Politique Internationale - La Revue n°141 - AUTOMNE - 2014

sommaire du n° 141
HASSAN ROHANI, UN GORBATCHEV IRANIEN ?
Article de Christophe Ayad
Journaliste à Libération
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L'Iran est décidément un pays surprenant et son régime politique, la République islamique, une dictature plus pragmatique que l'on croit. Alors que tous les « iranologues » prédisaient une élection présidentielle sans enjeu, quatre ans après la secousse de 2009, qui avait ébranlé le régime sur ses bases (1), le scrutin de juin 2013 a débouché sur une énorme surprise : l'élection, dès le premier tour, de Hassan Rohani, un religieux sans grand relief, un apparatchik ayant exercé diverses fonctions importantes mais n'ayant jamais joué de rôle déterminant. Soutenu par les réformateurs, que l'on croyait définitivement enterrés après huit années de répression sous Mahmoud Ahmadinejad, M. Rohani s'est imposé face à plusieurs favoris soutenus par le Guide suprême Ali Khamenei ou par les pasdarans (Gardiens de la révolution), qui forment désormais un État dans l'État. Mais sa victoire n'est que le début du chemin. Hassan Rohani, qui a lancé une vaste opération de charme diplomatique lors de sa première venue à l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2013 à New York, va devoir composer avec ces deux puissantes institutions pour mettre en oeuvre son programme de réconciliation intérieure et d'apaisement extérieur.
La divine surprise
Un contexte difficile
L'élection présidentielle iranienne du 14 juin se présente dans un contexte tellement difficile que la plupart des observateurs en attendent peu de choses. De quelque côté que l'on se tourne, la situation est marquée par les tensions. Politique intérieure, contexte diplomatique, situation économique et sociale : tout est matière à inquiétude et donc à raidissement de la part du régime.
Sur le plan intérieur, la fracture ouverte par les manifestations de juin 2009, qui ont suivi la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad, n'est pas refermée. Malgré l'écrasement du Mouvement vert - nom donné au courant formé autour de MM. Moussavi et Karoubi, les deux candidats réformateurs écartés du scrutin -, le régime n'a jamais retrouvé la confiance en soi et la stabilité à laquelle il pouvait prétendre après trois décennies de République islamique. Au contraire, les différents courants conservateurs se sont rejeté la responsabilité d'une répression qui a choqué une partie importante de la société. Le Guide suprême, Ali Khamenei, a eu à subir la contestation inattendue et virulente du clan regroupé autour du président Ahmadinejad : ce dernier a même tenté, au printemps 2011, de mettre la main sur les ministères stratégiques du Pétrole et des Renseignements avant de devoir battre en retraite. À partir de ce moment-là, l'entourage de M. Ahmadinejad a fait l'objet de violentes attaques au Parlement - où il a perdu les élections du printemps 2012 - et dans la presse conservatrice. Ces tensions ont culminé avec l'emprisonnement, à l'automne 2012, d'Ali-Akbar Javanfekr, le conseiller de presse présidentiel, puis avec les accusations lancées au printemps 2013 contre le président du Parlement, M. Larijani, considéré comme un proche du Guide.
Sur le plan diplomatique, non plus, la situation n'est guère brillante. Le contentieux nucléaire avec l'Occident reste entier. Les négociations, menées par un « dur », Saïd Jalili, avec le groupe des 5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l'Allemagne) n'ont débouché sur rien. Depuis l'automne 2011, les Occidentaux ont considérablement renforcé leur arsenal de sanctions économiques et financières. Désormais, ce ne sont plus seulement les activités liées au nucléaire qui sont visées, mais tout le secteur des hydrocarbures ainsi que le système bancaire. L'Union européenne adopte un embargo sur le pétrole iranien en juillet 2012, tandis que Washington exerce une pression maximale pour convaincre les acheteurs de brut iranien de diminuer leurs achats. Les compagnies d'assurances refusent de couvrir les cargaisons iraniennes. De toute façon, il est devenu presque impossible de régler en devises la Banque centrale iranienne ou les banques commerciales. L'Iran a été suspendu du système de transferts de fonds Swift. Plusieurs grandes entreprises se retirent d'Iran, à l'instar de Peugeot (qui y vendait un demi-million de véhicules), afin d'échapper aux sanctions américaines. Parallèlement à cet isolement sans précédent, auquel participent discrètement l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (en accroissant leur production de brut), l'Iran subit une guerre secrète qui s'est traduite par l'assassinat de cinq scientifiques et des attaques informatiques menées, selon les experts, par le Mossad israélien. Enfin, l'Iran se trouve en conflit quasi ouvert bien qu'indirect avec ses voisins du Golfe sur l'épineux dossier syrien. Le régime du principal allié de l'Iran dans le monde arabe est menacé par une révolution que soutiennent activement des puissances sunnites - essentiellement le Qatar et l'Arabie saoudite - désireuses d'expulser Téhéran de leur sphère d'influence. La perte de la Syrie serait le plus grave revers de l'Iran depuis la fin de la guerre contre l'Irak en 1988 et pèserait sur l'avenir du Hezbollah libanais.
Enfin, les sanctions et la mauvaise gestion de Mahmoud Ahmadinejad ont plongé le pays dans une crise économique grave. Au moment de la présidentielle de juin 2013, le rial iranien a perdu deux tiers de sa valeur. L'inflation galope à plus de 30 % et le chômage réel n'est pas loin de ce taux faramineux. La viande est chère et les médicaments occidentaux deviennent difficiles à trouver. Le mécontentement couve, comme l'a montré la manifestation des commerçants du bazar de Téhéran fin septembre 2012, qui protestaient contre l'effondrement de la devise nationale.
Une élection sans enjeu
C'est dans ce contexte peu favorable qu'est lancée la campagne présidentielle au printemps 2013. Si près de cinq cents candidats se sont déclarés, seule une douzaine d'entre eux sont connus des Iraniens. L'unique véritable surprise réservée par le processus de dépôt des candidatures est la présence de Hachémi Rafsandjani. Après le renoncement du dernier président réformateur Mohamad Khatami (1997-2005), tous les yeux se sont tournés vers son prédécesseur qui a, lui aussi, effectué deux mandats (1989-1997), au sortir de la guerre Iran-Irak et après la mort de l'ayatollah Khomeiny (juin 1989). Ce modéré semble pouvoir réconcilier la société, ramener l'Iran dans la communauté internationale, restaurer l'image du pays et relancer la machine économique. Las ! Le Conseil des gardiens de la Constitution, une assemblée de religieux et de juristes chargée d'examiner les dossiers des candidats, invalide M. Rafsandjani. Le coup est osé : comment justifier l'élimination d'un homme qui a été deux fois président et une fois candidat malheureux en 2005 ? Le risque de voir arriver au pouvoir une personnalité disposant d'une légitimité certaine et de réseaux étendus a apparemment été jugé trop grand. Tout comme celui de le voir contester les résultats, comme l'avait fait Mir Hossein Moussavi en 2009.
L'autre « invalidé » de marque, Esfandiar-Rahim Mashaie, est le chef de cabinet du président Mahmoud Ahmadinejad. Son éviction a donné la mesure de l'affaiblissement du président sortant, mais aussi de la peur du clergé à l'égard de ce trublion qui proclame que l'Iran prime l'islam et prétend être en contact direct avec le Mahdi - le dernier imam chiite, dont le retour sur terre marquera la fin des temps. Au-delà de ces bizarreries, M. Mashaie avait tenté, lors de sa pré-campagne, de récupérer l'électorat jeune laissé en déshérence par l'absence de MM. Moussavi et Karoubi en critiquant durement aussi bien le clergé que la police religieuse et, à travers eux, le Guide suprême.
Au moment où la campagne officielle s'ouvre enfin, restent en lice huit candidats : trois proches du Guide suprême (le négociateur nucléaire Saïd Jalili, le diplomate et intellectuel Ali-Akbar Velayati, et le beau-père de son fils Mojtaba, Gholam Ali Hadad-Adel) ; deux anciens commandants des pasdarans (le maire de Téhéran Mohamad-Bagher Ghalibaf et l'ancien héros de la guerre Iran-Irak Mohsen Rezaï) ; un religieux modéré proche de Rafsandjani (Hassan Rohani) ; un seul réformateur avéré (Mohamed-Reza Aref), qui a été ministre sous la présidence Khatami ; et, enfin, un inconnu (Mohamed Gharazi), ancien ministre du Pétrole dans les années 1980.
Une campagne qui s'emballe
La campagne débute mollement et sans enthousiasme. C'est à peine si les rues, habituellement pavoisées d'affiches et de banderoles, laissent deviner l'échéance. Les meetings électoraux n'ont pas débordé dans la rue, comme quatre ans auparavant.
Dès le début, un événement vient donner le « la » de la campagne : le président américain Barack Obama signe, le 3 juin 2013, l'ordre d'exécution du neuvième train de sanctions adopté par le Congrès. Les nouvelles mesures visent à geler les fonds en rials à l'étranger et à empêcher l'usage de cette monnaie dans les transactions avec le reste du monde. Les parlementaires américains s'en prennent aussi au secteur automobile, l'un des plus gros employeurs d'Iran, qui est déjà en perte de vitesse : la vente de voitures par Iran Khodro, le constructeur national iranien, est passée de 1,3 million d'unités en 2012 à 600 000 en 2013. Sur le plan pétrolier, les perspectives ne sont guère plus encourageantes : les exportations de brut de Téhéran ont atteint un plancher record avec seulement 700 000 barils par jour en avril 2013 (contre 2,6 millions de barils par jour en 2010).
Alors que la crise économique s'accélère, le camp réformateur se regroupe derrière la candidature de M. Rohani. M. Khatami et M. Rafsandjani appellent à voter pour lui et tentent de convaincre M. Aref de se retirer de la course au profit du mieux placé. Bien que n'appartenant pas à la famille réformatrice, Hassan Rohani en est devenu le champion presque malgré lui. Ses meetings de campagne sont remplis de supporteurs de MM. Moussavi et Karoubi, qui agitent les portraits des deux leaders du « mouvement vert » privés de liberté. Laminé par la répression, les limogeages et les départs en exil, le courant réformateur a survécu, plaçant ses espoirs dans tout responsable politique plaidant pour un minimum d'ouverture à l'intérieur du pays et de détente avec le reste du monde.
Du côté conservateur (ou « principaliste »), au contraire, la division a prévalu. Conscient des risques posés par une trop grande dispersion des voix, M. Hadad-Adel s'est retiré de la course. Mais les autres candidats, dont les chances paraissent pourtant réduites, refusent de se désister en faveur de M. Ghalibaf. Face à cet emballement, le Guide suprême ne choisit pas, se contentant d'appeler les Iraniens à voter en masse et présentant la participation au scrutin plus comme un devoir patriotique que comme une adhésion au régime. Les Iraniens ont compris entre les lignes qu'ils avaient carte blanche...
L'homme de la situation
Au terme d'une longue nuit, entre le 14 et le 15 juin 2013, le ministère de l'Intérieur proclame Hassan Rohani vainqueur de la présidentielle dès le premier tour avec 50,7 % des voix. La surprise est énorme : l'homme qui a le plus critiqué la dérive autoritaire du régime l'a emporté. C'est un bouleversement total du jeu politique auquel rien n'avait préparé les observateurs, qui voyaient tous M. Ghalibaf vainqueur, ou au moins en ballottage favorable. Qui en est le responsable ? Le système, qui l'aurait orchestré pour assurer sa survie ? La société, qui aurait pris le système de court ? Ou enfin l'homme, dont les qualités cachées auraient permis cette « divine surprise » ? Chacune de ces propositions comporte une part de vérité.
Un régime capable de compromis
Pour le Guide Ali Khamenei, l'élection de M. Rohani est loin d'être une mauvaise affaire : il retrouve, auprès des Iraniens, un peu de sa popularité perdue en 2009, lorsqu'il avait dû cautionner la réélection de M. Ahmadinejad puis la répression. Entre 2009 et 2013, le scénario s'est inversé. En 2009, la société iranienne était, contre toute attente, descendue dans la rue pour protester contre la réélection suspecte de Mahmoud Ahmadinejad et soutenir Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, les deux animateurs du Mouvement vert, aujourd'hui en résidence surveillée. Quatre ans plus tard, c'est le régime qui a surpris sa propre population en laissant l'élection présidentielle se dérouler dans des conditions aussi honnêtes que possible.
M. Rohani n'était peut-être pas le favori du Guide, mais le numéro un iranien a visiblement retenu les leçons de la contestation de 2009 et des révolutions arabes : il a pris en compte la volonté populaire. Cette souplesse, peu répandue parmi les nombreuses variétés de dictatures moyen-orientales, explique la longévité de la République islamique par rapport à ses voisins. Elle explique aussi la primauté incontestée du Guide suprême qui a échappé, grâce à l'élection de M. Rohani - un religieux sans appareil - à l'emprise croissante des pasdarans sur les institutions et sur l'économie, dont ils contrôleraient déjà un tiers.
En adoubant M. Rohani, le Guide suprême a également désavoué ses proches conseillers, MM. Velayati et Jalili, incapables de s'entendre pendant la campagne. En permettant à M. Velayati de critiquer durement la stratégie de négociation de M. Jalili, son représentant spécial sur la question nucléaire, il a laissé entrevoir la possibilité d'un changement de posture. L'arrivée au pouvoir de M. Rohani, adepte d'un ton plus conciliant avec les Occidentaux (il a beaucoup communiqué sur les réseaux sociaux en anglais pendant sa campagne), rejaillit sur l'ensemble du régime. Celui-ci apparaît moins agressif et outrancier que pendant les huit années au cours desquelles Mahmoud Ahmadinejad a incarné l'Iran à l'étranger, multipliant les déclarations tonitruantes et les provocations sur la Shoah et Israël. L'élection de M. Rohani peut ainsi être interprétée comme un signe de maturité de la République islamique, un point d'équilibre entre le réformisme impuissant de Mohamad Khatami et l'extrémisme contre-productif de Mahmoud Ahmadinejad.
Une société en quête d'apaisement
Le premier enseignement de ce scrutin présidentiel est la volonté de la société iranienne de sortir du climat de confrontation, tant intérieur qu'international, entretenu par le régime. Sur le plan intérieur, il faut souligner la persistance et la vigueur du Mouvement vert né en 2009. M. Rohani a beau être un fils exemplaire de la révolution islamique, les électeurs ont vu en lui une promesse de libéralisation. Au lieu de se réfugier dans une abstention - voire un boycottage - stérile, le courant réformateur et le Mouvement vert ont su se regrouper derrière un candidat considéré comme compatible avec le Guide suprême, mais aussi proche de M. Rafsandjani. Ni la défaite de Mir Hossein Moussavi en 2009, ni la répression des cadres du Mouvement vert n'ont détourné les Iraniens de la politique, au contraire. Ils ont profité de la volonté du régime d'obtenir une forte participation pour exprimer leurs doléances. M. Rohani l'a compris, lui qui annonçait lors de sa campagne : « Mieux valent 20 % de réformes qui se font que 100 % qui ne se font pas. »
Outre une libéralisation des moeurs, de la presse et de la vie culturelle - demandes qui concernent essentiellement les classes urbaines éduquées -, le scrutin a été le lieu d'expression de plusieurs autres revendications essentielles. Car Hassan Rohani n'a pas été seulement élu par les beaux quartiers de la capitale et la jeunesse occidentalisée. La participation à Téhéran (48 %), qui regroupe 8,5 millions d'habitants (14 millions au niveau de l'agglomération) sur les 80 millions d'Iraniens, a d'ailleurs été nettement inférieure à celle du reste du pays (72 %). Hassan Rohani bénéficie d'une assise nationale. Il est, avec Mohamad-Bagher Ghalibaf (arrivé deuxième avec 17,10 % des voix), le seul candidat à recueillir des résultats significatifs sur l'ensemble du territoire - du Baloutchistan, à l'est, aux montagnes kurdes, à l'ouest, de la capitale Téhéran au centre traditionnel et rural du pays entre Qom et Ispahan. La géographie électorale révèle également l'ampleur des attentes des minorités religieuses non chiites (sunnites essentiellement, mais aussi bahaïs) et linguistiques (Kurdes, Baloutches, Arabes, Azéris, etc.) qui ont offert à M. Rohani ses meilleurs scores, parfois supérieurs à 90 %. « Le vote Rohani exprime l'espoir de changement des Iraniens, mais un espoir raisonnable, réaliste - résume le chercheur Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS. On n'est pas dans l'enthousiasme effréné soulevé par la première élection de Mohamad Khatami en 1997, ni dans le vote désespéré en faveur de Moussavi en 2009. » Les Iraniens, quels qu'ils soient, ont signifié par leur vote que la clé du véritable changement se trouvait à l'intérieur du pays, et non dans les différents mouvements et groupuscules en exil.
L'autre enseignement essentiel de cette élection est le rejet massif des sanctions occidentales et de leurs conséquences sur l'économie. Les Iraniens ont voté contre l'isolement croissant dont leur pays est victime, en choisissant un homme qui a critiqué ouvertement la stratégie de confrontation incarnée par le président Ahmadinejad et le négociateur Jalili.
Jusqu'à présent, personne, en Iran, n'établissait publiquement de lien de cause à effet entre le programme nucléaire, les sanctions et l'état catastrophique de l'économie nationale. La campagne pour la présidentielle a levé ce tabou. Devant les caméras de télévision, M. Rohani a rappelé qu'en suspendant le programme nucléaire de fin 2003 à 2005, il avait évité à l'Iran d'être dans le collimateur du Conseil de sécurité de l'ONU tandis que l'équipe Ahmadinejad, elle, a essuyé quatre séries de sanctions entre 2005 et 2013, sans compter les mesures de rétorsion adoptées hors du cadre des Nations unies. Pis encore : Ali-Akbar Velayati, pourtant proche du Guide, a fustigé la « diplomatie du minbar », désignant la chaire depuis laquelle on prononce les sermons dans la mosquée. Et il a révélé que sa mission « secrète » auprès de Nicolas Sarkozy en 2007 avait été sabotée par M. Ahmadinejad. Les Iraniens ont voté, sinon contre le programme nucléaire, du moins contre la manière dont les négociations avec l'Occident ont été conduites ces dernières années. Il serait faux, néanmoins, d'interpréter les résultats de la présidentielle comme une capitulation en rase campagne : les Iraniens souhaitent un apaisement avec l'Occident, pas une reddition, et ils savent s'accommoder de leur régime. Croire que seules les sanctions paient et que les Iraniens ont voté pour un changement de régime serait une grave erreur. Il va falloir que les Occidentaux fassent preuve d'autant de souplesse et d'inventivité que la société iranienne pour renouer le fil du dialogue.
Un président au parler vrai
Hassan Rohani sera-t-il le Gorbatchev iranien ? L'homme venu de l'intérieur du système, qui va le mettre à bas ? Rien n'est plus erroné que cette idée. Hassan Rohani n'est pas même un réformateur. Il suffit pour s'en convaincre de revenir sur sa carrière entièrement au service de la République islamique. Né en 1948 à Sorkheh, à 200 kilomètres à l'est de Téhéran, Hassan Feridon (il changera plus tard son nom en Rohani, qui veut dire « membre du clergé ») entre au séminaire de Qom à l'âge de 12 ans. Il atteint le grade intermédiaire d'hodjatoleslam au sein du clergé iranien. Très influencé par les idées révolutionnaires, il se rend clandestinement en Irak, en 1966, pour y rencontrer l'ayatollah Khomeiny, qui y vit en exil. Après ses études religieuses, Hassan Rohani étudie aussi le droit à Téhéran, puis à Glasgow, où il entame en 1972 un master puis un doctorat qu'il n'achèvera que dans les années 1990.
En 1978, un an avant la révolution, il rejoint Khomeiny à Neauphle-le-Château, près de Paris, et se lie avec d'autres révolutionnaires, en particulier Akbar Hachémi Rafsandjani, dont il restera très proche. Rentré en Iran avec Khomeiny, il est propulsé dès la chute du Shah, en février 1979, à des postes de responsabilité. Le nouveau pouvoir a besoin de cadres ; il en sera une parfaite cheville ouvrière, chargé de superviser l'islamisation des programmes de télévision. Élu au Parlement, il rejoint, en 1983, le Conseil suprême de sécurité nationale. La jeune République islamique est alors en guerre contre l'Irak de Saddam Hussein, qui a déclenché les hostilités trois ans plus tôt. Avec une armée complètement déstructurée par le départ des officiers royalistes et le refus des États-Unis de livrer munitions et pièces détachées, l'Iran doit résister à la formidable machine militaire irakienne, aidée par les pays occidentaux et les pétro-monarchies du Golfe. C'est à cette époque que Hassan Rohani se familiarise avec les structures de commandement de l'armée et les pasdarans, la garde prétorienne du régime. Contrairement à ses deux prédécesseurs, Mohamad Khatami et Mahmoud Ahmadinejad, il connaît de l'intérieur les rouages sécuritaires du régime. Il en connaît même les secrets les moins avouables : Hassan Rohani a fait partie de la délégation iranienne qui a négocié secrètement en 1986 avec l'administration Reagan des livraisons d'armes contre la libération d'otages américains détenus par le Hezbollah libanais, allié de Téhéran. C'était l'Irangate. Hassan Rohani, déjà, était l'homme des contacts secrets avec le « grand Satan ».
À la mort de l'ayatollah Khomeiny en 1989, un an après la fin des hostilités, le successeur du Guide suprême, Ali Khamenei, fait de Rohani son représentant personnel au sein du Conseil suprême de sécurité nationale, dont il devient le secrétaire général et où il siège jusqu'en 2005. Une longévité rare.
Contrairement à Hachémi Rafsandjani, dont il est aussi un fidèle, Hassan Rohani n'entretient aucune rivalité avec Ali Khamenei : ce n'est pas lui qui l'a installé à ce poste, la relation entre les deux hommes est clairement hiérarchisée, sans rancune ni jalousie. Lorsque le programme nucléaire clandestin de l'Iran est révélé au grand jour en 2003 par les Moudjahidines du peuple (mouvement radical d'opposition islamo-nationaliste en exil), il faut un homme de confiance pour négocier avec les Occidentaux. Les dirigeants iraniens semblent persuadés qu'ils pourraient subir le même sort que l'Afghanistan ou l'Irak, envahis par les États-Unis en 2001 et 2003 : ils se sentent cernés et en sursis. Ils ont besoin d'un répit. Hassan Rohani, nommé négociateur en chef, sera l'homme du compromis. Courtois, lisse, s'exprimant en persan alors qu'il maîtrise l'anglais, il parle en diplomate et en juriste plutôt qu'en mollah ou en ingénieur nucléaire. La négociation avec les Européens, qui se sont emparés du dossier, s'en trouve facilitée, même si Rohani ne découvre lui-même les informations sur le programme iranien qu'au compte-gouttes.
L'épisode crucial se noue le 21 octobre 2003 au palais de Saadabad, à Téhéran, lors d'une rencontre entre Hassan Rohani et une troïka européenne formée du Français Dominique de Villepin, du Britannique Jack Straw et de l'Allemand Joshka Fischer. « Assez vite, la discussion a buté sur les points clés (...) de la suspension des activités de centrifugation de l'uranium, raconte François Nicoullaud, ambassadeur de France à Téhéran de 2001 à 2005, dans un article paru dans la revue de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Je me souviens alors de Rohani, de plus en plus préoccupé du refus des trois ministres européens de céder (...), demandant finalement une suspension de séance. » Hassan Rohani se réfugie dans l'antichambre, avec son téléphone portable. « Il parlait à mi-voix de façon très concentrée. J'ai eu immédiatement la conviction qu'il était en relation avec Ali Khamenei », écrit l'ambassadeur. Rohani revient à la table des négociations. Il affirme agir désormais sous sa propre responsabilité et admet le principe d'une suspension provisoire de l'enrichissement, offrant ainsi à la diplomatie européenne l'un de ses plus beaux succès. Il s'agit, en effet, du seul accord jamais signé par l'Iran avec les Occidentaux. Les pasdarans, architectes du programme nucléaire clandestin, vouent le mollah aux gémonies.
L'été 2005 marquera un tournant crucial. La conclusion d'un accord plus large sur le nucléaire est en bonne voie, mais l'élection surprise, le 24 juin, de Mahmoud Ahmadinejad vient tout bouleverser. Durant sa campagne, Ahmadinejad n'a cessé de traiter les négociateurs de traîtres. Rohani veut conclure avec les Européens avant l'entrée en fonctions d'Ahmadinejad, le 6 août. La veille de l'intronisation, les Européens font une offre finale, qui sera rejetée par Téhéran. Le 8 août, le président annonce la reprise de l'enrichissement de l'uranium. Hassan Rohani est limogé le 15 août 2005. L'équipe Ahmadinejad se livre à une véritable chasse aux sorcières. Hassan Rohani se réfugie au Centre de recherche stratégique (CSR) de Téhéran, financé par Hachémi Rafsandjani et qui servira plus tard de rampe de lancement à sa campagne électorale. Des membres de son équipe le rejoignent ; d'autres sont arrêtés par les services secrets et prennent le chemin de l'exil. Hassan Rohani s'attelle à la rédaction d'un épais ouvrage racontant son expérience de négociateur. Le livre fait un tabac.
Hassan Rohani attend son heure sans faire de bruit. Il a fini par capitaliser sur l'incurie et les excès de l'équipe Ahmadinejad. Pendant la campagne, il dénonce les connexions Internet « indignes du peuple iranien », le traitement des femmes, la dérive sécuritaire, la gabegie économique, etc. sans jamais élever la voix ni s'énerver. Les Iraniens ont enfin l'impression d'avoir affaire à un dirigeant responsable qui fait le même constat qu'eux et leur parle en adultes. Rohani a l'image d'un homme d'expérience, bien vu du Guide mais capable de dénoncer les travers du système, d'un religieux pieux mais pas bigot, d'un technocrate doublé d'un intellectuel. Les classes populaires sont rassurées par sa tenue de religieux en aba (robe) noire et aux fines lunettes. Les libéraux, eux, apprécient son ouverture sur le monde universitaire. Hassan Rohani est connu pour s'entourer d'éléments brillants et compétents. « Rohani ne fait peut-être pas rêver, mais il sait faire tourner la machine », conclut Bernard Hourcade.
Une équipe solide
Le jour même de sa prestation de serment devant le Parlement iranien, le 4 août 2013, le nouveau président a présenté son gouvernement. Il s'agit d'une équipe de technocrates chevronnés et plutôt conservateurs, comme le ministre du Pétrole, Bijan Namdar Zanganeh, et celui des Affaires étrangères, Mohamad Javad Zarif, ancien ambassadeur à l'ONU et grand habitué des négociations avec les Occidentaux. Il avait activement travaillé à l'installation de Hamid Karzaï en Afghanistan en 2001 et avait participé, entre 2003 et 2005, à la rédaction des demandes iraniennes en vue d'un « grand marchandage » avec les États-Unis, qui n'a jamais abouti. Mohamed Forouzandeh, un ancien ministre de la Défense, a été nommé à la tête du Conseil suprême de la sécurité nationale. Modérés et conservateurs se côtoient dans cette équipe sans cap idéologique clair. Le ministre de la Défense, Hossein Dehghan, un ancien commandant des pasdarans (il est accusé d'avoir eu une responsabilité dans l'attentat contre les Marines américains à Beyrouth en 1983), avait déjà été numéro deux de ce ministère sous la présidence Khatami. Le ministre des Renseignements, Mahmoud Alavi, est un religieux affilié aux conservateurs. Le titulaire de la Culture, Ali Jannati, est lui aussi considéré comme un conservateur pragmatique. Contrairement au cabinet Ahmadinejad, qui a compté une femme ministre de la Santé (limogée début 2013), il est à noter qu'aucune femme ne s'est vu confier un portefeuille par Hassan Rohani. Mais c'est une femme, Marzieh Afkham, qui occupe pour la première fois le poste de porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Elham Aminzadeh, elle, a été nommée parmi les dix vice-présidents (un poste de moindre importance que ministre) ; elle est chargée des affaires juridiques et des relations avec le Parlement.
Le chef de la diplomatie, M. Zarif, est chargé des négociations sur le programme nucléaire, contrairement aux années passées où le dossier avait été confié à Saïd Jalili, qui avait le titre de représentant spécial du Guide suprême. Ce réaménagement ne signifie pas que le numéro un iranien a perdu la main sur ce dossier essentiel, au contraire. Mais Hassan Rohani entend superviser les négociations directement, avant de rendre compte au Guide.
Signes de la priorité donnée au redressement économique, Mohamed Nahavandian, président de la Chambre de commerce et d'industrie, est nommé chef de cabinet, et le Département de la gestion et de la planification, chargé de la discipline budgétaire et dissous par Ahmadinejad en 2007, a été rétabli. La situation l'exige : quatre jours avant l'intronisation de M. Rohani, le 3 août, la Chambre des représentants américaine a adopté le Nuclear Iran Prevention Act qui, s'il est confirmé par le Sénat, sanctionnera tous les acheteurs de pétrole, d'automobiles, de produits miniers et industriels iraniens. Ce vote a fait plus que contrebalancer l'assouplissement, annoncé le 25 juillet par le Trésor américain, des achats de matériel médical par Téhéran. S'il venait à être définitivement adopté, le Nuclear Prevention Act ruinerait durablement et de manière accélérée une économie déjà décrite comme « en faillite ». Mais c'est peu probable : le texte, pour entrer en vigueur, doit être adopté par le Sénat, où les Démocrates sont majoritaires, contrairement à la Chambre des représentants. Barack Obama devrait garder cette carte comme un moyen de pression tout au long de la négociation qui s'annonce avec Téhéran.
Hassan Rohani ne devra pas seulement se battre sur le front international, comme l'a montré l'invalidation, par le Parlement que dominent les ultra-conservateurs, de trois de ses ministres. Il s'agit de Mohamed Ali Najafi, ministre de l'Éducation ; de Jafar Mili-Monfared, chargé de la Science et de la Recherche ; et de Massoud Soltani-Far, au Sport et à la Jeunesse. Tous trois appartiennent à la mouvance réformatrice. Ce tir de barrage montre combien le camp conservateur reste mobilisé contre tout ce qui ressemble à une renaissance du mouvement réformateur. Hassan Rohani n'échappera pas aux luttes de pouvoir, d'autant qu'il est réputé très proche de l'ancien président Hachémi Rafsandjani, qu'une sourde rivalité oppose au Guide et qui avait été empêché de se présenter à la présidentielle de juin. M. Rafsandjani sera-t-il un président bis ou une éminence grise, ce qui ne manquerait pas de compliquer les processus de décision à Téhéran ? L'ascendant de M. Rafsandjani, qui dispose encore d'une influence importante, pourrait en tout cas se révéler encombrante pour le nouveau président.
Détente intérieure
Hassan Rohani a beaucoup promis pendant sa campagne. Il s'est notamment engagé à lever la censure sur Internet, améliorer les droits des minorités, restaurer les libertés publiques, faire cesser le harcèlement des femmes par la police religieuse et libéraliser la presse. « Un gouvernement fort ne signifie pas un gouvernement qui interfère et intervient dans tous les domaines. Ce n'est pas un gouvernement qui entrave la vie des gens », a-t-il ainsi déclaré peu après son élection.
Signe de l'impatience des citoyens iraniens envers le nouveau président, les revendications n'ont cessé de se multiplier pendant le mois et demi entre l'élection et l'intronisation. Ainsi, à Arak, une petite ville au centre de l'Iran, des manifestations hebdomadaires ont rassemblé les habitants contre le brouillage des ondes de chaînes satellites étrangères opéré par l'État - une opération qui, selon les habitants, serait source de nombreux cancers. La société civile, entrée en sommeil après l'arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, s'est soudain réveillée. Les lettres ouvertes de différents groupes - militantes féministes, prisonniers politiques, étudiants, minorités ethniques et religieuses, artistes - ont afflué au bureau de Hassan Rohani.
Si Hassan Rohani a déçu en ne nommant pas de femme ministre (en raison des « circonstances particulières » que traverse le pays, a-t-il justifié), il a pris des mesures significatives afin de mettre en oeuvre son programme « de prudence et d'espoir ». Dans le domaine culturel, la Maison du cinéma, fermée sur ordre du ministère de la Culture et de la Guidance islamique début 2012, a été rouverte le 12 septembre 2013, un pas très encourageant en direction des artistes particulièrement brimés sous Ahmadinejad. Le ministre de la Culture, Ali Jannati, a évoqué la possibilité de lever l'obligation de demander une autorisation au Bureau du livre avant d'imprimer un ouvrage. En apparence libérale, cette proposition inquiète les professionnels du secteur car l'État conserve la possibilité de refuser la distribution d'une oeuvre. Les éditeurs, qui veulent éviter de se retrouver dans la situation d'imprimer un texte sans pouvoir ensuite le distribuer, demandent l'abrogation de toute censure préalable et le droit de n'être responsables que devant la justice en cas d'infraction.
Mais le dossier sur lequel le président est le plus attendu est celui des prisonniers politiques, potentiellement explosif. Premier signe positif, le nouveau ministre des Renseignements, Mahmoud Alavi, a incité les exilés et les réfugiés politiques à rentrer au pays : « Nous assurons et garantissons à tous ceux qui n'ont rien fait d'illégal qu'ils n'auront aucun problème. » Selon Human Rights Watch, 11 000 demandes d'asile ont été déposées par des Iraniens à l'étranger en 2009, 15 000 en 2010 et 18 000 en 2011. Un nouveau pas est franchi avec la libération, le 18 septembre 2013, de l'avocate féministe et militante des droits de l'homme Nasrin Sotoudeh. Récipiendaire du prix Sakharov 2012, décerné par le Parlement européen, elle avait été arrêtée en 2010 et condamnée à six ans de prison pour « atteinte à la sûreté nationale » et « propagande contre le régime ». Cette libération, précédée la veille par celle de sept autres prisonnières politiques, est très encourageante. Elle correspond aux attentes de la communauté internationale - une semaine avant l'Assemblée générale de l'ONU - et de la société iranienne. Le sort de MM. Karoubi et Moussavi est plus problématique et fera probablement l'objet d'une négociation. La levée de leur mise en résidence surveillée pourrait être assortie d'une interdiction de toute activité politique.
Dégel extérieur
C'est sur le terrain de la diplomatie - qu'il revendique comme son point fort - que M. Rohani est le plus attendu. Au-delà d'une polémique sans réel objet autour de déclarations du nouveau président sur Israël à la veille de son intronisation (le gouvernement israélien lui a reproché d'avoir dit qu'Israël était un « mal » devant être éradiqué, alors qu'il a en réalité déclaré que « l'occupation de la Palestine et de Jérusalem était une blessure sur le corps du monde islamique »), la volonté de détente est réelle. Ainsi le ministre des Affaires étrangères, M. Zarif, a-t-il souhaité, le 4 septembre sur son compte Twitter, un bon Rosh Hashana (nouvel an juif) aux juifs du monde entier. Pris à partie par la fille d'une responsable démocrate américaine sur les déclarations passées de Mahmoud Ahmadinejad niant l'Holocauste, le responsable iranien, très actif sur les réseaux sociaux (il dispose d'un compte Facebook, pourtant officiellement interdit en Iran) affirmait : « L'homme qui le niait est parti. » Le changement de ton est réel, mais implique-t-il un vrai changement de politique ? Dès sa première conférence de presse après son élection, M. Rohani a tracé à grands traits ce qui devrait être sa ligne de conduite : il s'est dit « sérieusement déterminé » à trouver une solution qui répondrait aux « inquiétudes de l'autre partie » - solution qui passe par un « dialogue » et « des négociations sérieuses, sans perte de temps ». Il a exclu, en revanche, de renoncer au « droit inaliénable » de l'Iran à mener un programme nucléaire et de mettre fin à l'enrichissement de l'uranium. « Personne n'a dit, en Iran, que l'on cessera l'enrichissement d'uranium. Personne et à aucun moment », a-t-il martelé. La voie d'un compromis sera étroite. Elle passera peut-être par un grand marchandage incluant l'avenir de la Syrie, tant les deux questions - la Syrie et le nucléaire - paraissent liées dans l'esprit des Iraniens, mais aussi des Américains. Moscou, actif sur les deux fronts (la Syrie et le nucléaire iranien), pourrait être un acteur majeur de la négociation.
Le dilemme syrien
Les réactions à l'attaque chimique du 21 août, commise de manière quasi certaine par le régime syrien, ont semé le trouble parmi les responsables iraniens. Ainsi, M. Rafsandjani a fait une déclaration déplorant le bombardement chimique du peuple syrien « par son propre régime ». Le 24 août, le président Rohani réagissait en ces termes : « Nous condamnons l'utilisation des armes chimiques. La République islamique, qui en a, elle aussi, été victime, demande à la communauté internationale d'employer toute sa force pour empêcher l'utilisation de ces armes, notamment en Syrie. » En Iran, le traumatisme causé par les attaques chimiques de Saddam Hussein dans les années 1980 reste vif. Mais, surtout, la sortie de M. Rafsandjani et la neutralité de M. Rohani - alors que la ligne officielle consiste à imputer l'attaque du 21 août aux rebelles - révèle l'existence de sensibilités divergentes sur la question syrienne.
Orchestré par les pasdarans, le soutien militaire et politique iranien au régime de Bachar al-Assad est certes considéré comme essentiel : la Syrie est le seul État arabe allié à l'Iran ; elle permet d'approvisionner en armes le Hezbollah libanais, le bras armé de l'Iran dans la région ; et elle assure à Téhéran une présence au coeur du Proche-Orient, à la frontière même d'Israël. Mais le prix de ce soutien est de plus en plus élevé : aide financière dispendieuse, alors que les caisses de l'État iranien se vident sous l'effet des sanctions ; affaiblissement du Hezbollah, de plus en plus mobilisé sur le front syrien ; déstabilisation de l'Irak en proie à un soulèvement sunnite contre le gouvernement chiite allié de Nouri Al-Maliki ; instauration d'un climat de guerre froide avec l'Arabie saoudite, le grand rival régional de l'Iran ; et enfin, risques d'intervention occidentale, voire israélienne, dans la région...
Si Hassan Rohani n'a pas les moyens de remettre en cause le soutien iranien au régime syrien (quelques jours avant son intronisation, Téhéran a signé un accord prévoyant la livraison de 3,5 milliards de dollars de produits pétroliers en échange d'investissements iraniens en Syrie), largement approuvé par le Guide, il pourrait néanmoins plaider pour une forme de négociation avec les parrains de la rébellion syrienne afin de parvenir à un modus vivendi. Il n'a, d'ailleurs, pas tardé à proposer de se poser en médiateur entre le régime de Damas et les rebelles, dans une lettre ouverte publiée par le Washington Post le 19 septembre. Cette proposition a été rejetée par la Coalition nationale syrienne, la principale plate-forme de l'opposition syrienne, mais elle pourrait conduire à une reprise du dialogue avec l'Arabie saoudite, financier et parrain incontesté de la rébellion. En échange d'un allégement du soutien à Damas, Téhéran pourrait être invité à la conférence de Genève II censée dessiner l'avenir de la transition en Syrie. Jusque-là, la France, les États-Unis et l'Arabie saoudite s'y opposaient formellement. Ce n'est plus le cas des Occidentaux, comme l'a laissé entendre François Hollande après sa rencontre avec Hassan Rohani à New York le 25 septembre 2013. Intégrer l'Iran au règlement de la question syrienne permettrait pourtant aux Occidentaux d'élargir la palette de leur propre négociation sur le nucléaire iranien. Le risque, évidemment, est d'offrir une tribune à Téhéran sans obtenir quoi que ce soit en contrepartie.
Reste à savoir quel est l'objectif final de l'Iran vis-à-vis de la Syrie : le maintien à Damas de Bachar al-Assad ? Son remplacement par un pouvoir ami et acceptable aux yeux de la communauté internationale ? La conservation d'une capacité de nuisance iranienne grâce au repli d'un « mini-régime » sur le « réduit alaouite », le long de la côte méditerranéenne et dans le prolongement de la vallée de la Bekaa contrôlée par le Hezbollah ? Ce débat n'a pas encore eu lieu à Téhéran, ou du moins rien n'a filtré. Mais une chose est sûre : du règlement de la question syrienne dépendra celui de la question nucléaire.
La véritable nouveauté, dont pourrait profiter Hassan Rohani, est le rôle joué par la Russie dans la crise syrienne. En proposant un désarmement chimique de la Syrie, Moscou a écarté durablement le risque de frappes militaires occidentales, offert un répit à Damas et évité à Barack Obama de s'engager dans une opération militaire à laquelle il répugnait visiblement. Hassan Rohani, qui cherche à desserrer l'étau sur son propre pays, n'a pas manqué de voir tout l'intérêt de cette démarche.
Le défi nucléaire
C'est évidemment la question centrale qui déterminera l'avenir des relations entre l'Occident et la République islamique, mais aussi la réussite de la présidence Rohani. L'Iran, qui maîtrise parfaitement la technique de l'enrichissement à 20 %, possédera suffisamment d'uranium enrichi, d'ici à l'été 2014, pour fabriquer plusieurs bombes rudimentaires. Par ailleurs, la construction du réacteur à eau lourde d'Arak, destiné à enrichir le plutonium (nécessaire à la fabrication de la bombe H), rend d'autant plus pressante la conclusion d'une négociation. Une fois entré en service, le site d'Arak ne pourra plus être bombardé sans provoquer la contamination d'une région entière et de millions d'habitants, ce qui ne paraît guère envisageable. La fenêtre pour une négociation avant que ne soit atteinte la « ligne rouge » fixée par Israël est donc très étroite. M. Rohani a promis d'oeuvrer à une « entente constructive » et à une « transparence » accrue, mais a exclu une suspension unilatérale de l'enrichissement de l'uranium. Il a également rejeté « la politique de menaces militaires et de sanctions » au profit d'un « dialogue d'égal à égal ». Toute décision en matière nucléaire et dans les négociations avec l'Occident devra, de toute façon, recueillir l'assentiment du Guide, principal décideur en la matière.
Jusqu'à présent, les négociations menées avec les diplomates iraniens par le groupe 5 + 1, sous la coordination du chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton, n'ont débouché sur aucun progrès sensible, faute de confiance mutuelle.
Avec l'élection de Rohani, l'un des obstacles, côté iranien, est levé : la concurrence entre la présidence et le Guide semble résolue au profit de ce dernier, qui peut désormais estimer qu'un accord ne serait pas exploité à son seul profit par le président de la République. Si le processus de décision s'en trouve facilité, les termes d'un compromis restent toujours aussi difficiles à trouver. L'Iran de 2013 n'est plus celui de 2003 : il maîtrise désormais parfaitement la technique de l'enrichissement et dispose d'un stock conséquent d'uranium enrichi. Cela ne veut pas dire, pour autant, qu'il veuille se doter de la bombe coûte que coûte. L'Iran est, de fait, un « État du seuil » (nucléaire) - c'est-à-dire qui a la capacité de fabriquer la bombe mais n'a pas encore franchi le pas - et voudrait se voir reconnaître ce statut. L'Occident, lui, est conscient de cette réalité mais refuse de l'admettre officiellement, car ce serait relancer une course à l'armement susceptible d'entraîner tout le Proche-Orient dans la prolifération. Comment donner à l'Iran un statut diplomatique en adéquation avec ses visées stratégiques, tout en ayant la garantie qu'il ne fabriquera jamais la bombe : tel est l'enjeu de la négociation qui s'annonce à l'automne 2013.
Deux hommes en détiennent la clé : Ali Khamenei et Barack Obama. Le premier reste profondément méfiant à l'égard de l'Occident. Il est persuadé que toute concession est un signe de faiblesse qui suscite, en retour, de nouvelles exigences. La logique voudrait qu'il poursuive des négociations sans fin, jusqu'à ce que l'Iran puisse se prévaloir d'avoir acquis l'arme suprême, garantie de survie de son régime. Dans cette perspective, M. Rohani ne serait, comme l'a décrit le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, qu'un « loup déguisé en agneau » succédant à « un loup déguisé en loup ». À l'inverse, le Guide peut choisir de rompre avec sa stratégie habituelle et se résoudre à un compromis historique, comme l'avait fait en son temps l'imam Khomeiny lorsqu'il avait approuvé le cessez-le-feu avec l'Irak en 1988  - et cela, afin de sauver la République islamique qui se trouvait alors en mauvaise posture. Après tout, Ali Khamenei n'a-t-il pas accepté la victoire de M. Rohani ? Et ne s'est-il pas prononcé, mi-septembre 2013 devant les pasdarans, pour une « diplomatie de la souplesse » ? Tout dépendra, en définitive, de la pression économique et militaire exercée sur l'Iran par les États-Unis et Israël et de la manière dont le Guide percevra la menace pesant sur son régime.
Barack Obama, lui, effectue son second et dernier mandat. Son bilan diplomatique est maigre : le reset avec la Russie a échoué ; le processus de paix au Proche-Orient n'a pas abouti ; les révolutions arabes ont bousculé la diplomatie américaine ; et la guerre en Syrie pourrait rester comme une tache indélébile sur la deuxième moitié de sa présidence. Reste le programme nucléaire iranien, « une menace bien plus importante » que les armes chimiques syriennes, comme l'a déclaré le président américain mi-septembre. Barack Obama avait tendu la main au régime iranien alors qu'il n'y avait personne pour la saisir à son arrivée au pouvoir en 2009. Il semble bien que, cette fois-ci, il ait un interlocuteur.
Seul le président américain est à même de proposer un grand « bargain », incluant l'entrée de l'Iran à l'OMC, son retour dans la communauté internationale, l'ouverture de son économie aux investissements américains et un statut de leader au Moyen-Orient. Il est, en tout cas, mieux placé que les Européens qui, en 2005, avaient mené les discussions sous l'oeil sceptique de Washington et n'avaient pas grand-chose à offrir à Téhéran en échange de concessions sur son programme nucléaire. Le problème, pour Barack Obama, est sa capacité à négocier. L'arsenal des sanctions américaines a été voté par le Congrès : il ne sera pas facile à démanteler, d'autant que le lobby pro-israélien aux États-Unis reste vigilant à l'égard de tout ce qui pourrait ressembler à une reculade. Bref, si les dirigeants iraniens ont le sentiment que l'administration Obama ne peut pas tenir ses promesses et que le Congrès risque de refuser tout allégement des sanctions, ils ne négocieront pas.
Le règlement (provisoire) de la crise internationale provoquée par l'attaque chimique du 21 août en Syrie ouvre des perspectives inédites pour le contentieux nucléaire iranien. Barack Obama l'a souligné le 15 septembre auprès des téléspectateurs américains : pour lui, le mélange de « menace militaire crédible » et de diplomatie qui a conduit Damas à renoncer à son arsenal chimique pourrait être transposé à l'Iran. Hassan Rohani lui a indirectement répondu dans une tribune publiée par le Washington Post du 19 septembre. Il y déplore « une mentalité de guerre froide [qui] qui ne profite à personne ». Le président iranien a utilisé l'Assemblée générale de l'ONU, fin septembre à New York, pour lancer son offensive de charme. À chaque prise de parole - discours, interviews, messages sur Twitter - il a répété sa disponibilité à négocier, sa volonté de sortir d'un climat de « guerre froide » et de parvenir rapidement (entre trois mois et un an) à un accord sur le nucléaire. Un rendez-vous a été organisé avec le président français François Hollande - une première depuis 2005 et la rencontre entre Jacques Chirac et Mohamad Khatami. Pour la première fois aussi, le chef de la diplomatie iranienne, Mohamad Javad Zarif, a rencontré son homologue américain, John Kerry. Jamais un contact n'avait été établi à un tel niveau entre deux pays qui n'entretiennent pas de relations diplomatiques depuis 1979. En revanche, une rencontre directe n'a pas pu avoir lieu entre Hassan Rohani et Barack Obama, « faute de préparation » et parce qu'elle aurait trop fragilisé le président iranien dans son pays vis-à-vis des ultra-conservateurs. Elle a été remplacée par une conversation téléphonique directe (à l'initiative de l'Iranien, selon Washington), le 27 septembre, dont le président iranien a rendu compte sur Twitter. Barack Obama a, lui aussi, fait des gestes importants, mettant en exergue le « respect » dû au peuple iranien et aux déclarations du Guide sur son refus de la bombe, rappelant le droit de l'Iran à un programme nucléaire civil et pacifique. Rendez-vous a été pris les 15 et 16 octobre pour une reprise des négociations à Genève entre l'Iran et les Six : ce n'est qu'à partir de ce moment-là que l'on pourra juger du sérieux de la volonté de dialogue iranienne. La négociation qui s'annonce devra surmonter de nombreux obstacles, à commencer par les réticences des Gardiens de la révolution, dont le commandant en chef, Mohamed Ali Jaafari, a jugé inopportun le coup de téléphone avec Barack Obama, malgré la recommandation du Guide suprême de faire preuve d'une « flexibilité héroïque » dans un discours important prononcé mi-septembre devant les pasdarans.
 Dans cette négociation, la Russie de Vladimir Poutine pourrait être un acteur clé. Le président russe est le premier chef d'État occidental à avoir rencontré Hassan Rohani, le 13 septembre à Bichkek (Kirghizistan). La Russie, qui cherche à constituer un front anti-américain et à retrouver sa stature internationale, pourrait occuper une place privilégiée dans ce grand jeu diplomatique. Tout comme l'Iran, elle a intérêt à éviter une intervention militaire occidentale en Syrie et elle redoute la montée de l'islamisme sunnite sur son flanc méridional. En outre, Moscou dispose de puissants leviers sur le programme nucléaire iranien : Poutine a promis la construction d'une deuxième centrale à l'Iran après celle de Bouchehr, bien que la première se soit révélée un gouffre financier. Pour être un médiateur crédible, Moscou devra néanmoins choisir entre une alliance avec Téhéran et le désir de se poser en faiseur de paix mondial.
Dernier acteur essentiel de la négociation à venir, Israël a multiplié les signes d'impatience depuis l'élection de M. Rohani. Ce dernier est perçu par le gouvernement Nétanyahou comme une diversion qui pourrait réussir à dissuader les États-Unis de tenir leur promesse de frapper l'Iran lorsque le temps sera venu. Fin septembre à l'ONU, le premier ministre israélien est allé plus loin en déclarant que son pays était prêt à entrer seul en guerre avec l'Iran s'il le jugeait nécessaire. La même semaine, le Shin Bet annonçait l'arrestation d'un espion belgo-iranien sur son sol et l'on apprenait l'assassinat, près de Téhéran, du chef de l'unité des pasdarans chargée de la cyber-guerre, Mojtaba Ahmadi. Il ne faudra surtout pas sous-estimer l'inquiétude et la fébrilité israéliennes dans les prochains mois. Les pays du Golfe enfin, à commencer par l'Arabie saoudite, pourraient prendre ombrage d'un rapprochement américano-iranien.
En guise de conclusion...
En remportant l'élection présidentielle le 14 juin, Hassan Rohani a réussi à
Notes :
(1) Le 13 juin 2009 au matin, au lendemain du premier tour de la présidentielle, le ministère de l'Intérieur a annoncé la réélection de Mahmoud Ahmadinejad avec 62 % des voix contre 34 % à son challenger Mir Hossein Moussavi. Les partisans de ce dernier descendent immédiatement en masse dans les rues des grandes villes pour protester contre la fraude. Les manifestations du « Mouvement vert » durent tout au long du mois de juin. Une répression féroce, ordonnée par le Guide suprême Ali Khamenei, y met fin : elle cause plusieurs centaines de morts et des milliers d'arrestations.