Politique Internationale - La Revue n°142 - HIVER - 2014

sommaire du n° 142
LE « DEMOCRATURE » RUSSE
Entretien avec Andreï GRATCHEV
conduit par
Galia Ackerman
Journaliste
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Galia Ackerman - Monsieur Gratchev, vous êtes demeuré proche de Mikhaïl Gorbatchev, dont vous avez été le dernier porte-parole. Que pense-t-il de Vladimir Poutine ? Sa perception de son lointain successeur a-t-elle changé avec le temps ?

Andreï Gratchev - La position de Gorbatchev à l'égard de Poutine - comme la mienne, d'ailleurs - a évolué au fur et à mesure que le phénomène Poutine évoluait. Le président actuel est arrivé aux commandes de l'État après Boris Eltsine - ce même Eltsine qui, ne l'oublions pas, avait provoqué la démission de Gorbatchev et l'éclatement de l'Union soviétique alors que Gorbatchev, lui, aurait voulu préserver l'URSS et en faire une sorte de confédération. Au cours des deux mandats de Boris Eltsine, l'État russe s'est significativement affaibli. Quand il lui a succédé, Poutine a promis d'inverser cette tendance et de renforcer la Russie. C'est pourquoi, d'un point de vue politique mais aussi personnel, Gorbatchev a considéré au départ la démarche poutinienne comme un phénomène positif et stabilisateur. Il a également apprécié le fait que Poutine ait rapidement mis fin aux aspects les plus outranciers, les plus absurdes de l'époque eltsinienne, comme l'emprise des oligarques sur la vie politique. Je le répète : Gorbatchev avait l'impression que Poutine était décidé à restaurer les fonctions fondamentales de l'État, y compris ses responsabilités sociales. Je rappelle que - en bonne partie grâce à la hausse des prix du pétrole - c'est sous Poutine qu'on a commencé à payer régulièrement les salaires et les retraites.
En outre, dès son accession au pouvoir, Poutine a affiché le souci de rétablir une certaine autonomie de la politique extérieure de la Russie - ce qui n'était pas le cas sous Eltsine et, en particulier, dans la première moitié des années 1990. Ce retour en force de la Russie sur la scène internationale plaisait à Gorbatchev.
Mais, dès le second mandat de Vladimir Poutine, entamé en 2004, Gorbatchev est devenu très critique en raison des atteintes aux libertés qui se multipliaient dans le pays. Et, quand en 2011 Poutine (qui était devenu premier ministre en 2008, à l'issue de son second mandat) a annoncé qu'il serait candidat à la présidentielle de 2012, Gorbatchev a été parmi les premiers à lui demander de renoncer à ce projet. À ses yeux, un troisième mandat, même après une pause de quatre ans, eût violé l'esprit de la Constitution, même s'il en eût respecté la lettre. Comme vous le savez, notre Loi fondamentale interdit à un même individu d'effectuer plus de deux mandats présidentiels consécutifs.

G. A. - Justement, en 2008, à l'issue de ses deux premiers mandats, Poutine a cédé sa place au Kremlin à Dmitri Medvedev. Celui-ci est resté président de 2008 à 2012. Avez-vous cru qu'il donnerait un second souffle au régime ou bien avez-vous estimé d'entrée de jeu qu'il n'était qu'une marionnette ?

A. G. - J'avais placé certains espoirs non pas dans la personne de Medvedev, mais plutôt dans ce binôme bizarre qu'il formait avec Poutine. C'était une construction assez artificielle : à eux deux, Poutine et Medvedev ont cherché à occuper l'ensemble de l'espace politique. L'idée était de permettre à l'électorat libéral de se retrouver derrière Medvedev tandis que Poutine devait rassembler la partie conservatrice de la société, ainsi que les fonctionnaires et les structures de force. Mais la bureaucratie déteste la dualité du pouvoir ; elle est élevée dans l'adoration d'un chef unique. À partir du moment où il y a deux chefs, il y a un problème ! L'histoire de la Russie le confirme : les tandems Staline-Trotski ou Gorbatchev-Eltsine n'ont guère duré...
Cette construction ne pouvait donc pas tenir longtemps, mais elle a eu le mérite d'introduire un élément de pluralisme. La partie libérale de la société a vu en Medvedev - même si c'était un dirigeant faible qui n'avait pas la stature d'un chef d'État - un espoir d'évolution du système. Sa présence au Kremlin est apparue comme le signe que la Russie pouvait tourner la page Poutine et progresser vers un régime plus libéral et plus démocratique. Et c'est précisément cette perspective qui a dû alarmer Poutine : il s'est probablement dit que s'il laissait Medvedev au Kremlin pour un mandat supplémentaire, il ne pourrait plus effectuer son retour...

G. A. - Fondamentalement, qu'est-ce qui distingue Poutine de Medvedev ?

A. G. - Dmitri Medvedev est représentatif d'une autre génération de notre classe politique : il n'a pas été formé au KGB, il a treize ans de moins que Poutine, il est beaucoup plus moderne. Il n'a pas, non plus, la même mémoire historique que son prédécesseur et successeur. Ce dernier est un pur produit du système soviétique, pas seulement parce qu'il a été un officier du KGB mais, aussi, parce qu'il devait tout à l'État. C'est ce qui explique la nostalgie qu'il éprouve à l'égard de l'époque soviétique et de cet État qui était à la fois fort et paternaliste - une nostalgie qu'il partage avec une partie importante de la société. Medvedev, lui, ne doit rien à l'État soviétique ; il est un pur produit de la perestroïka. Que serait devenu Medvedev sans la perestroïka de Gorbatchev ? Un petit fonctionnaire au ministère de la Justice, un avocat, un enseignant ? C'est la révolution gorbatchévienne qui a propulsé des jeunes comme lui et qui lui a donné, in fine, la possibilité de devenir chef de l'État à 43 ans.
Une fois élu président, il était dans l'obligation de se faire un nom pour ne pas être considéré comme un homme de paille de Poutine. Il a donc présenté un projet alternatif mettant l'accent sur la modernisation. Ce programme a été plutôt bien accueilli par la partie moderne de la société dont je vous ai parlé il y a un instant - celle d'Internet, par opposition à ce qu'on peut appeler la « société de la télévision », c'est-à-dire la population rurale et provinciale que manipulent les médias d'État. Il est vrai que cette « société d'Internet » ne représente actuellement qu'entre 15 et 20 % de la population, mais c'est la partie la plus créatrice, la plus moderne et la plus porteuse d'avenir.

G. A. - Comment définiriez-vous le régime Poutine ?

A. G. - On qualifie parfois le régime poutinien de « démocrature ». En effet, ce système possède certaines caractéristiques formelles de la démocratie : les élections, le Parlement, un certain degré de liberté de la presse, surtout de la presse écrite. Tout cela était inimaginable à l'époque du totalitarisme soviétique. Mais, dans le même temps, il s'agit d'une démocratie de façade, façon village Potemkine. Par certains aspects, ce régime peut être vu comme un stalinisme moderne, soft, voire végétarien, qui a pris acte de la mondialisation et, donc, de l'impossibilité de maintenir sa population hermétiquement isolée du reste du monde.
Autre caractéristique importante : le régime s'appuie largement sur l'Église orthodoxe. Poutine a besoin d'une base idéologique pour son nouveau « projet national ». Et cette base idéologique, à présent que l'idéologie communiste n'est plus de saison, il la cherche dans la doctrine de l'Église russe, traditionnellement conservatrice et anti-occidentale.

G. A. - Comment expliquer les contestations massives qui ont éclaté après l'annonce, fin 2011, du « roque » entre Poutine et Medvedev ?

A. G. - Paradoxalement, on peut comparer le défi auquel était confronté Poutine à celui que Gorbatchev a dû relever en son temps. Tous deux se sont retrouvés, à un certain moment, face à une société nouvelle - ce renouvellement étant d'ailleurs dû, en partie, à leurs propres efforts. Gorbatchev a dû gérer une société que sa politique de perestroïka et de glasnost avait réveillée, une société qui exigeait des changements radicaux. Vingt ans plus tard, après une transition douloureuse, la situation est comparable : Poutine a affaire à une société plus sûre d'elle-même et, spécialement, à une couche importante de citoyens qui travaillent dans le secteur privé et ne dépendent pas de l'État. Ces gens sont mieux informés, ils voyagent dans le monde et ne veulent plus tolérer un régime politique obsolète, d'inspiration soviétique, qui ne leur permet pas d'influer sur les décisions politiques. Ils se sont insurgés contre l'annonce du roque - d'autant plus que cette annonce s'est accompagnée d'un aveu cynique, Medvedev et Poutine ayant à cette occasion déclaré que leur échange de postes avait été décidé longtemps à l'avance.
Il faut cependant bien comprendre que ce jeu de chaises musicales proposé par Poutine et Medvedev, ce tour de passe-passe politique, a provoqué une réaction plus émotionnelle que politique. Des individus aux convictions très variées, sans projet politique commun, se sont retrouvés réunis derrière une exigence commune : bénéficier du droit de désigner les dirigeants du pays par le biais d'élections honnêtes et non faussées.

G. A. - Cette opposition a de nouveau fait parler d'elle lors de l'élection du maire de Moscou, en septembre 2013...

A. G. - Ce mouvement de masse avait des objectifs concrets à l'époque des élections législatives et présidentielles : dénoncer l'insulte que représentaient la fraude et le bourrage des urnes. Un an après ces élections, il était en train de s'essouffler. Et puis, une nouvelle occasion s'est présentée pour faire monter la température dans la société. Le maire de Moscou, Serguei Sobianine (1), qui avait été nommé par Dmitri Medvedev en octobre 2010, a subitement démissionné en juin 2013, ce qui a déclenché une campagne électorale en vue de l'élection du nouveau maire (2). Sobianine, qui n'avait jamais été élu, souhaitait obtenir l'onction du suffrage universel. L'enjeu de ce scrutin était considérable. D'une part, Moscou reste le centre de la contestation ; d'autre part, dans la hiérarchie informelle du pouvoir, le maire de la capitale est probablement le numéro trois du pays, juste derrière le président et le premier ministre.

G. A. - Ce fut une campagne électorale surprenante. En un revirement assez inexplicable, le pouvoir russe a d'abord fait condamner le célèbre blogueur et opposant Alexeï Navalny à cinq ans de prison ferme (3), puis le tribunal l'a laissé en liberté en attendant son jugement en appel. Et lorsque Navalny s'est porté candidat au poste de maire de Moscou, Sobianine en personne, c'est-à-dire le maire sortant et candidat du pouvoir, l'a aidé à récolter les signatures de députés nécessaires pour valider sa candidature. Quel était le sens de cette manoeuvre ?

A. G. - Je commencerai par dire que la corruption, un phénomène endémique en Russie, préoccupe profondément l'opinion publique. C'est pourquoi un homme comme Alexeï Navalny, dont l'action se concentre, depuis plusieurs années, sur la lutte contre la corruption des hauts fonctionnaires et des dirigeants de l'État, fut et demeure très populaire. Poutine a essayé de détruire sa popularité en faisant intenter un procès contre lui, mais cette manoeuvre s'est vite révélée contre-productive. Le soir même de la condamnation de Navalny par le tribunal de Kirov, le 18 juillet 2013, des milliers de gens sont sortis dans la rue dans des dizaines de villes russes. Et le pouvoir a reculé. Quant à la raison pour laquelle le Kremlin a donné à Navalny la possibilité de participer à la bataille électorale pour la mairie de Moscou, je dirais que cette décision trahit probablement une rivalité entre deux clans dans l'entourage de Poutine, une dualité héritée de l'époque du « tandem ». Les gens de Medvedev, partisans d'une approche plus moderne, plus civilisée, ont été repoussés à des postes secondaires mais ils sont toujours là et attendent leur revanche. Ce groupe dans l'entourage de Poutine - dont Sobianine fait probablement partie - a dû penser (et en convaincre Poutine) que, si l'on procédait de façon civilisée, on pourrait mieux neutraliser Navalny. Sobianine, sûr de sa victoire, voulait l'obtenir de façon légitime, sans fraude, sous les yeux de très nombreux observateurs impartiaux, et c'est pour cela qu'il a soutenu la candidature de Navalny. Le calcul était que ce dernier n'obtiendrait même pas 10 % et serait donc éliminé politiquement. On sait que ce calcul s'est révélé erroné...

G. A. - En effet, en trois mois, Navalny a su mobiliser des milliers de volontaires et a mené une campagne électorale à l'américaine qui a porté ses fruits. Il a finalement obtenu un score de plus de 27 %, arrivant en deuxième position. À quelques milliers de voix près, il aurait pu y avoir un second tour, car Sobianine a à peine dépassé 51 % des suffrages. Que démontrent ces résultats ?

A. G. - Ces élections furent le premier échec du système instauré par Poutine. Elles ont mis en lumière sa fragilité et l'épuisement de sa capacité à légitimer son monopole sur le pouvoir. Et puis elles ont permis la montée d'un leader réel de l'opposition populaire, Navalny, qui possède le charisme nécessaire pour mobiliser une nouvelle génération d'adversaires du régime de Poutine. Le paradoxe consiste dans le fait que le pouvoir, par ses actions maladroites, a contribué à la popularité de Navalny. D'abord, on l'a transformé en une victime de l'arbitraire judiciaire (je viens d'en parler) ; puis il y a eu la campagne indécente de Sobianine, qui a refusé tout débat public mais a joui d'un temps illimité sur les chaînes fédérales et du soutien ouvert de Poutine. Cette situation a causé la politisation de la campagne électorale : d'une simple élection municipale, elle s'est transformée en un référendum anti-Poutine (au moins à Moscou) qui a montré, contre tous les pronostics, que Navalny bénéficiait d'un large soutien.

G. A. - Le 8 septembre 2013, en plus de Moscou, des élections municipales et régionales ont eu lieu dans 80 régions russes. Le Kremlin a affirmé que ces scrutins avaient été transparents et honnêtes... et les résultats semblent le confirmer. À Ekaterinbourg, la troisième ville du pays, c'est un opposant, Evgueni Roïzman (4), qui a été élu maire. Est-ce la nouvelle tactique du pouvoir d'autoriser l'opposition à participer à la vie politique et à remporter un siège par-ci par-là, tout en conservant l'essentiel des commandes dans le pays ?

A. G. - En effet, le pouvoir a commencé à appliquer de nouvelles règles du jeu. Il a compris la nécessité de procéder d'une façon plus moderne. Mais il ne faut pas simplifier. La Russie n'est pas homogène. Moscou est un monde à part, mais même la province est variée et très différenciée. Là où la force de contestation envers le système Poutine est suffisamment puissante pour constituer un vrai défi, le pouvoir est désormais obligé de faire avec. Et, peut-être, de prendre des gants pour éviter que des méthodes trop grossières ne provoquent des dégâts trop importants. Dans d'autres régions, comme la Tchétchénie, sous la férule de Kadyrov (5), il n'a pas à s'inquiéter des scores. La seule préoccupation, c'est de s'assurer que le candidat officiel n'obtienne pas plus de 100 % des suffrages !

G. A. - Pensez-vous que ce régime puisse tomber sous la pression des mouvements de contestation populaires ?

A. G. - Tant que le pouvoir continuera de profiter de la manne pétrolière et gazière, il trouvera toujours les moyens de calmer le jeu et de juguler les formes les plus violentes de protestation. En effet, les gens ne sortent dans la rue que lorsqu'ils se sentent menacés dans leurs intérêts essentiels. Mais si l'économie russe, qui repose très largement sur la vente des hydrocarbures, entre en récession, on peut s'attendre à l'apparition de mouvements « musclés »... D'ailleurs, certains économistes comme Alexeï Koudrine, ancien ministre des Finances (6), affirment qu'il existe une menace bien réelle de voir la Russie subir une crise économique dévastatrice (7).

G. A. - Quelle lecture faites-vous de la condamnation des Pussy Riot (8) ?

A. G. - Curieusement, c'est la sévérité de cette sentence qui a transformé la démarche des Pussy Riot en un phénomène politique. Sans cette réaction excessive du pouvoir, leur action serait restée une provocation plutôt banale, peut-être déplacée, surtout dans un pays qui demeure respectueux de l'Église. En soi, cette provocation perpétrée dans un lieu de culte ne leur aurait apporté ni le soutien ni même la compréhension de la société. En revanche, à partir du moment où elles sont devenues les victimes d'une justice qui n'a fait qu'exécuter des ordres venus du sommet de l'État, elles ont suscité un certain élan de sympathie. C'est pour cette raison que Poutine s'est empressé de les amnistier avant les Jeux olympiques.

G. A. - Parlons justement du rôle de l'Église. La collusion entre l'État et l'Église orthodoxe est impressionnante. Quels sont les intérêts de chaque partie ?

A. G. - L'intérêt de l'Église orthodoxe est évident... et je dirais même qu'il s'agit d'un intérêt naturel. Elle constitue un élément fondateur de la civilisation et de la culture russes qui a su subsister à travers les siècles et survivre à des régimes très différents. À l'époque soviétique, elle a été réduite au rôle d'instrument de l'État et une partie de sa hiérarchie a collaboré avec le KGB. Dans la Russie post-communiste, elle a profité d'une ouverture inattendue et découvert qu'elle avait la possibilité de conquérir les âmes. Face au vide qu'avait laissé l'effondrement de l'idéologie officielle, une partie de la population s'est tournée vers l'Église et ses valeurs morales. Dans le même temps, celle-ci s'est rapprochée de l'État, notamment pour des raisons économiques : le Patriarcat a récupéré, en Russie et à l'étranger, des monastères, des églises et d'autres bâtiments qui lui avaient appartenu par le passé.
De son côté, le pouvoir a besoin de s'appuyer sur une force spirituelle qui entérine sa légitimité. Il ne veut pas reposer uniquement sur les structures policières. Résultat : les intérêts des deux entités convergent.
Il est difficile de dire où s'arrêtera cette collusion. J'espère que la société russe, dont une bonne partie est tout de même moderne et culturellement européenne, n'ira pas aussi loin que le souhaite l'Église. La Russie ne doit pas se transformer en une théocratie et devenir l'équivalent orthodoxe du régime iranien ! Mais la tendance est à un renforcement de l'influence de la religion. L'Église cherche sans cesse à gagner du terrain et l'État la soutient dans ces aspirations, comme l'a récemment montré l'adoption de la loi sur « l'offense des sentiments des croyants » (9).

G. A. - Passons à la politique étrangère russe. Quels en sont les fondements ?

A. G. - L'éclatement de l'Union soviétique, qui était elle-même le prolongement de l'Empire multinational et multiculturel des tsars, a été vécu comme un traumatisme par une partie importante de la société. Un traumatisme d'autant plus profond qu'il s'est accompagné d'une débâcle économique. Cette humiliation devait inévitablement trouver son expression dans un regain de nationalisme, dans le désir de rétablir la dignité nationale et de reconstruire une nation et un État dignes de ce nom.
C'est de ce sentiment que Poutine s'est servi dans sa politique extérieure. Il a voulu rebâtir une Russie forte que les grands pays traiteraient comme un partenaire égal et non comme une puissance subalterne. En effet, les chancelleries occidentales, à commencer par les États-Unis, ont interprété la fin de la guerre froide, voulue et initiée par Gorbatchev, comme une défaite historique de l'Union soviétique et une chance, pour l'Occident, d'être l'unique maître du monde. Comme si, avec le démantèlement de l'Union soviétique, la Russie avait elle aussi disparu de la carte !
Poutine a su gérer la faiblesse dans laquelle la Russie s'est retrouvée à l'époque de la transition et attendre patiemment l'amélioration de la situation économique. Paradoxalement, il est plus compliqué pour lui de mener une politique raisonnable à présent que la Russie est plus forte, car il se trouve face à une tentation expansionniste, impérialiste, néo-soviétique. La direction russe se met à rêver de rétablir sa zone d'influence dans l'espace ex-soviétique, voire au-delà.
Il existe aussi un sentiment plutôt nouveau au sein de la société russe : l'Occident ne semble plus être la source de tous les espoirs. L'explication, c'est évidemment la crise que traverse l'Occident. Il ne peut plus se présenter comme étant porteur de solutions universelles en matière d'économie ou de politique, pas plus qu'il ne peut se targuer d'être une autorité morale indiscutable. Pour les Russes, il ne constitue plus un exemple à suivre ni un partenaire à rattraper. D'où le retour de la philosophie eurasienne développée par les penseurs slavophiles du XIXe siècle qui cherchaient à façonner un nationalisme russe ancré dans la situation bipolaire de la Russie, entre l'Europe et l'Asie. Et comme l'Asie devient un acteur majeur sur la scène internationale, ce changement de vision ouvre à la Russie de Poutine la possibilité de jouer sur plusieurs tableaux.

G. A. - Vous avez parlé du nationalisme grand-russe. Mais il existe également un fort nationalisme ethnique en Russie. Quel est le lien entre les deux ?

A. G. - Le nationalisme russe est comparable à... une poupée russe : vous en ouvrez une et vous en découvrez une autre, puis encore une autre à l'intérieur ! Ce qui caractérise l'étape actuelle du nationalisme russe, c'est le fait que, depuis l'éclatement de l'URSS, la Russie a cessé d'être un État impérial. C'est un État multinational et multiconfessionnel, mais ce n'est plus un empire. Et en cessant d'être la principale nation de l'Empire, les Russes ethniques ont commencé à se définir, pour la première fois de leur histoire, comme un peuple qui possède ses propres intérêts. Vous voyez la différence ? À l'époque soviétique, toutes les républiques soviétiques possédaient leurs propres structures nationales, leurs partis communistes nationaux, sauf les Russes. Car les Russes étaient les maîtres de toute l'URSS.
Avec l'effondrement de cet ancien État, les Russes ont découvert qu'ils étaient menacés. Ils sont menacés par leur entourage proche dans la mesure où les anciennes républiques soviétiques sont subitement devenues une source de pression, de troubles. Les Russes ethniques sont chassés des pays baltes, d'Asie centrale, du Caucase... D'où la montée, chez nous, d'un nationalisme ethnique et l'apparition de mouvements xénophobes qui excitent la population contre les migrants et, en particulier, contre les Caucasiens et les ressortissants d'Asie centrale installés en Russie.
Vladimir Poutine se rend compte, me semble-t-il, que le nationalisme russe à caractère ethnique risque de faire imploser l'État russe multinational actuel.

G. A. - L'intégration économique et politique entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan est-elle possible ?

A. G. - Pierre le Grand a voulu transformer la Russie en un État européen moderne car il considérait l'Europe comme une référence, un exemple, un pôle d'attraction. La dernière version de ce rêve des retrouvailles entre la Russie et l'Europe a été la « Maison commune » chère à Gorbatchev. Ce projet devait être une structure d'association entre les deux parties de l'Europe. Comme Pierre le Grand, Gorbatchev voyait dans l'Europe un levier de modernisation de la société soviétique. Mais, à la différence de Pierre le Grand, il souhaitait que cette modernisation s'accompagne de l'instauration d'un État de droit, civilisé et démocratique.
Les idéologues de l'époque Eltsine ont confondu la démocratie avec un libéralisme débridé qui a provoqué la faillite économique du pays, l'enrichissement de quelques happy few et la misère de la majorité de la population. D'où la perte des illusions concernant le « modèle occidental ». Dans les premières années post-soviétiques, on entendait souvent cette blague : « Après la chute du communisme, on a découvert que tout ce qu'on nous avait raconté sur le communisme était faux ; en revanche, tout ce qu'on nous avait raconté sur le capitalisme (à savoir que c'est un système affreux basé sur l'exploitation) s'est révélé vrai. » Voilà qui en dit long sur la déception qu'ont ressentie la plupart des Russes...
Par surcroît, bon nombre de Soviétiques, habitués à un État paternaliste, n'étaient pas prêts à assumer la responsabilité personnelle de leur vie et de leur avenir. D'où leur nostalgie pour l'époque soviétique et l'attraction exercée sur eux par le projet de Poutine qui prévoit, à terme, une union étroite entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, susceptible d'être élargie à d'autres pays de l'ex-URSS, comme le Kirghizstan et l'Arménie (10). Cependant, il est difficile de dire si ce projet a un réel avenir. Il ne suffit pas de créer un espace de libre-échange ou une union douanière entre ces pays pour que surgisse un nouveau pôle économique et politique capable de jouer un vrai rôle sur la scène internationale.

G. A. - L'Ukraine devait signer un accord d'association avec l'UE fin novembre 2013, à Vilnius. Cette perspective a incité la direction russe à lancer une campagne politique et économique de pression et de chantage visant à forcer ce pays à se détourner de l'UE et à renforcer ses liens avec la Russie. Le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, a fini par céder à l'insistance russe. Pourquoi est-il si important pour Moscou de conserver l'Ukraine dans son giron ?

A. G. - Ce qui se passe avec l'Ukraine résulte directement du style de Poutine, qui ne sait pas régler des problèmes délicats. Pour son troisième mandat, le président russe a des ambitions accrues sur la scène internationale. Il aspire, en particulier, à rétablir la présence russe dans l'« étranger proche ». Poutine voit la Russie comme une sorte de grand paquebot entouré d'une flottille. Cette flottille est formée par les pays traditionnellement liés à Moscou, appartenant à l'espace post-soviétique. Mais le monde dans lequel ce paquebot souhaite revenir est différent. Dans un passé récent, la Russie a été confrontée à l'extension de l'Otan ; maintenant, elle assiste à celle de l'UE. Or, si l'Ukraine était arrachée à l'influence russe, le nouveau rêve de Poutine - à savoir la construction d'une Union eurasienne faisant contrepoids aux autres pôles d'influence dans le monde - serait compromis. Et, sans ce pôle, Poutine ne serait pas sur un pied d'égalité avec les autres grands de ce monde. D'où cette réaction épidermique, je dirais névrotique, à l'annonce de la volonté ukrainienne de ne pas enterrer son avenir européen, ce qui a transformé ce pays en un « traître » aux yeux de Poutine. Et après le bâton est arrivé le tour de la carotte. Face à l'indignation des Ukrainiens consécutive à l'abandon du projet européen par Ianoukovitch, face à la menace d'une nouvelle révolution orange, Poutine a tout simplement « acheté » l'allégeance de la direction ukrainienne à la Russie : à la mi-décembre 2013, il a fait baisser d'un tiers le prix du gaz pour l'Ukraine et a accordé à ce pays un prêt de quinze milliards de dollars sans aucune condition. Il faut quand même souligner que l'Ukraine, du fait de sa géographie, restera toujours dépendante de la Russie : d'une part, pour lui acheter des hydrocarbures ; d'autre part, pour lui vendre ses produits. Car elle n'est pas attendue avec ses produits sur les marchés européens !

G. A. - Passons à la Syrie. Pourquoi Poutine soutient-il Bachar el-Assad contre vents et marées ? Même si le régime syrien a accepté de liquider ses stocks d'armes chimiques et de rencontrer des représentants de l'opposition à la conférence de Genève, il continue de faire la guerre à son propre peuple et porte la responsabilité d'un nombre de victimes sans précédent dans la population civile...

A. G. - Pour la Russie, l'intégrité territoriale de chaque pays est une valeur importante - en particulier quand celle-ci est menacée par des islamistes radicaux. Le régime d'Assad est certes un régime autoritaire, féroce, mais il est soutenu par une large part de la population dont les chiites, les alaouites, les chrétiens, les Kurdes, qui se protègent contre la montée des sunnites, soutenus de leur côté par l'Arabie saoudite et le Qatar. Et si les sunnites l'emportent, ce sera l'éclatement du pays. Bien entendu, la présence de milliers de djihadistes venus du monde entier n'arrange pas les choses. De ce point de vue, l'Occident partage avec la Russie la responsabilité de la radicalisation et du pourrissement de la situation.

G. A. - Quelle est votre analyse de l'initiative russe sur le démantèlement de l'arsenal chimique syrien ?

A. G. - Grâce à cette initiative, Obama et Poutine ont évité de sombrer dans une rivalité stratégique infructueuse et dangereuse, comme à l'époque de la guerre froide. En plus, c'est la réputation de l'ONU, en tant que cadre légal indispensable pour toute résolution de conflits internationaux sérieux, qui a été sauvée. Obama a ainsi échappé au piège dans lequel George W. Bush est tombé avec la guerre en Irak.
Grâce au professionnalisme de Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, la communauté internationale a obtenu d'Assad ce que Gorbatchev et Poutine n'ont pas réussi à obtenir de Saddam Hussein à l'époque des deux guerres du Golfe. Ce dernier n'avait pas voulu coopérer avec les inspecteurs de l'ONU, ce qui a fini par le conduire à sa perte. Ce plan consistant à détruire les armes chimiques syriennes initié par la Russie donne également un bonus à Poutine. Il lui permet d'opérer un retour en force sur la scène internationale, en leader respectable et responsable, soutenu à la fois par les pays occidentaux et par de très nombreux pays en voie de développement.

G. A. - Vladimir Poutine n'a-t-il pas également obtenu un bonus tout à fait inattendu dans l'affaire Snowden (11) ? En effet, en octroyant l'asile politique temporaire à l'informaticien américain, il s'est retrouvé dans le même camp que de nombreux défenseurs des droits de l'homme dans le monde entier, y compris en Russie et aux États-Unis. N'est-ce pas paradoxal ?

A. G. - Poutine est un pragmatique. Sa seule idéologie, c'est le maintien au pouvoir. Pour y parvenir, il peut être tantôt autoritaire, tantôt défenseur des valeurs universelles. Le cas Snowden est un cadeau qui lui est tombé du ciel. Il n'a pas pu se priver du plaisir de se venger de plusieurs cas humiliants, comme l'affaire Viktor Bout (12), même au prix d'un refroidissement temporaire des relations russo-américaines. Et puis Poutine, l'ex-professionnel du KGB, doit éprouver de la solidarité pour Snowden. Tant d'agents soviétiques puis russes ont fait défection vers l'Occident ! Alors, pourquoi ne pas soutenir celui qui a demandé à la Russie de l'héberger ? Le fait de se retrouver dans le même camp qu'Amnesty International et d'autres ONG ne gêne pas Poutine. Au contraire, cela blanchit sa réputation.

G. A. - Depuis le retour du président actuel au Kremlin, une véritable hystérie anti-américaine règne en Russie. Avec l'accord sur la Syrie, vous attendez-vous à l'arrêt de cette rhétorique encouragée par le Kremlin ?

A. G. - Malgré son éducation au sein du KGB, Poutine n'est pas anti-américain par conviction. Le 11 septembre 2001, il a été le premier leader mondial à exprimer sa sympathie au peuple américain. Mais il a été déçu de ne jamais avoir été traité d'égal à égal, comme un véritable partenaire de l'Amérique. Les États-Unis courtisent la Chine mais continuent de construire leur politique à travers le monde comme si la Russie n'existait pas. Or il y a des problèmes épineux qui nécessitent un accord entre ces deux pays, comme l'Iran, l'Afghanistan, la Syrie, etc. Le degré d'animosité n'atteindra donc jamais le niveau de la guerre froide, malgré la rhétorique. À mon avis, Poutine ne va pas encourager les courants anti-américains qui existent en Russie. Et puis l'anti-américanisme n'est pas un phénomène exclusivement russe ; il est notamment très répandu dans le monde arabe, en Amérique latine et dans beaucoup d'autres endroits du globe.

G. A. - Que pensez-vous de la position de Poutine vis-à-vis de la Chine ?

A. G. - Les relations russo-chinoises à travers l'Histoire ont été tumultueuses, comme c'est souvent le cas entre deux pays voisins. Poutine a fait un geste assez courageux afin de normaliser les relations avec Pékin : il a accepté des concessions importantes lors de la délimitation officielle de la frontière russo-chinoise (13). Objectivement, il y a plusieurs facteurs qui rendent la coopération et le rapprochement entre la Russie et la Chine souhaitables et même nécessaires. Ce rapprochement est facilité par le fait que plusieurs générations de Chinois ont été formées dans des universités soviétiques.
L'un des éléments majeurs du réchauffement des relations bilatérales est le front diplomatique commun des deux pays face à ce qu'ils interprètent comme la pression, voire l'arrogance occidentale. Ils agissent souvent ensemble au Conseil de sécurité de l'ONU, comme on l'a vu sur le dossier irakien en 2003 ou, plus récemment, dans l'affaire syrienne.
Il y a aussi, entre Pékin et Moscou, une complémentarité économique évidente puisque la Chine a un grand appétit pour les matières premières russes : le pétrole, le gaz, certains métaux non ferreux. Mais ces avantages peuvent se transformer en autant de facteurs de risque. Le désert démographique de la Sibérie - un territoire richissime en ressources naturelles que la Russie n'est pas capable de coloniser au sens économique et même humain du terme - attire énormément la Chine qui, elle, manque d'espace et de ressources.
Il n'en demeure pas moins que, même si elle regarde beaucoup vers l'Est et souhaite faire progresser son projet eurasien, la Russie ne sera jamais prête à couper les ponts avec la civilisation occidentale et, en particulier, avec l'Europe. La société russe, très majoritairement élevée dans la culture européenne, ne permettra pas à ses dirigeants de s'engager réellement dans cette voie. La voie eurasienne n'est qu'une image mythologique. La Russie aura toujours besoin de l'Europe et de l'Occident en tant que marché pour ses exportations mais, aussi, en tant que source d'investissements et de modernisation. Par conséquent, le tango russo-chinois restera, globalement, une démarche conjoncturelle limitée dans le temps. La société russe est ancrée par sa culture et par ses racines en Europe, alors que la Chine est la quintessence même de l'Orient.

G. A. - Passons au volet économique. Plus de cent mille entrepreneurs sont actuellement incarcérés en Russie. Pourquoi cet assaut contre le monde des affaires et, spécialement, les PME ?

A. G. - Pour répondre, on doit revenir à ce que représente le système Poutine. Il est vrai que le président a mis au pas les oligarques de l'époque eltsinienne, mais il les a remplacés par des individus de son entourage, comme ses amis de la coopérative Ozero (14). Il n'y a pas eu de passage de l'économie oligarchique à une vraie économie de marché, laquelle suppose l'encouragement de la concurrence. Comme sous Eltsine, il convient d'être proche du Kremlin pour réussir dans les affaires...
Le régime ne souhaite pas décentraliser le pouvoir, y compris sur le plan administratif : ce n'est pas un hasard si Poutine a fait abolir le principe de l'élection pour les gouverneurs des régions. Et si l'on est revenu au système électif pour ces gouverneurs (15) - promesse faite par Medvedev avant la réélection de Poutine, sous la pression de la rue -, c'est, semble-t-il, très provisoire. D'ailleurs, le Kremlin propose désormais de revenir aux nominations « si les régions le demandent ». Or c'est le carcan de la centralisation soviétique qui a conduit l'URSS à la ruine. La verticale du pouvoir alimente la corruption qui pénètre tout le système bureaucratique, de la base jusqu'au sommet.
Il est très difficile pour les PME de survivre dans ce climat. L'État ne fait rien pour les soutenir. Ces électrons libres veulent que le monde des affaires fonctionne avec des règles transparentes et refusent d'être écrasés par des monopoles : notre pouvoir, naturellement, ne va pas dans leur sens ! C'est pour cette raison que de nombreux représentants de cette nouvelle classe moyenne sont sortis pour manifester lors de la vague de contestation. C'est aussi pour cela que l'on constate - parallèlement à l'emprisonnement pour un oui ou pour un non de nombreux hommes d'affaires - un autre phénomène tout aussi alarmant : la fuite des capitaux, ainsi que la fuite des entrepreneurs eux-mêmes. Une bonne partie d'entre eux préfèrent quitter le pays avec leurs capitaux ou envoient leurs capitaux et, parfois, leur famille à l'étranger. S'ils ne se sont pas tous enfuis, c'est parce que la Russie reste, malgré tout, un nouveau Klondike où l'on peut gagner rapidement beaucoup d'argent.

G. A. - Les Russes disent souvent que la situation démographique du pays est catastrophique. Partagez-vous cette vision ?

A. G. - La Russie a intérêt à maintenir sa population au moins à son niveau actuel : il faut pouvoir occuper, contrôler et développer un énorme espace géographique. Elle a également besoin de jeunes recrues pour l'armée afin de rétablir son potentiel militaire. N'oublions pas, en outre, que l'économie russe dépend de plus en plus des migrants et qu'il serait dangereux de tolérer la réduction de la part des Russes dans la population active. Selon des statistiques récentes, l'effondrement démographique a été récemment interrompu. Mais on ne sait pas encore s'il s'agit d'une situation durable ou seulement de l'effet de certaines initiatives gouvernementales destinées à stimuler la natalité...

G. A. - Vladimir Poutine a récemment déclaré que les ministres et les hauts fonctionnaires auraient désormais l'interdiction de détenir des comptes bancaires à l'étranger. Cette décision est-elle de nature à assainir la vie publique ?

A. G. - On peut constater une évolution de l'attitude de Poutine. Maintenant que les élections sont passées, il a la possibilité de se relaxer et de prendre des positions plus modérées afin d'élargir sa base de soutien. La lutte contre la corruption est le thème de prédilection de l'opposition, dont le blogueur Alexeï Navalny est le représentant le plus populaire aujourd'hui. Poutine a donc décidé de couper l'herbe sous le pied à cette opposition. Pendant les quelques mois qu'a duré sa confrontation directe avec la minorité qui a osé s'insurger contre la fraude électorale et le « roque » entre lui et Medvedev, il s'est comporté en véritable chef de guerre. À présent, il aspire à se forger l'image d'un père de la nation, attentif aux petites gens mais impitoyable à l'égard des « boyards » qui osent voler. Pourquoi ne pas faire tomber quelques têtes ? C'est une tradition bien connue chez nous, d'Ivan le Terrible jusqu'à Staline. Rien de nouveau sous le soleil.

G. A. - Selon certaines estimations, les Jeux olympiques d'hiver de Sotchi, qui auront lieu en février 2014, auront coûté au total la somme faramineuse de 51 milliards de dollars. Une telle dépense est-elle justifiée ?

A. G. - Quand on aime, on ne compte pas. Et on s'aime beaucoup au Kremlin ! Le pouvoir est donc à la recherche de tout ce qui peut accroître son prestige, surtout après l'humiliation qu'a été pour lui la période de la contestation de masse. Les JO, c'est évidemment un grand moment de gloire sur la scène internationale.
Par surcroît, il y a la pression des lobbies économiques pour lesquels l'énorme chantier des JO représente un intérêt colossal. Ce chantier est surréaliste car Sotchi se trouve dans une zone subtropicale. C'est comme si l'on transformait la Côte d'Azur en Chamonix ! Un tel projet ouvre des possibilités d'enrichissement infinies à ceux qui réussissent à avoir accès à la cagnotte constituée pour l'occasion. Je doute que ces installations pharaoniques, une fois les JO passés, serviront réellement au développement de la région. On peut comparer l'organisation des jeux de Sotchi à l'accueil du sommet de l'APEC à Vladivostok en 2012 : celui-ci a absorbé des sommes énormes sans pour autant donner une impulsion au développement économique de la zone.
Enfin, organiser les JO, c'est en quelque sorte un parcours obligé. La Chine a obtenu les JO d'été de 2008 ; la Russie de Poutine doit donc confirmer son statut de puissance mondiale. Et quel meilleur symbole de la reconnaissance internationale que l'organisation des Jeux olympiques ? Peu importent les dépenses !

G. A. - Pourquoi les autorités russes ne censurent-elles presque pas Internet, contrairement à la Chine ?

A. G. - C'est Poutine qui a fait ce choix. Il a bien compris qu'il n'avait aucune chance de gagner le soutien et le respect de la partie pro-occidentale, pro-européenne, moderne et dynamique de la société russe, celle que j'appelle la « société Internet ». Comme je vous l'ai déjà dit, pour assurer sa survie politique, il s'appuie sur les éléments traditionnels de l'électorat. Et il est parfaitement heureux avec les 60 % de soutien qui lui sont ainsi garantis, laissant aux « autres » la possibilité d'exprimer leur colère en surfant et en s'exprimant sur Internet. Le web est comme une soupape qui permet d'évacuer la vapeur. Cela ne le préoccupe pas. Il a l'air de se dire : tous ceux qui ne sont pas avec moi, qu'ils partent à l'étranger ou qu'ils vivent dans l'univers d'Internet, peu me chaut !
Notes :
(1) Haut fonctionnaire russe, il est l'un des leaders du parti du pouvoir, Russie unie. Chef de l'Administration présidentielle de 2005 à 2008, il dirigea l'état-major de Dmitri Medvedev lors de sa campagne électorale, en 2008, puis occupa le poste de vice-premier ministre. En 2010, il fut nommé maire de Moscou par le président Medvedev après le limogeage de Iouri Loujkov.
(2) En 2004, Poutine abolit par décret les élections des maires et des gouverneurs des régions. Sous la pression de l'opposition, les élections directes furent restaurées par Dmitri Medvedev, en 2012, à la fin de sa présidence.
(3) Alexeï Navalny, juriste de formation, a été accusé d'avoir lésé les intérêts d'une société d'État spécialisée dans le traitement du bois. Les experts s'accordent à dire que sa condamnation, qui ne repose sur aucune preuve tangible, est politiquement motivée.
(4) Activiste, membre du parti de Mikhaïl Prokhorov, Plateforme civique, il est surtout connu pour ses actions visant à lutter contre le trafic et la consommation de drogue dans sa ville. Grâce à Roïzman, la mortalité due à la drogue à Ekaterinbourg s'est contractée de douze fois en l'espace de quelques années.
(5) Président de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov est connu pour sa poigne de fer et la férocité des répressions qu'il déclenche contre la moindre velléité d'opposition.
(6) Ministre des Finances de 2000 à 2011, il se trouve actuellement en retrait de la vie politique et se montre plutôt critique vis-à-vis du régime actuel.
(7) Cf. http://www.dp.ru/a/2013/09/19/Nikolaj_Kudrin_v_Rossii/
(8) Groupe punk féministe créé à l'automne 2011. Connu pour ses chansons acerbes dénonçant le régime Poutine et la collusion entre l'État russe et le Patriarcat de Moscou. Trois jeunes femmes faisant partie du groupe furent jugées et condamnées (deux ans de prison ferme pour deux d'entre elles et deux ans avec sursis pour la troisième) pour avoir effectué une « prière punk » dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, en février 2012.
(9) Cette loi, au contenu flou, a été adoptée par la Douma en juin 2013. Elle prévoit une peine de prison allant jusqu'à trois ans.
(10) Les trois pays sont en passe de créer une Union économique eurasienne, qui se veut ouverte aux autres pays issus de l'URSS. À ce jour, une union douanière et un espace économique commun sont fonctionnels, c'est-à-dire que les marchandises circulent librement à l'intérieur de ces trois pays. L'Arménie et le Kirghizstan ont officiellement demandé à adhérer à cette Union. Des documents nécessaires sont en préparation.
(11) Informaticien américain, ancien employé de la CIA et de la NSA (Agence de sécurité nationale), qui a révélé dans les médias, en juin et juillet 2013, les détails de plusieurs programmes secrets de surveillance de masse appliqués par les États-Unis. Inculpé par la justice américaine, il a obtenu un asile politique temporaire en Russie le 31 juillet 2013.
(12) Marchand d'armes russe condamné, en 2012, à 25 ans de prison aux États-Unis pour ventes d'armes illégales dans divers « points chauds » de la planète, notamment en Libye, en Irak, en Angola, en République démocratique du Congo et au Rwanda. La Russie a mené une campagne infructueuse afin d'obtenir la libération de Bout qui a probablement agi pour le compte du complexe militaro-industriel russe.
(13) En 2000 et en 2004, Poutine a signé deux accords sur la délimitation de la frontière russo-chinoise, mettant fin à des disputes qui avaient duré des centaines d'années. En 2004, la Russie a cédé à la Chine deux grandes îles ayant appartenu à la région de Khabarovsk.
(14) Coopérative de propriétaires de datchas, en Carélie, créée en 1996 par Vladimir Poutine et sept autres personnes de son entourage. Après son élection à la présidence, en 2000, Poutine a favorisé les entreprises de ses amis et anciens collègues du KGB, au premier rang desquels ceux de la coopérative Ozero. Plusieurs de ses proches sont devenus multimillionnaires et même milliardaires, essentiellement grâce aux contrats juteux passés par leurs sociétés avec l'État russe.
(15) En mars 2013, la Douma a adopté une loi permettant aux régions russes de renoncer aux élections directes des gouverneurs au profit d'une nomination par le président, validée par le Parlement local. Mais la plupart des régions n'ont pas souhaité profiter de cette possibilité, à l'exception - à ce jour - du Daghestan et de l'Ingouchie, dans le Caucase du Nord.