Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
ANTITERORISME A L'ALLEMANDE
Entretien avec Hans-Georg MAASSEN
Président de l'Office fédéral pour la protection de la Constitution (BfV) de la République fédérale
conduit par
Jean-Paul Picaper
Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques à Berl
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Entretien avec Hans-Georg Maassen*

* Président de l'Office fédéral pour la protection de la Constitution (BfV) de la République fédérale d'Allemagne.

antiterrorisme à l'allemande

Cet entretien a été conduitpar Jean-Paul Picaper**

** Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques à Berlin-Ouest, puis correspondant permanent du Figaro en Allemagne de 1976 à 2003. Fondateur du cybermagazine franco-allemand « Atelier de Strasbourg » dans le cadre de sa maison d'édition DiversGens (Berlin). Auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont, parmi les plus récents : Europe, le pour et le contre, France Empire, 2014 ; Les Ombres d'Oradour, L'Archipel, 2014.

Assistons-nous au retour de la guerre froide ? Sommes-nous à la veille d'une Troisième Guerre mondiale ? Les observateurs les plus sérieux en viennent à poser des questions qu'on aurait jugées invraisemblables il y a encore quelques années. Il est vrai que le monde actuel bascule. Le fanatisme et le terrorisme s'immiscent violemment dans nos sociétés. Aussi sommes-nous allés quérir le diagnostic de l'un des hommes les mieux informés sur ces menaces en Europe, le Dr Hans-Georg Maassen, chef du contre-espionnage et de la lutte antiterroriste en Allemagne. Une interview exceptionnelle réalisée au siège de son service, dans la grande banlieue de Cologne.

Né en 1962 à Mönchengladbach en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Hans-Georg Maassen est docteur en droit. À partir de 1991, il a occupé divers postes au ministère fédéral de l'Intérieur : contrôle de l'immigration, droit des étrangers, dossiers de la police. En 2008, il a été chargé du lourd secteur de la lutte antiterroriste. Depuis le 1er août 2012, ce « patron » chaleureux et dynamique qui n'a rien d'un bureaucrate dirige l'Office fédéral pour la protection de la Constitution, le BfV. Autrement dit, il est devenu le spécialiste allemand de la chasse aux espions et de la prévention des attentats.

J.-P. P.

Jean-Paul Picaper - Monsieur Maassen, comment définiriez-vous la vocation des services que vous présidez ?



Hans-Georg Maassen - L'Office fédéral pour la protection de la Constitution (1) est chargé du renseignement intérieur. Comme ses homologues étrangers, il s'occupe de la lutte antiterroriste, de la lutte contre l'extrémisme et du contre-espionnage. Mais à la différence de nombre d'entre eux, il n'est pas une autorité de police. Nous ne sommes pas habilités à procéder à des arrestations, à effectuer des fouilles et autres activités policières. Inversement, la police allemande n'a pas les compétences qui sont les nôtres. La République fédérale d'Allemagne s'est imposée l'obligation de séparer les organes de police de ceux du renseignement. Après la guerre, on a évité de recréer un service ressemblant à la Gestapo qui cumulait, elle, ces deux fonctions.



J.-P. P. - Travaillez-vous néanmoins avec la police ?



H.-G. M. - Oui, nous travaillons main dans la main avec la police pour échanger certaines informations dans les domaines de la sécurité de l'État, de la lutte antiterroriste et du contre-espionnage. Nous ne révélons pas nos sources ; mais lorsque, au fil de nos enquêtes, nous parvenons à des conclusions qui pourraient mener à des arrestations, nous les partageons avec elle.



J.-P. P. - Le BfV emploie 2 800 collaborateurs répartis entre vos deux sites de Cologne et de Berlin. Combien de départements comptez-vous ?



H.-G. M. - Nous en avons sept : quatre départements spécialisés et trois départements de soutien. Les départements spécialisés sont les suivants : un département consacré à l'extrémisme de droite ; un autre à l'extrémisme de gauche et à l'extrémisme étranger ; un troisième spécialisé dans le contre-espionnage ; et un dernier dévolu à la lutte contre l'islamisme et le terrorisme.



J.-P. P. - Chaque année, vous publiez un rapport d'activité. C'est une pratique tout à fait inhabituelle pour un grand service de renseignement...



H.-G. M. - Notre tâche consiste à conseiller le gouvernement, à soutenir le travail de la police - je vous l'ai dit -, mais aussi à informer l'opinion publique. Notre Rapport annuel est présenté par le ministre de l'Intérieur au cours d'une conférence de presse. Cela fait partie des relations publiques.



J.-P. P. - En quoi consiste votre mission, concrètement ?



H.-G. M. - Nous surveillons les tendances hostiles aux principes de la démocratie, notamment au sein des partis politiques. Nous ne plaçons évidemment pas sous observation des partis qui voudraient modifier la loi ou la Constitution, mais ceux qui remettent en question les valeurs fondamentales de notre État, telles que le régime républicain, la dignité humaine ou l'égalité hommes-femmes. Des organisations islamistes qui proclament leur intention de remplacer la Loi fondamentale (2) par la charia, par exemple.



J.-P. P. - Est-ce le cas du Hamas, que l'Union européenne vient de retirer de la liste des organisations terroristes ?



H.-G. M. - La question posée était de savoir si le Hamas peut être défini comme une organisation terroriste. Nous partons, bien entendu, de l'idée que le Hamas pratique le terrorisme dans les régions où il est actif. Mais, ici, nous appliquons un tout autre critère : nous ne voulons pas savoir si le Hamas est ou non une organisation terroriste ; ce qui nous importe, c'est l'hostilité d'une organisation à l'égard de notre Constitution.



J.-P. P. - On assiste, en France, à une recrudescence des propos et des actes antisémites. Qu'en est-il en Allemagne ?



H.-G. M. - Le phénomène n'est pas nouveau. C'est même un classique de l'extrême droite. Mais, depuis quelques années, cet antisémitisme-là tend à refluer et, en fin de compte, à stagner. Les extrémistes de droite ont délaissé ces thématiques et déplacé leur discours sur le terrain de la xénophobie ou du refus du droit d'asile. Le danger vient désormais d'ailleurs. Ce sont des migrants originaires du Moyen-Orient qui importent chez nous l'antisémitisme. Nous l'avons constaté au cours de l'été 2014 lors des échauffourées qui ont éclaté à l'occasion de l'intervention de l'armée israélienne à Gaza. Ces manifestations ont été émaillées d'incidents qui ont fourni l'occasion à des partisans du Hamas de proférer des insultes antisémites extrêmement grossières. Des jeunes musulmans ont même tenté d'incendier des synagogues.



J.-P. P. - Tout au long de la guerre froide, votre service a traqué les espions soviétiques et est-allemands. On croyait ce temps révolu. La crise ukrainienne n'a-t-elle pas réactivé de vieux réflexes ?



H.-G. M. - Concernant la Russie, nous n'avons jamais eu l'impression que la guerre froide était terminée. Il y a plusieurs années, nous avons fait arrêter un couple, mari et femme, qui espionnait en Allemagne depuis plus de deux décennies sous une fausse identité (3). Les Russes continuent de pratiquer l'espionnage comme ils l'ont toujours fait. Au fond, rien n'a changé. Certes, après la chute du Mur de Berlin, ils étaient devenus nos partenaires. Nous avons coopéré très étroitement avec eux, notamment dans la lutte antiterroriste, bien que nous ayons dû constater qu'ils pratiquaient de l'espionnage contre les intérêts allemands en même temps.



J.-P. P. - Il s'agissait surtout d'espionnage industriel...



H.-G. M. - Pas seulement : les Russes s'adonnent aussi à l'espionnage politique dans tous les domaines qui les intéressent : diplomatie - en liaison avec la crise ukrainienne notamment -, énergie, finance...



J.-P. P. - La Stasi a-t-elle disparu ?



H.-G. M. - La Sécurité d'État est-allemande a été totalement dissoute. Les anciens collaborateurs de la Stasi conservent naturellement des relations d'amitié, ils forment des coteries, mais nous ne considérons pas que ces réseaux constituent une menace pour notre démocratie.



J.-P. P. - Après la réunification, d'anciens membres de la Police populaire et de l'Armée nationale populaire de la RDA ont été intégrés dans les forces de l'ordre et les forces armées de la République fédérale. Avez-vous accueilli dans votre service d'anciens collaborateurs de la Stasi ?



H.-G. M. - Non, c'est précisément ce qui a rendu notre travail si difficile dans les nouveaux Länder situés sur le territoire de l'ex-RDA. Nos services ont dû repartir de zéro parce qu'ils ne pouvaient pas embaucher du personnel sur place. Nous n'avons repris aucun agent de la RDA.



J.-P. P. - On a dit que la Stasi avait un trésor caché. Savez-vous où il se trouve ?



H.-G. M. - Je n'en ai aucune idée.



J.-P. P. - Parlons maintenant de nos amis américains. Les révélations d'Edward Snowden ont jeté une lumière peu flatteuse sur certaines de leurs méthodes, en particulier les écoutes téléphoniques. Avait-on imaginé que de pareilles choses fussent possibles ?



H.-G. M. - Non. Pourtant, quand on voit les moyens dont ils disposent dans le domaine des communications électroniques, comment ne pas se dire qu'il eût été logique d'avoir un doute ? Les ressources budgétaires, humaines, techniques et juridiques qu'ils mettent à la disposition de leurs services de renseignement sont, en effet, considérables. Mais, franchement, malgré tout cela, on n'a jamais supposé qu'ils s'en servaient contre leurs alliés et amis. Grâce à Snowden, cela est devenu clair.



J.-P. P. - Après quelques mois, l'indignation semble pourtant retombée...



H.-G. M. - En Allemagne, le dossier n'est pas clos. Un an et demi après la parution des documents de Snowden, nous avons encore une commission d'enquête du Bundestag qui planche intensément sur cette question. Les révélations de Snowden et l'activité des services américains sont un sujet qui revient régulièrement dans nos médias et dans le débat public. Cette affaire a pesé sur les relations germano-américaines et, je pense, aussi sur les relations américano-européennes.



J.-P. P. - Les Américains vous ont-ils aidés à déjouer des attentats en Allemagne ?



H.-G. M. - Les Américains restent nos partenaires. Nous avons besoin de leurs services pour lutter contre le terrorisme de la même manière qu'ils ont besoin des nôtres. Il y a quelques années, par exemple, ils nous ont fourni de précieux renseignements qui nous ont permis d'éventer un projet d'attentat du « Groupe du Sauerland » (4). Grâce à eux, nous avons également pu empêcher le « Groupe El-Kebir » de commettre un carnage dans les transports en commun à Düsseldorf (5). Nous sommes fiers, ces dernières années, d'avoir fait capoter une dizaine de tentatives d'attentats.



J.-P. P. - Surveillez-vous les spectacles et les manifestations sportives ?



H.-G. M. - En principe, la protection des manifestations de masse est du ressort de la police. Mais il nous arrive de lui transmettre des informations pour qu'elle puisse prendre ses dispositions.



J.-P. P. - La guerre cybernétique prend de plus en plus d'ampleur. Le gouvernement allemand est-il capable de contrer de telles attaques ?



H.-G. M. - C'est une menace que le gouvernement prend très au sérieux. Pour y faire face, un Centre de défense cybernétique a été créé, le BSI, avec lequel nous coopérons régulièrement. Chaque jour, le gouvernement allemand subit plusieurs milliers d'attaques dont deux ou trois sont si sophistiquées sur le plan technologique qu'elles ne peuvent provenir que de services de renseignement étrangers.



J.-P. P. - Al-Qaïda et l'État islamique recrutent des candidats au djihad dans la plupart des pays européens. Comment parviennent-ils à convaincre des jeunes gens de tout quitter pour mener la « guerre sainte » ?



H.-G. M. - Tout d'abord, je voudrais souligner que les affreux attentats de Paris m'ont bouleversé. Ces crimes terribles confirment que l'Europe, elle aussi, est une cible du terrorisme djihadiste. D'après nos constatations, le djihadisme est devenu un élément d'une sous-culture propre à la jeunesse. Les recruteurs s'adressent en priorité à des jeunes qui réunissent les « quatre M » : « masculins », « musulmans », « migrants » et « malchanceux » - à l'école ou sur le plan professionnel j'entends. Ce sont souvent des chômeurs. Le contact est établi soit dans le monde réel, dans la famille ou le cercle d'amis, soit via Internet. Des campagnes de distribution du Coran sont également organisées dans les rues au cours desquelles des salafistes font connaissance avec les gens et les invitent à des séminaires ou à des cérémonies musulmanes.



J.-P. P. - Allez-vous écouter les prédicateurs dans les mosquées ?



H.-G. M. - S'il est prouvé que leurs discours contiennent des incitations à la haine, nous gardons un oeil sur eux.



J.-P. P. - En France, plus de 1 200 jeunes ont déjà répondu à l'appel du djihad. Combien sont-ils en Allemagne ?



H.-G. M. - Nous en avons jusqu'ici dénombré plus de 550. Et encore ne s'agit-il que de ceux que nous connaissons par leur nom. Ils sont certainement bien plus nombreux. Dans l'ensemble de l'Europe, 3 400 environ ont fait le voyage vers la Syrie. Seuls 18 % de ceux qui sont partis d'Allemagne sont des Allemands de souche, donc des convertis. Tous les autres, plus de 80 %, sont des fils d'immigrés, dont 60 % ont la nationalité allemande. La moyenne d'âge se situe aux alentours de 25 ans, mais on trouve aussi de très jeunes gens. Nous avons constaté que des jeunes filles de 13 ans ou plus avaient essayé de rejoindre la Syrie. En les plongeant dans une sorte d'illusion romantique, on avait réussi à leur faire croire qu'elles allaient épouser de vaillants djihadistes.



J.-P. P. - Ces jeunes islamistes sont-ils d'origine turque (6) ?



H.-G. M. - On ne peut pas dire que ce soit le cas de la majorité. Beaucoup d'entre eux sont d'origine turque. Il y a aussi parmi eux de nombreuses personnes d'origine arabe, venues du Maghreb ou du Moyen-Orient.



J.-P. P. - Certains sont-ils revenus ?



H.-G. M. - Au total, 180 sont rentrés en Allemagne. Un certain nombre sont entre les mains de la justice. Des mandats d'arrêt ont été lancés contre d'autres. Mais, le plus souvent, nous ne savons pas ce que ces personnes ont fait en Syrie ou en Irak parce que nos informations provenant de ces pays sont très minces. Nous devons nous en remettre à notre service du renseignement extérieur, le BND, ou à des services amis, européens ou américains.



J.-P. P. - En Allemagne, les salafistes forment le principal groupement islamiste. Quel est leur objectif ?



H.-G. M. - Le salafisme n'est pas une organisation ; c'est un mouvement qui a pour but de rétablir l'islam tel qu'on le vivait à l'époque de Mahomet. Implanté en Allemagne depuis cinq ou six ans, il ne cesse de progresser. Aujourd'hui, on estime le nombre d'adeptes à 7 000 contre 3 800 en 2011. La plupart des jeunes hommes qui se rendent en Syrie sont issus de ce vivier salafiste.



J.-P. P. - Ces derniers mois, on a vu naître un mouvement qui s'intitule « hooligans contre salafistes ». Se rattache-t-il à la mouvance d'extrême droite ?



H.-G. M. - Je ne dirais pas cela. Seule une fraction de ces activistes se revendique de l'extrême droite. Dans leur grande majorité, ils sont apolitiques. Ce sont des gens qui aiment boire de la bière et se battre. En général, ils rencontrent des hooligans de l'équipe adverse à l'entrée des stades de foot et font le coup de poing avec eux. Un petit groupe, baptisé « hooligans contre salafistes », a cherché la confrontation avec des salafistes. Il a fait parler de lui en février et en mars 2014 à Mönchengladbach et à Mannheim. Pendant les dernières manifestations des hooligans, il n'y avait pas de salafistes qu'ils auraient pu tabasser.



J.-P. P. - Les fauteurs de troubles d'extrême droite sont-ils plus nombreux en ex-RDA que dans l'ancienne Allemagne de l'Ouest ?



H.-G. M. - Il faut d'abord préciser que les effectifs de l'extrême droite sont en chute libre depuis quelques années. Sur les 50 000 personnes qui gravitaient dans ces milieux au début des années 2000, il n'y en a plus aujourd'hui que 21 700. Cela dit, vous avez raison, ils résident pour la plupart dans les Länder est-allemands. Cette localisation est liée, en partie, à des raisons sociologiques. Qu'ils soient de droite, de gauche ou d'essence religieuse, les extrémismes séduisent en priorité les jeunes, surtout lorsqu'ils éprouvent des difficultés à s'intégrer et qu'ils ont un penchant pour la violence collective. Il est logique que ceux qui vivent dans les grandes villes de l'Ouest, à forte présence musulmane, soient attirés par le fondamentalisme islamique tandis qu'à l'Est, où les groupements d'extrême droite sont solidement implantés, ils se tournent vers cette mouvance.



J.-P. P. - Estimez-vous que le mouvement Pegida (7), qui manifeste depuis le début de 2014 contre l'islamisation de l'Allemagne et de l'Europe, plonge ses racines dans le substrat d'extrême droite ?



H.-G. M. - Nous ne disposons d'aucun indice allant dans ce sens. Nous cherchons à savoir dans quelle mesure les extrémistes de droite exercent une influence sur Pegida. Cela semble être plus le cas lors des petites manifestations dans l'ouest de l'Allemagne, par exemple à Düsseldorf, que lors des grandes manifestations à Dresde.



J.-P. P. - Pensez-vous que le parti néo-nazi NPD sera un jour interdit ?



H.-G. M. - Les Länder allemands ont formé un recours pour obtenir l'interdiction du NPD. Ce dossier est instruit depuis un an par le Tribunal constitutionnel. Le BfV soutient ce recours en fournissant des documents et des éléments ayant valeur de preuves. Nous sommes convaincus que ces preuves sont solides. Mais vous comprenez bien qu'il s'agit aussi d'une décision politique.



J.-P. P. - À côté des mouvements anti-républicains, il existe aussi en Allemagne des mouvements europhobes, les seconds étant parfois apparentés aux premiers. Le BfV s'intéresse-t-il, par exemple, à l'AfD (8) ?



H.-G. M. - Nous n'avons pas placé l'AfD sous surveillance. Nous nous contentons d'observer le phénomène : ces dernières années, des groupements et des partis hostiles à l'Europe ont fait leur apparition. C'est ainsi. Une démocratie doit s'en accommoder. C'est l'affaire des partis d'en débattre dans l'hémicycle du Parlement. Tant que ces partis sont paisibles et qu'ils respectent l'État de droit, ils ne relèvent pas des services de renseignement.



J.-P. P. - Où en est l'extrémisme de gauche ? Dans les années 1960 et 1970, l'anarcho-communisme était très puissant en Allemagne. Il semble avoir régressé...



H.-G. M. - Il faut faire la différence entre l'extrémisme de gauche qui respecte la légalité et celui qui est favorable à l'utilisation de la violence. Depuis quelque temps, nous constatons une montée de la violence dans ces milieux. Ils s'en prennent avant tout au camp d'en face, c'est-à-dire aux militants d'extrême droite, mais ils aiment aussi en découdre avec les représentants de l'État, les forces de police. Ils s'attaquent régulièrement aux installations ferroviaires et cherchent, par ce biais, à troubler l'ordre public.



J.-P. P. - Les manifestations du « bloc noir », ces anarchistes tout de noir vêtus qui faisaient régner la terreur à Berlin et à Hambourg, ont-elles disparu ?



H.-G. M. - Pas vraiment. Le 23 décembre 2013, nous avons essuyé à Hambourg une manifestation violente de « Flora la Rouge » qui s'est soldée par 120 policiers blessés. La « Rote Flora » est le nom d'un immeuble squatté par des extrémistes de gauche. Ce courant est donc encore capable de mobiliser du monde. À l'approche de deux événements sensibles - l'inauguration du nouveau bâtiment de la Banque centrale européenne en mars 2015 à Francfort et le sommet du G-7 qui se tiendra au château d'Elmau en Bavière les 7 et 8 juin -, ce n'est sans doute pas une bonne nouvelle.



J.-P. P. - La formation néo-communiste Die Linke fait-elle l'objet d'une sollicitude particulière de votre part ?



H.-G. M. - Non, pas en tant que parti politique, mais nous surveillons ses excroissances radicales. Elles sont au nombre de sept, dont « Plateforme communiste », « Forum marxiste », « Cuba si » et « Marx 21 »...



J.-P. P. - Coopérez-vous avec les services français ?



H.-G. M. - La DGSI est notre partenaire le plus proche. Nous échangeons avec nos homologues français toutes les informations dont nous avons besoin dans le cadre de la lutte antiterroriste et du contre-espionnage.



J.-P. P. - Et avec le service de police européen Europol ?



H.-G. M. - C'est le rôle de l'Office fédéral de la police judiciaire. Pour notre part, nous coopérons avec les services de renseignement nationaux des pays européens. Il n'existe pas de service de renseignement européen.



J.-P. P. - Contrôlez-vous aussi l'immigration illégale ?



H.-G. M. - Nous laissons cette tâche à la police fédérale et à l'Autorité de l'immigration. Mais nous tentons de repérer, parmi les immigrés qui arrivent en Allemagne, les personnes susceptibles de commettre des attentats terroristes ou de porter atteinte à l'État de droit.



J.-P. P. - La perméabilité des frontières européennes vous pose-t-elle problème ?



H.-G. M. - La disparition des frontières au sein de l'espace Schengen est une bonne chose. Dans le contexte actuel de la guerre en Syrie, nous devons simplement nous montrer plus vigilants et appliquer des mesures compensatoires. Le cas de Mehdi Nemmouche - cet islamiste français parti faire le djihad et revenu par Francfort-sur-le-Main pour commettre un attentat au Musée juif de Bruxelles - doit nous alerter. La situation impose aux services de renseignement des échanges d'informations intensifs avec les autorités frontalières.



J.-P. P. - Des fonctionnaires français travaillent-ils dans vos locaux et, inversement, des gens à vous sont-ils reçus à la DGSI ?



H.-G. M. - Ce que je peux vous dire, c'est que nous avons à l'ambassade d'Allemagne à Paris un fonctionnaire qui assure la liaison et coopère avec la DGSI.



J.-P. P. - La législation actuelle est-elle à la hauteur de la menace ? Faut-il adapter l'arsenal juridique ?



H.-G. M. - On peut toujours améliorer la législation. Mais il ne faudrait pas commettre l'erreur de croire qu'il suffit de changer la loi pour résoudre le problème. Au lieu de la changer, il suffit parfois de l'appliquer convenablement. Ce qui suppose de doter les administrations de moyens supplémentaires pour mener leurs missions à bien (9).



J.-P. P. - Quelle est la principale cible du terrorisme international ? L'Europe ou l'Amérique ?



H.-G. M. - L'Amérique et l'Europe sont toutes deux dans le collimateur du terrorisme islamiste. À ceci près que l'Europe est évidemment bien plus proche des théâtres d'opérations syrien et irakien, ce qui rend les allers-retours des djihadistes plus aisés. La Russie est, elle aussi, concernée, mais d'une autre manière. Elle a surtout affaire à des combattants tchétchènes qui reviennent de Syrie.



J.-P. P. - Sommes-nous à la veille d'une Troisième Guerre mondiale ?



H.-G. M. - Rien ne permet de l'affirmer. Ce qui est sûr, c'est que nous traversons actuellement une période de profonds bouleversements. Outre la Syrie et l'Irak, les sujets d'inquiétude ne manquent pas : la Libye, en pleine déliquescence ; l'Égypte, en butte au terrorisme islamique ; le Nigeria, où Boko Haram ébranle les fondements de l'État ; sans oublier des États défaillants comme le Yémen ou la Somalie. Chacun de ces foyers d'instabilité - pas aussi éloignés que nous pouvons le croire en lisant la carte - menace notre sécurité. De plus, notre relation avec la Russie est difficile en ce moment. Elle s'est clairement refroidie, et cela exactement au moment où nous aurions besoin de Moscou comme partenaire dans la lutte contre le terrorisme islamiste.

 


Notes :




(1) L'Office fédéral pour la protection de la Constitution (BfV) a été créé en 1950 sous la tutelle des Alliés. La mission du BfV consistait à défendre la Constitution de la nouvelle démocratie allemande contre toute tendance totalitaire et dictatoriale. En ces temps de guerre froide, le BfV eut à combattre surtout les efforts communistes et les activités d'espionnage de pays de l'Est sur le territoire allemand, mais aussi des organisations d'extrême droite et/ou néo-nazies.

En 2011 le BfV a demandé à deux historiens de faire des recherches sur la création de l'Office et de mettre l'accent sur le passé nazi d'anciens employés du BfV. Les résultats seront publiés en 2015.

(2) La Constitution, appelée Loi fondamentale, fut adoptée le 8 mai 1949 par un conseil parlementaire, sorte de constituante, peu avant la fondation de la République fédérale d'Allemagne intervenue le 23 mai suivant. À la différence des régimes qui l'ont précédée, la République fédérale se définit davantage par cette Constitution démocratique que par un territoire et une identité culturelle. De même qu'en France, c'est avant tout la république qui définit l'État et la nationalité, avant la langue et la culture. Il y a enfin à cet égard convergence entre l'Allemagne et la France. Dans nos deux pays, l'appartenance à l'Union européenne et à la zone euro ont acquis entre-temps une valeur quasi constitutionnelle.

(3) Connue sous le faux nom de Heidrun Anschlag (Anschlag signifie « attentat » en allemand), cette espionne russe (année de naissance présumée : 1965) a été libérée le 11 novembre 2014 et extradée en Russie, tandis que son mari, Andreas (année de naissance présumée : 1959) restait en détention. Heidrun et Andreas Anschlag avaient été condamnés en juillet 2013 à 5 ans et demi et 6 ans et demi de prison par un tribunal de Stuttgart, pour espionnage au profit du KGB et de son successeur russe, le SVR. Le couple s'était installé en Allemagne de l'Ouest en 1988, avant la chute du Mur de Berlin. Andreas était ingénieur et travaillait pour l'industrie automobile. Son épouse Heidrun était femme au foyer. Ils collectaient des informations sur les stratégies militaires et politiques de l'Union européenne et de l'Otan, obtenues notamment par le biais d'un contact au sein du ministère néerlandais des Affaires étrangères. Les informations étaient récupérées dans des boîtes aux lettres anonymes ou sous des arbres par des employés du consulat général de Russie à Bonn. Ils ont été arrêtés en octobre 2011 après que la police allemande eut surpris Heidrun en train d'écouter des messages cryptés sur un émetteur.

(4) Les services avaient baptisé ce groupe terroriste du nom d'une montagne ouest-allemande, le Sauerland, où trois membres du commando avaient loué une maison pour y préparer leur attentat. Les enquêteurs réussirent à substituer de l'eau à l'explosif, du peroxyde d'hydrogène, déposé dans des bidons en plastique. Formé en 2007 à partir d'une cellule implantée sur la frontière pakistano-afghane, le groupe était affilié à l'Union islamique du djihad (IJU). Les trois principaux accusés furent condamnés le 4 mars 2010 à des peines de plusieurs années de prison. Âgés à l'époque de 23 à 30 ans, quatre hommes avaient été identifiés suite à l'interception par la CIA de conversations téléphoniques entre l'Allemagne et le Pakistan. La CIA transmit l'information au BND allemand, lequel la remit au BfV, compétent pour la sécurité intérieure. Les services allemands et américains mirent en place à Berlin un Centre antiterroriste pour observer les suspects. Dans le cadre de l'« Opération Alberich », 500 fonctionnaires surveillèrent 24 h sur 24 les quatre hommes et une quarantaine à une cinquantaine de jeunes gens qui gravitaient autour d'eux. Parmi eux, des agents doubles, un médecin égyptien, Yehia Yousif, un certain Mevlüt Kar, agent d'Al-Qaïda, ainsi que des membres des services turcs.

(5) Abdeladim El-Kebir était le nom d'un Marocain de 30 ans formé début 2010 dans un camp islamiste au Pakistan et rentré par voie de terre en Allemagne où il recruta des complices. Il prit contact avec le numéro deux d'Al-Qaïda, le Libyen Atiyah Abd Al-Rahman, et prépara une bombe qui devait exploser à une station de bus de Düsseldorf. El-Kebir se comportait en vrai conspirateur. Il portait une perruque, s'habillait à l'occidentale, évitait la mosquée, changeait fréquemment de café Internet et, chez lui, branchait la télévision à tue-tête pour couvrir le bruit des conversations. La police l'arrêta alors qu'il était en train de bricoler un détonateur avec deux complices.

(6) Les Turcs forment le plus gros contingent d'immigrés en Allemagne. On y recensait en 2009 1 658 083 citoyens turcs et 2 502 000 citoyens allemands d'origine turque. Ils vivent principalement à l'ouest du pays, dans les régions industrielles de Rhénanie-Westphalie, en Bade-Wurtemberg et en Bavière. Ils sont majoritairement installés dans les grandes villes comme Munich, Cologne, Francfort, Stuttgart, Düsseldorf et Duisburg. Mais ils sont particulièrement nombreux à Berlin, surtout dans les arrondissements de Neukölln et Mitte.

(7) S'intitulant du nom étrange de Pegida (« Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes », en français : Européens patriotes contre l'islamisation de l'Occident), ce mouvement est apparu à l'automne 2014 dans l'est de l'Allemagne. Il fait tache d'huile en Rhénanie et ailleurs, prenant de plus en plus d'ampleur. Il échappe à toute classification politique et se positionne à l'écart de tous les partis. Anti-islamiste, Pegida exprime aussi un rejet de l'immigration débridée et incontrôlée. Sorti de nulle part, ce mouvement de citoyens ordinaires rassemble désormais des milliers de protestataires dans les grandes et les moins grandes villes allemandes qui participent régulièrement à ce qu'ils appellent des « promenades ». On écoute et on applaudit des discours, puis on marche calmement, lentement en vastes cortèges dans les rues, seuls ou avec des amis, et parfois en famille.

(8) Encore marginal et très hétéroclite, le nouveau parti Alternative pour l'Allemagne (Alternative für Deutschland ou AfD) a récolté l'été dernier environ 10 % des voix lors d'élections régionales dans plusieurs Länder. Il n'avait pu franchir la barre éliminatoire des 5 % pour entrer au Bundestag l'année précédente, mais avec le même nombre de voix et une participation plus réduite qui lui a donné 7 % des suffrages exprimés, il a pu envoyer sept députés au Parlement européen en avril dernier. L'AfD et son chef, le professeur d'économie Bernd Lucke, brocardent l'euro à la moindre occasion et doivent lutter sans cesse dans leurs sections régionales pour ne pas être débordés par l'extrême droite. Récemment, certains des leaders de l'AfD se sont rapprochés de la Russie, à l'instar du Front national français.

(9) La dotation du BfV, issue du budget fédéral, s'élevait en 2011 à 173,5 millions d'euros. Si l'on y ajoute la dotation des 16 sections régionales du service dans les Länder, on atteint un total de plus de 300 millions d'euros.