Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
BELARUS : FACE A LOUKACHENKO
Entretien avec Ales BIALIATSKI
Président du Centre de défense des droits de l'homme Viasna (Bélarus). Vice-président de la Fédérati
conduit par
Robert DALAIS
Journaliste indépendant
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Entretien avec Ales Bialiatski*

BÉlarus : face à loukachenko

Cet entretien a été réalisépar Robert Dalais**

** Journaliste indépendant, spécialiste de l'espace post-soviétique.

Robert Dalais - Le Bélarus est fort peu connu en France et à l'étranger en général. Or il s'agit d'un pays situé au coeur de l'Europe, aux frontières de l'UE (2). Comment expliquer ce phénomène ?



Ales Bialiatski - Il est vrai que, au vu de la situation géographique de notre pays, qui se trouve à l'intersection des routes Est-Ouest et mer Baltique-mer du Nord, celui-ci pourrait susciter davantage l'attention de l'Occident ! L'explication de cette méconnaissance est, à mon sens, double. Premièrement, pour l'Ouest, notre région s'est longtemps résumée à l'immense Russie, et les États indépendants apparus après la chute de l'URSS en 1991 sont restés, en quelque sorte, « en dessous du radar », en dépit du fait que la population totale des ex-républiques soviétiques situées en Europe avoisine les 70 millions d'habitants (3).

Deuxièmement, le Bélarus ne fait rien pour être perçu comme un État européen. Les autorités de Minsk n'ont aucune vision européenne de l'avenir du pays. Elles emprisonnent littéralement le Bélarus dans l'espace autoritaire post-soviétique. Ce qui ne les empêche pas, quand elles traitent avec les démocraties occidentales, de faire mine de louvoyer entre la Russie et l'Union européenne. C'est cette illusion qui leur permettait d'obtenir à la fois des prix préférentiels pour le gaz et le pétrole de la part de Poutine... et des crédits de la part des institutions financières européennes et du FMI. En réalité, la dépendance de Minsk envers Moscou est totale - et cela, depuis des années. Les autres partenaires stratégiques du régime bélarusse sont, eux aussi, des pays que l'on aurait du mal à qualifier de totalement démocratiques : la Chine, le Venezuela, Cuba, l'Azerbaïdjan... Du temps de Kadhafi et de Saddam Hussein, Loukachenko entretenait également des liens privilégiés avec la Libye et l'Irak.

En revanche, la société civile démocratique bélarusse est clairement pro-européenne. Jusqu'à l'occupation du Bélarus actuel par l'Empire russe à la fin du XVIIIe siècle, notre pays faisait partie intégrante de l'histoire européenne (4). Sa culture et ses valeurs ancestrales l'attestent. Cette société civile souhaite le rétablissement de la démocratie dans le pays, la préservation de l'indépendance, le rapprochement avec l'Europe et, un jour, l'intégration dans l'UE.

J'aimerais que les responsables de Bruxelles se rendent compte de cette simple réalité : à la frontière de l'Union européenne, juste devant la gigantesque Russie, il existe un peuple qui n'appartient pas à la Russie et qui possède ses propres intérêts. Le Bélarus est tiraillé entre deux voies civilisationnelles très différentes. Et la voie que notre pays empruntera dépend largement des actions de l'UE à l'égard du Bélarus et de son peuple.



R. D. - Comment peut-on définir le régime du président Loukachenko ? Dernier vestige de l'URSS (on le constate quand on regarde les symboles utilisés) ? Dictature d'un parti unique ? Tyrannie personnelle ?



A. B. - Il s'agit d'un régime extrêmement autoritaire fondé sur la soumission de toutes les branches du pouvoir à un seul homme. C'est incontestablement une dictature. L'apparition, la consolidation et la longue existence de ce régime (qui s'est instauré il y a maintenant vingt ans) ont été facilitées par les efforts que les autorités soviétiques avaient consacrés, au cours des décennies précédentes, à éradiquer la conscience démocratique et nationale des Bélarusses. Au début des années 1990, quand le pays est devenu indépendant, les nouveaux dirigeants ont fait un choix européen et pro-démocratique (5) ; mais la société civile s'est révélée trop faible pour s'opposer à Loukachenko qui a réussi, en juillet 1994, à se faire élire président avec un programme démagogique et populiste. En 1996, en s'appuyant sur la nomenklatura héritée de l'époque soviétique et sur le soutien de Moscou, il a modifié la Constitution démocratique qui avait été adoptée en 1994, peu avant son élection. Il s'est emparé de tous les leviers de commande du pays et a créé une verticale du pouvoir qui fait de lui le chef absolu du Bélarus. Il décide de tout. Il n'y a pas de parti du pouvoir : Loukachenko ne souhaite pas en créer un car il redoute ce qui pourrait se produire s'il en perdait le contrôle. Le rôle que jouent, dans d'autres systèmes comparables, les « partis du pouvoir » est tenu chez nous par la verticale de la nomenklatura.

En matière idéologique, le régime s'appuie quasi exclusivement sur le passé soviétique. On le constate, vous l'avez évoqué dans votre question, en étudiant la toponymie : les noms donnés aux rues à l'époque où le Bélarus faisait partie de l'URSS n'ont pas changé, et tous les monuments soviétiques ont été conservés. Les répressions de masse conduites du temps de l'URSS n'ont jamais été condamnées. Pis : Loukachenko a publiquement déclaré qu'il est indispensable que le pouvoir soit exercé par une « main ferme » et a même eu des mots élogieux pour Staline et Hitler, qui étaient pour lui des « leaders politiques forts » (6). Le chef de l'État a également tenu, à l'occasion, des propos antisémites (7).

Pour complaire à son grand voisin de l'Est, le pouvoir de Minsk continue d'appliquer la politique tsariste et soviétique d'éradication de la culture bélarusse et de russification des Bélarusses. Loukachenko n'hésite pas à exprimer son mépris à l'égard de la langue bélarusse qui n'est, dans sa logique d'apparatchik formé à la soviétique, qu'une langue de minorité, la langue d'une nationalité de l'empire, tandis que la vraie langue de pouvoir reste le russe. Aujourd'hui, dans notre pays, faire ses études secondaires en bélarusse est difficile, et il est totalement impossible d'effectuer des études supérieures dans cette langue. Pourtant, sur le papier, le bélarusse demeure la langue officielle du pays et, en 1999, 73,7 % des citoyens affirmaient qu'il s'agissait de leur langue maternelle... Loukachenko consent une ou deux fois par an à prononcer un discours en bélarusse, mais seulement à l'occasion d'événements très ciblés, lors de la journée de l'indépendance nationale par exemple.

Les droits de l'homme sont ostensiblement méprisés. Loukachenko est notamment connu pour des déclarations du style « si tu essaies de faire ton trou en politique, sois prêt à en prendre plein la gueule puisque tu te prends pour un vrai mec » à l'égard de ses adversaires politiques. La société civile, les organisations politiques et les syndicats démocratiques, les ONG et les médias indépendants font l'objet de répressions constantes et ne peuvent avoir de locaux fixes (le non-renouvellement de bail est un jeu fréquent) : ils n'ont donc que très peu d'influence. Bien sûr, nous ne sommes pas dans un régime totalitaire idéologique type URSS, malgré les similarités de façade ; nous sommes dans un régime autoritaire classique fermement contrôlé. Il existe donc des espaces de liberté relative, utilisés généralement à des fins de propagande sur la scène internationale, afin de montrer que les standards sont respectés... mais ce n'est qu'une fiction. Les moindres tentatives de rassemblements font l'objet de répressions violentes, de matraquages, d'arrestations et de fortes amendes pour leurs organisateurs. Sans oublier la répression « grise » bien connue de l'ancien régime soviétique : renvoi du travail, conscription forcée dans l'armée pour les plus jeunes, pressions diverses sur les familles... Tout est basé sur la peur, directe ou diffuse. Le pays compte sept prisonniers politiques reconnus comme tels par les grandes ONG internationales des droits de l'homme. Cela paraît peu : juste après les grandes répressions de 2010, il y en avait une cinquantaine. La répression, et donc le nombre de prisonniers politiques, dépend du niveau de l'activité politique et civique à tel moment. Mais chacun de ces prisonniers est un message vivant envoyé aux divers groupes oppositionnels.

Enfin, Loukachenko fait personnellement obstacle à l'abrogation de la peine de mort. Le Bélarus est le dernier pays d'Europe à procéder à des exécutions capitales.

Évidemment, le président s'oppose ouvertement au système de valeurs européen, pour lequel il n'a que mépris. Il considère la Russie comme son principal partenaire politique, militaire et économique. Et il est vrai que, sans l'aide constante de la Russie en matière économique et sur la scène internationale, le régime de Loukachenko aurait sans doute été balayé depuis longtemps.



R. D. - Comment ce régime fonctionne-t-il ? Comment la justice, l'économie, la vie parlementaire sont-elles organisées ?



A. B. - Je vous l'ai dit : le président contrôle intégralement toutes les branches du pouvoir. Il nomme directement les juges de tous niveaux. La justice n'a aucune indépendance, elle n'est qu'un outil entre les mains de l'exécutif. De nombreuses décisions judiciaires sont ouvertement dictées par les cabinets de la verticale présidentielle.

L'État contrôle également la vie économique du pays. Le secteur public représente près de 80 % de l'économie. Cette mainmise nuit grandement à la compétitivité de nos entreprises et les empêche de s'adapter rapidement au marché, mais elle présente l'avantage de permettre à l'État d'exercer un contrôle colossal sur les employés et les travailleurs. Le secteur privé tente de survivre dans un contexte très défavorable et se trouve lui aussi largement contrôlé par l'État. Les patrons de ce secteur privé sont parfaitement loyaux envers Loukachenko - toute velléité de prendre des décisions autonomes leur vaudrait des sanctions immédiates.

Pour ce qui est du Parlement, ce n'est qu'une coquille vide depuis le coup d'État constitutionnel de 1996. Il est vrai que cette « Assemblée nationale » - je ne peux utiliser cette formule qu'avec des guillemets - adopte des lois, toujours à l'unanimité... mais les textes sont presque tous rédigés par l'administration présidentielle. L'influence de l'« Assemblée nationale » sur la vie du pays est insignifiante. Ce n'est qu'un paravent visant à dissimuler le pouvoir personnel absolu de Loukachenko.

Les candidats à la députation sont sélectionnés parmi les hauts fonctionnaires en fonction de leur degré d'allégeance. Les élections, à tous les niveaux, sont systématiquement falsifiées. Le décompte des voix n'est qu'une farce, les scores sont souvent entérinés avant même que le scrutin soit tenu. Le Parlement ne compte pas un seul représentant de l'opposition, exactement comme à l'époque de l'URSS. J'ajoute que la communauté internationale n'a reconnu les résultats d'aucune élection tenue au Bélarus depuis 1996.



R. D. - Pouvez-vous présenter Viasna et son action ? Que pèse Viasna aujourd'hui ?



A. B. - Le Centre de défense des droits humains Viasna a été créé en 1996 afin d'aider les victimes des répressions politiques et de recueillir des informations sur les violations des droits de l'homme. Petit à petit, nos objectifs se sont élargis. Nous avons commencé à analyser la législation bélarusse et à examiner sa conformité avec les standards juridiques internationaux ; nous avons développé nos activités en matière d'information et d'éducation du grand public sur les questions relatives aux droits de l'homme ; et nous avons pris part à la formation de coalitions composées de diverses organisations partageant nos idéaux afin d'élaborer une vraie société civile dans notre pays.

Viasna a été officiellement enregistrée auprès des autorités en 1998, mais en 2003 le ministère de la Justice a révoqué cet enregistrement et ordonné la liquidation de notre centre. Nous avons cependant poursuivi notre travail, mais clandestinement. En 2004, Viasna est devenue membre de la FIDH. En 2007, lors d'un congrès de cette Fédération, j'ai été élu vice-président de la FIDH. Tout au long de ces années, nos activités n'ont jamais cessé, et elles continuent à ce jour. La société civile du Bélarus n'est pas très importante numériquement, mais elle se montre très dynamique. Viasna tient un rôle déterminant parmi les organisations bélarusses de défense des droits de l'homme. Nous collaborons constamment avec les autres organisations indépendantes, tout spécialement dans le cadre de projets conjoints visant à diffuser auprès de la population les principes des droits de l'homme. Nous effectuons également un monitoring des élections. Et nous fournissons une assistance juridique à de nombreux activistes des autres organisations de la société civile.

Les autorités refusent de reconnaître notre existence. Nos demandes d'enregistrement sont systématiquement rejetées et le risque d'un renforcement de la répression plane en permanence sur nos membres. Or Viasna collabore activement avec la FIDH dans le cadre de l'OSCE et du Comité des droits de l'homme de l'ONU. Elle participe aussi à la plateforme civique du Partenariat oriental ainsi qu'à de nombreuses réunions internationales. La coopération internationale et nos actions de plaidoyer nous permettent de rappeler régulièrement aux autorités leurs manquements en matière de démocratie et de droits de l'homme.

Mais l'absence d'enregistrement officiel, la difficulté à diffuser des informations sur les droits de l'homme et à travailler avec la jeunesse, l'impossibilité d'avoir accès aux médias de masse et les campagnes visant à discréditer les défenseurs des droits humains auxquelles se livrent ces mêmes médias constituent autant d'obstacles à notre activité et à celle des autres organisations de la société civile. Malgré toutes ces entraves, Viasna compte aujourd'hui dans diverses villes du pays dix-sept bureaux qui réunissent deux cents personnes - juristes, journalistes, bénévoles... Enfin, mon procès et les réactions internationales qui s'ensuivirent ont, dans une certaine mesure, accru la notoriété et la popularité de notre organisation au sein de la population.



R. D. - Quelle est l'influence réelle des opposants au régime ?



A. B. - La vie politique s'est développée dans le pays avant même la proclamation de l'indépendance. Dès 1987, le mouvement de jeunesse auquel j'appartenais a ouvertement avancé des exigences politiques. En 1988, en même temps que dans plusieurs autres républiques soviétiques, un mouvement de masse pour l'indépendance et la démocratie est né au Bélarus : le Front national bélarusse « Renaissance » (BNF). Nous avons alors réussi à mobiliser plusieurs centaines de milliers de nos compatriotes, qui sont descendus dans la rue et ont organisé des grèves. En 1991, nous avons fini par obtenir l'indépendance, l'interdiction du parti communiste et les premières réformes démocratiques. Le BNF s'est alors scindé en plusieurs partis - il a donné naissance à un parti politique de centre droit nommé BNF qui en était l'émanation directe, mais aussi à des formations d'obédience sociale-démocrate, chrétienne-démocrate et libérale. Le pays découvrait le multipartisme à grande vitesse !

Cette effervescence s'est prolongée jusqu'à l'élection de Loukachenko à la présidence en 1994. Et après le coup d'État constitutionnel de 1996, l'État a lancé une véritable offensive contre le pluralisme politique.

Aujourd'hui, l'influence de l'opposition politique bélarusse sur la société est limitée, comme je l'ai dit, mais elle existe tout de même et les autorités la perçoivent comme une menace potentielle. Plusieurs petits partis démocratiques continuent de travailler (8), ainsi que quelques groupes de diverses tendances (des associations de soutien aux sans-abri ou de défense de l'environnement, des groupes informels formés sur les réseaux sociaux, des associations de défense de la langue bélarusse...) Tout un travail qui, de fait, est politique. Loukachenko a fréquemment tenu des propos très durs contre l'opposition politique, qualifiant ses membres de « traîtres à la nation » ou de « cinquième colonne ». Ces mots sont suivis d'actes. Les répressions menées par le pouvoir - je vous l'ai dit - empêchent l'opposition de se développer. Les représentants des partis démocratiques sont souvent poursuivis pour leurs convictions. La quasi-totalité des rassemblements et des manifestations sont interdits dans le pays. Surtout, les partis, déjà exclus du champ médiatique officiel, n'ont pas la possibilité d'exercer la moindre parcelle de pouvoir puisque les élections ne sont qu'une vaste plaisanterie. Ils sont totalement absents de tous les organes législatifs et exécutifs.

Même ceux des groupes politiques qui finissent par prendre des positions plus loyales envers Loukachenko n'obtiennent aucune possibilité de participer au processus de prise de décision. Tout cela a un effet négatif sur la popularité des partis et contribue à entraver leur développement. C'est pour cette raison que les organisations non gouvernementales jouent un rôle de plus en plus important dans la société. Je pense, d'ailleurs, que la notion d'« opposition politique » ne se limite pas aux partis politiques en désaccord avec le régime : elle comprend tous ceux qui rejettent la dictature de Loukachenko. L'opposition politique, au Bélarus, ce ne sont pas seulement les partis, mais aussi les syndicats indépendants, les ONG démocratiques et divers mouvements de jeunesse. Toutes ces organisations diffusent dans la société des réflexions d'ordre social, culturel, environnemental, ce qui n'est pas sans effet sur la vision du monde que se fait la population au sens large.



R. D. - Que sont devenus les leaders de l'opposition politique ? Sont-ils en prison ? Sous surveillance? Exilés ?



A. B.



 - Tous les dirigeants de l'opposition politique font depuis vingt ans l'objet de pressions constantes de la part des autorités. Loukachenko considère les plus célèbres d'entre eux comme ses ennemis personnels et les poursuit avec une férocité particulière. Par exemple, Zenon Pozniak, le président du BNF, a été forcé à émigrer dès 1996. En 1999, deux autres grandes personnalités d'opposition, l'ancien vice-premier ministre Viktor Gontchar et l'ex-ministre des Affaires étrangères Iouri Zakhartchenko, ont tout simplement disparu. Au cours des années suivantes, tous les responsables de l'opposition ont connu à un moment ou à un autre la prison. La répression s'est encore accrue au lendemain de la dernière élection présidentielle qui s'est tenue en décembre 2010. La proclamation de la victoire de Loukachenko avait suscité des mouvements de protestation dans le centre de Minsk. Le soir même et les jours suivants, huit des dix candidats à la présidentielle, ainsi que de nombreux membres de leurs équipes électorales respectives, ont été arrêtés et accusés d'incitation à l'émeute. Deux ont dû faire leur autocritique publique, un a fui à l'étranger, les cinq autres ont été condamnés à des peines de prison. La sanction la plus dure a frappé Nikolaï Statkevitch, le candidat du parti social-démocrate, condamné à six ans d'emprisonnement pour « organisation de troubles de masse ». Il refuse de reconnaître sa culpabilité et est détenu dans des conditions particulièrement dures. Par surcroît, les services de sécurité harcèlent constamment les leaders des mouvements de jeunesse. Malgré tout cela, plusieurs leaders d'opposition refusent de quitter le Bélarus et poursuivent leurs activités, dans des conditions très compliquées.



R. D. - On sait que certains prisonniers politiques se sont vu proposer d'adresser des « lettres d'excuses à Loukachenko » afin d'obtenir leur libération. Comment ce mécanisme fonctionne-t-il ? Quels sont les autres moyens de pression utilisés ?



A. B. - Le système de pression sur les prisonniers politiques n'a pas changé depuis l'époque soviétique. De la même façon qu'en URSS en son temps les autorités actuelles du Bélarus tentent de forcer les prisonniers politiques à demander la grâce. En règle générale, ceux qui acceptent d'écrire une telle lettre sont libérés. Ce procédé permet au pouvoir d'obtenir la « preuve » de la culpabilité de leurs victimes et de brandir cet argument quand les autres États lui reprochent de détenir des prisonniers politiques : « Nous n'avons pas de prisonniers politiques, d'ailleurs un détenu que vous présentiez comme tel vient de reconnaître sa culpabilité dans un crime de droit commun ! » Cette reconnaissance de culpabilité est également employée pour discréditer, aux yeux de la population, les militants politiques et les activistes de la société civile qui se trouvent en prison. Enfin, elle permet de briser la volonté des prisonniers politiques eux-mêmes : en signant un tel document, ils reconnaissent, en quelque sorte, la victoire du pouvoir et l'inefficacité de leur action. Pour obtenir ces demandes de grâce, les autorités n'hésitent pas à employer à l'encontre des prisonniers politiques diverses pressions psychologiques et, parfois, physiques...



R. D. - Justement, pouvez-vous nous parler des deux années et demie que vous avez passées derrière les barreaux ? Vous a-t-on proposé d'écrire une demande de grâce ? Comment le personnel pénitentiaire et les autres détenus se conduisaient-ils à votre égard ?



A. B. - On m'a proposé à trois reprises d'écrire une demande de grâce. J'ai toujours refusé. On a également proposé à mon épouse d'écrire au président, puisque je ne voulais pas le faire. Ma dernière conversation sur ce sujet, je l'ai eue avec le chef du département d'application des peines en janvier 2014. Il est personnellement venu me voir dans la colonie où j'étais détenu et m'a expliqué qu'il me suffisait d'écrire « Je vous demande de me libérer », sans reconnaître ma culpabilité. Là encore, j'ai refusé.

J'ai été régulièrement accusé d'infraction au règlement intérieur de la prison, pour les prétextes les plus futiles (je n'avais pas mis les bonnes chaussures d'hiver ; j'avais emporté un bout de pain en partant du réfectoire ; je m'étais assoupi durant la journée, pendant mon temps libre ; je n'avais pas mis les bonnes chaussures d'été ; j'avais en ma possession un paquet de biscuits de plus que la quantité inscrite dans l'inventaire de mes biens personnels, etc.). Ces manquements insignifiants ont eu un effet très concret : j'ai été proclamé « contrevenant récidiviste ». Ce statut signifiait que j'étais encore plus limité dans mes droits qu'un détenu normal. J'ai été privé de plusieurs visites de mes proches, on m'a interdit de recevoir des colis alimentaires, la somme que je pouvais dépenser dans le magasin de la prison a été réduite au strict minimum et ainsi de suite. En outre, en surplus de mon travail principal - j'étais chargé de l'empaquetage dans un atelier de couture -, je devais sans cesse m'acquitter de tâches supplémentaires (ménage, cantine, etc.).

En revanche, je n'ai jamais été placé à l'isolement. Selon moi, il n'y a qu'une seule explication à cette mansuétude : l'attention portée par la société bélarusse et par la communauté internationale à mon cas. Une pétition réclamant ma libération et ayant recueilli plus de cent mille signatures a été transmise à l'administration présidentielle ; des sympathisants ont organisé au Bélarus, mais aussi devant les ambassades bélarusses dans de nombreuses capitales, des manifestations et des tractages en ma faveur ; les ONG et les États démocratiques ont régulièrement appelé les autorités de Minsk à me libérer sans délai ; le nonce apostolique au Bélarus, l'archevêque Claudio Gugerotti, est venu me rendre visite en prison le 25 septembre 2012 ; la presse du monde entier a parlé de ma détention... De ce fait, les autorités ont dû se montrer moins féroces à mon égard qu'envers les autres prisonniers politiques.

Il n'empêche que j'ai fait l'objet de plusieurs provocations de la part de co-détenus qui collaboraient - ouvertement ou non - avec l'administration pénitentiaire. On a essayé de m'humilier, de m'insulter, de trouver mon point faible pour me faire craquer. Ces provocations avaient pour but principal de me maintenir à chaque instant dans un état de tension nerveuse maximale afin de m'inciter à écrire cette fameuse demande de grâce. Tous mes co-détenus savaient qui j'étais. À l'exception de ceux d'entre eux qui collaboraient avec l'administration, ils me traitaient, ainsi que les autres prisonniers politiques, avec respect. Malgré les risques qu'ils couraient, certains d'entre eux osaient même me témoigner leur solidarité et leur soutien. Ce faisant, ils protestaient à leur manière contre l'arbitraire de l'administration de la colonie - un arbitraire qui frappait tous les prisonniers sans distinction.



R. D. - Comment le régime pénitentiaire de Loukachenko fonctionne-t-il ? Peut-on le qualifier de survivance du Goulag soviétique ?



A. B. - C'est plus qu'une survivance : le système pénitentiaire bélarusse est en expansion depuis la fin de l'URSS ! Cependant, il existe plusieurs raisons qui empêchent de l'assimiler au Goulag, à commencer par le fait qu'à la différence du Goulag ce système n'est pas tourné vers l'élimination physique des détenus. Il n'empêche qu'il est un successeur direct du système pénitentiaire soviétique des années 1960-1980. Il vise à détruire ou, au moins, à affaiblir profondément la dignité humaine des prisonniers. Son but n'est pas de rééduquer les détenus, mais d'obtenir, par la peur, leur obéissance absolue. L'administration pénitentiaire encourage les dénonciations. Les droits des prisonniers sont régulièrement violés. Les conditions de détention, surtout dans les maisons d'arrêt, sont désastreuses. La nourriture fournie aux détenus est pauvre et fade. Les soins médicaux dont ils bénéficient sont minimaux. Il n'est pas rare, dans les colonies, de voir des cas de tuberculose, d'hépatite, plus souvent encore de gale ou de poux. Par ailleurs, les prisonniers sont forcés à travailler, mais leur travail n'est pratiquement pas rémunéré. Enfin, seuls les détenus « modèles » - essentiellement ceux qui collaborent avec l'administration pénitentiaire - peuvent bénéficier de réductions de peine, d'amnisties ou de conditions de détention plus clémentes.

Il faut cependant souligner certaines différences par rapport à ce qui se passait à l'époque soviétique. Les tabassages des détenus ne sont pas systématiques. La nourriture s'est légèrement améliorée (il y a quelques décennies, la ration des prisonniers était quasiment immangeable), de même que les conditions sanitaires. À mon avis, ces quelques progrès reflètent une certaine amélioration du niveau de vie de la population dans son ensemble.



R. D. - Pouvez-vous décrire le renforcement de l'arsenal répressif du régime depuis l'accession de Loukachenko à la tête du pays ?



A. B. - Ce phénomène a commencé pratiquement dès l'arrivée au pouvoir de Loukachenko en 1994. Comme du temps de l'URSS, le KGB joue un rôle clé dans les répressions. La législation en vigueur, y compris le Code pénal, comprend une série de textes permettant d'embastiller tout citoyen qui serait en désaccord avec le pouvoir. Il est très fréquent que des modifications de la législation soient introduites juste avant ou juste après une campagne électorale. Ainsi, en 2006, à la veille de l'élection présidentielle, le Code pénal s'est enrichi de l'article 193.1 qui pénalise toute activité menée au nom d'organisations, de partis politiques ou de fondations ne possédant pas d'enregistrement officiel. Cet article a permis de faire juger dix-sept personnes entre 2006 et 2008. Même si, depuis 2008, il n'y a plus eu de poursuites pénales engagées en vertu de cet article, les organes du parquet et du KGB le brandissent régulièrement pour faire pression sur les opposants politiques et sur les activistes de la société civile, en leur envoyant des lettres qui les préviennent du procès qui leur pend au nez s'ils continuent leurs activités. J'ai personnellement reçu un tel avertissement, envoyé par le parquet général, en février 2011. Finalement, comme vous le savez, j'ai été jugé pour « fraude fiscale », les autorités ayant probablement considéré qu'il s'agissait d'un chef d'inculpation plus infamant...

En plus de cet article, le Code pénal détaille plusieurs autres « crimes » relatifs à la diffamation : calomnie à l'égard du président, outrage au président, dénigrement de la République du Bélarus, injure à personne représentant l'autorité publique... Ces articles constituent une menace très réelle qui plane sur tout citoyen critique à l'égard du pouvoir. Il y a déjà eu des cas d'emprisonnement de journalistes indépendants pour calomnie envers le président.

Après les événements du 19 décembre 2010, plusieurs nouveaux articles à caractère politique ont été introduits dans le Code pénal : l'obtention et l'utilisation d'aide financière en provenance d'un pays étranger et l'appel (y compris par Internet) à des manifestations de masse ayant provoqué des dommages aux biens sont désormais des crimes passibles de prison.



R. D. - La répression visant l'opposition a provoqué les sanctions occidentales contre le régime Loukachenko. Celles-ci ont-elles été efficaces ?



A. B. - Ces sanctions ont interdit à de nombreux hauts fonctionnaires bélarusses de se rendre dans les pays de l'UE. Il s'agissait d'un signal politique très clair. Les juges, les policiers, les responsables des falsifications des élections craignaient tous de se retrouver sur ces « listes noires ». De ce point de vue, les sanctions étaient efficaces. Les exigences adressées aux autorités étaient, elles aussi, relativement claires : les dirigeants de Minsk étaient sommés d'organiser des élections démocratiques et de mettre fin aux répressions. Ces mesures politiques mais, aussi, économiques - les Occidentaux ont frappé Loukachenko au portefeuille - ont forcé le président à libérer une partie des prisonniers politiques en 2009, et encore plusieurs dizaines en août 2011. Dans une certaine mesure, les sanctions ont réduit la pression exercée sur la société civile et l'opposition politique.



R. D. - Fin octobre, une partie des sanctions européennes visant le Bélarus ont été levées. Comment le pays a-t-il réagi à cette nouvelle ?



A. B. - Je ne pense pas que l'expression « sanctions visant le Bélarus » soit appropriée pour désigner les mesures qui viennent d'être levées. Car ce qui a été supprimé, c'est l'interdiction faite à quelque deux cents hauts responsables du régime, parmi les plus impliqués dans le fonctionnement du système Loukachenko, de voyager dans les pays de l'UE. La propagande officielle a toujours qualifié ces mesures de « terribles sanctions frappant le peuple bélarusse » mais, en réalité, elles n'avaient aucun effet sur le peuple, elles ne concernaient que les serviteurs les plus zélés du régime... C'est pourquoi la partie démocratique de la société bélarusse a déploré l'annulation de ces sanctions. Notre opinion est très claire : étant donné que les principales raisons ayant conduit à la promulgation de ces sanctions n'ont pas disparu - le pays compte toujours plusieurs prisonniers politiques, la société civile continue de subir des intimidations et la prochaine présidentielle, prévue pour novembre 2015, sera tout aussi truquée que les précédentes -, rien ne justifie qu'on les supprime ou qu'on les adoucisse. De toute façon, les dirigeants bélarusses ne comprennent tout simplement pas le langage de la persuasion et du compromis. Ils interprètent chaque geste de bonne volonté de l'UE à leur égard comme une preuve de l'affaiblissement de l'Union et comme leur victoire personnelle. Bref, cette décision a réjoui Loukachenko et consterné ses adversaires. Tendre la main à ce régime ne l'incitera jamais à se montrer plus accommodant. Il ne comprend que la fermeté.



R. D. - Comment les événements d'Ukraine - le Maïdan, l'annexion de la Crimée par la Russie, les affrontements dans le Donbass - sont-ils ressentis par les Bélarusses ?



A. B. - Très différemment ! La fraction la mieux informée et la plus éduquée de la population soutient les changements initiés par le nouveau pouvoir de Kiev, à commencer par le choix européen du peuple ukrainien, ainsi que les réformes démocratiques et économiques. Ces gens-là estiment que si ces réformes sont couronnées de succès, elles constitueront un exemple à suivre pour le Bélarus. L'Ukraine, le Bélarus et la Moldavie forment une région commune qui doit relever des défis très similaires. La réussite ou l'échec des réformes dans chacun de ces trois pays, et spécialement en Ukraine, aura des répercussions importantes dans les deux autres. Cette catégorie de la population est également préoccupée par la menace potentielle que la politique russe représente pour l'indépendance et la souveraineté du Bélarus. D'ailleurs, un certain nombre de Bélarusses se sont engagés comme volontaires dans les structures de force ukrainiennes.

Une autre partie de la population - principalement les générations plus âgées qui ont grandi en URSS - voit les événements ukrainiens avec les yeux des chaînes de télévision russes, qui dominent largement le paysage médiatique au Bélarus. Ces chaînes déploient une propagande acharnée afin de susciter chez leurs spectateurs une haine profonde envers les « fascistes » qui ont pris le pouvoir à Kiev. Tout ce qui s'est passé en Ukraine - le Maïdan, la perte de la Crimée, la guerre à l'Est - est donc interprété de deux façons totalement opposées par les Bélarusses. Il faut ajouter que quelque 30 ou 40 000 Ukrainiens se sont réfugiés au Bélarus depuis le déclenchement des hostilités. Ces gens sont pour la plupart nostalgiques de l'URSS et rejettent les valeurs démocratiques. Ils diffusent des informations pro-russes et se montrent très hostiles envers les autorités ukrainiennes. Les tendances pro-russes sont d'autant plus fortes que notre frontière avec la Russie est ouverte. De nombreux Bélarusses travaillent en Russie. En revanche, les sentiments pro-européens sont limités par le fait que, pour se rendre dans les pays de l'UE, il faut obtenir un visa - ce qui est difficile et cher (quelque soixante euros, une somme considérable pour la majeure partie de mes compatriotes). À la lumière des récents événements, je dirais que pour créer un contrepoids à la propagande russe, très agressive et violemment anti-occidentale, il est aujourd'hui particulièrement important de soutenir les médias bélarusses indépendants, à commencer par la chaîne de télévision Belsat et plusieurs stations de radio qui diffusent leurs programmes depuis l'étranger (9).



R. D. - Selon vous, comment Loukachenko lui-même a-t-il ressenti les bouleversements ukrainiens ? Le Maïdan a dû l'inquiéter, mais on suppose que la prise de la Crimée par le Kremlin aussi. Tous ces développements l'ont-ils poussé à se rapprocher davantage de Moscou ou, au contraire, à tenter de reprendre contact avec l'Occident ?



A. B. - Effectivement, le Maïdan n'a pas pu ne pas alarmer Loukachenko. Un peuple voisin qui se révolte contre un régime autoritaire et renverse le président de ce régime, voilà, en effet, une situation qui ne pouvait pas le réjouir ! Mais ce qui est arrivé à la Crimée n'a pas manqué de le préoccuper également. Aujourd'hui, la Russie affirme fièrement « la Crimée est à nous » ; et pourquoi ne voudrait-elle pas, demain, pouvoir dire de la même façon « le Bélarus est à nous » ? Dans un tel cas de figure, qu'adviendrait-il de Loukachenko ? Qui le soutiendrait ? Son électorat est très largement acquis à la Russie. Si Poutine décidait de mettre la main sur le Bélarus et d'évincer son président, le peuple n'aurait sans doute rien contre le fait d'être dirigé par ce même Poutine et non plus par Loukachenko...

Reconnaître l'annexion de la Crimée par la Russie représenterait, dès lors, un violent coup porté contre la souveraineté future du Bélarus (par « souveraineté du Bélarus », Loukachenko entend son pouvoir personnel). C'est pourquoi il n'a toujours pas reconnu que cette partie de l'Ukraine appartient désormais à la Russie. Cet épisode lui a clairement montré que les accords et les frontières qu'un pays voisin peut avoir avec la Russie ne valent vraiment pas grand-chose. D'où sa volonté d'améliorer ses relations avec l'Occident : plus ses liens avec l'Ouest seront étroits, plus il pourra marchander avec Poutine. Il n'empêche que Poutine tient Loukachenko en laisse et ne l'autorisera pas à s'aventurer trop loin. Fondamentalement, quand on souhaite juger l'action du président bélarusse, il faut examiner ses actes et non ses déclarations. Or à l'ONU, le représentant de Loukachenko vote toujours exactement comme la Russie (10).



R. D. - Pensez-vous que votre libération anticipée est liée aux événements d'Ukraine ? Si ce n'est pas le cas, par quoi l'expliquez-vous ?



A. B. - Selon moi, ma libération s'explique avant tout par la position de principe qu'ont adoptée l'UE et les États-Unis, ainsi que de nombreux autres gouvernements et ONG, sur la question des prisonniers politiques au Bélarus. Il a été clairement dit aux autorités bélarusses que la condition sine qua non d'une amélioration de leurs relations avec l'Occident était un adoucissement de la répression à laquelle elles se livrent. Le régime a payé cher son intransigeance au cours de ces dernières années - ses échanges économiques avec les pays occidentaux sont très faibles et il n'a pas la possibilité d'obtenir des crédits dont il a pourtant absolument besoin. C'est pourquoi, je le répète, il a dû faire des concessions. Mais je tiens à souligner que son recul n'est que partiel : les violations des droits de l'homme sont loin d'avoir disparu !

L'économie bélarusse a été orientée de force vers le marché russe ; or le développement économique de la Russie n'est pas très encourageant. Le Bélarus ne peut plus se permettre de ne compter que sur Moscou. Quant au système économique que Loukachenko a mis en place en vingt ans, il est inefficace et incapable de survivre par ses propres moyens. Le président a très peur d'une explosion de mécontentement social. C'est pour cela qu'il cherche actuellement de nouveaux moyens d'entretenir son économie. Il sait que pour convaincre les Occidentaux de l'aider, il va devoir payer un certain prix ; il essaie seulement de payer le prix le moins élevé possible...



R. D. - En regardant une carte de la région, on remarque que l'Ukraine est coincée entre la Russie, la Moldavie (dont la zone grise de Transnistrie est pro-russe) et le Bélarus. Le Bélarus peut-il faire partie de la stratégie de Poutine comme instrument de pression sur l'Ukraine ?



A. B. - Bien entendu. C'est d'ailleurs ce qui explique l'accroissement de la coopération militaire russo-bélarusse. Comme vous le savez, il existe une entité nommée « État commun de la Russie et du Bélarus » (11). C'est dans une large mesure une coquille vide ; mais, dans le domaine militaire, l'« État commun » est une réalité tout à fait concrète !



R. D. - Pouvez-vous en dire plus ? Y a-t-il des troupes russes au Bélarus, comme il y en a en Transnistrie ? Le Bélarus pourrait-il être utilisé comme base militaire russe ?



A. B. - Il y a des bases militaires russes sur notre territoire depuis des années. L'armée bélarusse appartient intégralement à ce qu'on appelle le « Groupement régional des armées de la Russie et du Bélarus ». Les deux pays disposent d'une direction conjointe des forces anti-aériennes. Chaque année, des exercices militaires communs sont effectués. En outre, de nombreux officiers supérieurs des forces armées du Bélarus ont fait leurs études dans des académies militaires de la Fédération de Russie. Pour résumer, l'armée bélarusse est complètement dépendante de l'armée russe.

Après le début de l'agression russe contre l'Ukraine, le Kremlin a encore accru la présence militaire russe au Bélarus. Désormais, l'aviation de chasse russe a entièrement pris à sa charge la surveillance des frontières aériennes de l'« État commun ». Une nouvelle base aérienne russe est en cours de construction à Bobrouïsk (sud-est du Bélarus). De là, un chasseur russe peut atteindre la frontière ukrainienne en à peine une minute...



R. D. - Côté occidental, les choses bougent aussi aux frontières du Bélarus : le premier ministre polonais Donald Tusk, très hostile à Poutine, a abandonné ses fonctions de chef de gouvernement pour prendre la tête du Conseil européen. Des manoeuvres militaires de l'Otan ont eu lieu récemment dans les États baltes... Le pays, et donc Loukachenko, n'ont-ils pas l'impression de se trouver au beau milieu d'un champ de tir ?



A. B. - Voilà des années que les armées russe et bélarusse effectuent des exercices militaires conjoints aux frontières des pays voisins appartenant à l'Otan, toujours sous le même prétexte : se préparer à repousser une éventuelle attaque venue de l'Ouest. Loukachenko martèle sans cesse que le Bélarus est menacé par l'Otan. La propagande d'État tourne à plein régime pour imposer aux citoyens l'image du terrible monstre otanien - exactement comme la machine de propagande soviétique le faisait en son temps. Résultat : ceux des Bélarusses qui subissent de plein fouet ce matraquage ont une vision très négative de l'Otan. Dans le même temps, la partie pro-européenne de la société bélarusse ne considère pas l'Otan comme une source de danger. Certains mouvements d'opposition pro-démocratiques estiment même que quand, un jour, le Bélarus aura un nouveau pouvoir, le pays devra rejoindre l'Alliance atlantique.



R. D. - Le 26 août dernier, Petro Porochenko, le président ukrainien, et Vladimir Poutine se sont rencontrés à Minsk. Le face-à-face n'a rien donné. Mais le fait que cette entrevue se soit produite au Bélarus, par surcroît en présence de Catherine Ashton, alors haute représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, donc en charge des sanctions contre le Bélarus, n'a-t-il pas conforté la stature internationale de Loukachenko ?



A. B. - Les autorités bélarusses ont instrumentalisé cette rencontre - qui a débouché sur les « accords de Minsk » dont on sait bien, aujourd'hui, qu'ils n'ont guère été suivis d'effets concrets - pour se présenter comme une partie neutre dans ce conflit. La venue à Minsk d'importantes personnalités de l'UE - en dépit des sanctions imposées au Bélarus par l'Union - a permis à Loukachenko d'affirmer une fois de plus sa théorie favorite : Bruxelles a beau faire les gros yeux, en réalité les Européens reconnaissent le statu quo au Bélarus et finiront bien par cesser de condamner sa dictature. Le président réclame qu'en échange du rôle prépondérant qu'il aurait joué dans cette rencontre directe entre Poutine et Porochenko - et donc, selon lui, dans la quête d'un règlement pacifique en Ukraine - les sanctions dont son régime fait l'objet soient levées. Et comme une partie de ces sanctions ont effectivement été annulées - le chiffre des 201 personnes sanctionnées était plus important avant octobre, mais 24 noms, ainsi que sept organismes, ont été enlevés de la liste -, on peut dire qu'il a été entendu à Bruxelles...



R. D. - Après l'Ukraine, certains observateurs estiment que le Kazakhstan de Nazarbaev, pourtant membre de l'Union douanière, pourrait être la prochaine cible de Moscou. Partagez-vous ce point de vue ?



A. B. - La Russie a un objectif stratégique : placer les ex-républiques soviétiques sous sa coupe, comme elle y est parvenue avec le Bélarus et avec le Kirghizstan, ou au moins les rendre profondément dépendantes - c'est aujourd'hui le cas du Kazakhstan, de l'Arménie ou encore du Tadjikistan. Quand ces pays se montrent réfractaires à son emprise, elle n'hésite pas à en annexer certaines parties, de facto ou de jure, comme elle l'a fait en Moldavie, en Géorgie et maintenant en Ukraine. Pour ce qui est du Kazakhstan, ce pays est dirigé par un régime autoritaire allié à Moscou et, pour l'heure, sans abandonner ses ambitions impériales, Poutine conserve une relation de partenariat avec Astana. Mais les pays post-soviétiques qui choisissent la démocratie et un mode de développement européen sont immédiatement les cibles d'agressions directes, d'attaques diverses, de chantages... Moscou fait tout ce qui est en son pouvoir pour leur imposer un « choix » anti-démocratique et pro-russe. L'annexion de la Crimée montre que le Kremlin est passé à la vitesse supérieure : en Moldavie, la Russie s'est contentée de soutenir une entité séparatiste dont elle n'a officiellement pas reconnu l'indépendance (la Transnistrie) ; en Géorgie, elle est allée plus loin puisqu'elle a reconnu l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Nord (deux républiques qui n'auraient jamais quitté le giron géorgien sans l'aide directe de Moscou) ; en Ukraine, pour la première fois, elle a carrément annexé un territoire ! Conséquence : tous les pays ex-soviétiques sont en danger. À terme, chacun d'entre eux pourrait être agressé. Une seule chose peut y remédier : une politique claire de la part de l'UE, qui doit renforcer ses liens avec les États post-soviétiques - et, surtout, avec les représentants des mouvances pro-démocratiques de leurs sociétés civiles respectives - et exercer une pression concrète sur Moscou.



R. D. - Loukachenko peut-il finir par s'assouplir ? Que faudrait-il pour cela ?



A. B. - Je suis persuadé que le régime de Loukacheno est absolument incapable de se libéraliser. C'est une dictature autoritaire : tout affaiblissement serait pour elle synonyme de disparition à court terme. Le pouvoir personnel offre au chef suprême un accès illimité aux ressources financières et matérielles du pays, ainsi qu'une garantie maximale de sécurité. C'est pourquoi le régime n'a d'autre but que de conserver le pouvoir à tout prix, y compris au prix de l'indépendance de l'État bélarusse. Ce serait commettre une grave faute stratégique que de croire qu'en renforçant les positions de Loukachenko on renforcerait l'indépendance du Bélarus vis-à-vis de Moscou. Pour une raison simple : le modèle actuel du pouvoir perpétue une mentalité soviétique et affaiblit la capacité de l'État à se défendre. Seule une société civile libre peut répondre dignement à une menace contre son indépendance - l'exemple de l'Ukraine en offre une illustration éclatante. C'est pourquoi, je le répète, l'Occident doit se montrer parfaitement clair et intransigeant sur toutes les questions relatives aux droits de l'homme. Dans le même temps, il convient de renforcer les liens avec la société civile bélarusse, soutenir les ONG et les médias indépendants ainsi que les syndicats qui ne sont pas inféodés au pouvoir. Il importe également de réfléchir à la possibilité, à terme, de supprimer le régime des visas qui empêche aujourd'hui les citoyens bélarusses de se rendre facilement dans les pays de l'UE. L'avenir de mon pays, j'en suis convaincu, se trouve en Europe. À l'Europe de montrer qu'elle n'entend pas renoncer à ses valeurs universelles et qu'elle se tient toujours aux côtés des peuples victimes de la dictature !

 


Notes :




(1) Les usages diffèrent sur l'emploi en français du terme « Bélarus » ou « Biélorussie ». L'ONU emploie « Bélarus » depuis l'indépendance obtenue en 1991 - c'est également ainsi que les autorités du pays le désignent - mais « Biélorussie » reste fréquent.

(2) Le Bélarus est frontalier, à l'ouest, de trois pays de l'UE : la Lettonie, la Lituanie et la Pologne. Ses autres voisins sont l'Ukraine (au sud) et la Russie (à l'est).

(3) Ales Bialiatski fait ici référence aux six anciennes républiques soviétiques situées à l'ouest de la Russie : Ukraine (45,5 millions d'habitants), Bélarus (9,5), Moldavie (3,5), Lituanie (3), Lettonie (2), Estonie (1,3).

(4) Au cours des siècles précédant l'annexion de ces territoires par la Russie, le Bélarus actuel s'était trouvé successivement sous la domination de la Lituanie puis de la Pologne.

(5) Stanislav Chouchkévitch, président du Conseil suprême de la République socialiste soviétique de Biélorussie, devenu chef de l'État à la suite de la proclamation de l'indépendance du pays en 1991, tente de mener une politique de rapprochement avec l'Occident et non avec la Russie, mais se heurte à l'hostilité de la classe politique pro-russe. Le 26 janvier 1994, les députés votent sa destitution comme président du Conseil suprême, à la suite d'un rapport d'Alexandre Loukachenko condamnant la corruption à la tête de l'État. Chouchkévitch perd l'élection présidentielle du mois de juillet au profit de son rival.

(6) En novembre 1995, dans un entretien au quotidien allemand Handesblatt, Loukachenko a tenu les propos suivants : « Tout ce qui était sous l'influence d'Adolf Hitler, en Allemagne, n'a pas été mauvais. (...) L'ordre allemand a atteint son apogée sous Hitler. C'est ce qui correspond à notre idée d'une république présidentielle et du rôle du chef de l'État. » Il a par ailleurs à plusieurs reprises affirmé que Staline avait eu le grand mérite de renforcer l'État soviétique.

(7) En octobre 2007, visitant la ville de Bobrouïsk, Loukachenko a déclaré lors d'une conférence : « Avez-vous vu l'état de cette ville ? C'était une porcherie ! Parce que Bobrouïsk était une ville juive. Or les Juifs ne se soucient pas beaucoup du lieu où ils vivent. Il n'y a qu'à aller voir ce qui se passe en Israël, que j'ai visité. » Ces propos ont suscité une condamnation officielle de la part d'Israël. Israel Ministry of Foreign Affairs, « FM Livni condemns anti-Semitic remarks made by Belarusian President », 18 octobre 2007.

(8) On compte trois partis sociaux-démocrates ; le Front populaire bélarusse (nationaliste) ; le Parti du monde juste (scission du Parti communiste qui reste pour sa part inféodé au pouvoir) ; le Parti civique uni (libéraux-conservateurs) ; le Parti chrétien-démocrate ; et les Verts. Tous ensemble, ils réunissent probablement moins de 5 000 personnes. Les syndicats indépendants rassemblent quelques milliers de personnes et ont une certaine influence, mais celle-ci est minime au regard des millions d'adhérents du syndicat officiel auquel l'adhésion est quasi obligatoire. Il n'est pas là pour défendre les droits sociaux mais d'abord pour contrôler les travailleurs.

(9) La presse papier d'opposition représente 5 % des médias, quand elle peut paraître : elle rencontre d'énormes difficultés de diffusion, celle-ci passant par les canaux officiels. Plusieurs médias indépendants émettent depuis la Pologne voisine, comme la chaîne de télévision Belsat (elle nécessite donc l'obtention d'une antenne parabolique...) et Radio Raciya que les citoyens bélarusses peuvent capter en FM. Quant à Internet, les Bélarusses sont encore peu nombreux à y avoir accès et à s'y informer, malgré le dynamisme des réseaux d'information et des réseaux sociaux.

(10) L'Assemblée générale de l'ONU a adopté le 27 mars 2014 une résolution non contraignante qui dénonçait le référendum en Crimée et le rattachement de la péninsule. Onze pays ont voté contre : la Russie, le Bélarus, la Corée du Nord, l'Arménie, Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie, le Zimbabwe, le Soudan et la Syrie. 58 pays se sont abstenus (parmi lesquels la Chine, l'Argentine, le Brésil, l'Inde, le Pakistan, l'Égypte, le Sénégal, le Gabon ou encore l'Afrique du Sud). Loukachenko envoie ainsi des messages en apparence contradictoires en fonction de l'usage interne et externe : il s'est rendu à l'investiture du président ukrainien Porochenko et l'a assuré de son soutien pour la défense de l'intégrité du pays, tout en « soutenant » la « politique russe concernant l'Ukraine » et en affirmant en interne ne pas soutenir l'annexion de la Crimée.

(11) L'État de l'Union, également nommé Union de la Russie et du Bélarus, est une union confédérale intergouvernementale et une entité supranationale concernant une grande variété de domaines (commerciaux, économiques, militaires, douaniers, agricoles, monétaires, industriels, financiers, énergétiques, etc.) entre la Fédération de Russie et la République du Bélarus. Elle a été créée par l'association de deux traités conclus entre Minsk et Moscou : le traité de l'Union du Bélarus et de la Russie (signé le 2 avril 1997 par Loukachenko et Eltsine) et le traité de l'Union slave (signé par les mêmes le 8 décembre 1999). L'union politique ne progresse guère suite à de nombreuses divergences entre les positions russes et biélorusses. Toutefois, chacun juge indispensable de continuer dans cette voie.