Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
MIGRANTS : LE GRAND DEFI
Entretien avec Frans TIMMERMANS
Premier vice-prÈsident de la Commission europÈenne depuis novembre 2014
conduit par
Baudouin BOLLAERT
Ancien rédacteur en chef au Figaro. Maître de conférences à l'Institut catholique de Paris.
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Baudouin Bollaert - Après bien des querelles et atermoiements, l'UE semble être parvenue, lors du sommet du 23 septembre, à un accord sur la « crise des migrants ». Diriez-vous, comme Angela Merkel, que cette crise est, aujourd'hui, « le principal défi de l'Europe » ?



Frans Timmermans - Il s'agit en effet d'un défi majeur, l'un des plus sérieux auxquels l'Europe puisse être confrontée, et sans doute celui qu'il est le plus urgent de régler. Cette crise des réfugiés est exceptionnelle par son ampleur, c'est l'évidence ; mais, surtout, elle met à l'épreuve notre capacité à prendre de front nos problèmes communs et à y apporter des réponses collectives. Car les seules réponses efficaces et durables à cette crise sont européennes. L'actualité de ces derniers mois l'a confirmé : il n'y a pas de solutions nationales. La Commission a présenté en mai dernier un agenda qui aborde la question migratoire dans toutes ses dimensions. De nombreuses mesures ont pu être adoptées depuis.



B. B. - Lesquelles ?



F. T. - Ces mesures vont du renforcement de notre présence en Méditerranée - qui a permis de sauver plus de 120 000 vies - à l'intensification de la lutte contre les passeurs, sans oublier les décisions qui permettront de relocaliser (1) dans le reste de l'Union européenne 160 000 personnes arrivées en Grèce et en Italie et dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ont besoin d'une protection internationale. Tout cela démontre que la solidarité européenne avec les pays les plus touchés n'est pas un simple slogan. Je suis heureux que le sommet informel des chefs d'État et de gouvernement du 23 septembre ait accepté les propositions formulées par la Commission. Elles permettront, en particulier, de renforcer l'aide de l'UE aux réfugiés syriens qui se trouvent hors d'Europe, ce qui est crucial. Mais nous avons bien sûr encore du pain sur la planche et nous travaillons d'arrache-pied pour aider les États membres qui se trouvent en première ligne à mieux gérer les frontières extérieures de l'espace Schengen. Notre approche repose sur l'alliance de la solidarité et de la responsabilité : solidarité avec les personnes qui ont besoin d'être protégées et avec les pays les plus affectés ; et responsabilité car tous les États membres doivent appliquer les règles communes.



B. B. - Qu'en est-il de la protection des frontières extérieures de l'Union et du renforcement des contrôles ?



F. T. - Cette protection passe notamment par la mise en place sur le terrain de l'approche dite « hot spots » que nous avons proposée en mai dans le cadre de l'Agenda européen sur la migration. Des équipes de soutien sont en train d'être constituées afin d'aider concrètement les autorités des pays concernés à faire face à l'afflux de migrants. Les personnels et experts nationaux déployés par les agences de l'UE - Frontex, l'Office européen de l'asile et Europol - les aideront à immédiatement identifier et à enregistrer les nouveaux arrivants pour distinguer le plus rapidement possible ceux qui peuvent vraiment bénéficier de la protection internationale de ceux qui n'ont pas le droit de rester en Europe. Ces équipes aideront également à préparer et à organiser le retour de ces derniers. Nous venons de proposer le renforcement des moyens de ces agences. Au-delà, nous souhaitons aller vers un système européen de gardes-frontières et de garde-côtes qui fourniront un appui aux États membres. Une proposition législative pour avancer dans cette direction sera présentée dès cette année.



B. B. - En attendant, il faut assurer l'application des règles en matière d'asile...



F. T. - Effectivement, et la Commission agit avec force dans ce sens. Pour que le système fonctionne, tous les États membres doivent appliquer les mêmes règles de façon pleine et entière. Est-il acceptable que seuls cinq pays de l'Union européenne (2) les respectent en totalité ? Nous venons de lancer 40 nouvelles procédures d'infraction contre 19 États membres (3) qui s'ajoutent aux 35 procédures déjà en cours dans ce domaine. Nous entendons bien jouer pleinement notre rôle de gardiens du Traité - ce qui est d'ailleurs une obligation pour la Commission. Pour que nous puissions surmonter cette crise, il est essentiel qu'une distinction très claire soit faite entre, d'une part, les réfugiés, que nous avons le devoir de protéger, et d'autre part tous ceux qui entrent illégalement sur le territoire européen et dont il faut organiser le retour rapide. Notre tâche est de convaincre les citoyens, qui restent sceptiques à ce sujet, que nous pouvons réellement empêcher les abus du système et que nous sommes capables de contrôler ce qui se passe à nos frontières. Le contraire ne ferait que nourrir les peurs et alimenter le populisme. La relocalisation au bénéfice de la Grèce et de l'Italie est, je le répète, un élément important de la solution : la solidarité doit permettre à Athènes comme à Rome, avec notre appui, de jouer le jeu à fond. Il faut reconnaître que ces pays se sont sentis abandonnés par le reste de l'Europe sur ces sujets pendant des années.



B. B. - Les accords de Schengen sont-ils menacés ? Même l'Allemagne, le pays le plus accueillant, a dû fermer provisoirement ses frontières pour ne pas être submergée...



F. T. - Le « code frontière » Schengen permet le rétablissement des contrôles aux frontières intérieures dans des situations de crise. Mais il est clair qu'il ne peut s'agir que d'une mesure de court terme dont la mise en oeuvre ne doit survenir que dans des situations exceptionnelles. Les décisions que nous prenons aujourd'hui ouvrent la voie à une normalisation : renforcer la confiance dans la gestion de nos frontières extérieures, c'est renforcer la confiance dans l'espace Schengen.



B. B. - La situation actuelle ne signe-t-elle pas la faillite du système dit « de Dublin », selon lequel les candidats à l'asile doivent demander le statut de réfugié dans le premier pays d'arrivée ?



F. T. - Le système de relocalisation des demandeurs d'asile que nous avons lancé constitue déjà un amendement au système de Dublin ; et la Commission propose également d'établir un mécanisme permanent permettant d'effectuer une telle répartition chaque fois qu'une crise d'ampleur significative se produira. Dublin devra encore évoluer : nous allons analyser en profondeur chacun des éléments du système afin d'engager une réforme en 2016. Toutefois, je veux être très net : les règles de Dublin sont nos règles collectives et elles doivent être appliquées pleinement. Nous ne réussirons pas à gérer cette crise sans une application effective des règles. Comme je l'ai dit, la solidarité et la responsabilité doivent aller de pair.



B. B. - Le budget de l'UE prévoit de consacrer 7 milliards d'euros sur six ans aux migrations et à la gestion des frontières. Ces fonds européens permettront-ils de faire face à l'urgence dans les pays les plus affectés ?



F. T. - 300 millions d'euros issus de cette enveloppe ont été débloqués en 2015 dans le cadre du préfinancement. De plus, nous avions doublé cette année le financement d'urgence prévu pour répondre aux situations de crise, soit 73 millions d'euros qui sont déjà épuisés. Nous venons donc de proposer une augmentation de 100 millions d'euros supplémentaires. Ces financements d'urgence s'ajoutent aux 7 milliards prévus.



B. B. - Où en est l'opération militaire annoncée pour détruire les bateaux des passeurs ?



F. T. - Cette opération, initialement appelée EUNAFVOR-MED et maintenant rebaptisée « opération Sophia », vise à stopper les passeurs et les trafiquants en Méditerranée. Le passage de la première phase, centrée sur le renseignement, à une deuxième phase, opérationnelle, vient d'être décidé. Nous allons nous attaquer au modèle économique des passeurs en procédant à l'arraisonnement, à la saisie et au déroutement en haute mer des embarcations soupçonnées d'être utilisées pour le trafic de migrants. Je rappelle aussi que, indépendamment de cette opération, nous avons depuis mai dernier triplé notre présence en mer dans le cadre des opérations Triton et Poséidon menées par l'agence Frontex. Cette présence renforcée a permis, je vous l'ai dit, de sauver plus de 120 000 vies humaines en Méditerranée.



B. B. - L'Union européenne va prendre en charge 160 000 réfugiés en deux ans. La question de la répartition de ces réfugiés, même si on ne parle plus de « quotas », est-elle véritablement tranchée ?



F. T. - Cette répartition est actée par deux décisions : l'une pour 40 000 personnes, l'autre pour 120 000. En ce qui concerne cette dernière, la Commission avait proposé à l'origine que 15 600 personnes soient relocalisées à partir de la Grèce, 50 400 à partir de l'Italie et 54 000 à partir de la Hongrie, aujourd'hui fortement touchée. Comme la Hongrie a exprimé son souhait de ne pas bénéficier de ce dispositif (4), le Conseil a décidé que les 54 000 restants seront réalloués à la Grèce et à l'Italie dans un an. Si, d'ici là, la situation change sur le terrain, justifiant qu'un ou plusieurs autres États membres soient eux aussi bénéficiaires de cette relocalication, la Commission pourra proposer d'amender la décision du Conseil.



B. B. - Selon l'OCDE et d'autres sources, plus de 1 million de migrants vont arriver en 2015 en Europe, dont près de 350 000 prétendants légitimes à l'asile. Le chiffre de 160 000 n'est-il pas, dès lors, trop limité ?



F. T. - Les décisions concernant 160 000 personnes visent à répondre à l'urgence et à aider l'Italie et la Grèce à faire face à une situation de crise. Le mécanisme permanent que nous proposons devra permettre à n'importe quel pays confronté à une telle situation demain de bénéficier également de la solidarité européenne. Cela ne veut pas dire, pour autant, que tous les demandeurs d'asile arrivant dans un pays situé en première ligne ont vocation à être relocalisés ailleurs. Mais soyons clairs : notre mission est aussi de mieux aider les réfugiés là où ils se trouvent, car l'Europe ne pourra pas tous les accueillir. Il s'agit, en particulier, d'aider les pays voisins de la Syrie - la Turquie, le Liban et la Jordanie - et d'offrir une assistance aux personnes qui se trouvent en Syrie. Depuis 2011, l'Union européenne et ses États membres ont débloqué environ 3,9 milliards d'euros pour aider les Syriens touchés par la crise. Nous voulons aller plus loin, grâce à la mise en place du fonds régional pour la Syrie auquel nous apportons 500 millions d'euros en 2015. Nous souhaitons que cette somme soit portée à 1 milliard d'euros grâce aux contributions des États membres. Avec 500 millions, nous pouvons déjà financer les besoins en matière de logement, de santé et d'éducation de 1,5 million de personnes. Nos efforts peuvent donc faire la différence ! Nous discutons avec la Turquie d'une réallocation des fonds européens pour qu'une somme totale de 1 milliard d'euros soit disponible en 2015-2016 pour faire face à la crise des réfugiés dans ce pays en aidant à couvrir les besoins en infrastructures, en services de santé et en éducation. Nous préparons aussi un paquet de 17 millions d'euros pour la Serbie et l'ancienne République yougoslave de Macédoine. Enfin, nous proposons d'accorder dès cette année 200 millions d'euros de ressources immédiates au Haut commissariat aux réfugiés et au Programme alimentaire mondial - qui manquent de moyens - pour qu'ils puissent venir en aide aux réfugiés sur place.



B. B. - Certains pays comme le Royaume-Uni et les Pays-Bas considèrent que la procédure de « réinstallation » (5) des migrants vers l'Union européenne (c'est-à-dire leur identification et leur transfert direct vers l'UE depuis les pays du Sud dont ils partent ou par lesquels ils transitent) est préférable à l'approche de la « relocalisation » depuis la Grèce et l'Italie... Que leur répondez-vous ?



F. T. - Ils ont raison ! La réinstallation fait évidemment partie de la solution et est encore sous-exploitée. Nous avons commencé à organiser ces réinstallations dans un contexte européen. Une première décision, concernant 20 000 personnes, a déjà été prise. Maintenant, il faut créer un cadre permanent pour ce système. C'est pourquoi nous allons déposer dans les prochains mois une proposition législative en ce sens. Mais pour recourir davantage à la réinstallation, nous devons aussi travailler, avec d'autres, à en étendre les possibilités dans le cadre du HCR. Il faudrait changer d'échelle. Pensons par exemple à ce qu'a fait la communauté internationale dans le passé pour les « boat people » vietnamiens (6). La solution des réinstallations est à privilégier dans la situation actuelle, ne serait-ce que parce qu'elle décourage le recours aux passeurs. Bien sûr, cette solution ne nous dispense pas de nous occuper aussi des personnes qui sont déjà en Europe et qui ont droit à la protection internationale. Nous avons le devoir de les protéger.



B. B. - Comprenez-vous le « défaut de solidarité » de certains pays, comme la Hongrie ou la République tchèque ?



F. T. - Quatre États membres (7) sur vingt-huit ont voté contre la décision concernant la relocalisation de 160 000 personnes. Mais la décision est adoptée et s'impose désormais à tous. Peu importe aujourd'hui quel a été le vote des uns et des autres. C'est bel et bien la solidarité qui prévaut. Aux dirigeants des pays concernés, je veux faire passer le message suivant : nous sommes tout à fait d'accord pour dire que la solidarité ne suffira pas. Nous devons mieux contrôler nos frontières extérieures. Mais la solidarité n'en est pas moins indispensable pour résoudre cette crise. En outre, le respect du droit d'asile fait partie de notre droit et de nos valeurs. Souvenons-nous par exemple des réfugiés hongrois de 1956, des réfugiés tchèques et slovaques de 1968. Cela dit, je crois qu'il faut aussi se méfier des caricatures : l'image d'Épinal qui s'installe, à l'Ouest, d'une Europe centrale et orientale qui serait profondément xénophobe est tout aussi fausse que le cliché d'une Europe de l'Ouest devenue décadente, dominée par la haine de soi et qui tournerait le dos à sa culture. Je crois profondément que les Européens de l'Ouest doivent faire l'effort d'apprendre à connaître et à mieux comprendre l'histoire de ces pays qui ont vécu sous le joug communiste et l'influence soviétique pendant un demi-siècle. C'est cette histoire particulière qui explique que ces sociétés ont une expérience moins développée que la nôtre de la diversité. Pendant cette période, le monde extérieur était systématiquement présenté comme une menace. Aujourd'hui, la tentation d'instrumentaliser politiquement de tels réflexes existe.



B. B. - Comment faire évoluer les esprits ?



F. T. - Les leaders politiques de ces pays devraient, à mon sens, s'efforcer de convaincre leurs concitoyens que l'ouverture et la diversité font partie de leur avenir. Nous savons que la diversité implique des défis pour nos sociétés, parfois des difficultés, mais qu'elle constitue aussi une richesse. Dans les années et les décennies à venir, toutes les sociétés deviendront diverses, accueilleront des cultures différentes. C'est la réalité du monde d'aujourd'hui. Et ce phénomène n'est pas spécifiquement lié à l'intégration européenne. Il résulte de la mondialisation.



B. B. - « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » : la formule est connue. Quelles sont, selon vous, les capacités d'absorption réelles des États membres de l'Union européenne ?



F. T. - Elles ne sont pas illimitées, même si l'Europe doit aussi prendre sa part de cette « misère du monde ». Nous devons, surtout, agir sur les causes. Ce sont la violence et les violations des droits de l'homme qui poussent les gens à fuir leur pays. Il s'agit donc de mobiliser et, parfois, de réorienter, l'ensemble de notre politique extérieure afin de mieux prévenir et de mieux traiter les situations de conflit et d'instabilité. Dans l'immédiat, il faut qu'une solution politique émerge en Syrie et que la Libye retrouve un gouvernement stable et un État qui fonctionne. Nous avons déjà mis en place un fonds d'urgence doté de 1,8 milliard d'euros pour l'Afrique. Il s'agit d'un fonds destiné à traiter les crises dans les régions du Sahel et du lac Tchad, de la Corne de l'Afrique et en Afrique du Nord. D'autre part, nous devons travailler avec les pays d'origine pour la réadmission chez eux des migrants économiques qui n'ont pas vocation à rester chez nous. Nous discuterons de tous ces enjeux avec les pays africains lors du sommet de La Valette sur la migration en novembre. Les pays de transit peuvent fournir une partie de la solution, et nous devons les y aider. Nous travaillons également à la création au Niger d'un centre qui sera destiné 1) à informer les personnes en transit des dangers qu'elles courent si elles essaient de poursuivre leur projet de migration hors des voies légales ; et 2) à leur offrir des possibilités de retour volontaire ou de réinstallation. Enfin, agir sur les causes des migrations illégales, c'est avoir une politique de développement ambitieuse et efficace. L'Union européenne est le premier donateur d'aide publique au développement au monde. Lors de la Conférence internationale sur le financement du développement tenue à Addis-Abeba, en juillet, nous avons réitéré notre engagement de porter cette aide à 0,7 % de notre revenu national. Il est indispensable que le monde entier se mobilise autour des nouveaux objectifs de développement durable adoptés par l'ONU.



B. B. - Précisément, vous avez représenté l'Union européenne au sommet de l'ONU qui vient d'adopter de nouveaux objectifs. Quels sont, pour l'Europe, les enjeux de cet « Agenda 2030 » ?



F. T. - Les objectifs du Millénaire, qui précédaient ce nouvel agenda, ont démontré que lorsque la communauté internationale se mobilise autour d'objectifs partagés, elle pouvait obtenir de grands résultats. L'Union européenne a joué un rôle majeur dans la définition de l'Agenda 2030 et dans celle des 17 objectifs de développement durable ; et cela, au terme d'un processus marqué par une implication sans précédent de la société civile. L'enjeu, aujourd'hui, est de s'attaquer tout à la fois au manque de développement - qui faisait l'objet de l'agenda précédent - et au développement insoutenable (par exemple, la surexploitation des ressources naturelles au détriment des générations futures). Cet agenda a, de ce point de vue, une portée encore plus universelle que le précédent : il ne s'agit plus seulement de fixer des objectifs que les pays en développement doivent atteindre avec le soutien financier des pays riches ; ces derniers doivent aussi faire une partie du travail chez eux.



B. B. - C'est-à-dire ?



F. T. - Nous devons, en particulier, redéfinir notre rapport à la nature : les modèles qui ont fonctionné dans le passé pour certains ne fonctionneront pas demain pour tous. Je suis convaincu que l'Europe peut tirer son épingle du jeu en passant d'une économie linéaire fondée sur le principe « prendre (les matières premières) - fabriquer - consommer - jeter » à une véritable « économie circulaire ». Pour ce faire, il nous faut inventer un nouveau modèle de croissance économique qui tienne compte des limites de notre planète. La soutenabilité doit être placée au coeur de toutes les politiques publiques, de sorte que celles-ci intègrent de façon cohérente les dimensions économique, sociale et environnementale. C'est pourquoi les nouveaux objectifs de développement durable de l'ONU vont irriguer l'ensemble de nos politiques : pas seulement la politique extérieure et la politique de développement, mais également nos politiques internes. À court terme, nous proposerons d'ici à la fin de l'année un paquet de mesures sur l'économie circulaire. Et nous oeuvrerons à obtenir un accord ambitieux sur le climat lors de la COP21 à Paris en décembre, afin de limiter la hausse de la température à 2°C d'ici à la fin du siècle.



B. B. - Dans son livre Indispensables Frontières, votre compatriote Thierry Baudet dénonce les dérives européennes et plaide pour que la démocratie s'appuie davantage sur les États-nations. Que lui répondez-vous ?



F. T. - L'avenir de l'Europe, qui doit un demi-siècle de paix à la construction européenne, n'est pas dans le retour aux frontières nationales. Il existe aujourd'hui, dans nos sociétés, la tentation de considérer que tous les problèmes peuvent recevoir une solution simple. Méfions-nous des prétendues solutions miraculeuses lorsque les problèmes sont complexes ! En général, ce qui est proposé n'est d'ailleurs pas une véritable voie alternative mais, plutôt, le retour à un passé idéalisé. C'est oublier que la construction européenne s'est développée en raison même de l'incapacité des États-nations à surmonter seuls certaines difficultés. Elle repose, en fin de compte, sur un constat très réaliste, celui de l'interdépendance des pays européens : en Europe, les difficultés des uns affectent aussi les autres. Le partage de souveraineté entre les pays européens est donc une solution pragmatique qui vise à mieux affirmer cette souveraineté. J'aimerais que l'on redéfinisse la notion de souveraineté, qu'on la perçoive non pas comme un droit d'agir relativement abstrait mais comme une capacité concrète d'action. Maintenir la souveraineté au seul niveau national est souvent la recette de l'impuissance.



B. B. - En êtes-vous certain ?



F. T. - Regardez justement la crise migratoire : on voit bien que se barricader derrière des murs ne fait que déplacer le problème un peu plus loin. Le partage de souveraineté là où il est pertinent permet d'offrir des solutions réellement efficaces aux préoccupations des citoyens, de regagner une maîtrise collective de notre destin. C'est ce que nos règles en matière d'asile, et notamment la gestion commune de nos frontières extérieures, doivent nous permettre de faire aujourd'hui. Plus largement, comment pourra-t-on gouverner la mondialisation sans capacité à agir au niveau supranational ? Ce serait nous désarmer. Attention : dire cela ne signifie pas que l'Union européenne doit tout faire, tout régenter.



B. B. - C'est pourtant un reproche qui lui est souvent adressé !



F. T. - Elle doit être plus efficace, se concentrer sur les vraies priorités et obtenir les résultats que les citoyens attendent d'elle. Soit dit en passant, la Commission à laquelle j'appartiens ne prétend pas agir dans tous les domaines. Elle a choisi de se concentrer sur dix priorités très claires (8), avec l'objectif d'obtenir des résultats concrets. Quant à la question de la démocratie, c'est une grave erreur que de croire qu'elle ne peut s'exercer qu'à un seul niveau. La démocratie peut et doit vivre de l'échelon local à l'échelon supranational. L'Europe, comme la démocratie en général, peut retrouver la capacité d'agir sur le cours des choses à condition qu'elle surmonte son manque de confiance en elle-même, en son propre avenir, ainsi que le manque de confiance mutuelle qui s'est installé entre les États membres, entre les citoyens et leurs institutions politiques et, parfois, entre les citoyens eux-mêmes. Cette situation est exacerbée en ce qui concerne les institutions européennes car elles constituent l'échelon le plus éloigné. Mais cette peur de l'avenir, qui se répand dans les classes moyennes et va de pair avec la généralisation de la défiance dans la société, constitue un problème beaucoup plus large. C'est sans doute notre principal défi aujourd'hui.

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Notes :




(1) La relocalisation est le transfert de personnes - ayant demandé ou bénéficiant déjà d'une protection internationale - d'un État membre de l'Union européenne vers un autre État membre qui leur accordera une protection similaire.

(2) Croatie, Finlande, Portugal, Pays-Bas, Slovaquie.

(3) Sont concernés par cette procédure d'infraction : l'Autriche, la Belgique, la Bulgarie, Chypre, la République tchèque, l'Allemagne, l'Estonie, la Grèce, l'Espagne, la France, la Hongrie, la Lituanie, le Luxembourg, la Lettonie, Malte, la Pologne, la Roumanie, la Slovénie et la Suède. Les États mis en cause ont deux mois pour répondre à la Commission qui se réserve le droit, si elle considère ces réponses insuffisantes, de porter l'affaire devant la Cour de justice de l'Union européenne.

(4) La Hongrie est récalcitrante à tout système astreignant pour l'accueil des réfugiés. C'est une question de principe.

(5) La réinstallation concerne surtout des personnes se trouvant dans des pays connaissant un afflux massif de réfugiés (comme le Liban, la Turquie ou la Jordanie). Elle permet d'organiser leur arrivée légale et sécurisée en Europe dans des pays de l'UE qui leur accordent le droit d'asile.

(6) Les boat-people sont à l'origine des migrants qui, vers la fin des années 1970, ont fui par la mer le Vietnam pour des raisons politiques et économiques sur des embarcations de fortune. Souvent en surcharge et sans sécurité, ces embarcations ont fait de très nombreuses victimes.

(7) La Hongrie, la République tchèque, la Roumanie et la Slovaquie (seul membre de la zone euro parmi ces quatre pays).

(8) Une nouvelle relance pour l'emploi, la croissance et l'investissement ; un marché unique numérique connecté ; une Union de l'énergie avec un volet sur le climat ; un marché intérieur plus juste avec un réseau industriel plus dense ; une Union économique et monétaire plus juste et approfondie ; un accord de libre-échange équilibré avec les États-Unis ; un espace de justice et de droits fondamentaux fondés sur la confiance mutuelle ; une nouvelle politique en matière d'immigration ; un renforcement du rôle de l'UE sur la scène internationale ; une Union pour le changement démocratique