Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
POUR UNE EUROPE PLUS DEMOCRATIQUE
Entretien avec Thomas PIKETTY
conduit par
Jean-Michel QUATREPOINT
Journaliste
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Jean-Michel Quatrepoint - Au plus fort de la crise grecque, vous avez affirmé avec force votre refus d'un Grexit, tout en prônant une vraie restructuration de la dette. Il n'y a effectivement pas eu de Grexit mais, a contrario, un plan d'austérité encore plus draconien et une mainmise encore plus spectaculaire de la troïka sur Athènes. Ce « énième » plan est-il viable ?



Thomas Piketty - Non. Et je pense qu'il y aura d'autres plans infligés à la Grèce. Le dernier en date reprend les mêmes objectifs d'excédents primaires (c'est-à-dire le solde entre les recettes et les dépenses du budget hors service de la dette) que les plans précédents. Or chacun sait qu'il sera impossible d'atteindre de tels résultats. Mais les Européens refusent de regarder les réalités en face. S'il est normal de demander des efforts aux Grecs, il faut s'en tenir à des objectifs d'excédents primaires réalistes. Le PIB grec est à 25 % en dessous de son niveau de 2007. Il faudra beaucoup de temps pour remonter la pente. Il est donc totalement irrationnel d'asphyxier ainsi l'économie grecque.



J.-M. Q. - De la part des Allemands et de l'Eurogroupe, il s'est agi d'une décision politique. On a présenté Wolfgang Schäuble comme le méchant ; mais n'est-il pas tout simplement dans la logique d'une zone euro qui n'est, en réalité, qu'une zone mark et dont le principe directeur est : « Si vous voulez rester dans l'euro, vous appliquez les règles que nous avons édictées » ?



T. P. - On est dans l'irrationnel puisque, au fond, chacun est parfaitement convaincu que l'on finira par renégocier le montant de la dette grecque. Des personnes comme Schäuble prétendent incarner l'Europe !



J.-M. Q.- Il n'est pas irrationnel, il est logique par rapport à ce qu'il croit !



T. P. - Mais non, il est complètement irrationnel. Il serait plus efficace pour les créanciers, à commencer par les Allemands, de se contenter d'un excédent primaire grec réaliste, léger, et de tout faire pour rétablir l'économie grecque. C'est leur seule chance d'être remboursés un jour. Que pouvez-vous espérer d'un malade qui ne produit plus rien ?



J.-M. Q. - Sur le plan du raisonnement économique, vous avez raison. Telle est bien la pratique lorsque l'on restructure une entreprise. Mais là, on est dans la politique. Et du point de vue de Berlin, il fallait faire un exemple : punir les Grecs afin de montrer aux autres peuples qui seraient tentés par une politique différente qu'il n'y a pas de solution alternative et que la seule voie est la rigueur allemande...



T. P. - C'est un système de croyance intéressant ! Mais en raisonnant ainsi on ne se place pas dans une logique démocratique. L'UE prend des décisions de manière caricaturale. On obtiendrait beaucoup plus de résultats s'il y avait un minimum de délibération parlementaire publique et si l'on abandonnait ces réunions de l'Eurogroupe ou des chefs d'État, à huis clos, qui durent une nuit entière...



J.-M. Q. - C'est ainsi que fonctionne l'Europe...



T. P. - C'est précisément ce qu'il faut modifier - et, au fond, ce ne serait pas très difficile. Je veux rester optimiste. On me dit qu'il est très délicat de changer les traités. Mais, en réalité, on les change tout le temps ! On l'a encore vu en 2012 avec le traité budgétaire(1).



J.-M. Q. - Reste que l'Europe, ce sont des rapports de force ; et, actuellement, c'est l'Allemagne qui est en position de force. C'est elle qui dit le droit.



T. P. - Oui... et tout le monde y perd. Notamment en termes de PIB. Mieux vaut être aujourd'hui aux États-Unis qu'en Allemagne. À Berlin, on peut toujours se rassurer en se disant que l'on fait mieux que la France ; mais collectivement l'Europe est perdante. La responsabilité de la crise de 2008, ne l'oubliez pas, incombe aux Américains - même si, grâce à leur pragmatisme budgétaire et monétaire, ils sont sortis beaucoup plus vite de la crise que la zone euro, qui n'a toujours pas retrouvé le niveau de son PIB de 2007.

L'Allemagne domine, certes. Il faut tout de même souligner qu'elle ne pèse qu'un quart du PIB de la zone euro. C'est important, mais les trois quarts restants ne proviennent pas d'Allemagne. De même, elle ne représente que 27 % du Mécanisme européen de stabilité financière(2) . La domination allemande est très fragile d'un point de vue économique et financier. Ce sont les mauvaises politiques menées au niveau européen, tant par l'Allemagne que par la France, qui ont contribué aux mauvaises performances économiques de la zone euro.



J.-M. Q. - Mais l'Allemagne n'en tire pas moins son épingle du jeu. Après le dossier grec cet été, elle entend désormais décider de la politique migratoire en Europe...



T. P. - Que l'Allemagne soit plus ouverte aux flux migratoires est une bonne chose. Il faut toutefois se rappeler que l'Europe, dans son ensemble, était beaucoup plus ouverte avant la crise de 2008. Les dernières projections de l'ONU montrent que l'Europe affichait, entre 2000 et 2010, un flux migratoire net qui dépassait le niveau américain : on était à plus de 1 million d'entrées net par an. Et les soldes de l'Espagne et de la France étaient supérieurs à ceux de l'Allemagne. La bonne conjoncture économique européenne permettait alors à l'UE d'être plus accueillante. Sur la période 2010-2015, en revanche, ce flux migratoire net est tombé à moins de 400 000 entrées par an, alors que celui des États-Unis est toujours d'environ 1 million. Ces chiffres éclairent le débat actuel. Les mauvaises performances économiques de l'Europe et la montée corrélative du chômage ont contribué à la fermeture des frontières. Et cela, au moment où nous devrions ouvrir davantage nos portes, compte tenu de la conjoncture politique au Proche-Orient. Tout est lié.



J.-M. Q. - Croyez-vous vraiment que l'on peut faire évoluer l'Europe et la zone euro de l'intérieur ? Ne faut-il pas d'abord détruire pour reconstruire ?



T. P. - Il faut un traité intergouvernemental entre un petit nombre de pays. Ce noyau dur devrait proposer un nouveau projet d'intégration politique renforcée auquel d'autres pays de la zone euro se joindront peu à peu. Et si ce projet est couronné de succès, un jour viendra où la totalité des 28 États qui composent l'UE y adhéreront.



J.-M. Q. - Vous appelez de vos voeux une intégration politique renforcée : cela s'appelle le fédéralisme...



T. P. - Nous sommes, de toute façon, dans une construction fédérale originale, unique dans l'Histoire. Ne nous attardons pas sur les termes et essayons de voir concrètement comment relancer un système qui ne fonctionne pas. Aujourd'hui, les Parlements nationaux doivent approuver chaque décision, comme on l'a constaté pour la Grèce. Il vaudrait mieux que, sur un certain nombre de dossiers - la supervision du MESF, l'attitude à adopter envers les paradis fiscaux ou encore la mise en oeuvre d'un taux unifié de l'impôt sur les sociétés -, le pouvoir de décision soit délégué à une Chambre des Parlements nationaux. Celle-ci serait composée de députés des Parlements, à due proportion des populations et des groupes politiques. Ces parlementaires deviendraient les dépositaires d'une partie de la souveraineté européenne. Comme il s'agit d'engager l'argent des contribuables, il est logique de les impliquer ! J'insiste sur cet aspect parce que, à mon sens, la question de l'architecture démocratique est au coeur du débat européen.



J.-M. Q. - Faut-il supprimer la Commission ?



T. P. - On avancera mieux en créant de nouvelles couches à côté de celles qui existent plutôt qu'en supprimant ces dernières.



J.-M. Q. - Il y a déjà beaucoup de couches...



T. P. - C'est vrai, mais c'est ainsi. Il y a plusieurs cercles, ce qui complique les choses. On ne peut pas abandonner l'idée d'une Europe à 28 ; et, en même temps, il faut qu'il y ait des institutions politiques séparées pour avancer.



J.-M. Q. - Mais c'est le Conseil des ministres et des chefs d'État qui est décisionnaire...



T. P. - Justement, ce système ne fonctionne pas. C'est une machine à créer des chocs d'égoïsmes nationaux et qui empêche de prendre les bonnes décisions. Un tel mécanisme dramatise tout. Si chaque État-nation était représenté non pas par un homme mais par trente à quarante députés nationaux de toutes sensibilités, il y aurait toujours des députés de droite et de gauche qui ne voteraient pas comme un seul homme et qui pourraient expliquer dans leurs pays pourquoi ils ont pris telle ou telle décision. Il y aurait, bien sûr, des affrontements, mais ce serait moins violent.



J.-M. Q. - Cette Chambre existerait-elle parallèlement au Parlement européen ?



T. P. - Oui, clairement. Il s'agit d'inventer un bicaméralisme européen original. La représentation des États-nations ne doit pas se limiter au Conseil des chefs d'État ou des ministres. Il faut passer par cette étape de deux Chambres car la réalité, c'est que ce sont toujours les Parlements nationaux qui votent les budgets et qui gèrent de 30 à 40 % du PIB. Il faut donc s'appuyer sur cette réalité.



J.-M. Q. - Si je vous suis bien, vous aimeriez que cette deuxième Chambre se voie attribuer de très grandes prérogatives...



T. P. - C'est elle qui serait décisionnaire sur les questions budgétaires. Dans le cadre de la zone euro, peut-être faudrait-il instaurer des majorités qualifiées. Aujourd'hui, les 18 Parlements nationaux de l'eurozone possèdent tous un droit de veto ; il serait préférable que, sur un certain nombre de décisions - pas toutes -, ils votent tous ensemble et qu'une majorité qualifiée soit suffisante pour prendre une décision.



J.-M. Q. - Quel regard portez-vous sur François Hollande ? Sa politique vis-à-vis de l'UE et, spécialement, vis-à-vis de l'Allemagne vous satisfait-elle ?



T. P. - Non. Pour sauver son mandat, il doit avancer des propositions fortes sur le Parlement de la zone euro, sur une refondation démocratique de la zone. Il a un peu commencé à le faire cet été (3), mais de façon extrêmement timide, comme toujours chez lui.



J.-M. Q. - Pensez-vous que, comme Nicolas Sarkozy avant lui, François Hollande fait semblant de co-décider avec Angela Merkel, alors que, en fait, il se contente de la suivre ?



T. P. - Oui, il suit pour l'essentiel. C'est regrettable. Encore une fois, il y a une absence de réflexion véritable sur les institutions. Le choix qui a été fait est un non-choix. Actuellement, tout pousse au choc entre les nations. Les institutions actuelles sont dysfonctionnelles.



J.-M. Q. - À 28 certainement, et même à 18...



T. P. - Et même à six, voire à deux ! On est dans une logique d'unanimité de façade, de petits arrangements à huis clos. C'est l'Europe du Congrès de Vienne, mais pas une Europe démocratique du XXIe siècle. Il y a un « bug » fondamental. Malheureusement, on est tellement habitué au fonctionnement actuel qu'on n'ose pas imaginer autre chose.



J.-M. Q. - Vous êtes l'un des conseillers de Podemos, ce nouveau mouvement situé à la gauche du PSOE qui a fait une percée spectaculaire en Espagne depuis deux ans. Quelles recommandations leur adressez-vous ?



T. P. - Pablo Iglesias, le leader de Podemos, est conscient qu'il ne peut pas gagner seul. Je lui conseille donc, d'abord, de trouver un terrain d'entente avec le PSOE, ce qui n'est pas évident dans la mesure où chacun veut arriver en tête lors des prochaines élections législatives. Or, compte tenu de son bilan quand il était au pouvoir, le PSOE ne peut pas non plus espérer l'emporter seul. Je parle donc aux uns et aux autres, et je les invite à tirer les leçons du cas grec.



J.-M. Q. - Vous leur conseillez de ne pas commettre les mêmes erreurs qu'Alexis Tsipras ?



T. P. - Je leur conseille surtout de faire des propositions pour l'Europe dans son ensemble. La communication de Syriza a été très mauvaise : le parti a donné l'impression de se focaliser exclusivement sur la Grèce. Une telle attitude peut se comprendre, mais il était important de montrer qu'il n'y avait pas de solution au problème grec, espagnol ou portugais sans une solution globale au niveau de la zone euro. Il fallait montrer que le problème de la dette ne se limitait pas à la Grèce.



J.-M. Q. - Êtes-vous favorable à la transformation d'une part de nos dettes en dette perpétuelle ?



T. P. - Oui. Je rappelle que c'est ce que l'on a fait en 1953 avec une partie de la dette allemande. On avait repoussé les échéances jusqu'à la réunification. Quarante ans plus tard, en 1991, les créanciers - en l'occurrence les pays occidentaux - ont déclaré qu'il était trop tard pour reparler de cette dette. Ce n'est pas le seul précédent de ce type. Il est souvent arrivé que le remboursement des dettes soit repoussé dans le temps - à 40, 50 ans... Il faut dédramatiser cette question. Tous les pays européens ont déjà connu, à certains moments de leur histoire, des dettes qui représentaient plus de 200 % de leur PIB. Au XIXe siècle pour l'Angleterre, au lendemain des guerres mondiales pour l'Allemagne et la France. La bonne nouvelle est que l'on s'en est toujours sorti... par des réductions massives. Au-delà d'un certain niveau de dettes, vouloir tout rembourser rubis sur l'ongle, sans inflation, sans annulation d'une partie des dettes, est un mauvais choix pour les générations futures. L'Europe s'est construite sur l'annulation des dettes du passé, en particulier de celles de l'Allemagne qui n'a même pas payé les intérêts entre 1953 et 1991.



J.-M. Q. - Pourquoi ne pas renationaliser la dette, notamment la dette française ? Renationaliser reviendrait à faire souscrire la dette par l'épargne nationale qui est encore très abondante chez nous...



T. P. - Nous avons pris, en Europe, une autre voie : celle d'une très forte intégration de nos marchés financiers et du système bancaire. Chaque pays détient une partie importante de la dette des autres. Compte tenu de ce degré d'intégration, une renationalisation des marchés serait très difficile à faire et prendrait beaucoup de temps. La bonne solution me semble être de construire une souveraineté politique et financière au niveau européen.



J.-M. Q. - Mais il y a beaucoup trop de dettes à court et moyen terme...



T. P. - Il faudrait promulguer un moratoire sur le remboursement de la dette. C'est, en réalité, ce que la BCE a commencé à faire en rachetant de la dette publique à des taux très faibles. On pourrait le faire sur une plus grande échelle et décider d'un moratoire jusqu'à ce que l'économie européenne ait retrouvé un rythme de croissance suffisant.



J.-M. Q. - De 1,5 à 2 % par an ?



T. P. - Oui ; encore faut-il que ce taux soit calculé par rapport au PIB d'avant la crise. Regardez l'Espagne, dont les Allemands nous vantent le redressement. La vérité, c'est que son PIB est encore inférieur de 10 % à son niveau de 2007. Il y a eu pratiquement une décennie perdue - et cela, pour l'ensemble de l'Europe. Dans l'UE, il n'y a pas de bons et de mauvais élèves. Nous sommes tous de mauvais élèves.



J.-M. Q. - N'y a-t-il pas une sorte de fatalité ? Je constate que nous perdons en moyenne un point de croissance par décennie...



T. P. - Non. J'en veux pour preuve que les États-Unis affichent aujourd'hui un PIB supérieur de 10 % à ce qu'il était en 2007.



J.-M. Q. - Mais ils ont une stratégie, alors que les dirigeants européens n'en ont pas !



T. P. - Ce ne sont pas les personnes qui sont en cause, mais les institutions. En les changeant, on obtiendrait de bien meilleurs résultats avec les mêmes personnes. Vous savez, la solidarité n'est pas quelque chose de naturel. Ce sont les institutions qui permettent de construire une solidarité entre Européens.



J.-M. Q. - Vouloir démocratiser la construction européenne est une noble tâche. Mais n'est-ce pas le combat d'hier ? Un nouveau pouvoir est, en effet, apparu au cours des dernières décennies. Je veux parler des multinationales qui disposent désormais d'un pouvoir bien supérieur à celui de la plupart des États. Pensez-vous que les Européens doivent signer le traité de libre-échange avec les États-Unis - le Tafta -, un projet promu précisément par les multinationales ?



T. P. - Tout dépend de ce qu'il y a dedans. Il faudrait profiter des négociations sur le Tafta pour incorporer dans ce traité de la régulation financière et fiscale. Si, en réunissant autour de la table la moitié du PIB mondial, on n'est pas capable d'introduire ces éléments de régulation, c'est qu'il s'agit d'un mauvais traité. L'Europe doit saisir cette occasion pour imposer de la transparence financière. Les États-Unis se font respecter parce qu'ils contrôlent près de 25 % du PIB mondial. Et lorsqu'ils prennent des sanctions contre les banques suisses (4) celles-ci obtempèrent parce qu'elles risquent de perdre leur licence aux États-Unis. Si la zone euro, qui pèse presque autant que les États-Unis, avait d'une seule voix menacé les banques suisses de les sanctionner pour qu'elles mettent fin au secret bancaire en matière fiscale, celles-ci auraient cédé : l'accès au marché européen leur importe tout autant que leur présence aux États-Unis. C'est quand même fou qu'il ait fallu attendre l'offensive des Américains pour que l'on commence à agir contre les banques suisses ! C'est là un exemple de faillite collective. Logiquement, il devrait tout de même être plus facile de prendre des mesures de transparence financière que de créer une monnaie unique !



J.-M. Q. - Ne croyez-vous pas que la croissance des inégalités, que vous dénoncez dans votre ouvrage, vient précisément de la croissance des multinationales et du monde de la finance en dehors de tout contrôle ?



T. P. - C'est une partie importante du problème, mais au-delà des multinationales, les fortunes individuelles, elles aussi, contribuent à ces inégalités.



J.-M. Q. - Les dirigeants de ces grands groupes et tous les investisseurs qui gravitent autour d'eux se sont beaucoup plus enrichis que les petits actionnaires, les rentiers, les classes moyennes supérieures... Et cela, grâce aux innombrables avantages fiscaux dont ils bénéficient. Aux États-Unis, où les inégalités ont le plus grossi, ces enrichissements ont été rendus possibles par le carried interest, un impôt forfaitaire à taux réduit sur les plus-values. Quels commentaires cette évolution vous inspire-t-elle ?



T. P. - Je pense qu'il y a quelque chose d'ironique à voir aujourd'hui à la tête de la Commission européenne l'homme qui, lorsqu'il était premier ministre du Luxembourg, « dealait » avec les multinationales en leur offrant des taux d'imposition préférentiels de 1 % ou 2 %. Ce même homme fait la leçon aux Grecs et leur enjoint, par exemple, de moderniser leur système fiscal. Voilà qui laisse sans voix. Le plus triste, c'est que, en matière d'impôt sur les sociétés (IS), c'est l'Europe qui a mené le bal du dumping fiscal. Aux États-Unis, même s'il existe de nombreux dispositifs dérogatoires, le taux fédéral de l'IS est de 35 %, à quoi il faut ajouter entre 5 % et 10 % de taxes au niveau des États. En Europe, quand un pays pratique un taux d'IS de 30 %, on lui dit de passer à 20 %. Alors qu'au niveau des prélèvements obligatoires c'est le contraire : ces prélèvements représentent 40 points de PIB en Europe, contre 30 aux États-Unis.



J.-M. Q. - Parce que le prélèvement se fait chez nous sur les ménages et le petit capital.



T. P. - Et, surtout, sur le travail. Tout cela n'est pas bon pour l'emploi. Il est absurde que les Européens taxent si peu les grandes entreprises. Pour finir, les États-Unis risquent de nous suivre dans ce dumping fiscal et de réduire leur impôt sur les sociétés.



J.-M. Q. - N'y a-t-il pas au sein de la gauche européenne, et même aux États-Unis chez les Démocrates, une défiance grandissante vis-à-vis de la ligne sociale-démocrate ou, plutôt, sociale-libérale ? L'élection de Jeremy Corbyn à la tête du Labour au Royaume-Uni est à cet égard symbolique...



T. P. - Pour ce qui concerne le Parti démocrate aux États-Unis, je pense que si Elisabeth Warren, sénatrice du Massachusetts, s'était portée candidate à l'investiture, elle aurait défendu une ligne plus interventionniste en matière économique que Hillary Clinton. Quant à Jeremy Corbyn, je place de grands espoirs en lui. Sur de nombreux dossiers, il a du bon sens. N'oublions pas que la productivité par heure travaillée est assez faible au Royaume-Uni, notamment par rapport à la France. Si les Britanniques parviennent à maintenir le même niveau de PIB par habitant que les Français, c'est parce qu'ils ont une durée du travail beaucoup plus élevée que nous. Quand Jeremy Corbyn dit que la privatisation du rail n'a pas très bien marché au Royaume-Uni, c'est une évidence. Une bonne partie des réformes effectuées par Margaret Thatcher et Tony Blair n'ont pas été couronnées de succès. Il est logique que Jeremy Corbyn souhaite revenir sur un certain nombre d'entre elles.



J.-M. Q. - François Hollande suit un cheminement inverse...



T. P. - Le problème n'est pas de savoir si François Hollande est trop ou pas assez social-libéral. Le problème, c'est qu'il n'a pas de ligne politique. Prenons la question de la compétitivité des entreprises, des charges sociales. Il a commencé par annuler - selon moi, à tort - les baisses de cotisations patronales sur les bas salaires décidées par son prédécesseur. Six mois plus tard, il a mis en place le CICE (5) qui consiste à rembourser, avec un an de retard, une partie des charges sociales. C'est la même chose... en plus compliqué. Sa politique n'a aucune lisibilité. C'est de l'improvisation. Après, on s'écharpe sur les mots, mais le problème n'est pas là.



J.-M. Q. - Le problème ne se trouve-t-il pas dans un manque de vision ? N'aurait-on pas dû d'abord définir des objectifs à long terme et, à partir de là, déterminer les moyens à mettre en oeuvre pour les atteindre ? Et, parmi ces objectifs, ne devrait-il pas y avoir un rééquilibrage des relations de la France avec l'Allemagne ?



T. P. - Il faut effectivement rééquilibrer nos relations avec l'Allemagne. Il y a énormément de choses à apprendre des succès industriels du modèle allemand, en particulier en matière de cogestion. Les Allemands ont réussi leur réunification. Mais l'Allemagne ne peut pas sans cesse donner des leçons à tout le monde. Il faut des relations plus équilibrées. Il est temps de lui rappeler qu'en termes de population ou de PIB elle ne pèse - je l'ai déjà évoqué - que 25 % de la zone euro. La France, l'Italie et l'Espagne en représentent près de la moitié. C'est une réalité numérique toute simple, qui doit se retrouver dans les institutions et les processus de prise de décision. Si nous avions une architecture plus démocratique, avec cette Chambre des Parlements nationaux que j'appelle de mes voeux, des coalitions pourraient se créer autour d'idées politiques, de décisions économiques. C'est ainsi que l'on pourra construire une décision majoritaire en Europe. Sinon, on poursuivra ces affrontements stériles en oubliant les réalités, à commencer par les besoins des populations.



J.-M. Q. - J'imagine que ce projet suppose un front commun des pays latins...



T. P. - Après les élections espagnoles de décembre, il faut que la France, l'Italie et l'Espagne mettent sur la table des propositions claires et que l'Allemagne fasse ses contre-propositions. Pour avancer, il faut proposer. On ne peut pas, à la fois, regretter que l'Europe aille mal et expliquer qu'il est impossible de changer les institutions et leur mode de fonctionnement. Mais si l'on constatait, sur ce point, un désaccord radical et si l'Allemagne s'opposait à toute logique démocratique dans la zone euro, alors c'est l'ensemble de l'architecture européenne actuelle qui deviendrait très difficile à défendre.

t des salariés. Il équivaut à une baisse des charges sociales.

 


Notes :




(1) Le traité budgétaire européen a été décidé lors d'un sommet des chefs d'État le 2 mars 2012. Il ne concerne que la zone euro. Il stipule notamment que le déficit budgétaire structurel des États ne doit pas dépasser 0,5 % du PIB - une disposition encore appelée « règle d'or ». Le déficit structurel est différent et inférieur au déficit public qui incorpore des dépenses exceptionnelles dues à la crise (notamment celles induites par la hausse du chômage). Approuvé par les députés et sénateurs français à l'automne 2012, le traité est entré en application le 1er janvier 2013.

(2) Le Mécanisme européen de stabilité a pris la suite du FESF limité à la zone euro et du MESF qui concernait l'Union européenne. Il s'agit d'un organisme destiné à fournir une assistance financière aux États membres en difficulté économique. Il peut lever jusqu'à 700 milliards d'euros sur les marchés financiers.

 (3) François Hollande a proposé de « créer une avant-garde de la zone euro » avec un gouvernement économique doté d'un budget et d'un Parlement spécifiques.

 (4) Le Foreign Account Tax Compliance Act de 2010 oblige les banques de n'importe quel pays à déclarer au fisc américain tous les avoirs de leurs clients américains ou résidant aux États-Unis dès lors que le compte dépasse les 50 000 dollars. En 2009, UBS a été la première banque suisse à payer une amende de près de 1 milliard de dollars et a été contrainte de fournir les noms de 4 450 de ses clients américains soupçonnés de fraude fiscale.

 (5) Le Crédit pour la compétitivité et l'emploi est un avantage fiscal destiné aux entreprises employan