Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
L'ETERNEL DISSIDENT
Entretien avec Adam MICHNIK
Directeur de Gazeta Wyborcza depuis 1989.
conduit par
Olivier Guez
Journaliste à La Tribune
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Olivier Guez - Vingt-cinq ans après la chute du Mur de Berlin, comment jugez-vous la transition polonaise ? Est-ce la success story de l'ancien bloc communiste ?



Adam Michnik - Au risque de passer pour un Polonais chauvin, je trouve que la Pologne s'en est très bien sortie. C'est presque un miracle quand on se rappelle d'où l'on vient. En 1989, j'étais persuadé que notre route vers l'Europe et la démocratie serait une via dolorosa. Certes, rien n'a été simple, mais la Pologne est aujourd'hui une démocratie relativement stable, un pays de plus en plus « normal » qui mène une politique étrangère sage et honnête. En matière économique, elle affiche une croissance forte - 4,1 % en moyenne entre 2004, année de l'adhésion à l'Union européenne, et 2013 - alors que le reste de l'Europe tourne au ralenti depuis au moins cinq ans.



O. G. - On vous a connu plus critique !



A. M. - Ce n'est pas de la propagande ! La Pologne a évidemment encore un certain nombre de problèmes à régler : son système de finances publiques ; ses hôpitaux ; ses médecins qui grondent ; quelques différends, minuscules à vrai dire, avec des pays limitrophes comme la Lituanie. Mais ce ne sont que des querelles de clocher, en tout cas rien de dramatique. Dieu merci, nous n'avons pas de minorités nationales qui nous empoisonnent régulièrement la vie, comme certains de nos voisins. Compte tenu de la situation qui était la nôtre en 1989, les transformations de ce dernier quart de siècle sont inespérées.



O. G. - Pourquoi la Pologne a-t-elle mieux réussi que les autres pays d'Europe centrale et orientale ?



A. M. - À l'époque communiste, les élites de l'opposition étaient déjà plus nombreuses que dans les autres pays de l'Est, sans compter qu'une partie de la direction du Parti communiste polonais était, elle aussi, favorable aux réformes. Ce groupe hétéroclite s'est très vite orienté vers l'économie de marché et la démocratie parlementaire. Il y avait un consensus pour la bonne raison que nous nous trouvions dans une situation dramatique : l'économie planifiée n'attirait plus personne, c'était un fiasco complet. Toutes les couches sociales voulaient se libérer de la tutelle de l'économie d'État. Les paysans venaient en ville vendre quelques tomates, des concombres et des patates sur des étals de fortune. C'était l'époque des micro-commerces et des micro-producteurs. Il fallait savoir prendre des initiatives, innover.

Il ne faut pas oublier que, lorsque le Mur est tombé, cela faisait près de dix ans que la société civile était mobilisée. Depuis le début des années 1980, Solidarnosc avait accompli un boulot formidable. En Pologne, la destruction idéologique du régime, la désacralisation du discours du PC se sont opérées par la base. Et, je le répète, la nomenklatura du Parti communiste polonais était plus ouverte que celles des autres satellites soviétiques d'Europe de l'Est. A fortiori que celles de Moscou ou de Kiev. Plusieurs jeunes cadres d'envergure avaient vécu à l'Ouest ou s'étaient frottés aux idées occidentales : Marek Belka, futur ministre des Finances et président du Conseil, avait fréquenté l'université de Columbia et consacré une thèse à Milton Friedman ; Wlodzimierz Cimoszewicz, qui deviendra ministre des Affaires étrangères en 2001, avait lui aussi étudié à Columbia grâce à une bourse Fulbright... Bref, la Pologne avait dans sa manche un certain nombre d'atouts pour réussir sa transition.



O. G. - Aujourd'hui, la démocratie est-elle bien ancrée en Pologne ?



A. M. - La société est assez ouverte. Les jeunes, notamment, se sentent démocrates et européens. Ils voyagent sans visa et se forment dans les universités d'Europe occidentale. Mais la démocratie polonaise demeure fragile et n'est pas à l'abri d'un retournement. Un scénario à la hongroise n'est pas à exclure (1). J'estime qu'un petit tiers de l'électorat polonais est fasciné par Viktor Orban, le premier ministre hongrois.



O. G. - Qui sont ceux qui composent ce tiers de l'électorat ?



A. M. - Il s'agit essentiellement des partisans de Jaroslaw Kaczynski, l'ancien premier ministre. Les hérauts de la nouvelle droite polonaise sont des clowns démagogues et Kaczynski, lui, est le Führer du parti Loi et justice (PiS). En cas de récession économique sérieuse, la Pologne, comme certains pays de la région - je pense, tout spécialement, à la Hongrie et à la Roumanie - pourrait connaître une crise morale et intellectuelle. En Hongrie, il y a Orban, mais aussi les semi-fascistes du parti Jobbik (2) qui sont très puissants sur le plan électoral.



O. G. - Existe-t-il, en Pologne, l'équivalent de ce parti Jobbik ?



A. M. - Oui, ses militants sont actifs, mais politiquement ultra-minoritaires. Tant que l'économie polonaise se portera bien, ils le resteront.



O. G. - Vous avez rencontré Viktor Orban tout jeune, en 1989. Il était libéral et laïque. Comment expliquez-vous son évolution et comment jugez-vous la Hongrie contemporaine ?



A. M. - Orban n'avait qu'un but : prendre le pouvoir. Il s'est adapté aux attentes des Hongrois en droitisant et en durcissant son discours. Aujourd'hui, il dirige le pays de manière autoritaire. Un intellectuel hongrois m'a dit récemment que son régime était un mélange de Horty et de Kadar, de nationalisme et de socialisme.



O. G. - Trouvez-vous les Européens trop complaisants vis-à-vis de la Hongrie de Viktor Orban ?



A. M. - Orban est un problème pour l'Europe. Sa rhétorique xénophobe à propos de la « menace de Bruxelles » et du « combat pour l'indépendance de Budapest » n'est pas acceptable. Comme si Bruxelles était le nouveau Moscou ! Il singe Poutine et Erdogan, ses modèles. Et il profite du conflit en Ukraine pour se faire oublier. Heureusement, Bruxelles le critique régulièrement.



O. G. - Revenons à la droite polonaise. Cette droite réactionnaire contre laquelle vous bataillez depuis toujours s'est-elle convertie définitivement à la démocratie ?



A. M. - Elle se prétend démocratique et s'est même érigée en garante de la démocratie polonaise. Mais lorsqu'elle était aux affaires, en 2006-2007, quand les jumeaux Kaczynski étaient respectivement président et premier ministre, c'était tout autre chose. En fait de politique, nous avons vu les services spéciaux à l'oeuvre contre les opposants. Des médecins, des avocats, des hommes d'affaires en ont fait l'amère expérience. Les Kaczynski se sont servis de la procurature pour conserver le pouvoir et impressionner leurs adversaires politiques.



O. G. - Quel rôle politique l'Église catholique polonaise joue-t-elle de nos jours ?



A. M. - Historiquement, elle a joué un rôle fondamental, notamment au XIXe siècle, après la disparition de l'État polonais en 1795. L'Église était la seule institution à rassembler spirituellement tous les Polonais alors écartelés entre la Prusse, l'Autriche et la Russie. Avec le théâtre - je pense aux pièces d'Adam Mickiewicz, comme Les Aïeux -, c'est elle qui a permis à la langue polonaise de survivre. À l'époque soviétique, l'Église a résisté moralement et culturellement. Et puis, bien sûr, il y a eu Jean Paul II dont l'élection à la tête du Vatican fut perçue par les Polonais comme un véritable défi à la domination intellectuelle, philosophique et morale du communisme. Tout le monde était derrière lui. Dans les années 1980, l'Église polonaise tenait le langage des droits de l'homme. Elle était fondamentalement progressiste. Aujourd'hui, elle est divisée mais majoritairement conservatrice, aux côtés des forces anti-européennes et anti-libertaires de la nouvelle droite de Jaroslaw Kaczynski. S'ils ne contestent pas publiquement son autorité, de nombreux évêques polonais restent réservés vis-à-vis du pape François, trop libéral à leurs yeux. Parce que la Pologne change à toute vitesse, l'Église s'est érigée en dernier bastion de la civilisation chrétienne contre le grand capital, Bruxelles, l'homosexualité, la drogue, l'avortement et le relativisme moral.



O. G. - Dans tous les pays ayant connu un fort développement économique, on observe un recul de l'influence de l'Église. Est-ce le cas en Pologne ?



A. M. - Le langage idéologique de l'Église plaît à ceux des jeunes que les transformations économiques ont marginalisés. Ils me font penser au nouvel électorat du Front national en France, à tous ces laissés-pour-compte de la mondialisation. Vous avez deux catégories de Polonais : ceux qui ont profité des progrès fulgurants de ces dernières années ; et les autres, qui ont vu le train de la modernité leur passer sous le nez. Ces gens-là se sentent déracinés. Ils ne se résignent pas à abandonner une certaine tradition historique nationale très souvent fantasmée. Pour eux, la modernisation signifie la fin de la nation polonaise. D'où leur adhésion au discours rétrograde de l'Église.



O. G. - Un grand musée juif a ouvert ses portes, fin octobre, à Varsovie. Que dit ce musée de la Pologne contemporaine ?



A. M. - L'ouverture de ce musée marque une étape très importante. Au fil des siècles, la Pologne s'est construite en tant que pays multinational composé de Juifs, de Lituaniens, d'Allemands, de Biélorusses, d'Ukrainiens... L'État polonais ressuscité après la Première Guerre mondiale comptait presque un tiers de minorités. Après 1945, après la liquidation des Juifs par Hitler et des autres minorités par Staline, et après le déplacement de ses frontières vers l'Ouest, la Pologne est devenue un pays quasi mono-ethnique, ce qui n'était jamais arrivé auparavant. Lorsque j'étais à l'école, on ne m'a appris que l'histoire de la Pologne polonaise. Quant aux Juifs, après la guerre, c'est bien simple : on n'en parlait pas ! Il n'y avait pas de débat sur Auschwitz. En 1968, la Pologne communiste a chassé ses derniers Juifs (3) et le thème est devenu plus tabou que jamais. Il a réémergé vers 1980 dans les milieux clandestins et, depuis une bonne dizaine d'années, il est très présent : la Pologne est en train d'affronter sa longue histoire juive. Pour notre vie culturelle, c'est formidable. Le musée de Varsovie va nous aider à redéfinir notre vision du passé et cette relation judéo-polonaise vieille de mille ans.



O. G. - La Pologne reconnaît-elle aujourd'hui son identité partiellement juive ?



A. M. - La Pologne est le pays de l'ancienne Europe communiste qui a fait le plus gros travail de mémoire. Les Polonais doivent comprendre que l'histoire juive est un fragment de la Rzeczpospolita (4). Essayer de comprendre l'histoire de la Pologne sans celle des Juifs n'a aucun sens. Leur expulsion en 1968 a été une falsification de notre histoire.



O. G. - La Pologne a pourtant la réputation tenace d'être toujours un pays antisémite...



A. M. - Écoutez, je crois qu'il s'agit d'un stéréotype français : la transposition d'un problème qui vous est propre à un pays étranger. Sauf erreur, c'est bien en France que l'affaire Dreyfus a éclaté et polarisé toute la société... et non en Pologne ou ailleurs !



O. G. - Adam Michnik, vous n'allez tout de même pas prétendre que l'antisémitisme polonais est un mythe fabriqué à l'étranger ! Avant guerre, après guerre, dans les années 1960, encore aujourd'hui...



A. M. - Non bien sûr, les clichés ont la vie dure, celui du Juif riche ou du Juif bolchevique. De vieilles rengaines et des ressentiments du passé... Nous avons encore un immense travail d'éducation à accomplir. Le thème demeure conflictuel, notamment celui des relations entre Juifs et Polonais pendant la guerre. Quelle fut la responsabilité des Polonais ? Certes, ils ne sont pas responsables de l'Holocauste. Certains ont caché des Juifs et d'autres en ont dénoncé. Mais les Polonais doivent reconnaître qu'ils sont restés passifs, pour la plupart d'entre eux, et qu'être témoin silencieux, c'est aussi être responsable.

Plus fondamentalement, je crois que nous sommes à la veille d'un grand changement sociétal. Les esprits sont dominés par une certaine vision de l'Histoire, à savoir celle de la Pologne martyre et héroïque, par définition innocente. De fait, comme tous nos voisins, nous avons du mal à accepter les souffrances des autres peuples. En Europe centrale et orientale s'exerce une concurrence macabre de la douleur. Fort heureusement, ce sera bientôt fini. Le retour à une meilleure compréhension du passé nous aidera à mieux appréhender l'histoire des Juifs en Pologne.



O. G. - Parlons à présent de la politique étrangère polonaise. Quelles en sont les lignes directrices ?



A. M. - La politique étrangère polonaise part d'un constat : nous sommes plus vulnérables face à la Russie de Vladimir Poutine que ne le sont la France et l'Allemagne. Depuis la guerre froide, nous sommes aussi traditionnellement proches des États-Unis. Les révélations récentes quant à la présence de centres de torture de la CIA sur le sol polonais n'y changeront rien ou presque. Simplement, la Pologne devra à l'avenir se montrer plus prudente dans sa relation avec Washington. Le 20 novembre dernier à Harvard, Radoslaw Sikorski, l'ancien ministre des Affaires étrangères et actuel président de la Diète, a explicité la doctrine polonaise en matière de politique étrangère. Il a expliqué, en substance, que les Polonais sont des Européens loyaux et normaux - ce dont nous sommes très fiers. Parce qu'ils défendent les valeurs démocratiques, leurs ennemis sont 1) l'État islamique et 2) la Russie néo-impériale de Poutine. Attention ! Nous sommes poutinophobes, mais certainement pas russophobes. Nous souhaitons renforcer les liens entre les Européens et affermir, parallèlement, le bloc euro-américain.



O. G. - La Pologne a-t-elle définitivement soldé ses comptes avec son voisin allemand ? À l'époque des Kaczynski, les tensions étaient fréquentes. Assiste-t-on au début d'une idylle inédite entre la Pologne et l'Allemagne ?



A. M. - Les Kaczynski adoraient parler de condominium germano-russe pour faire peur aux Polonais. Leur rhétorique était germanophobe ; mais depuis que les jumeaux ont quitté le pouvoir, les relations ne cessent de s'améliorer entre Varsovie et Berlin. Les Polonais considèrent que la chancelière Merkel est une dirigeante responsable, prudente et sage... à défaut d'être enthousiasmante. Elle est assez populaire, ne serait-ce que parce que nous avons le sentiment qu'en tant qu'Allemande de l'Est elle comprend nos préoccupations. Et dans la mesure où elle a pu observer les manoeuvres du KGB en RDA, elle est mieux à même d'analyser et de contrer la psychologie de Poutine.



O. G. - Les Polonais ne redoutent donc plus l'Allemagne...



A. M. - Dans leur inconscient, peut-être la craignent-ils encore. Mais rationnellement, je ne crois pas. En s'agenouillant devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie en 1970, un geste très fort, Willy Brandt a ouvert un nouveau chapitre des relations entre nos deux pays. Puis une page s'est définitivement tournée quand Helmut Kohl a reconnu la frontière germano-polonaise sur l'Oder-Neisse.



O. G. - Comment la France est-elle perçue à Varsovie ?



A. M. - Les Polonais savent que la France et l'Allemagne incarnent le leadership européen. Nous demeurons francophiles et Bonaparte figure toujours dans l'hymne national polonais ! Nous n'avons jamais fait la guerre à la France. Son influence culturelle reste forte. En tout cas, pour ma génération, Baudelaire, Flaubert, Balzac, Hugo, mais aussi Tocqueville et Aron ont beaucoup compté. D'ailleurs, récemment, dans Gazeta, nous avons publié une série d'articles sur Raymond Aron et ses Mémoires se sont bien vendus en polonais.



O. G. - Et pour les plus jeunes, la France compte-t-elle toujours autant ?



A. M. - Il faut le leur demander parce que moi, hélas, je ne suis plus très jeune ! Plus sérieusement, nous nous rendons bien compte que la France est moins puissante qu'auparavant mais le mythe du général de Gaulle, comme en témoigne sa statue à Varsovie, indéboulonnable, est toujours vivace.



O. G. - Évoquons, à présent, une affaire autrement plus délicate : la crise ukrainienne. Avez-vous le sentiment que les Européens sont en train de laisser filer l'Ukraine ? Faudrait-il être plus ferme à l'encontre de Vladimir Poutine ?



A. M. - Non, l'Europe a bien réagi et n'a pas abandonné l'Ukraine. Mais le risque existe.



O. G. - Quel risque ?



A. M. - Que la logique de business l'emporte. Que les Allemands privilégient leurs relations commerciales et énergétiques avec la Russie ou que la France finisse par livrer les Mistral à Moscou. La question reste donc ouverte et nous, Polonais, sommes inquiets : l'Union européenne va-t-elle maintenir sa garde à bonne hauteur ? Va-t-elle rester conséquente en poursuivant cette politique ? Il faut être clair : si Poutine continue de mentir, sur la présence de soldats russes à Donetsk par exemple, l'Europe devra imposer une nouvelle vague de sanctions plus sévères. L'Occident doit réagir de manière forte et rationnelle. Face à Poutine, nous n'avons pas d'autre option.



O. G. - La Pologne a été en pointe sur la crise ukrainienne. Ses partenaires européens l'ont-ils freinée ou, au contraire, encouragée ?



A. M. - Bien que notre budget de la défense ait fortement augmenté depuis quelques années, nous devons nous rendre à l'évidence : nous ne pouvons guère faire plus qu'adopter une position morale et diplomatique afin que l'Union européenne, comme je viens de le dire, ne baisse pas sa garde face à la Russie. Poutine n'a jamais accepté le démantèlement de l'ancien empire soviétique. Il méprise l'Europe. Il méprise ses valeurs modernistes, qu'il assimile à de la faiblesse. Il méprise ses mécanismes démocratiques de prise de décision. Il est redoutable parce qu'il ne cesse de tester ses adversaires. Il repousse sans cesse les frontières de la tolérance, multiplie les provocations, souffle le chaud et surtout le froid. La Pologne est évidemment plus qu'attentive à ses agissements.



O. G. - Les Polonais ont-ils peur de la Russie ?



A. M. - Peur, certainement pas. La peur - c'est le dissident qui parle - n'est jamais bonne conseillère. En revanche, les Polonais ne se font aucune illusion sur Poutine. Ce n'est pas un politique « normal » comme François Hollande ou David Cameron. Avec lui, il faut s'attendre à tout. Poutine est un aventurier qui ne comprend que les rapports de force. Et il n'a pas encore épuisé sa capacité de nuisance.



O. G. - Poutine est-il un nouveau Staline ?



A. M. - N'est pas Staline qui veut ! Même s'il s'est durci depuis son retour au Kremlin en 2012, Poutine est trop petit pour être un nouveau Staline. Ce n'est pas plus mal, soit dit en passant... Si vous tenez à une comparaison historique, je dirais que Poutine se rapproche de plus en plus de Mussolini. Un dictateur grotesque et dangereux.



O. G. - Dans votre livre d'entretiens avec Bernard Kouchner récemment publié en France, vous dites que « l'Ukraine est peut-être le début de la fin de Poutine ». Pour quelles raisons ?



A. M. - L'aventure ukrainienne de Poutine me fait songer à l'aventure afghane dans laquelle s'est lancée l'Union soviétique en 1979. La Russie est de plus en plus isolée dans le monde. Son économie est durement touchée, les sanctions dissuadent les investisseurs étrangers, les capitaux s'en vont. D'un point de vue purement rationnel, cette intervention n'a aucun sens. Elle ne fait que démontrer la faiblesse de la Russie : un régime faible doté d'une armée assez forte. Pas très forte, mais assez forte. À l'heure de la mondialisation, l'équipée ukrainienne est une aberration.



O. G. - Au train où vont les choses, faudra-t-il boycotter la prochaine Coupe du monde de football que doit organiser la Russie en 2018 ?



A. M. - Absolument. Poutine a décidé de prendre le chemin de la confrontation avec l'Occident et de plonger le monde dans une nouvelle guerre froide. C'est son choix. Qu'il en paie les conséquences ! Et, surtout, qu'on ne me parle pas des « humiliations infligées à la Russie après la chute de l'URSS »... Tout ça, c'est du blabla. L'attitude de Poutine est inacceptable, un point c'est tout.



O. G. - Vous avez été un grand dissident à l'époque communiste. Quelles figures de la dissidence vous ont le plus marqué ?



A. M. - Sans hésiter : Andreï Sakharov (5), en URSS. Un homme digne, courageux et exemplaire. En Pologne, mon ami Jacek Kuron (6) m'a beaucoup impressionné. C'était un révolutionnaire dans l'âme, tout comme Vaclav Havel en Tchécoslovaquie, un homme exceptionnel. J'aimerais citer, également, l'essayiste yougoslave Milovan Djilas (7).



O. G. - Que reste-t-il de vos combats passés ?



A. M. - Un état d'esprit, me semble-t-il. La défense des valeurs démocratiques. La force de combattre les tendances autoritaires et intolérantes d'une société, même et surtout si ces tendances sont minoritaires. Je discute souvent de ces questions avec mes amis soixante-huitards - Bernard Guetta, André Glucksmann ou l'Américain Paul Berman - et nous sommes d'accord sur un point : la dissidence, c'est avant tout le courage sans violence ni fanatisme. Un dissident est un individu engagé, autonome, dont le raisonnement se fonde sur une autre source de vérité que celle de l'État, de la religion ou du groupe social auquel il appartient. Il n'est pas esclave de la pensée collective. Il exprime une position morale, la conscience de sa nation opprimée.



O. G. - Y a-t-il encore des dissidents ?



A. M. - En Europe ? Je ne sais pas. Le contexte n'a plus rien à voir. Prenons l'exemple de mon fils qui a 27 ans. Il cherche sa place dans de nouveaux mouvements civiques. Aux dernières élections locales en Pologne, il a refusé de s'engager pour les partis existants. Lui et ses amis ont lancé de nouvelles plateformes : « Nous Varsoviens », « Nous Cracoviens », etc. Ils sont plutôt proches des Verts sans y être affiliés. À l'observer, je dirais qu'être dissident aujourd'hui c'est lutter contre la corruption, la théâtralisation de la politique, la domination de l'argent dans la vie publique, les formations populistes, autoritaires et xénophobes... Être dissident, hier comme aujourd'hui, c'est aussi accepter d'être minoritaire. Mais, faute d'adversaires clairement identifiés comme l'étaient le Parti communiste et l'État bureaucratique dictatorial de mon temps, la démarche n'est pas évidente. En revanche, à l'étranger l'espèce n'a pas disparu. Je pense bien sûr à la Chine, à Cuba et à la Russie. À Gazeta, nous publions régulièrement des tribunes et des interviews de dissidents russes, comme l'écrivain Boris Akounine (8) ou encore l'ancien candidat à la mairie de Moscou Alexeï Navalny (9). Ils rencontrent peu d'écho, mais ils incarnent l'espoir. Il faut les soutenir.



O. G. - L'Europe centrale a-t-elle renoué avec son destin européen depuis la chute du Mur de Berlin ? Ou bien l'adhésion à l'Union européenne n'a-t-elle été qu'un viatique pour entrer de plain-pied dans la mondialisation ?



A. M. - La mondialisation est un processus objectif alors que l'appartenance à l'Union européenne est un choix politique, intellectuel et culturel, par conséquent subjectif. La Pologne et l'Europe centrale ont fait ce choix parce qu'il y va de nos traditions, de notre culture et de notre système de valeurs. L'Espagne a offert Cervantès à la culture européenne, l'Italie Manzoni et Garibaldi, la Pologne Milosz, Adam Mickiewicz et Jean Paul II. Nous sommes européens. Nous sortons de la même matrice, celle qu'ont enfantée la philosophie, le théâtre et la démocratie grecs, le droit romain, le christianisme, la Réforme, la Renaissance, les Lumières, les mouvements ouvriers... Le siège de Gazeta, où nous nous entretenons, est aussi moderne que ceux du Monde à Paris et du Guardian à Londres. Quand vous vous promenez à Prague, à Budapest ou ici à Varsovie, vous savez que vous êtes dans une ville à 100 % européenne.



O. G. - À votre avis, pourquoi l'Europe connaît-elle la crise existentielle la plus profonde de son histoire ?



A. M. - Je vais vous livrer un secret : parce que l'Europe souffre d'un syndrome, celui de l'hédonisme sans réserve...



O. G. - Vous vous exprimez en des termes que ne renierait pas la fraction la plus radicale de l'Église polonaise !



A. M. - Non, pas du tout. Je vous explique : l'hédonisme sans réserve, c'est le désir et la revendication d'une vie commode et seulement commode. C'est une vie sans valeurs, sinon matérielles. Cet hédonisme offre un modèle d'existence dénué de courage, de risque et de fraternité. Voilà pourquoi l'Europe va mal aujourd'hui. Elle est trop creuse, trop inconséquente. Il lui manque un supplément d'âme.

 


Notes :




(1) Après sa victoire écrasante aux législatives de 2010, le parti conservateur Fidesz-MPSz de Viktor Orban a considérablement renforcé les prérogatives de l'État et remodelé l'organisation institutionnelle et politico-administrative de la Hongrie.

(2) Parti d'extrême droite, le Jobbik plaide, au nom de la préservation de l'identité nationale, pour le retour des valeurs chrétiennes, de la famille et de l'autorité au coeur de l'action de l'État hongrois. Le Jobbik se positionne contre le libéralisme politique et le communisme ; il rend le cosmopolitisme responsable des maux du pays et entretient un discours antisémite latent. Aux élections d'avril 2014, le Jobbik a recueilli 20 % des voix.

(3) En 1968, une violente campagne antisémite orchestrée par le parti communiste força l'immense majorité des survivants de la Shoah et leurs enfants à quitter la Pologne. Ne subsistèrent que quelques institutions de façade, surveillées et censurées, et une petite communauté vieillissante en voie d'extinction. En 1939, la Pologne comptait 3,3 millions de Juifs. 300 000 survécurent à la guerre.

(4) République en polonais. Le terme de Rzeczpospolita a été employé pour la première fois en 1505 pour désigner la république des deux nations polonaise et lituanienne.

(5) Longtemps exilé à Gorki, prix Nobel de la paix en 1975, Andreï Sakharov (1921-1989) fut le plus grand des dissidents d'Union soviétique.

(6) Activiste social et historien, Jacek Kuron (1934-2004) fut l'un des leaders de l'opposition démocratique au régime communiste en Pologne.

(7) Homme politique et essayiste, résistant et proche de Tito à l'origine, Milovan Djilas (1911-1995) devint un critique célèbre du système socialiste en Yougoslavie et du communisme.

(8) Romancier et historien, Boris Akounine est désormais l'une des figures intellectuelles de l'opposition à Vladimir Poutine.

(9) Héraut de la lutte anti-corruption en Russie, le flamboyant Alexeï Navalny est aujourd'hui la bête noire du Kremlin.