Politique Internationale - La Revue n°148 - ÉTÉ -

sommaire du n° 148
PEUT-ON VAINCRE DAESH ?
Article de Myriam BENRAAD
Chercheuse à Sciences Po
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Myriam Benraad*

* Chercheuse spécialiste de l'Irak et du Moyen-Orient, associée au CERI-Sciences Po, à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) et à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Auteur, entre autres publications, de : Irak, la revanche de l'Histoire. De l'occupation étrangère à l'État islamique, Vendémiaire, 2015 ; Irak : de Babylone à l'État islamique, Cavalier Bleu, 2015.

peut-on vaincre Daech ?

L'expansion de l'État islamique au Moyen-Orient et dans l'ensemble du monde arabo-musulman peut-elle être contenue ? C'est la question qui, depuis plusieurs mois, taraude tous les esprits. Tandis que la coalition internationale conduite depuis 2014 par les États-Unis annonçait il y a peu avoir infligé d'importants revers au groupe devenu la première menace terroriste mondiale, celui-ci s'emparait, en mai 2015, des villes de Ramadi en Irak et de Palmyre en Syrie. L'État islamique contrôle à ce jour 40 % du territoire irakien (provinces d'Al-Anbar, Ninive et Salahaddin) et plus de 50 % du territoire syrien (provinces de Deir Ezzor, Raqqa, Hassaka, Alep et Hama). Au fil d'actions spectaculaires, ses combattants ont montré leur détermination à parachever un « califat » à la fois régional et global. Les capitales occidentales, elles, paraissent désemparées face à cette inexorable avancée. Il est vrai que la nature de l'ennemi est loin de relever de l'évidence malgré l'abondance d'informations disponibles sur le sujet depuis le début de la crise. Au-delà de ses exactions abjectes, Daech (1) est un objet multiforme - à la fois politique, idéologique, social et culturel - qui plonge ses racines dans le conflit issu de la guerre d'Irak de 2003. Le groupe est parvenu, avec une impressionnante célérité, à transcender sa base irakienne pour s'exporter par-delà les frontières.

Dans son sillage, il a également ouvert une nouvelle séquence d'instabilité sanglante dans un Moyen-Orient où la trajectoire heurtée du sunnisme face à la montée en puissance continue de l'Iran et de ses alliés chiites n'a toujours pas trouvé d'issue. En Irak, point de départ de cette dynamique infernale, les Arabes sunnites ont été relégués au second plan de la transition. Pendant un temps, ils ont tenté par différents moyens de retrouver une place dans ce « nouvel Irak » prétendument démocratique et prospère (2). Mais, réduits au statut de « parias » sur la longue durée, ils ont fini par introniser Daech comme instrument de leur revanche.

Les puissances régionales, quant à elles, sont aujourd'hui partagées face à ce « Frankenstein » qu'elles ont, pour certaines, contribué à façonner. Car Daech est aussi le produit des guerres que se livrent les États voisins de l'Irak et de la Syrie depuis plusieurs années. Un enfant monstrueux qui a su rassembler les mécontents, les marginaux et les frustrés de tous bords.

Une décennie de ressentiment sunnite

Depuis 2003, la question de la participation politique des Arabes sunnites n'a cessé d'empoisonner le déroulement de la transition irakienne. Ainsi, dès le début de l'occupation, plusieurs mesures prises par les États-Unis se révèlent délétères, en particulier le démantèlement simultané de l'armée et du parti Baas (3) qui a pour effet d'exclure les Arabes sunnites des institutions. Washington considère à l'époque qu'il faut, pour garantir un véritable changement politique à Bagdad, transférer les pouvoirs de cette « minorité dominante » (4) (entre 20 à 30 % de la population) vers la « majorité dominée », chiite et kurde (entre 70 et 80 %), sans quoi une démocratie irakienne, appelée à devenir un modèle pour ses voisins, ne pourra jamais s'épanouir. La « débaasification », calquée sur la dénazification de l'Allemagne par les Alliés en 1945, est la décision la plus emblématique de cette volonté de bâtir un ordre totalement neuf. Or elle est assimilée à une « dé-sunnification » forcenée de l'Irak, ravalant la frange arabo-sunnite à un rang politique inférieur. Ces mesures, conjuguées à des opérations militaires d'une rare violence (5) dans les provinces et les villes sunnites (y compris celles qui n'étaient pas liées au Baas), posent les jalons de l'ultime désastre nommé Daech.

La rédaction d'une nouvelle Constitution à l'été 2005 ne fait qu'accentuer cette tendance : les Arabes sunnites, peu représentés, sont rendus responsables de tous les crimes attribués à l'ancien dictateur et ne parviennent guère à se faire entendre. Quelques mois plus tard, en octobre, les deux tiers des provinces d'Al-Anbar et de Salahaddin rejettent le texte constitutionnel sur fond de reprise de la violence. Les combattants sunnites islamo-nationalistes, parfois nostalgiques de l'ancien système, commencent à se radicaliser en se rapprochant peu à peu de la mouvance salafiste. Al-Qaïda en Irak fait de la lutte contre les États-Unis et les chiites « apostats » ses deux objectifs prioritaires. Cette confessionnalisation de l'insurrection culmine durant les affrontements du printemps 2006 qui opposent les insurgés sunnites aux milices chiites à Bagdad, « cité de la paix » historique et symbole pour Al-Qaïda d'une gloire passée du sunnisme qu'il lui faut coûte que coûte restituer, y compris par la plus extrême et détestable des stratégies.

À cette flambée de violence succède un bref intermède d'espoir pour les Arabes sunnites. Les années 2007 et 2008 sont en effet marquées par l'essor du mouvement tribal dit du « réveil » (Sahwa), qui voit la coopération militaire de plusieurs cheikhs sunnites avec les troupes américaines (6), et par l'abrogation formelle de la débaasification (7). Les sunnites n'en demeurent pas moins rejetés aux marges du système politique, tout entier enraciné dans le communautarisme chiite, tandis que les Kurdes renforcent leur autonomie régionale au nord. Les tribus sunnites qui se sont soulevées contre l'État islamique d'Irak, proclamé la première fois à l'automne 2006 (8), sont traquées par le pouvoir central qui ne souhaite ni les intégrer dans l'appareil militaire ni leur concéder une quelconque représentation institutionnelle. La voie est libre, dès lors, pour les baasistes et les salafistes qui ne manquent pas de se présenter comme les seuls représentants des sunnites, les seuls garants de leur avenir en Irak et au Moyen-Orient. Parmi eux, l'État islamique, certes affaibli dans sa phase initiale, se reconstitue rapidement.

Début 2010, à la veille d'élections législatives symboliques - les dernières organisées en période d'occupation -, les Arabes sunnites veulent de nouveau croire qu'un retour à Bagdad est possible. Ils misent alors sur l'ancien premier ministre chiite laïque Iyad Allawi, dirigeant de la Liste irakienne (Iraqiyya), une plateforme politique pluricommunautaire, pour exprimer leurs griefs (en particulier au sujet des détentions arbitraires) et leurs aspirations. Mais leurs attentes s'effondrent une énième fois lorsque, après des mois de tractations intenses, le premier ministre chiite Nouri al-Maliki, investi en 2006, refuse d'entériner le score de son concurrent, procède à un coup de force et finit par concentrer tous les pouvoirs en réactivant au passage la débaasification en vue de se débarrasser de ses opposants, systématiquement qualifiés de « baasistes » et de « terroristes » (9). Pour les Arabes sunnites, c'est l'humiliation de trop : remportée à travers les urnes et donc parfaitement légitime, leur victoire vient de leur être confisquée.

La coalition Iraqiyya ne survivra pas à ce camouflet. Elle ne cesse en effet de décliner pour se désagréger sous le poids des manoeuvres d'Al-Maliki et de ses alliés chiites, soucieux d'entraver l'essor d'une entité sunnite en Irak qui leur serait hostile. Quant à Allawi, il laisse derrière lui une population arabe sunnite échaudée par la politique discriminatoire et autoritaire du gouvernement et prête à en découdre par tous les moyens.

De la contestation à l'assaut jihadiste

La campagne anti-sunnite mise en oeuvre par Bagdad culmine en décembre 2011 lorsque la Cour suprême irakienne émet un mandat d'arrêt contre le vice-président Tareq al-Hachémi, l'un des ténors politiques du camp sunnite, membre des Frères musulmans. Accusé d'activités terroristes, celui-ci prend la route de l'exil, tout d'abord au Kurdistan puis en Turquie. Toutes les provinces sunnites sont, quant à elles, placées sous étroite surveillance. Le pouvoir réduit le champ de leurs compétences en y déployant l'armée, la police et les forces de sécurité. Les projets de reconstruction économique sont volontairement ralentis dans ces territoires, et cela alors que les populations vivent dans des conditions précaires et que le chômage explose. Les Arabes sunnites ne parviennent pas à organiser une opposition viable, laissant Al-Maliki agir à sa guise. Or, en décembre 2012, des dizaines de gardes du corps du ministre des Finances sunnite Rafi al-Issawi, originaire d'Al-Anbar, sont arrêtés et incarcérés. Le point de rupture est atteint et un mouvement de contestation lancé dans les régions sunnites irakiennes.

Initialement pacifique, cette contestation demande que la débaasification ne vise plus de manière aveugle les Arabes sunnites. Elle exige aussi une présence moins lourde du gouvernement dans les affaires des provinces, continuellement affaiblies. S'ils espèrent encore un dialogue avec Al-Maliki, les Arabes sunnites envisagent une sécession géographique et politique sur la base de leur identité religieuse et ne croient déjà plus à la perspective d'une réconciliation nationale. De plus, les figures politiques sunnites présentes au niveau fédéral, favorables à des pourparlers avec le premier ministre (même lorsqu'elles le haïssent), ne possèdent en réalité qu'une marge de manoeuvre limitée ; elles sont tout autant coupées des citoyens que l'exécutif chiite. Ce sont les chefs locaux - tribus et dignitaires religieux (à l'instar de l'imam Abd al-Malik al-Saadi, dont les fatwas seront un temps suivies par les manifestants) - qui tentent une médiation pour éviter le pire. Mais, en avril 2013, Al-Maliki dépêche les forces de sécurité en vue d'écraser par les armes un camp de protestataires à Hawija, dans la province de Kirkouk. Cet usage abusif de la force sonne le glas de toute négociation sérieuse avec les Arabes sunnites et, à l'été 2013, le mouvement contestataire se transforme en une nouvelle insurrection (10).

Pareille remilitarisation du conflit sert la montée en force des formations les plus radicales, salafistes-jihadistes (État islamique, Partisans de l'islam (11)) et néo-baasistes (12) qui appellent à la révolte (13). Actifs dans le nord de l'Irak et en Syrie, un certain nombre de jihadistes et de baasistes ont rejoint les rangs de Daech (14), ce qui ne signifie pas pour autant que l'ensemble des sunnites soutient l'idéologie radicale et les méthodes ultraviolentes du groupe. Les civils ont d'ailleurs rejeté l'État islamique dans sa première mouture irakienne (15). En 2013, le mécontentement qui gronde parmi les Arabes sunnites d'Irak offre néanmoins aux salafistes, et à tous ceux qui sont en rupture avec le pouvoir, l'occasion d'étendre leur influence. À la fin de cette même année, tous les ingrédients d'un vaste soulèvement sont réunis. La guerre en Syrie permet à l'élite irakienne de l'État islamique de s'exporter au-delà de la frontière coloniale et de capitaliser sur le ressentiment sunnite qui monte contre le régime de Bachar al-Assad. Un élan de solidarité transnationale sunnite a pris corps contre les régimes chiites, autocratiques et répressifs, établis à Bagdad et à Damas.

L'État islamique n'est donc pas seulement une « multinationale » terroriste (16) ; le groupe est aussi le fruit de la situation irakienne et de son pourrissement avancé. La question sunnite irakienne est restée irrésolue pendant une décennie et a fini par pousser les Arabes sunnites dans les bras de l'acteur le plus brutal sur le terrain : celui qui, en l'espèce, leur promettait un renversement absolu de leur condition de sous-citoyens et la réalisation de toutes leurs exigences. L'État islamique n'est pas, comme on a pu le lire, une excroissance de la guerre civile en Syrie, car c'est en Irak qu'il s'est proclamé, et c'est en Irak que s'est formée son avant-garde composite : salafistes, baasistes, officiers de l'ancienne armée, paramilitaires. Tous ont fini par converger vers un dessein politique commun : le califat.

Entre base populaire et ancrage local

Les échecs essuyés par la coalition anti-Daech depuis 2014 s'expliquent par ce solide ancrage local, qui a notamment permis la chute des villes de Fallouja et de Mossoul. La plupart du temps, un accord a été passé en amont de l'assaut entre les jihadistes et une partie des tribus et des notables. En effet, les membres de l'État islamique étaient initialement perçus comme des « libérateurs » venus délivrer les populations sunnites de l'« occupation » de l'armée et des forces de sécurité irakiennes ayant en quelque sorte succédé à celle des Américains. En Syrie, les chefs de Daech ont su convaincre les Arabes sunnites des provinces frontalières du bien-fondé de leur projet, surtout à mesure que le régime syrien intensifiait sa répression et que s'effritait l'unité de l'opposition. De nombreuses factions sunnites, jihadistes ou non, se sont rangées aux côtés de Daech, avec pour but de remporter une victoire tactique contre les gouvernements en place, leurs alliés et l'Iran.

Lorsque l'État islamique entame sa conquête, il arrive ainsi sur un terrain favorable. Le premier facteur de son succès est l'insatisfaction et la colère des populations à l'égard de Bagdad et de Damas ; une colère souvent mêlée, en Irak, à la nostalgie d'un temps où une frange d'Arabes sunnites contrôlait l'appareil d'État et au sentiment que les chiites portés au pouvoir veulent tout simplement rayer le sunnisme de la carte. Daech est vu comme l'instrument, certes barbare, d'une reconquête politique et d'une « re-sunnification » aux antipodes du legs de l'occupation américaine. Cette reconquête tranche avec le discours nationaliste dont les sunnites se sont longtemps faits les hérauts désillusionnés (17). L'État islamique a su habilement exploiter la rancoeur des populations afin de s'assurer leur soutien (ou au moins leur passivité), en particulier celle des tribus sunnites irakiennes qui s'étaient alliées aux États-Unis contre lui en 2007-2008, et auxquelles les jihadistes proposent parfois la repentance.

Une fois installé, l'État islamique s'évertue à gagner les coeurs et les esprits en appliquant des méthodes employées avant lui par d'autres groupes islamistes comme le Hamas palestinien ou le Hezbollah libanais : rétablissement de la sécurité et de la justice ; restauration des services élémentaires (électricité, eau potable, égouts) ; création d'emplois dans les secteurs d'où l'État s'est retiré ; lutte contre la corruption. La quête de sécurité et de justice est particulièrement prononcée parmi les Arabes sunnites, réprimés par le pouvoir et dépossédés de leur citoyenneté. En 2013, à la veille de l'offensive, 60 % des sunnites irakiens ne font plus confiance au système judiciaire, tandis que 80 % des habitants de Mossoul ne se sentent pas en sécurité dans leurs quartiers face à une armée qui a établi des check-points dans chaque rue, qui rançonne les résidents et organise la pénurie. Les Arabes sunnites redoutent aussi l'arrivée des milices chiites (dont les fameuses « unités de mobilisation populaire », Hachd al-cha'abi en arabe, rassemblant entre 60 000 et 120 000 hommes sur le terrain) qui sont à la solde de Bagdad et de Téhéran. Dans ce contexte, l'État islamique est perçu non pas comme un mal, mais comme une solution.

L'adhésion au projet des jihadistes diffère cependant d'une région à l'autre et tend manifestement à régresser à mesure que leurs exactions se multiplient. Un certain nombre de sunnites, y compris insurgés (l'Armée islamique d'Irak, par exemple, qui a continuellement refusé de prêter allégeance à Al-Baghdadi, émir de l'État islamique), ne se reconnaissent pas dans la vision quasi totalitaire de l'islam sunnite que prône Daech ; ce sont ces sunnites qui, les premiers, ont fait les frais de la violence du groupe. De nombreux témoignages montrent que les sunnites sont loin de tous consentir à l'entreprise califale et qu'ils s'opposent à une centralisation de l'autorité religieuse et politique au sein d'une même entité. Dans bien des cas, leur soumission à l'État islamique est purement circonstancielle et leur permet d'échapper à la mort (18). De la même manière, la stratégie de sécurisation et de développement déployée par l'État islamique au profit des Arabes sunnites se heurte à certains obstacles. Au-delà de la terreur qu'ils ont instaurée dans les régions tombées sous leur contrôle (et dont peu s'accommodent dans les faits), les jihadistes n'ont pas tenu leurs promesses sur le plan socio-économique (19). En somme, les Arabes sunnites sont divisés, à la fois sur la notion de califat et sur la forme que pourrait revêtir un après-Daech.

D'une part, une fraction significative d'Arabes sunnites continue de soutenir l'État islamique, soit parce qu'ils sont convaincus par son idéologie, soit parce qu'ils ne voient pas d'alternative crédible. Les personnalités sunnites, à Bagdad comme dans les provinces, ont souvent perdu toute légitimité aux yeux des civils qui leur reprochent de s'être alignées sur les positions du pouvoir central et de ne pas avoir su les protéger de l'onde jihadiste (20). Suggérer, comme on l'entend souvent, une « inclusion » de la composante arabo-sunnite dans le processus politique existant relève par conséquent d'une vue de l'esprit. Et cela, d'autant que seule une fraction minime des Arabes sunnites envisage encore un retour vers Bagdad. D'autre part, un nombre croissant rejette l'État islamique et demande au gouvernement d'armer les hommes et les tribus disposés à les en débarrasser. La plupart estiment que l'armée, qui s'est effondrée à Mossoul puis à Ramadi, ainsi que les forces de sécurité, sont incapables de venir à bout du phénomène, et que leur redéploiement dans les régions tenues par Daech n'est au demeurant pas souhaitable compte tenu de leur lourd passif. En contrepartie de leur participation à la lutte anti-jihadiste, ces acteurs souhaitent obtenir une autonomie régionale, sur le modèle kurde, à laquelle Bagdad s'est jusqu'ici opposée (21).

Le rétrécissement des options stratégiques

Dans un scénario idéal mais malheureusement fictif, l'anéantissement de Daech supposerait une inversion totale des conditions qui ont permis son émergence en premier lieu : la dissolution désastreuse de l'armée irakienne en mai 2003, jamais reconstituée et entachée par une multitude d'affaires et de scandales (22) ; la débaasification et les lois anti-terroristes qui ont pris pour cible les sunnites ; les milliers d'arrestations discrétionnaires qui ont fait le lit de la « salafisation » des détenus sur les bases américaines et dans les prisons irakiennes et syriennes. À ce stade poussé de décomposition, l'horizon d'une refondation nationale de l'Irak et de la Syrie est néanmoins peu probable compte tenu du degré de communautarisation de leurs sociétés. L'État islamique s'est d'ailleurs appliqué à détruire tous les symboles de ces nations, même les plus fragiles, et de la mémoire collective qui s'y rattache : les musées, comme celui de Mossoul, mis à sac par les jihadistes ; les sites archéologiques ; et les cités antiques (Nimrod, Hatra et sans doute bientôt Palmyre).

Depuis le début de la crise, trois acteurs clés sont à la manoeuvre au plan militaire : les Kurdes, qui ont été les premiers à se mobiliser contre l'État islamique, tant en Irak qu'en Syrie, avec l'assistance aérienne et humanitaire des États-Unis et de pays européens ; les milices chiites, qui ont repris d'importants territoires, mais dont le rôle controversé dans la contre-offensive (23) alimente la résilience doctrinale et le redéploiement de Daech ; l'Iran, une puissance régionale contestée qui a déjà gagné la guerre d'Irak du printemps 2003 et qui est sur le point de remporter cette nouvelle bataille. La présence du général Qassem Soleimani à la tête de la section du corps des Gardiens de la révolution chargée des opérations et du renseignement extérieurs n'est pas étrangère à ces exploits. À ces composantes s'en ajoute une quatrième : les Arabes sunnites, qui vivent depuis de longs mois sous le joug de l'État islamique et qui pourraient intégrer la campagne militaire. Sans un rééquilibrage des forces au sol, aucune relance politique ne verra le jour dans tous les cas. La question est donc posée : comment arracher les Arabes sunnites à l'emprise de Daech et les convaincre de devenir les principaux acteurs de sa défaite ? Quels effectifs sont concernés ? Quelles doivent être les modalités de leur participation au combat ? Plus encore, est-il possible d'enrayer la dynamique sécessionniste sunnite au-delà de la lutte contre l'État islamique ? À l'évidence, les Arabes sunnites ne se mobiliseront pas si un « après » doit signifier une résurgence du statu quo ante, qui leur était insupportable.

Dès la fin de l'été 2014, les États-Unis ont engagé une série de pourparlers avec certaines tribus sunnites d'Irak pour qu'elles coopèrent à nouveau avec Washington et Bagdad. L'idée était de parvenir, en l'espace d'un an, à mettre sur pied une force tribale s'inspirant de la première Sahwa, apte à combattre efficacement l'État islamique. Le général à la retraite John R. Allen, ancien adjoint du commandant en chef des forces américaines David Petraeus dans la province d'Al-Anbar, nommé au poste d'émissaire du président Barack Obama pour la lutte contre l'État islamique, entendait s'appuyer sur ses contacts étroits noués avec les tribus pour mettre en branle cette « Sahwa 2.0 » et en faire un pilier de la stratégie alliée. Il s'agirait, plus précisément, de remobiliser les tribus dans un cadre plus institutionnel. En l'espèce, une garde nationale appuierait les frappes aériennes, serait encadrée par les conseillers militaires américains et les forces spéciales, et coopérerait avec l'armée irakienne, les peshmergas kurdes et d'autres groupes d'auto-défense (24).

Prometteuse, cette politique peine à se matérialiser, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, la première Sahwa tribale a laissé un héritage plus sombre qu'il n'y paraît, tissé de rivalités entre cheikhs sunnites, de soupçons de corruption et de dépendance financière à l'égard des États-Unis et des autorités irakiennes. Ensuite, les tribus demeurent partagées : certains cheikhs ont fait allégeance aux jihadistes ; d'autres ont renoncé à les combattre et préféré fuir (25) ; d'autres, enfin, envisagent une alliance avec les milices chiites comme un moindre mal (26). Cette dialectique complique la création d'une force cohérente. Anticipant l'éventualité d'un retournement tribal, Daech a d'ailleurs assassiné plusieurs centaines de membres de tribus qui avaient annoncé leur intention de prendre les armes (à l'instar des Albou Alwan, Albou Assaf Albou Fahad, Albou Nimr ou Jabbour). Alors que le nouveau cabinet irakien, dirigé par Haïdar al-Abadi, était supposé oeuvrer à la normalisation des rapports avec les Arabes sunnites et livrer des armes à leurs provinces, les tribus n'ont reçu aucun équipement sérieux de la part de Bagdad et sont bien souvent obligées de recourir au marché noir pour s'en procurer (27).

En l'état du conflit, le fossé qui sépare les Arabes sunnites vivant sous la férule de Daech du gouvernement central paraît insurmontable. Beaucoup ont vu dans l'arrivée d'Al-Abadi au pouvoir une simple perpétuation du legs politique de son prédécesseur, qui n'avait pas non plus armé les tribus sunnites. Beaucoup dénoncent une « milicisation » de l'appareil d'État, quasi entièrement aux mains des chiites et de l'Iran, et dont les membres refusent depuis 2011 d'accorder aux Arabes sunnites une forme de souveraineté régionale au prétexte que celle-ci déboucherait sur un nouveau partage de la rente pétrolière et de ses revenus.

L'absence de relais politiques à Bagdad et dans les provinces complique la donne et incite les régimes sunnites voisins à multiplier les interférences pour contrer l'essor régional du chiisme. Sur fond de succession au sommet de l'État et d'action militaire contre la rébellion houthie au Yémen, l'Arabie saoudite a réaffirmé son soutien aux Arabes sunnites d'Irak, y compris au plan financier. Ouvertement menacé par Daech (qui regroupe en son sein plusieurs milliers de combattants saoudiens), le royaume s'est récemment tourné vers de grandes confédérations tribales sunnites (comme les Chammar, liés à la famille régnante et présents en Irak et en Syrie) qu'il tente d'enrôler contre l'État islamique (28). La Jordanie suit une politique comparable : elle a pilonné, en avril 2015, le fief syrien du groupe jihadiste à Raqqa, en réponse au meurtre d'un de ses pilotes, Mouath al-Kassasbeh, brûlé vif dans une cage... Quant à la Turquie et au Qatar, ils soutiennent l'opposition sunnite non liée à Daech, le plus souvent elle aussi jihadiste, mais font montre d'une attitude ambiguë. Ankara est ainsi suspectée d'avoir offert son soutien à l'État islamique, passif (comme à Kobané lorsque l'armée turque est restée immobile, laissant les Kurdes syriens seuls face au feu) ou actif (sous la forme de transferts d'armes et de combattants qui transitent par son territoire). Doha, de son côté, aurait financé certains éléments liés à Daech (29).

En guise de conclusion...

La résistance de l'État islamique, en dépit d'une campagne soutenue de bombardements, inquiète la plupart des belligérants, surtout ceux qui, naïvement, pensaient avoir pour adversaire un groupe terroriste « classique ». En juin 2015, lors d'un forum à Doha, le général Allen reconnaissait lui-même que cette bataille globale prendrait une génération ou plus. Au cours des derniers mois, les recrues de Daech sont passées de 10 000 à plus de 30 000 combattants selon des informations fiables. Cette hausse n'est pas anodine : elle témoigne de la force du « califat », de sa réelle capacité à mobiliser et à se régénérer. Par surcroît, si la solution de long terme est politique, elle ne sera certainement pas celle que l'Occident escompte. Depuis plus de dix ans, les Arabes sunnites ont été tenus en marge de toutes les décisions liées à leur avenir en Irak et la crise de représentation qui les concerne est très profonde, voire irréversible. Frappés par des mesures jugées iniques, ils n'ont plus d'espoir, surtout au moment où Bagdad en appelle aux milices chiites pour les « libérer ».

La formation d'un leadership sunnite légitime, incarnant une alternative à l'État islamique et à la domination chiite en Irak, en Syrie et au Moyen-Orient, reste la clé de voûte de toute sortie de crise (30). Mais, pour l'heure, les Arabes sunnites sont moins engagés dans la voie d'un éventuel apaisement avec Bagdad et avec Damas que dans celle d'une dissidence territoriale et politique qui, avec ou sans Daech, a toutes les chances de suivre son cours.

 


Notes :




(1) Acronyme de l'arabe Dawla islamiyya fi al-'Iraq wa al-Cham (État islamique en Irak et au Levant), utilisé dans le dialecte irako-levantin depuis plusieurs années et banalisé en Occident depuis 2014 pour désigner ce groupe.

(2) Voir Joseph Braude, The New Iraq: Rebuilding the Country for its People, the Middle East, and the World, Basic Books, 2003. Publié à la veille de l'intervention militaire américaine, cet ouvrage envisage la restauration de l'État irakien et s'inspire du livre de Ruth Benedict, Le Chrysanthème et le sabre, paru en 1946 au sujet du Japon.

(3) Si les Arabes sunnites en constituaient le coeur historique, tous n'étaient pas associés au régime. De la même manière, certains chiites et Kurdes ont occupé des postes clés à Bagdad. La diabolisation de l'entité arabo-sunnite irakienne procède donc d'une construction née dans l'après-2003, sous le double effet de la politique des États-Unis et de l'influence des anciens opposants à Saddam Hussein de retour en Irak.

(4) Ce stigmate, vivement rejeté par les intéressés, est en lien direct avec la réaffirmation majoritaire dont Daech se veut porteur et qui éclaire en large part son succès parmi des populations arabo-sunnites lésées.

(5) La plupart sont destinées à « encercler et chercher » les baasistes et insurgés suspectés de préparer des attaques armées contre la coalition. Centrées sur le « triangle sunnite » (terme propre au jargon du Pentagone mais inconnu des Irakiens...), elles consistent pour l'armée américaine à forcer l'entrée des maisons et des bâtiments publics. Elles ancrent une animosité durable des populations civiles à l'égard des États-Unis.

(6) Ce mouvement prend corps en septembre 2006 dans la province d'Al-Anbar et s'étend par la suite à l'ensemble de l'Irak. Voir Myriam Benraad, « Une lecture de la Sahwa ou les mille et un visages du tribalisme irakien » (dossier « La tribu à l'heure de la globalisation »), Études rurales, no 184, été 2009, pp. 95-106.

(7) Celle-ci n'est néanmoins que de pure forme car la « Commission responsabilité et justice » qui la remplace renforce les prérogatives de l'exécutif qui s'assure de la loyauté des personnels réhabilités. De plus, la majorité des officiers sunnites ne sont pas réintégrés au sein de l'armée alors qu'ils auraient pu être une carte maîtresse de la lutte anti-jihadiste.

(8) La branche irakienne d'Al-Qaïda, dirigée par le jihadiste jordanien Abou Moussab al-Zarkawi, avait formé avec cinq autres factions armées un Conseil consultatif des moujahidin en Irak. Le 15 octobre 2006, celui-ci annonce la création de l'État islamique d'Irak (Dawla al-'Iraq al-islamiyya).

(9) Entre 2010 et 2011, des centaines de candidats aux élections sont ainsi disqualifiés, tandis que de nombreux Arabes sunnites, militaires, fonctionnaires et hommes politiques locaux sont pourchassés par Bagdad. Sur simple dénonciation d'un « informateur secret », tout individu peut faire l'objet d'une arrestation et être emprisonné.

(10) Voir Kirk H. Sowell, « Iraq's Second Sunni Insurgency », Current Trends in Islamist Ideology, Hudson Institute, août 2014.

(11) De son appellation arabe Ansar al-Islam, ce groupe a été constitué au Kurdistan irakien dès 2001. Après avoir combattu les forces américaines en Irak, ses membres se sont tournés vers les régimes de Bagdad et de Damas. En août 2014, une partie de ses combattants a rejoint les rangs de l'État islamique.

(12) Notamment l'Armée des hommes de la Naqchbandiyya, constituée en 2006 après la pendaison de Saddam Hussein et conduite par le numéro deux de l'ancien régime, Ezzat Ibrahim al-Douri ; et le Conseil militaire général des révolutionnaires irakiens né en janvier 2014.

(13) Au sujet des groupes insurgés autres que l'État islamique, lire le rapport de Sinan Adnan et Aaron Reese, Beyond the Islamic State: Iraq's Sunni Insurgency, Institute for the Study of War, octobre 2014.

(14) Sur cette question, voir l'enquête du journaliste Christoph Reuter, « The Terror Strategist: Secret Files Reveal the Structure of Islamic State », Der Spiegel, 18 avril 2015 ; Christophe Ayad, « L'État islamique, un projet salafiste, des méthodes baasistes », Le Monde, 27 mai 2015.

(15) Concomitant à la mobilisation des tribus sunnites, ce rejet populaire se traduit par la formation de coalitions armées contre les jihadistes, rassemblant tous ceux qui veulent en finir avec l'État islamique et rétablir la sécurité au sein de leurs communautés. L'armée américaine parle de ces hommes comme des « fils d'Irak » (Sons of Iraq) ou des « citoyens locaux concernés » (Concerned Local Citizens).

(16) Voir l'ouvrage évocateur de Loretta Napoleoni, L'État islamique : multinationale de la violence, Calmann-Lévy, 2015.

(17) Selon une enquête de l'Institut de recherche et de sondage irakien IIACSS, 80 % des sunnites se disaient encore irakiens avant tout en 2008, contre 40 % en 2014 - une évolution qui démontre bien la « sunnification » de leur identité et de leur cause politique : Munqith al-Dagher, « How Iraqi Sunnis really feel about the Islamic State », The Washington Post, 24 mars 2015.

(18) Ce rejet avait été observé du temps de l'occupation lorsque les Arabes sunnites s'étaient opposés aux méthodes d'Al-Qaïda et de l'État islamique. Voir Sudarsan Raghavan, « Sunni Factions Split With Al-Qaeda Group », The Washington Post, 14 avril 2007.

(19) Voir Myriam Benraad, « Défaire Daech : une guerre tant financière que militaire », Politique étrangère, no 2, été 2015, p. 132.

(20) Ces personnalités sont totalement déconnectées des territoires contrôlés par Daech et n'ont plus d'assise. Parmi elles figure l'ancien gouverneur de Ninive, Athel al-Noujaïfi, qui avait fui devant les jihadistes et a été démis de ses fonctions par le Parlement irakien en mai 2015.

(21) Sur cet aspect, voir Myriam Benraad, « Les sunnites, l'Irak et l'État islamique », Esprit, novembre 2014, pp. 97-98.

(22) En décembre 2014, le nouveau premier ministre irakien Haïdar al-Abadi révèle l'existence de 50 000 « soldats fantômes » dans les forces armées. L'effondrement de celles-ci résulte non seulement de carences en matière d'armement et d'entraînement, mais aussi de la corruption en leur sein.

(23) En mars 2015, les miliciens chiites auraient pillé des habitations sunnites à Tikrit en représailles contre les tueries de l'État islamique, notamment le massacre de plus de 1 500 soldats, majoritairement chiites, du camp Speicher, une ancienne base américaine.

(24) Citons l'exemple du Rassemblement de la nation (Hachd al-watani), milice pluricommunautaire à dominante arabo-sunnite qui vise la reprise de Mossoul.

(25) En avril 2014, le cheikh sunnite Ahmed Abou Richa avait ainsi annoncé qu'il allait libérer Fallouja. Or c'est le contraire qui s'est produit, l'État islamique n'ayant fait que resserrer son emprise sur cette ville.

(26) Il s'agit de la posture d'une partie de la tribu Joumaïla qui considère l'alliance avec les milices comme une nécessité, voire une opportunité pour refonder une armée authentiquement nationale. Voir Nour Malas et Ghassan Adnan, « Sunni Tribes in Iraq Divided Over Battle Against Islamic State », The Wall Street Journal, 22 mai 2015.

(27) Voir Erika Solomon, « Sunni tribes in bitter rift over Isis's Iraq gains », Financial Times, 27 mai 2015.

(28) Voir Frederic Wherey et Ala' Alrababa'h, « An Elusive Courtship: The Struggle for Iraq's Sunni Arab Tribes »(Syria in Crisis), Carnegie Endowment for International Peace, 7 novembre 2014.

(29) L'accusation est lancée en août 2014 par le ministre allemand du Développement Gerd Mueller. Voir également David D. Kirkpatrick, « Qatar's Support of Islamists Alienates Allies Near and Far », The New York Times, 7 septembre 2014.

(30) L'auteur de ces lignes avait très tôt mis en exergue la centralité de la question sunnite irakienne dans l'avenir du pays et dans celui du Moyen-Orient. Voir « Fin de l'occupation et crise en Irak : la clé de voûte sunnite », Politique étrangère, no 1, printemps 2012, pp. 161-172.