Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
ESPAGNE : LE NOUVEAU VISAGE DE LA SOCIALE DEMOCRATIE
Entretien avec Pedro SANCHEZ
Secrétaire général du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) depuis 2014
conduit par
Michel FAURE
Grand reporter à L'Express
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Pedro Sanchez a de nombreux atouts en main pour tenter de conduire son parti, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), vers la victoire aux prochaines élections générales qui doivent avoir lieu au plus tard le 20 décembre de cette année. Son principal adversaire, Mariano Rajoy, a sorti l'Espagne de la crise, mais l'austérité l'a rendu impopulaire et le Parti populaire (PP) a été éclaboussé par de trop nombreuses affaires de corruption. L'Espagne aspire donc au changement.

Pedro Sanchez, inconnu de la plupart des Espagnols avant son élection surprise à la tête du PSOE, en 2014, pourrait bien être la bonne personne au bon moment. Tel jadis son modèle, Felipe Gonzalez, il personnifie le renouveau de la social-démocratie. Grand et juvénile, Sanchez, ancien joueur de basket âgé de 43 ans, est un homme nouveau, un intellectuel - il est docteur en économie - et un politicien télégénique. Il incarne une génération politique idéaliste, moderne, ouverte, pro-européenne et morale.

Mais ces atouts ne vont pas sans une faiblesse objective : s'il remportait les élections générales de la fin d'année, Pedro Sanchez ne pourrait - à en croire les sondages - gouverner seul. Le PSOE, dans cette hypothèse, devrait s'associer à un autre parti afin d'être en mesure de s'appuyer sur une majorité parlementaire. On pense naturellement à Podemos (1), les deux formations appartenant à la gauche. Mais comment les socialistes pourraient-ils s'entendre avec un parti qui se présente ouvertement comme anti-système ? De l'autre côté de l'échiquier politique, les libéraux de Ciudadanos ne semblent guère plus compatibles avec un PSOE dont Sanchez nous dit qu'il reste fondamentalement social-démocrate et keynésien.

Cependant, les élections régionales de Catalogne sont passées par là, et elles changent sensiblement la donne. Le résultat du scrutin du 27 septembre, que le président de la Généralité (le gouvernement local), Artur Mas, a voulu transformer en plébiscite en faveur de l'indépendance, est ambigu. En effet, la coalition indépendantiste emporte la majorité des sièges, mais n'obtient pas la majorité des voix. Ciudadanos devient le deuxième parti en Catalogne, dépassant le Parti populaire que cet échec régional fragilise encore un peu plus sur le plan national. Et tandis que le chef du gouvernement espagnol affirme, non sans raison, qu'une élection régionale n'est pas un plébiscite et fait comme si rien ne s'était passé le 27 septembre, Pedro Sanchez, lui, monte au créneau. Il s'exprime avec vigueur, affirmant que la Catalogne « est cassée en deux », que « la majorité des Catalans vient de dire qu'elle ne veut pas de l'indépendance » et qu'Artur Mas doit « reconnaître son échec ».

Dès lors, ce sont bien Ciudadanos et le PSOE, et non plus le PP, qui apparaissent aux yeux des Espagnols comme le meilleur rempart contre les fractures régionalistes. Ces deux formations ne se rejoignent-elles pas sur l'Europe, le fédéralisme et la laïcité ? Ainsi se dessine l'hypothèse d'une coalition atypique et d'une nouvelle Espagne, conduite par une alliance sociale-libérale et pro-européenne. Une promesse d'avenir, de réformes et de modernité. Pedro Sanchez, que personne n'attendait, pourrait bien être son chef...



M.F.


Notes :


(1) Podemos (« Nous pouvons ») est un parti politique officiellement créé en janvier 2014 avec la volonté d'organiser et de poursuivre le mouvement des « Indignés » qui surgit en 2011 à l'occasion de la crise.

(2) Le Fonds monétaire international (FMI) a annoncé en janvier dernier avoir revu à la hausse ses prévisions de croissance pour l'année 2015, tablant sur une progression de 2 % du PIB espagnol.

(3) Le système électoral espagnol repose sur des listes fermées et bloquées qui empêchent les votants d'exprimer une préférence sur la personne qui occupera le siège. Ces listes sont établies par les partis, qui sélectionnent et classent les candidats. L'électeur ne peut ni diviser son choix entre différentes listes, ni changer l'ordre des candidats sur la liste qui lui est proposée.

(4) La convivencia désigne, dans l'Espagne moderne, la volonté de vivre ensemble et dans la démocratie qu'ont exprimée les différentes communautés du pays au lendemain de la dictature de Franco. Ce mot fut aussi utilisé dans l'Espagne médiévale pour évoquer la coexistence entre Arabes et Espagnols.

(5) Plusieurs sondages, dès novembre 2014, placent Podemos en tête des intentions de vote. Une étude publiée le 7 novembre 2014 dans le quotidien El Pais annonçait que, si des élections avaient eu lieu ce jour-là, Podemos aurait réuni 27 % des voix, contre 25,5 % pour le PSOE et 20 % pour le Parti populaire (PP). D'autres sondages plus récents, notamment celui de Metroscopia publié par le quotidien El Pais le 21 septembre 2015, ont placé Podemos en troisième position, et le parti de centre droit Ciudadanos, immédiatement derrière lui.