Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
L'UKRAINE SAUVERA-T-ELLE L'EUROPE?
Article de Alain GUILLEMOLES
Journaliste à La Croix, spécialiste de l'ex-URSS.
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Alain Guillemoles*

* Journaliste au quotidien La Croix, ancien correspondant de l'AFP à Kiev. Auteur, entre autres publications, de : Même la neige était orange, Les Petits Matins, 2005 ; Gazprom, le nouvel empire (avec Alla Lazareva), Les Petits Matins, 2008 ; Ukraine, le réveil d'une nation, Les Petits Matins, 2015.

l'ukraine sauvera-t-elle l'europe ?

L'Ukraine nouvelle naît dans la douleur. Il y a douze mois seulement, le 21 février 2014, les manifestants de la place de l'Indépendance, à Kiev, provoquaient, au prix d'une centaine de tués, la chute du président Viktor Ianoukovitch. Depuis, un nouveau pouvoir s'est installé, sous la conduite du président Petro Porochenko et du premier ministre Arséni Iatseniouk. Les deux hommes et leurs équipes respectives tentent de mettre en oeuvre les aspirations des manifestants du Maïdan. Mais la situation est loin d'être stabilisée : l'Ukraine, c'est peu de le dire, traverse une période très difficile.

Le pays a été amputé d'une part de son territoire aussi grande que la Belgique : la presqu'île de Crimée, que la Russie a annexée en mars 2014. Le gouvernement fait face, dans les régions de l'Est, à des milices séparatistes aidées et armées par cette même Russie. Le conflit - dont le bilan s'élève déjà à plus de 5 000 victimes et quelque 800 000 déplacés et réfugiés - peut à tout moment dégénérer en guerre ouverte avec Moscou.

L'Ukraine doit gérer ce contexte militaire extrêmement tendu alors qu'elle se trouve en pleine tourmente économique. Elle a terminé l'année 2014 avec un PIB en chute de 7,5 %. En un an, l'inflation a été de 21 % et la monnaie a perdu près de 50 % de sa valeur. Pour assurer son équilibre budgétaire, le gouvernement de Kiev aura besoin dans les six mois d'une aide financière massive, évaluée à 15 milliards de dollars (1).

Last but not least : le pays est l'enjeu d'une nouvelle guerre froide entre le monde occidental et la Russie dont il est difficile de prévoir la fin...

Malgré tous ces vents contraires, l'Ukraine s'est lancée dans un vaste programme de réformes, le plus ambitieux depuis l'indépendance acquise en 1991. Une impressionnante série de chantiers a été engagée. Objectifs : rompre avec les restes du passé soviétique, transformer l'économie et échapper définitivement à la tutelle russe. Petro Porochenko l'a dit le 14 décembre lors d'une visite à Varsovie : l'Ukraine veut s'orienter vers une intégration euro-atlantique et aspire à se porter officiellement candidate à l'Union en 2020. Elle se prépare à relancer sa candidature à l'Otan, sans donner de date.

Se pose dès lors pour nous, Européens, une question qui nous met dans l'inconfort : jusqu'où devons-nous nous engager pour aider l'Ukraine ? Faut-il prendre le risque de se fâcher durablement avec la Russie ? Serait-il raisonnable de creuser un peu plus nos déficits pour soutenir ce pays ? Et pouvons-nous, en même temps, rester sourds à son appel ?

De « pont entre l'Est et l'Ouest » à candidat à l'UE

Deux décennies perdues ?

Si l'idée de voler au secours de l'Ukraine ne fait pas l'unanimité aujourd'hui au sein de l'UE, c'est au moins en partie parce que, dans le passé, ce pays a plusieurs fois déçu. En 1991, alors que les États baltes s'engageaient dans une thérapie de choc, l'Ukraine choisissait de ne pas bouleverser un système hérité du soviétisme. La décennie 1990 la vit chercher à préserver ses liens avec la Russie voisine tout en s'ouvrant timidement aux investissements étrangers.

Le régime de Léonid Koutchma (1994-2004) cultivait l'art du compromis, voire de l'indétermination. L'Ukraine se définissait alors comme un « pont entre l'Est et l'Ouest », un « partenaire privilégié » de la Russie et, en même temps, un « allié stratégique » de l'Europe. À l'intérieur, un État corrompu laissait le champ libre à quelques grands oligarques, une dizaine de milliardaires devenus les véritables maîtres du pays.

En 2004, une première révolution a éclaté sur la place de l'Indépendance, à Kiev. Ironie du sort, il s'agissait déjà de barrer la route à Viktor Ianoukovitch et à ses alliés du Parti des Régions. Mais les manifestants aspiraient, surtout, à affirmer la volonté de l'Ukraine d'être un pays libre, inspiré par le modèle européen et clairement ancré dans le camp occidental.

Ce mouvement, conduit sous la bannière orange du futur président Viktor Iouchtchenko, a débouché sur le premier gouvernement réformateur ukrainien, dirigé par l'énergique première ministre Ioulia Timochenko. Son équipe a noué une nouvelle relation avec l'Europe. Mais elle n'a pas su rompre avec les pratiques anciennes (2). La coalition orange s'est vite divisée et a sombré, paralysée par les querelles personnelles opposant ses deux principaux leaders.

La révolution de 2004, au final, s'est terminée par un échec. Elle a laissé le sentiment que la population ukrainienne n'avait pas la même détermination que les Polonais, les Baltes ou les Roumains qui ont tous su, il y a vingt ans, sortir réellement du système communiste et accepter des sacrifices pour intégrer l'Union européenne.

Neuf ans plus tard, malgré tout, l'Ukraine fait une nouvelle tentative. Et, cette fois, sa résolution semble plus forte et le mouvement, irréversible. C'est qu'entre-temps plusieurs changements sont intervenus. D'abord, une génération a grandi. Elle n'a jamais connu l'Union soviétique. Les enfants nés après l'indépendance de l'Ukraine sont désormais étudiants. Beaucoup parlent anglais, ont déjà voyagé en Europe. Ils se sentent plus proches du système européen que d'une Russie qu'ils connaissent assez peu. Ces jeunes urbains ont joué un rôle important dans les premiers jours du mouvement de contestation. Ils ont été les premiers à protester contre la décision de Viktor Ianoukovitch de stopper toute négociation sur le traité d'association avec l'Union européenne qui aurait dû être signé en novembre 2013 lors du sommet de Vilnius.

Par surcroît, en neuf ans, l'Union européenne s'est rapprochée des frontières de l'Ukraine, avec l'intégration des pays d'Europe centrale en 2004, puis celle de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007. Les Ukrainiens ont pu constater à quel point l'adhésion à l'UE avait constitué, pour leurs voisins, un puissant levier de changement et, malgré la crise financière, une assurance de stabilité. Et ils se sont mis à croire qu'ils pouvaient, eux aussi, se raccrocher au train...

Dans le même temps, la Russie, elle, a adopté un système de plus en plus centralisé et autoritaire. Elle s'efforce de ramener dans son giron les anciennes républiques de l'URSS. Les Ukrainiens ne veulent pas de ce destin. Ils savent donc qu'ils jouent aujourd'hui leur dernière carte. Que se serait-il passé s'ils ne s'étaient pas soulevés ? La plupart d'entre eux sont convaincus que leur pays serait redevenu un simple protectorat de Moscou, placé sous la férule d'un Ianoukovitch contraint à devenir de plus en plus autoritaire pour rester au pouvoir...

Cap sur l'Europe

Le cours des événements, tout au long de l'année passée, n'a fait que renforcer la détermination des Ukrainiens. La révolution a provoqué une large mobilisation citoyenne. Elle s'est traduite par un élan patriotique et une volonté de changement sans cesse réaffirmée. L'annexion de la Crimée et l'intervention russe dans le Donbass ont causé un profond sentiment d'hostilité envers le régime de Vladimir Poutine. Un sentiment qui s'est manifesté, en particulier, par le boycott en Ukraine des produits, des banques et des enseignes russes. Exemple parmi tant d'autres : en juillet, Loukoil, la grande compagnie pétrolière russe, a dû céder à la société autrichienne AMIC son réseau de stations-essence, constatant que sa clientèle accusait une baisse rapide. Le rejet envers Moscou s'est bien sûr traduit dans les urnes lors des dernières élections législatives, tenues le 26 octobre. Les partis réformateurs et « pro-ukrainiens » ont obtenu des scores sans précédent et remporté une large majorité.

La coalition qui s'est formée à l'issue de ces élections législatives dispose de 288 sièges sur les 450 que compte la Chambre unique du Parlement, la Rada. Une domination qui la rapproche de la majorité constitutionnelle - 300 députés, soit les deux tiers du total, sont requis pour modifier la Constitution - et lui confère une grande marge de manoeuvre. Cette coalition est composée de cinq partis : le Bloc Porochenko, le Front populaire du premier ministre Arséni Iatseniouk, Samopomitch qui rassemble des nouveaux venus en politique emmenés par le maire de Lviv, le Parti radical du populiste Oleh Liachko et Batkivchina, la formation de Ioulia Timochenko (3).

Face à cette coalition, les forces anti-européennes ont quasiment disparu de la Rada. Le Parti communiste n'a pas passé la barre des 5 % nécessaires pour avoir des élus. Il n'y a donc plus de groupe communiste au Parlement pour la première fois depuis l'indépendance de l'Ukraine. Lors des dernières législatives, en 2012, les communistes avaient remporté 13 % des suffrages.

La force politique qui soutenait Viktor Ianoukovitch, le Parti des Régions, a elle aussi disparu du fait de son émiettement en différents groupes. Certains de ses membres ont tenté de se regrouper au sein d'une nouvelle formation, le « Bloc d'opposition ». Celle-ci a obtenu 9 % des suffrages (et 29 élus à la Rada), loin des scores de l'ancien Parti des Régions.

Il est vrai que ce triomphe des partis réformateurs et pro-européens est dû en partie au fait que les régions de l'est du pays ont moins voté que lors des précédents scrutins. La Crimée, pour des raisons évidentes, n'a pas participé au vote. Le scrutin n'a pas non plus été organisé dans les « républiques populaires » de Donetsk et Louhansk, sous contrôle des séparatistes. Au final, 27 sièges sont restés vacants, car le vote n'a pu se tenir dans ces circonscriptions (4).

On l'aura compris : la double amputation subie par l'Ukraine a changé le profil politique du pays. L'ancienne Ukraine était tiraillée entre deux camps qui se retrouvaient régulièrement face à face du fait qu'ils représentaient, chacun, quasiment une moitié du pays. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Cinq millions d'Ukrainiens environ, dans un pays qui comptait au total 45 millions d'habitants avant la guerre, vivent désormais dans des régions aux mains de la Russie ou des séparatistes. Ils étaient très majoritairement des soutiens du Parti des Régions. Le fait qu'ils ne votent plus rend désormais mathématiquement impossible une victoire des forces pro-russes lors d'une élection nationale en Ukraine.

Autre résultat notable du dernier scrutin : l'entrée au Parlement de nombreuses personnalités nouvelles, issues de la société civile ou passées à la tête des bataillons de volontaires qui se sont battus sur le front de l'Est. Ces députés, qui ne sont pas des professionnels de la politique, amènent du sang neuf. On peut s'attendre à ce qu'ils se montrent plus exigeants envers l'exécutif que l'était la classe politique traditionnelle, ne serait-ce que parce qu'ils se trouvent directement en prise avec les demandes exprimées dans la rue pendant les manifestations de l'hiver dernier.

La traduction politique de ce climat nouveau est un programme de gouvernement qui comporte une liste impressionnante de réformes qui doivent être lancées dans les prochains mois. La coalition au pouvoir s'est donné trois objectifs : assurer durablement la sécurité du pays ; opérer des réformes économiques ; et lutter contre la corruption.

Des réformes ambitieuses

Renforcer l'armée

Pour faire face au risque de l'éclatement d'un conflit à grande échelle avec le voisin russe, l'Ukraine a fortement augmenté son budget militaire qui devrait représenter 5 % du PIB sur l'année 2015. Il était de 1,25 % en 2014. C'est un énorme effort d'équipement et de formation de l'armée qui est entrepris dans l'urgence.

Le pays s'efforce d'acheter des armes de meilleure qualité auprès de fournisseurs étrangers comme Barrett, aux États-Unis, qui va vendre des fusils de précision. L'armée ukrainienne reçoit également des équipements militaires offerts par les États-Unis, le Canada, la Pologne et la Lituanie. Washington lui a ainsi donné 50 radars anti-mortiers qui permettent de repérer le point de départ d'un tir ennemi et de répliquer avec précision.

Mais l'Ukraine compte surtout sur ses propres moyens et passe diverses commandes à l'industrie nationale qui a conservé d'importantes ressources héritées de la période soviétique. En quelques mois, l'usine de Cherkassy a su mettre au point un nouveau véhicule blindé léger, rustique mais efficace, qui est désormais produit au rythme de 50 exemplaires par mois pour un coût modique de 52 000 E par véhicule. Des ingénieurs du secteur des hautes technologies ont créé, usant de logiciels libres et de composants civils, des drones militaires d'observation certes encore rudimentaires, mais déjà opérationnels au sein des unités qui se battent dans le Donbass.

Autre priorité : l'Ukraine veut renforcer sa frontière avec la Russie. Elle prévoit donc de créer tout au long de cette frontière une barrière de sécurité constituée de grillages et surveillée par des miradors. Le chantier a été lancé en septembre 2014. La frontière russo-ukrainienne court au total sur 2 295 km, dont 1 974 km de frontière terrestre. Environ 200 km sont passés aux mains des séparatistes. Les autorités de Kiev vont donc construire leur « mur » sur toute la partie qu'elles contrôlent. Le pays va, par ailleurs, adopter des passeports biométriques. Objectif : rendre plus difficiles les infiltrations d'« agents provocateurs » russes sur son territoire, sous couvert de fausses identités ukrainiennes.

Plus important encore : l'équipe au pouvoir a indiqué vouloir que son armée se mette aux normes de l'Otan. Elle va donc investir massivement dans la formation de ses troupes. L'Alliance atlantique va y contribuer et accroît sa coopération avec l'Ukraine. L'Ukraine a renoncé au statut de pays neutre en décembre 2014 et a annoncé sa volonté de se porter candidate pour intégrer l'Alliance atlantique. Le gouvernement doit déposer une candidature officielle mais n'a pas annoncé quand il le fera (5). Moscou a jugé, par la voix du premier ministre Dmitri Medvedev, qu'une telle décision « transforme l'Ukraine en un adversaire militaire potentiel de la Russie ». Mais, du point de vue de Kiev, après avoir subi l'amputation de la Crimée sans pouvoir réagir, l'Ukraine n'a pas d'autre choix que de se rapprocher de l'Alliance.

Nettoyer les écuries d'Augias

Le soutien à l'armée et à la sécurité nationale est désormais en tête des priorités. Mais, dans le même temps, l'État doit aussi restaurer un équilibre budgétaire et retrouver le chemin de la croissance économique. C'est pourquoi le programme de la coalition prévoit des coupes importantes dans les dépenses. Le nombre de fonctionnaires devrait diminuer de 10 %. Les programmes sociaux devraient être réduits. Le nouveau gouvernement veut accélérer la transition vers l'administration numérique, à l'image de l'Estonie, pour gagner en efficacité et réduire les flux de papiers.

Pour assurer son indépendance énergétique et s'affranchir du fournisseur russe, l'Ukraine a décidé de prolonger la vie de ses centrales nucléaires, de construire un terminal pour les méthaniers qui lui permettra de recevoir du gaz sous forme liquide, et de développer la production de gaz de schiste. Le prix du gaz sur le marché intérieur devrait être augmenté, mettant fin au système actuel de subventions. Les mines de charbon non rentables, au nombre de 32, seront fermées. En arrivant au pouvoir, en mars 2014, le premier ministre Arséni Iatseniouk s'était lui-même décrit comme chargé de conduire un « gouvernement kamikaze » ayant la responsabilité de prendre des décisions impopulaires. Pour l'instant, cependant, l'opinion lui garde plutôt son soutien.

Le programme de la coalition prévoit également une réforme de la justice et de l'éducation, ainsi qu'une décentralisation.

Cependant, l'Ukraine sait qu'elle sera d'abord jugée sur sa capacité à faire reculer la corruption, très répandue à tous les échelons de l'administration. Pour y parvenir, la Rada a adopté une loi de « lustration » qui oblige plus d'un million de hauts fonctionnaires, de magistrats et de membres des forces de l'ordre à justifier leur patrimoine. Au départ, cette loi était surtout destinée à écarter les personnes suspectes d'avoir participé à des crimes commis durant l'ancien régime. Mais elle a provoqué un vif débat (une partie de la classe politique a fait valoir le risque d'une « chasse aux sorcières » qui utiliserait la justice pour décapiter toute opposition). Au final, la loi vise d'abord à repérer ceux qui se seraient enrichis en profitant de leur position.

L'accord de coalition prévoit également la mise en place d'un « bureau anti-corruption », déjà surnommé le « FBI ukrainien », un corps d'enquêteurs qui auront tout pouvoir pour débusquer les mauvais comportements au plus haut niveau de l'État.

Il n'est pas sûr que ces mesures pourront suffire, tant la corruption est profondément installée dans le pays. Ce fléau n'a cessé de se développer, sous tous les régimes, depuis 1991. Pour se donner plus de chances de réussir, Petro Porochenko a fait entrer au gouvernement plusieurs experts étrangers choisis pour leur expérience des réformes... autant que pour le fait qu'ils sont supposés être moins corruptibles.

Aivaras Abromavicius est lituanien et a effectué une carrière dans la banque. Il a été nommé ministre de l'Économie. Natalia Jaresko est d'origine américaine. Elle a travaillé au département d'État avant de diriger un fonds d'investissement. Elle est devenue ministre des Finances. Alexandre Kvitachvili a été ministre de la Santé en Géorgie. Il a été nommé au même poste en Ukraine. Enfin, Ekaterina Zguladze, qui a conduit avec succès la réforme des forces de police en Géorgie, aura la tâche difficile de tenter d'en faire de même en Ukraine. Cette jeune Géorgienne a été nommée vice-ministre de l'Intérieur.

Un soutien insuffisant de la part de l'UE

L'Union européenne a soutenu les changements en Ukraine de trois manières. D'abord, elle a rapidement signé le traité d'association pour lequel les manifestants étaient initialement descendus dans la rue. Ce traité fait entrer l'Ukraine dans le grand marché européen et va permettre à ses entreprises d'exporter plus facilement, sans droits de douane, en direction des riches consommateurs de l'UE.

Ensuite, Bruxelles a apporté son soutien au paquet d'aide dégagé par le Fonds monétaire international, d'un montant total de 30 milliards de dollars. Enfin, elle a adopté des sanctions contre Moscou, interdisant à plusieurs banques et compagnies pétrolières russes de se financer en Europe.

Mais à quoi faut-il s'attendre par la suite ? L'Union se montre prudente, à tel point que sa politique apparaît difficilement lisible. Les désaccords entre les pays membres sont flagrants. Quand la Pologne, la Lituanie, la Grande-Bretagne et la Suède poussent à durcir les sanctions, l'Espagne, l'Italie et la Hongrie, elles, voudraient déjà les alléger. La France et l'Allemagne, qui sont en première ligne dans le dialogue avec Vladimir Poutine, tiennent par-dessus tout à maintenir le contact avec le président russe. C'est pourquoi Paris et Berlin ont promis de ne pas soutenir une candidature de l'Ukraine à l'Otan. La France et l'Allemagne craignent que des sanctions renforcées obligent Vladimir Poutine à céder aux faucons de son entourage, voire conduisent à une déstabilisation en Russie qui pourrait aboutir à l'arrivée au Kremlin d'un dirigeant encore plus belliqueux et plus chauvin que ne l'est l'actuel président russe.

Cette analyse a pour inconvénient de conduire à l'immobilisme. L'Europe attend de voir. Elle se déclare en faveur de la liberté de choix des Ukrainiens mais n'est pas prête à s'engager davantage pour la garantir. Elle hésite à dégager un nouveau soutien financier. Elle n'envisage pas d'armer les Ukrainiens. Et elle ne prévoit pas à court terme d'accroître la pression sur Vladimir Poutine par le biais de nouvelles sanctions.

Or, tant que la situation dans le Donbass n'est pas stabilisée, l'Ukraine fait face à de lourdes dépenses. Elle ne peut se concentrer sur sa politique de réformes. Un échec du gouvernement actuel pourrait se traduire par un défaut de paiement, une chute brutale du niveau de vie, voire de nouvelles pertes de territoire au profit des séparatistes.

Dans un tel cas de figure, les forces politiques actuellement au pouvoir perdraient tout leur crédit. Celles qui pourraient représenter un recours sont les partis ultra-nationalistes. Très actifs dans les manifestations de l'an dernier, ils sont aujourd'hui marginalisés (6). Mais ils pourraient rafler la mise en cas d'échec du camp démocrate...

Par ailleurs, le risque existe aussi de voir Kiev relancer un programme d'armement nucléaire. L'Ukraine avait hérité de cette arme en 1991. Elle a accepté d'y renoncer, en 1994, en échange de garanties sur la sécurité de ses frontières. Ces garanties ont été signées par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie dans un mémorandum dit « de Budapest ». Mais ce mémorandum a depuis été violé par l'un des garants du processus... sans que les deux autres aient pu remédier à cette situation.

L'Ukraine pourrait donc considérer qu'elle n'est plus liée par ce texte. Or elle dispose d'uranium, de centrales nucléaires et du savoir-faire permettant de produire des bombes. Si elle devait, demain, se sentir abandonnée, il est très possible qu'elle serait tentée de posséder à nouveau sa bombe atomique. Ce qui, à son tour, relancerait le risque d'une prolifération mondiale. Dans la région, le Kazakhstan se trouve potentiellement dans la même situation. Au-delà, comment dire à l'Iran qu'il n'est pas souhaitable que ce pays se dote de la bombe si on ne peut empêcher l'Ukraine de l'avoir ?

Que faire ?

Les Européens pourraient prendre des initiatives. Ils pourraient, par exemple, organiser une grande conférence sur la question ukrainienne comme l'a proposé Hubert Vedrine. L'ex-ministre français des Affaires étrangères a estimé qu'il serait possible de trouver un accord avec la Russie, au prix d'une « finlandisation » de l'Ukraine qui deviendrait un pays neutre et confédéré.

Cette solution, cependant, ne semble pas très réaliste. Elle reviendrait à donner à Moscou un droit de tutelle sur cette région. Or rien ne dit que la Russie s'en contenterait. L'ayant obtenu, elle pourrait vite en demander davantage. De plus, un tel règlement reviendrait à punir l'Ukraine en la privant du droit à être une nation souveraine. À supposer que l'UE s'assigne un tel objectif, il est très douteux qu'elle puisse l'atteindre dans le climat de mobilisation patriotique qui existe aujourd'hui en Ukraine.

Mais, surtout, adopter une telle attitude reviendrait à commettre la même erreur de jugement que celle qui a conduit à la situation actuelle. Durant les vingt dernières années, en effet, l'Union européenne a sous-estimé la question ukrainienne.

Les grands pays de la « vieille Europe », en particulier, ne voyaient pas ce pays. Pour eux, il était comme un point aveugle dans leur réflexion géopolitique. L'Ukraine passait inaperçue. C'était un vaste territoire sans tradition étatique ancienne. L'aspiration des Ukrainiens à s'émanciper et à rejoindre l'Union européenne était un sujet périphérique.

Faute d'avoir suffisamment mesuré la détermination des Ukrainiens et la force de leur sentiment national, nous avons été pris au dépourvu, il y a un an, lorsqu'ils sont descendus dans la rue. Aujourd'hui, il faut donc en premier lieu cesser de minimiser l'importance de cette crise et comprendre qu'elle joue désormais un rôle essentiel dans notre relation avec la Russie.

La question ukrainienne est devenue centrale dans le dialogue des Européens avec Moscou. Mais elle est, aussi, centrale pour l'Union européenne en tant que telle. C'est un défi qui met en jeu son existence même, et son avenir. Car si l'UE ne parvient pas à répondre à la demande de soutien des Ukrainiens, elle démontrera son incapacité à défendre ses valeurs. Elle se trouvera réduite à n'être qu'une simple organisation économique et aura prouvé son inanité en tant que projet politique.

En revanche, le défi que constitue, pour l'Europe, le besoin d'adopter une stratégie commune sur ce sujet est une occasion de faire progresser la Politique européenne et de sécurité commune. La question ukrainienne représente donc une épreuve de vérité pour l'UE.

C'est bien la vision que développe le nouveau président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk. Participant, le 19 décembre, à son premier sommet des chefs d'État et de gouvernement depuis sa désignation, il est revenu sur la crise ukrainienne. Il a estimé que l'Europe doit se doter, face à la Russie, d'une « stratégie de long terme », « à la fois solide, ferme et responsable ».

« Cela nécessitera des plans pour des années. L'Ukraine est victime d'une sorte d'invasion. Les Européens doivent aller au-delà d'une réponse défensive. Notre approche doit être conforme à nos ambitions et à notre potentiel. Nous devons retrouver notre confiance en nous en tant qu'Européens et prendre conscience de notre propre force », a-t-il déclaré.

Le soutien à Kiev passe d'abord par un appui financier, selon M. Tusk. Mais il passe, aussi, par la reconnaissance du fait que la question ukrainienne constitue un dossier essentiel pour l'UE. « Une Ukraine moderne, stable et indépendante doit être et sera au fondement de notre nouvelle stratégie », a martelé le président du Conseil européen.

L'UE se trouve aujourd'hui obligée par les événements de réviser sa relation avec la Russie. Elle ne peut plus parier sur le fait que, passé un certain temps, Moscou jouera l'apaisement. Les douze mois écoulés ont démontré que, en Ukraine, la Russie joue une partie d'échecs qui pourrait durer longtemps. Vladimir Poutine a un objectif majeur  : déstabiliser l'État ukrainien pour retrouver un rôle de tuteur auprès de ce pays. Il utilise pour cela toutes les armes dont il dispose  : la guerre économique, la pression diplomatique, le bombardement médiatique ou l'envoi de volontaires armés. Rien n'a indiqué, depuis un an, que la Russie était prête à réviser cet objectif. C'est pourquoi, répétons-le, le réalisme commande à l'UE, ainsi que l'a souligné Donald Tusk, de se doter elle aussi d'une stratégie à long terme. Un objectif qui implique que soit mise en oeuvre une politique énergétique commune fondée sur la diversité de nos approvisionnements. Un objectif qui implique également que l'on ne balaie pas d'un revers de main le souhait de l'Ukraine d'entrer, un jour, dans l'UE.

Les textes fondateurs de l'Union stipulent qu'un pays peut adhérer s'il appartient à l'Europe géographique, s'il incorpore l'acquis juridique européen et s'il respecte les principes d'une économie de marché, ainsi que les droits de l'homme. Il est temps pour les Européens d'affirmer haut et fort que si l'Ukraine remplit bien ces critères, elle aura, dans l'avenir, sa place au sein de l'Union. Une telle déclaration permettra de fixer un point d'arrivée à la trajectoire sur laquelle l'Ukraine s'est engagée. Et mettra fin à une incertitude - cette incertitude qui, aujourd'hui, nourrit le conflit dans la mesure où elle permet à Moscou d'avancer ses pions et d'entretenir l'illusion qu'il existe un scénario alternatif : celui du retour de l'Ukraine dans le giron de la Russie...

L'Europe s'est créée sur l'idée que la coopération économique peut éviter les conflits armés. Or, aujourd'hui, cette Europe se trouve impuissante face à la Russie malgré la coopération économique qu'elle a patiemment bâtie avec le Kremlin. Une coopération qui, c'est le moins qu'on puisse dire, n'a nullement effacé le contentieux à propos de l'Ukraine. En un mot, les Européens semblent désarmés, incapables de penser une option alternative.

Alors, peut-être est-il temps, pour l'Europe, de commencer à faire vraiment de la politique ; d'afficher une volonté, une direction, un objectif communs à tous ses membres et de se donner les moyens de l'atteindre. L'Europe a été conçue comme un espace de coopération. Elle a du mal à construire un rapport de force. Mais, face à un « partenaire » qui n'accepte pas cette culture du dialogue, elle doit se donner des moyens de sauvegarder ses intérêts et ses valeurs fondamentales, ces mêmes valeurs dont se sont réclamés les Ukrainiens. Si l'Europe ne rend pas ce service à ses citoyens, ils auront la tentation de le demander aux États. Et l'Europe sera encore un peu plus affaiblie. Pour l'UE, aider l'Ukraine revient donc à s'aider elle-même.

 


Notes :




(1) L'Ukraine a obtenu, en avril 2014, le soutien du Fonds monétaire international (FMI) qui a promis une aide de 17 milliards de dollars sur la période 2014-2016 en contrepartie de réformes. Plusieurs gouvernements et organisations internationales ont apporté leur appui à ce programme, portant l'aide à un total de 30 milliards de dollars sur trois ans. En décembre 2014, le ministre ukrainien de l'Économie a indiqué au FMI que son pays pourrait avoir besoin d'une aide supplémentaire du fait de la guerre. Selon des informations du Financial Times du 10 décembre 2014, citant des sources non identifiées au sein du FMI, l'Ukraine aurait évalué ses besoins à 15 milliards de dollars supplémentaires.

(2) Ioulia Timochenko a occupé le poste de premier ministre à deux reprises, de janvier à septembre 2005, puis de décembre 2007 à mars 2010. Durant ces deux passages à la tête du gouvernement, elle n'a pas su combattre la corruption, ni priver les oligarques de leur influence sur la vie politique. Elle a gouverné dans un style très personnel qui a contribué à l'éclatement de la coalition orange, permettant le retour au pouvoir de Viktor Ianoukovitch.

(3) La loi électorale prévoit que la moitié des 450 députés sont élus à la proportionnelle au niveau national (avec un seuil de 5 %) et l'autre moitié au scrutin majoritaire à un tour, par circonscription. En ce qui concerne le vote à la proportionnelle, le Front populaire d'Arséni Iatseniouk est arrivé en tête avec 22 % des suffrages, suivi de près par le Bloc Porochenko à 21,8 %, puis par le nouveau parti réformateur Samopomitch (11 %), le Bloc d'opposition rassemblant d'ancien partisans du président Ianoukovitch (9,37 %), le Parti radical d'Oleh Liachko (7,44 %) et l'Union Batkivchina de Ioulia Timochenko (5,68 %). Au final, en comptant les élus au scrutin majoritaire, le Bloc Porochenko a obtenu 132 élus, le Front populaire d'Arséni Iatseniouk 82, Samopomitch 33, le Bloc d'opposition 29, le Parti radical 22, l'Union Batkivchina 19. Les partis ultra-nationalistes Svoboda et Secteur droit ont obtenu respectivement 6 et 2 sièges. Enfin, les petites formations Ukraine forte et Zastup ont un député chacun. En outre, 96 députés ont été élus sans étiquette, s'étant enregistrés comme « indépendants ». Le Parti communiste n'a pas d'élu, même si plusieurs indépendants sont d'anciens communistes.

(4) La majorité constitutionnelle reste fixée à 300 voix car les sièges vacants continuent à compter. Ils sont susceptibles d'être pourvus à n'importe quel moment, en cours de législature, aussitôt que les conditions matérielles permettront d'organiser le scrutin.

(5) L'Ukraine s'est trouvée très proche d'intégrer l'Otan, en même temps que la Géorgie, lors du sommet de Bucarest, en avril 2008. Mais, à l'époque, l'Allemagne et la France se sont opposées à cette perspective afin de ne pas créer de tensions avec la Russie. Le sommet de Bucarest a conclu que l'Ukraine et la Géorgie « pourraient entrer dans l'Otan » dans un avenir non défini, tout en gelant le processus d'adhésion. Puis, à la suite de l'arrivée de Viktor Ianoukovitch au pouvoir, l'Ukraine a adopté un statut de pays neutre en 2010. Ce statut a été abandonné en décembre 2014. Depuis, le secrétaire général de l'Otan a indiqué que la porte reste ouverte pour l'Ukraine, mais sans prendre un engagement plus concret. En Ukraine, l'opinion évolue vite. En 2008, elle était majoritairement hostile à l'entrée du pays dans l'Otan. Mais depuis l'annexion de la Crimée, elle se montre désormais majoritairement favorable à une telle perspective. Cependant, une intégration de l'Ukraine ne semble pas possible dans un avenir proche du fait des grandes réserves émises par la France et l'Allemagne.

(6) Deux partis se sont disputé les voix des nationalistes lors des dernières législatives : Svoboda et Pravy Sektor (Secteur droit). Le premier a rassemblé 4,72 % des suffrages, le second 1,8 % des voix. Aucun de ces partis n'a donc obtenu d'élu à la proportionnelle, faute d'avoir atteint les 5 %. Svoboda a tout de même eu 6 élus au scrutin majoritaire et Secteur droit 2. Ces deux partis ne sont pas dans la coalition. Ils n'ont que peu d'influence sur le processus de décision. S'emparant des thèmes nationalistes, une troisième liste a fait un plus gros score : le Parti radical d'Oleh Liachko qui a obtenu 22 élus et 7,44 %. Il fait partie de la coalition au pouvoir. Il s'agit surtout d'une formation populiste qui a récupéré le discours nationaliste à son profit sans avoir de base militante ni d'autre ambition que se ménager une petite place au pouvoir.