Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
LA CORÉE DU NORD ENTRE TERREUR ET SERVITUDE VOLONTAIRE
Article de Pascal DAYEZ-BURGEON
Spécialiste des deux Corées, Pascal Dayez-Burgeon dirige actuellement le bureau du CNRS à Bruxelles
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La guerre pour une blague de potaches ? Ce scénario a priori rocambolesque a cessé de l'être depuis que le régime de Pyongyang a annoncé qu'il était prêt à tout pour empêcher la sortie de The Interview, une comédie sans prétention de Dave Skylark, mais qui tourne systématiquement Kim Jong-un en ridicule. Considérant ce film comme un « acte d'hostilité », la Corée du Nord est donc passée à l'action fin novembre en commanditant une attaque informatique massive contre le producteur Sony Pictures Entertainment qui, dépassé par cette menace inédite, a préféré jeter l'éponge. Fureur de Barack Obama qui, à l'occasion de sa conférence de fin d'année, a publiquement regretté que le studio ait cédé au « cyber-vandalisme » et indiqué qu'il adopterait des « mesures proportionnées, en lieu et en temps voulus ». Mais loin de se laisser impressionner, Pyongyang, qui proclame son innocence envers et contre tous, réclame une enquête bilatérale conjointe et se déclare prêt à des « représailles impitoyables contre ceux qui continueraient à se livrer à ces provocations ».

Gesticulations ou affaire d'État ? En tout état de cause, qu'une question aussi picrocholine atteigne de telles proportions laisse perplexe. Les touristes de l'extrême qui se pressent désormais à Pyongyang, fascinés par le pandémonium nord-coréen, auraient-ils donc raison ? Les Kim seraient des fous à l'ego hypertrophié, des satrapes ubuesques pilotant au gré de leurs caprices déments un régime absurde, devenu au fil des ans l'incarnation du mal absolu. De fait, en soixante-dix ans de pouvoir, l'extravagante « dynastie rouge » n'a apporté à son peuple que guerres et destructions, famine et sous-développement, camps et terreur policière. Le recours généralisé à la délation, l'activisme d'une police politique tentaculaire et la menace oppressante que fait peser le kwanliso, le goulag local, où chacun peut être déporté en famille sans préavis ni jugement, rappellent le crépuscule de la dictature hitlérienne. La Corée du Nord est un État policier, un régime de terreur, un immense camp de concentration dont les Kim sont les kapos.

Cependant, si cet « État voyou », comme le stigmatisait George W. Bush, mérite indubitablement l'opprobre, à s'en tenir au registre de la psychiatrie, de la tragédie et de la morale, on se condamne à ne pas en comprendre la logique. Car la Corée du Nord n'est pas un de ces royaumes de contes et légendes, frappé par une malédiction mystérieuse. Il s'agit plutôt d'une mécanique complexe dont on remonterait en permanence les rouages dans un but unique : durer, par tous les moyens. À ce titre, la terreur fait partie de la panoplie. Mais les Kim s'emploient aussi à séduire et à convaincre et, paradoxalement, ils y réussissent. Si le régime de Pyongyang tient, c'est même parce que l'opinion adhère. Comme Winston Smith, le héros de 1984, la grande majorité des 24 millions de Nord-Coréens aiment leur Big brother.

Force de l'habitude prédisposant à la résignation, atavisme confucéen vouant un culte à l'obéissance, syndrome de Stockholm qui pousse les otages à soutenir leur bourreau ? C'est bien possible. Mais n'oublions pas la propagande qui joue un rôle crucial. En démocratie, décrypter la langue de bois fait partie des réflexes quotidiens, qu'il s'agisse du discours politique ou de la logorrhée publicitaire. Ailleurs, la propagande conserve une force de conviction avec laquelle il faut compter, surtout si le pouvoir sait en jouer. C'est le cas de la Corée du Nord. Kim Il-sung y excellait. Kim Jong-il l'a dirigée vingt ans durant avant de succéder à son père. Et Kim Jong-un, qui y a également fait ses classes, vient d'y imposer sa soeur cadette Yo-jong, infante la plus en vue de cette monarchie qui ne dit pas son nom. Examinons donc le fonctionnement de cette propagande : il en vaut la peine.

Une dictature « cinématocratique »

La passion de Kim Jong-il pour le cinéma a défrayé la chronique. Non content d'être un grand amateur de films et, l'opinion américaine en est persuadée, un collectionneur frénétique de productions hollywoodiennes, il en aurait dirigé plusieurs avant de rédiger De l'art cinématographique, un traité d'une décourageante platitude mais qui sert toujours de bréviaire aux studios de Pyongyang. En 1978, il est allé jusqu'à faire kidnapper le réalisateur Shin Sang-ok et la grande actrice Choi Eun-hee, très populaires au Sud, pour les faire tourner au Nord à la gloire du régime (1). Et comme de juste, les deux amours de sa vie furent des actrices, Song Hye-rim, la mère de son aîné Kim Jong-nam, replié aujourd'hui à Macao, et Ko Yong-hee, la mère de Kim Jong-un, morte d'un cancer en 2004.

On aurait pourtant tort de classer cet engouement à la rubrique des anecdotes. Les Coréens vouent au cinéma une passion dont le Sud a fait une marque de fabrique depuis deux décennies mais qui existe tout autant au Nord. Dès la colonisation japonaise (1905-1945), il leur est apparu comme le moyen d'exprimer leur talent, leur originalité et leurs aspirations. Le premier Ben Hur, tourné par Fred Niblo en 1925, remporta un succès mémorable, les Coréens s'identifiant aux esclaves juifs, l'empire romain symbolisant, lui, le Japon militariste. Parfaitement conscient de ce pouvoir mobilisateur, Kim Il-sung a donc fait main basse sur le cinéma dès son arrivée au pouvoir et fait tourner des films à la gloire du régime, même au plus fort de la guerre de Corée. La population a réservé un triomphe à ces oeuvres de propagande, au point que certaines actrices, traitées en héroïnes de la révolution, eurent droit à leur effigie sur des timbres et des billets de banque, honneur habituellement réservé à la dynastie.

Kim Jong-il a repris le flambeau en élargissant la palette aux productions historiques et aux films de genre. Hors de Corée, on se gausse volontiers de ses échecs. Prisonnier des canons du réalisme socialiste, plagiaire à ses heures (son Bulgasari, tourné en 1985, n'est qu'un Godzilla du pauvre), il aurait échoué à réaliser les chefs-d'oeuvre qu'il appelait de ses voeux. En 1988, il tente de singer les films d'action hollywoodiens et accouche finalement d'un navet pathétique, Ten Zan, mission finale, que ne connaissent que les amateurs de kitsch. Mais ne nous y trompons pas. Bon an mal an, le Nord est parvenu à produire un cinéma populaire dont chaque opus, chaque intrigue, chaque plan exalte la grandeur de la dynastie. Qualité ou pas, le régime a réussi à façonner l'imaginaire national et c'est tout ce qui compte. La Corée des Kim est une dictature « cinématocratique ».

Il en va de même pour les autres médias que la propagande a systématiquement instrumentalisés. Cela commence dès l'enfance. Le régime a imposé la généralisation et la gratuité de l'enseignement primaire et secondaire, mais en contrepartie, les manuels scolaires fournis par l'État sont autant de petits guides de propagande. On y découvre que Kim Il-sung a triomphé à lui tout seul des Japonais, qu'il a gagné la guerre de Corée et qu'il a édifié un véritable paradis sur terre. On y apprend les mathématiques en additionnant des cadavres de GI et la géométrie en calculant le meilleur angle possible pour ajuster son fusil et abattre le plus d'ennemis possible. Comme l'a montré le chercheur américain Heinz Fenkl, même les bandes dessinées et les dessins animés dont les jeunes Nord-Coréens sont friands militent sans vergogne en faveur du régime. Il n'y est question que de héros fédérateurs et géniaux qui résistent victorieusement aux menées ennemies. C'est par exemple le cas de la reine des abeilles Aile Invincible qui, dans sa première aventure publiée en 1994, sauve sa ruche d'une invasion de guêpes et d'araignées et réussit dans le même temps à doubler la production de miel.

Collégiens et lycéens sont logés à la même enseigne. Tous reçoivent des cours de kimilsungisme, considéré comme une matière pleine et entière. Pour meubler leurs loisirs, ils ont droit à des séries mettant en scène de jeunes pionniers en lutte contre d'infâmes impérialistes occidentaux qui rappellent les romans scouts de la série Signes de piste, si populaires avant guerre. Pour les guider à l'âge des premiers émois et lutter contre la pop music du Sud dont les CD piratés circulent partout sous le manteau, le régime encourage les groupes locaux. Dénommés Pochonbo, en l'honneur d'une victoire légendaire de Kim Il-sung, ou encore Unha (Galaxie), comme la fusée nationale, ils mêlent folklore et musique électronique, mais sans le moindre accent rock. D'une manière générale, le régime demeure très collet monté. Des adolescents, il attend qu'ils fassent du sport, portent des tenues convenables, où domine le blanc, symbole de chasteté, et arborent des « coupes de cheveux patriotiques », les jeunes filles devant les porter longs et les garçons bien dégagés au-dessus des oreilles. L'ordre moral avant tout.

En revanche, depuis son avènement, Kim Jong-un n'a cessé de jouer la carte des nouvelles technologies. Au Nord, on dispose désormais de téléphones portables, de smartphones, de tablettes et de jeux vidéo (2). On peut même accéder au réseau Kwangmyong, un intranet national non connecté à l'internet. Comme on l'imagine, une police spéciale veille au grain. L'affaire Sony a mis en lumière l'escouade de hackers, formés au sein du collège militaire Mirim (3), dont s'est doté le régime pour se préparer à la guerre en ligne. Mais il est probable que ces moyens servent aussi à contrôler les internautes dont le régime tient avant tout à encadrer la curiosité. Vecteur de modernité, il ne faudrait pas que les nouvelles technologies servent à contrer la propagande. Mais on n'en est pas encore là. Pour le moment, la jeunesse est ravie, du moins la jeunesse dorée de Pyongyang. C'est tout ce qui compte.

Après les jeunes, les adultes. D'emblée, Kim Il-sung a mobilisé les intellectuels et les artistes, symbolisés par le pinceau du calligraphe, pour constituer avec les paysans (la faucille) et les ouvriers (le marteau) un des trois piliers du régime. On ne peut donc publier au Nord qu'avec l'assentiment de l'État, via la guilde des écrivains qui considère officiellement Kim Il-sung comme le plus grand romancier, le plus grand dramaturge et le plus grand poète coréen de tous les temps. Même si elle n'a pas tari le talent, comme le prouve Des amis de Baek Nam-ryong (4), récemment publié en France, cette fonctionnarisation a réduit les hommes de lettres à l'état de courtisans, à l'instar de Han Sorya. Cet ancien collaborateur pro-japonais reconverti est l'auteur des Chacals, un best-seller (5) qui relate comment d'ignobles pasteurs protestants ont inoculé la peste aux orphelins nord-coréens en prétendant les soigner. Pour la peinture et la sculpture, point de salut hors du studio Mansudae, réputé pour ses statues colossales de Kim Il-sung et de Kim Jong-il et qui tient lieu d'académie, d'atelier national et de salon permanent. Quant aux architectes, affiliés à l'Institut Paektu, ils dessinent, en fonction des besoins, des HLM de bas de gamme ou des édifices de prestige qui, par leur gigantisme, illustrent l'épopée des Kim.

Une dictature « sportocratique »

Mais ce que le régime cherche avant tout, c'est à fédérer le plus largement possible. Il ne manque pas une occasion d'organiser des défilés militaires. Il veille jalousement sur les programmes télévisés auxquels l'opinion reste très attachée malgré d'incessantes coupures de courant, qu'il s'agisse de spectacles musicaux, de feuilletons lacrymogènes qui rappellent ceux qui nous tenaient en haleine dans les années 1960, ou même de journaux parlés, scandés depuis trois décennies par les trémolos va-t-en-guerre de l'inégalable Ri Chun-hee, ancienne soprano reconvertie en speakerine de choc (6). Comme de bien entendu, les autorités jouent aussi à fond la carte du sport en multipliant les tournois de football qui drainent des foules énormes, notamment à Pyongyang dotée de stades colossaux, dont un de 150 000 places, considéré comme le plus vaste au monde. L'équipe nationale, surnommée Chollima en l'honneur du Pégase coréen, jouit d'une énorme popularité et pas un Nord-Coréen n'ignore qu'à Liverpool, en juillet 1966, elle s'est hissée jusqu'aux quarts de finale de la Coupe du monde. On croit souvent que c'est en référence à la mythologie que Kim Il-sung a placé la campagne stakhanoviste de 1956 sous le patronage du Chollima. En fait, c'est plutôt par allusion au football. La Corée du Nord est fondamentalement une dictature « sportocratique ».

Conscient du potentiel mobilisateur des parades militaires, des spectacles tous publics et des tournois sportifs, Kim Jong-il s'est donc efforcé d'en démultiplier les effets en en réalisant une synthèse hybride, tenant à la fois des jeux de masse fascistes et de l'opéra révolutionnaire. Lancée en juillet 1971 et intitulée Mer de sang, comme un film à succès tourné trois ans plus tôt, la première mouture de ce spectacle total fut un tel succès que, depuis, le régime en a fait sa marque de fabrique. Le principe est chaque fois le même : au son d'une musique aussi tonitruante que martiale, des dizaines de milliers de « volontaires » exécutent des chorégraphies rythmées au millimètre près ou manipulent des panneaux colorés qui, mis bout à bout, composent des devises, des paysages ou des tableaux animés et finissent par donner l'illusion d'un film vivant. Aux dires des rares observateurs occidentaux qui y ont assisté et notamment de Madeleine Albright, secrétaire d'État de Bill Clinton, en octobre 2000 (7), le résultat est à couper le souffle. Certes, le nombre d'acteurs y est infiniment supérieur au nombre de spectateurs. Mais c'est le but. En Corée du Nord, il ne suffit pas de courber passivement l'échine ; il faut adhérer avec enthousiasme au régime. Au fond, la dictature des Kim elle-même fonctionne comme un immense spectacle de masse où chacun tient activement son rôle.

Le djoutché, maître mot du régime

Passé maître dans l'art de canaliser les médias, le régime de Pyongyang s'est naturellement attaché à en contrôler les contenus. A priori, on pourrait croire le contraire. Avec ses uniformes obstinément staliniens, ses slogans défraîchis et ses fresques du plus classique réalisme socialiste, la Corée du Nord a tout d'un Fort Chabrol du communisme, luttant jusqu'au bout contre la modernité et la mondialisation. De fait, la nostalgie affichée du régime pour la rhétorique soviétique et la mentalité guerre froide donne le change. On jurerait qu'il n'a d'autre but que de figer le pays dans un hiver idéologique permanent, assimilant tout changement à une menace de subversion. Kim Il-sung, qui a pourtant disparu depuis vingt ans, demeure la référence absolue, au point d'avoir reçu le titre de président éternel (8). Le souvenir de ses cinquante années de règne est encore si présent que Kim Jong-un met tout en oeuvre pour lui ressembler. Au point, susurre-t-on au Sud, de recourir à la chirurgie esthétique.

Ces oripeaux passéistes n'en sont pas moins trompeurs. Car il y a bien longtemps que Pyongyang a pris ses distances avec le communisme. Choqué par la déstalinisation khrouchtchévienne, effaré par la révolution culturelle maoïste et scandalisé par le ralliement de Pékin puis de Moscou à l'économie de marché, le régime a forgé sa propre idéologie qui, petit à petit, s'est substituée au marxisme-léninisme des débuts, jusqu'à le supplanter complètement. Depuis avril 2009, les dernières allusions qui subsistaient ont été expurgées de la Constitution. Malgré son parti des travailleurs, son économie étatisée et son label de « république populaire et démocratique », la Corée du Nord n'est plus socialiste. Désormais, elle est djoutché (9). Salmigondis de confucianisme ravaudé, de protectionnisme cocardier et de personnalisme déchristianisé, le djoutché est bien sûr une idéologie ad hoc. Forgée par Kim Jong-il dans les années 1970 et attribuée rétrospectivement à son père pour concurrencer le prestige intellectuel de Mao Zedong, cette « pensée géniale » vise avant tout à asseoir l'infaillibilité idéologique des Kim. Leur politique est djoutché par définition, fût-elle changeante ou contradictoire, et leurs ennemis ipso facto catalogués comme anti-djoutché. Le djoutché joue au fond à Pyongyang le rôle du bon plaisir à la cour de Versailles.

En dépit de cette ambiguïté, ou peut-être grâce à elle, le djoutché a pourtant su séduire l'opinion nord-coréenne. D'abord parce que en prônant l'indépendance politique et l'autonomie économique il a su faire vibrer la fibre nationale que les Coréens ont continuellement à vif. On peut les comprendre d'ailleurs. « Pauvre crevette ballottée entre de belliqueuses baleines », comme dit un proverbe local, puisque située au confluent de quatre puissances majeures, la Chine et le Japon, la Russie et les États-Unis, la Corée a passé son histoire à se battre pour survivre. De 1905 à 1945, elle a même failli succomber sous la botte japonaise, avant d'être déchirée par les blocs au temps de la guerre froide. Kim Il-sung, qui a courageusement lutté contre les Japonais, a toujours eu pour lui la légitimité de la résistance, comme Staline, comme Tito voire comme le général de Gaulle. D'où l'adhésion au djoutché qui, somme toute, pérennise l'esprit de la résistance.

Mais le régime ne s'en tient pas là. Pour transformer cet instinct de survie en nationalisme pur et dur, il souffle en permanence sur les braises. Contrairement au Sud qui a tourné la page de la guerre froide et ne songe plus qu'à se développer, le Nord demeure sur le pied de guerre. Des slogans rappellent jour après jour qu'avec les 27 000 GI qui y patrouillent le Sud demeure un pays occupé. Un service militaire qui dure près de sept ans, pour les hommes comme pour les femmes, une armée pléthorique d'un million d'hommes et de huit millions de réservistes, maintiennent la population dans une frénésie obsidionale qui favorise tous les excès. Les plus frappants, souligne Brian Reynolds Myers dans un essai qui a fait date (10), sont les élans xénophobes et même racistes de la propagande. Si les Coréens doivent continuellement se défendre, c'est parce qu'ils forment un « peuple supérieur », une « race des purs » en lutte contre des ennemis dégénérés et corrompus. Dans ce registre, le régime ne lésine pas, brodant à l'envi sur la blancheur virginale des sommets enneigés, l'innocence primitive de l'âme coréenne ou la noblesse du sang qui coule dans leurs veines. Le djoutché, à ce titre, sert au peuple élu de signe de ralliement.

La fabrique de l'Histoire

L'Histoire vient parachever l'ensemble. À l'instar du christianisme médiéval pour lequel tout convergeait vers la naissance et le supplice du Christ, symboles de renouveau et d'espoir jusqu'au Jugement dernier, l'histoire de la Corée est repensée en fonction de l'épopée de Kim Il-sung. Avant sa naissance, les rois, les généraux vainqueurs, les périodes de paix et de prospérité n'étaient au fond que des signes avant-coureurs. Même ses ancêtres, à qui sont rétrospectivement prêtées des actions héroïques imaginaires (11), préfigurent son avènement. Et depuis sa naissance, la Corée est en marche vers son véritable destin, la gloire, la grandeur, l'apothéose nationale. Selon cette logique, les revers, la déliquescence de l'économie, la terrible famine des années 1990, les purges politiques à répétition sont sans importance. Seuls comptent les réussites, les grandes manifestations populaires, les confrontations victorieuses avec le monde extérieur et, bien sûr, les essais atomiques (12), qui donnent chaque fois lieu à de grandes manifestations de liesse nationaliste. On comprend qu'en juillet 1997 l'Assemblée du peuple ait proclamé l'ère Djoutché, en en fixant le début en 1912, année de naissance de Kim Il-sung (13). Le djoutché signifie que, sous l'égide des Kim, la nation coréenne marche vers son épiphanie.

L'intérêt d'une telle vision de l'Histoire est de soutenir une théorie du pouvoir. Originellement, dans les écrits confucéens où les services de la propagande sont allés le dénicher, le concept de djoutché désignait l'autonomie de l'homme et l'indépendance du peuple en tant que sujet et acteur de son histoire. Le régime a repris cette idée à son compte mais en la contournant. En démocratie, c'est à l'Assemblée, élue par le peuple, qu'est déléguée la souveraineté nationale. En Corée du Nord, au nom de sa légitimité historique, c'est à la dynastie Kim qu'elle incombe. Des organes représentatifs existent pourtant : une assemblée populaire, un parti unique et toute une série de syndicats socio-professionnels plus ou moins actifs. Mais leurs prérogatives ne découlent que de la faveur du souverain, pas de leur élection. Ce que nous analysons comme une autocratie absolutiste relève, aux yeux des Nord-Coréens, d'une logique bien plus profonde. Les Kim incarnent la nation, et leur volonté représente par définition celle du peuple. Envisager l'assassinat de Kim Jong-un, même pour rire, comme l'ont fait les auteurs de The Interview, revient ni plus ni moins à anéantir le pays lui-même, ce qui est inacceptable.

Pour sanctuariser cette conception, le régime a toutefois jugé prudent de se ménager de solides soutiens. Officiellement égalitaire, il s'est transformé au fil des ans en une véritable société de castes. À la base, la plèbe des « hostiles » dont le pouvoir se méfie et le petit peuple des « tièdes » dont il se moque. Aux avant-postes, la gentry des thuriféraires, 10 à 15 % de la population, la plupart des officiers, considérés comme les pionniers du régime, les cadres du parti et les technocrates influents qui se partagent les privilèges et les prébendes, comme le droit de vivre à Pyongyang ou l'accès à l'université Kim Il-sung. Au sommet enfin, l'aristocratie de Cour, c'est-à-dire les compagnons de Kim Il-sung et leurs héritiers et bien sûr, au-dessus, très au-dessus, les membres de la dynastie elle-même, adulés, intouchables, sacrosaints comme tout prince de sang. Dans ce système panoptique où l'hérédité joue un rôle clé, chacun se surveille, complote et intrigue pour s'élever dans la hiérarchie et en tirer le meilleur profit. On peut reprocher aux Kim d'avoir fait main basse sur leur pays. Mais ils ont de nombreux complices.

L'onction du sacré permet toutefois de jeter un voile pudique sur le cynisme et l'esprit de brigue. Des dizaines de milliers de statues à la gloire de Kim Il-sung trônent dans tout le pays comme les Bouddhas de jadis. Les superlatifs dont on entoure la dynastie font directement référence à la mythologie coréenne. Les Kim sont notamment assimilés au soleil, principe vital de l'ordre cosmique (14), ce que confirment métaphoriquement leurs succès atomiques. Ils proclament descendre du Mont Paektu, l'Olympe coréen, comme Tangun, le prince céleste qui aurait fondé la nation coréenne en 2333 avant Jésus-Christ. Ils ont fait édifier à Pyongyang le Ryukyong, une tour conique plus haute que la Tour Eiffel, qui symbolise le Paektu et donc leur mainmise sur cette montage sacrée. On laisse même entendre qu'ils ont le pouvoir de se déplacer comme le vent, de faire refleurir en hiver ou de vivre sans manger ni dormir. À Pyongyang, plongée la nuit dans les ténèbres, la tour du Djoutché, 170 mètres, brille sans discontinuer, confirmant la surhumanité des Kim, phares de la nation, intercesseurs entre le ciel et la terre. « Le peuple est mon dieu », aimait à dire Kim Il-sung (15). Belle antiphrase pour avouer que le révolutionnaire qu'il était dans sa jeunesse s'était progressivement effacé au profit d'un monarque de droit divin.

Dans son remarquable Discours de la servitude volontaire (16), Étienne de La Boétie pose une question qui n'a rien perdu de son acuité : « Je désirerais seulement qu'on me fît comprendre comment il se peut que tant d'hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d'un tyran seul. » Mais surtout, il y formule des hypothèses d'une remarquable clairvoyance. La servitude résulterait selon lui de la contrainte bien sûr, mais aussi de la « coutume d'obéir » quand on n'a jamais connu la liberté, « du théâtre, des jeux, des farces, des spectacles (...) et autres drogues de cette espèce » qui vous font tout accepter, des traditions religieuses qui sont de même nature et, surtout, de la compromission, c'est-à-dire des privilèges qui « asservissent les uns par le moyen des autres » et permettent à la tyrannie de perdurer.

Quatre siècles séparent La Boétie de la Corée du Nord dont il ignorait tout. On n'en a pourtant pas dressé de meilleur diagnostic. Car tout est dit. La terreur bien sûr, la police, les camps, l'embrigadement permanent. Mais aussi le consentement : la routine monarchique d'une population qui n'a jamais goûté à la démocratie, cette « drogue » que répandent jour après jour les médias, le sport et les jeux de masse, les superstitions que flatte sans vergogne la propagande et surtout cette inégalité de fait qui permet à une aristocratie cupide de tenir la majorité du peuple en laisse. Même s'ils en sont les victimes, les Nord-Coréens soutiennent leur dictature. Prendront-ils un jour conscience des ruses de la servitude volontaire ? Toute la question est là.

 


Notes :


(1) Ils n'ont pu s'en évader qu'en 1986.

(2) Pour donner le change, tous ces nouveaux outils ont été rebaptisés : le smartphone, un sous-produit chinois, s'appelle Arirang, du nom d'une mélopée que tous les Coréens connaissent ; la tablette Samjiyon, comme le village natal de Kim Jong-un ; et le jeu vidéo sur mobile Jeune général, qui est le surnom de Kim Jong-un.

(3) Doublés par Kim Jong-un depuis 2012, on estime les effectifs de la Division 121, chargée des opérations informatiques, à 6 000 personnes, dont 1 200 informaticiens de haut vol. Seuls les États-Unis et la Russie disposeraient de moyens supérieurs.

(4) Baek Nam-Ryong, Des Amis, 1988, traduit du coréen par Patrick Maurus, Yang Jung-hee et Tae Cheon, Actes Sud, collection Lettres coréennes, 2011.

(5) Publié en 1951, Les Chacals a été réédité en 2002.

(6) https://www.youtube.com/watch?v=InK11bFAQ18

(7) Le spectacle auquel l'a conviée Kim Jong-il s'intitulait « Vive le Parti du travail de Corée éternellement victorieux ».

(8) Préambule de la Constitution du 5 septembre 1998 : « La République populaire démocratique de Corée et le peuple coréen sous la direction du Parti du travail de Corée honoreront éternellement le camarade Kim Il-sung, grand Leader, comme président de la République. »

(9) Le djoutché, en coréen, se transcrit habituellement juche, à l'américaine mais, à la française, se prononce bien djoutché.

(10) Brian Reynolds-Myers, La Race des purs, traduit de l'américain par Pascale-Marie Deschamps, Saint-Simon, 2011.

(11) Depuis 1966, Pyongyang prétend sans la moindre preuve que c'est Kim Un-u, l'arrière-grand-père de Kim Il-sung, qui, en 1866, aurait empêché le navire américain General Sherman de s'emparer de Pyongyang, comme si, chez les Kim, on avait la résistance dans le sang.

(12) 9 octobre 2006, 25 mai 2009 et 12 février 2013.

(13) À Pyongyang, nous sommes aujourd'hui en Djoutché 103 (2015). La guerre de Corée a débuté en Djoutché 39 (1950) et le règne de Kim Jong-un en Djoutché 100 (2011).

(14) C'est dans les années 1930 que Kim Sang-ju a adopté le surnom de Il-sung, mot à mot première étoile, c'est-à-dire soleil.

(15) Constitution nord-coréenne du 5 septembre 1998.

(16) Rédigé en 1549, le Discours de la servitude volontaire a été publié pour la première fois en 1574.