterson ont été vilipendés pour leur soutien supposé aux Frères musulmans (13). Les militaires égyptiens ne peuvent pas, cependant, envisager une rupture trop brutale avec Washington : leurs équipements sont largement américains (Apache, F 16, chars Abrams) et la plupart des hauts gradés (sauf les plus âgés) ont été formés aux États-Unis. En revanche, la tentation existe de diversifier davantage les partenariats. Les Russes souhaitent reprendre leurs ventes d'armes à l'Égypte, gelées depuis la fin des années 1970. D'une manière générale, Moscou cherche à développer son influence dans le pays (les touristes russes sont déjà les premiers à fréquenter l'Égypte) et à profiter de l'éclipse des Américains dans la région.
Les luttes d'influence entre pays du Golfe trouvent également à s'exprimer sur le terrain égyptien. Premier allié des Frères musulmans, le Qatar a été affaibli par leur chute, au profit de l'Arabie saoudite et des Émirats, ces derniers prenant une part croissante dans l'économie égyptienne. Face aux menaces de suspension de l'aide occidentale en réponse aux excès de la répression, ces pays ont fait savoir qu'ils seraient prêts à compenser les pertes éventuelles. Les autorités du Caire ne s'affolent donc pas outre mesure du courroux et des condamnations des Occidentaux dont la contribution reste très modeste comparée à la masse des pétrodollars. Ils estiment par ailleurs - sans doute à juste titre - que les grands travaux annoncés pour relancer l'économie devraient attirer les entreprises étrangères et atténuer les scrupules des chancelleries.
Pour toutes ces raisons, les nouvelles autorités égyptiennes affichent une solide confiance qui impressionne favorablement les milieux économiques. Mais l'euphorie pourrait être de courte durée. Mouvements sociaux et mobilisations populaires, rejet de la répression politique, vague terroriste risquent de faire achopper le scénario de la reprise. D'autant qu'une redistribution plus équitable des richesses et une réforme en profondeur de l'économie paraissent incompatibles avec le maintien de l'empire économique des militaires qui viennent de resserrer leur mainmise sur le pays. On le voit : en dépit des espoirs suscités par les printemps arabes, la mise en oeuvre d'une véritable démocratie égyptienne paraît encore bien éloignée...
Notes :
(1) Olivier Roy, L'Échec de l'islam politique, Seuil, 1992 ; Gilles Kepel, Jihad, expansion et déclin de l'islamisme, Gallimard, 2000.
(2) Les Frères, après avoir annoncé qu'ils ne concourraient pas à la présidentielle, ont ensuite voulu présenter l'homme fort de la confrérie, Khayrat al-Chater. Cette candidature ayant été invalidée, leur choix s'est reporté sur Mohamed Morsi.
(3) L'opposition libérale égyptienne est éclatée entre des courants aux positionnements très divers, depuis le parti Néo Wafd libéral jusqu'au Tagammu, héritier de la gauche marxiste. Vieillissants, ces deux partis historiques ne représentent plus grand-chose aujourd'hui et sont concurrencés par des formations plus récentes qui sont avant tout des appareils de soutien à une personnalité, comme le parti Karama (« Dignité ») de Hamdeen Sabbahi (gauche nassérienne) ou le Dustur (« Constitution ») de Mohamed al-Baradai. Aux élections présidentielles de 2012, l'opposition libérale n'avait pas été capable de désigner un candidat unique, permettant ainsi la victoire de Mohamed Morsi.
Avec des mouvements de jeunes qui ont été à l'origine de la « révolution du 25 janvier », comme le « Mouvement du 6 avril », les libéraux ont créé le Front national du salut afin de coordonner leurs forces face au pouvoir des Frères musulmans. Mais la guerre des ego et les écarts de vision les ont toujours empêchés de proposer une véritable alternative politique. Depuis la destitution des Frères, le FNS se délite. Mohamed al-Baradai, qui a quitté le gouvernement pour dénoncer la brutalité de la répression, fait l'objet de poursuites et d'une campagne de dénigrement. Dans la situation actuelle de crise économique et sociale, les partis de gauche paraissent les mieux placés, au sein de l'opposition libérale, pour les scrutins à venir et pourraient réaliser une percée significative.
(4) À ce propos, voir Nathalie Bernard-Maugiron, « Les Frères musulmans et le droit, l'impossible bilan », La Croix, 13 septembre 2013.
(5) Il s'agit de l'article 230 de la constitution de 2012, qui stipule que le Conseil de Shura assume le pouvoir législatif jusqu'à l'élection d'une nouvelle Chambre des représentants.
(6) Dans un pastiche d'une chanson nationaliste des années 1960, l'humoriste Bassam Youssef rend bien compte de ce sentiment d'aliénation. Référence : http://www.elwatannews.com/news/details/159608
(7) Tamarrud est un collectif lancé par une poignée de jeunes activistes, parmi lesquels Mahmoud Badr, qui en deviendra plus ou moins le leader. Ces anciens militants de Kefaya (« Ça suffit »), un mouvement de contestation précurseur des mouvements révolutionnaires de 2011, jugent sévèrement l'expérience Morsi et estiment que la révolution a été trahie par les Frères. Ils soutiennent aujourd'hui l'armée et la répression contre la confrérie.
(8) La « feuille de route » prévoit la rédaction d'une nouvelle constitution et son approbation par référendum, des élections - législatives puis présidentielles - dès que la situation le permettra.
(9) Les Frères musulmans, réfugiés dans ces pays pendant les purges nassériennes conduites à leur encontre, sont proches des mouvements contestataires qui attaquent les dirigeants du Golfe sur le terrain de la légitimité religieuse.
(10) Plusieurs personnalités pourraient faire figure de chef de file de ce mouvement, notamment les Frères musulmans dissidents Abd al-Mun'im Abdel Foutouh et Kamal al-Helbawi ou le penseur islamiste Mohamed Selim al-Awa, ancien candidat à la présidentielle. Si certains jeunes, issus pour partie des Frères musulmans, peuvent adhérer à cette vision de l'islam politique, ouverte au monde et politiquement compatible avec les autres courants, il est peu probable en revanche, en l'état actuel des mentalités, que ce mouvement alternatif constitue pour le moment autre chose qu'un moyen de préserver un pluralisme politique de façade intégrant un volet islamiste.
(11) Plusieurs attentats (ratés) avaient alors visé d'anciens ministres de l'Intérieur et le ministre en exercice, Zaki Badr, en 1989.
(12) http://www.atlanticcouncil.org/en/blogs/egyptsource/who-loses-from-cutting-off-us-military-aid-to-egypt
(13) Il est vrai que les Frères musulmans avaient su rassurer les Américains en s'engageant à ne pas remettre en cause le traité israélo-égyptien de Camp David et en jouant les médiateurs à Gaza. La sécurité d'Israël paraissant garantie, Washington avait semblé assez peu concerné par leur gestion du pouvoir et peu enclin à la critique. De là à parler d'un soutien au terrorisme islamiste, voire d'un complot commun, il y a un pas qu'il est difficile de franchir.