Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
HEURS ET MALHEURS DU SYSTEME MONETAIRE INTERNATIONAL
Entretien avec Michel Camdessus
conduit par
Adrien GUILLEMINOT
ncien prÈsident du Club de Paris†(1978-1984), directeur du TrÈsor†(1982-1984), gouverneur de la Banq
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Adrien Guilleminot - Malgré la belle santé de l'économie américaine, il semble que lorsque la Chine tousse tous les marchés s'enrhument. L'économie mondiale a-t-elle définitivement changé d'axe ?



Michel Camdessus - Oui, en ce sens que nous sommes entrés dans une ère radicalement nouvelle, celle du multilatéralisme. Nous étions habitués à des États-Unis souverains : ils étaient l'hégémon, comme on dit dans les traités de politique internationale. Hégémon au plan militaire, économique et monétaire. Eh bien, nous sommes sortis de cette situation. Nous sommes à présent dans l'ère de la pluralité, où il y a plusieurs hégémons. La Chine en est un. Mais n'oublions pas que l'Europe en est un aussi ! C'est le premier partenaire commercial de la planète ; et si, comme vous dites, le monde est aujourd'hui enrhumé, c'est aussi parce que l'Europe ne cesse d'éternuer depuis fort longtemps...



A. G. - Vous ne souscrivez donc pas totalement à la thèse d'une économie qui serait désormais dominée par Pékin ?



M. C. - La Chine est évidemment devenue un partenaire indiscutable d'une économie multipolaire. Pas « le » partenaire, mais l'un des partenaires, avec les États-Unis, avec l'Europe. Je ne parlerai donc pas, à son égard, de prépondérance ; mais sa situation mérite évidemment la plus grande attention. Tout ce qui s'y passe, et tout ce qui concerne 1,3 milliard d'habitants, est d'importance systémique. L'hyper-nervosité et l'hyper-réactivité actuelles des marchés s'expliquent, quant à elles, par la nature même de ces marchés. Attachés à éviter toute perte à court terme, ils passent naturellement par des phénomènes d'engouement et de déprime.

Aujourd'hui, il s'agit de déprime parce que les yeux s'ouvrent sur ce qu'est la Chine. Et le pouvoir chinois fait lui-même une très bonne analyse de ses faiblesses : la réforme encore insuffisante des entreprises et des banques du secteur public, les gigantesques problèmes environnementaux, l'endettement public et privé, l'immensité des défis sociaux... La dévaluation récente du renminbi (2), dans ce contexte, constitue bien plus un signal que la Chine s'adresse à elle-même et, évidemment, au monde qu'une opération visant à relancer ses exportations (puisque le taux de cette dévaluation a été somme toute assez minime).



A. G. - Les autorités de Pékin font une bonne analyse de leurs faiblesses, dites-vous. Pourtant, de nombreuses voix s'élèvent pour reprocher à la Chine un certain manque de transparence sur les performances de son économie...



M. C. - Les Chinois n'ont pas mérité qu'on les soupçonne systématiquement de publier des statistiques « trop glorieuses ». Les résultats acquis attestent de leur sérieux. Par surcroît, ils ont fait de grands progrès en matière de transparence. Et pour tout dire, ce sont ceux qui n'ont cessé de douter de leurs statistiques qui devraient se remettre en question : nous savons maintenant que la Chine a bel et bien eu, au cours des vingt dernières années, une croissance moyenne supérieure à 8 %. Lorsque ses dirigeants annonçaient de tels chiffres il y a vingt ans, peu de gens les croyaient. À l'époque, le FMI que je dirigeais était l'une des rares institutions à dire : « Prenons au sérieux les informations en provenance de Chine. » Pékin avait bien compris qu'il était de son intérêt de faire preuve de transparence - Zhao Ziyang (3), que j'avais rencontré dix jours avant les événements de Tian'anmen, me l'avait confirmé. C'est pareil aujourd'hui. Et ce n'est qu'en démontrant qu'elle dit la vérité sur ses performances économiques que la Chine évitera les phénomènes de panique - ou d'engouement. Le monde doit mieux connaître les ressorts de la croissance chinoise, mais aussi ses fragilités - réelles, et non supposées.



A. G. - Ce manque de confiance vis-à-vis d'une économie aussi importante n'est-il pas un réel souci, au-delà des phénomènes de marché ?



M. C. - C'est exact. Les partenaires de la Chine ne doivent pas se contenter de se retrancher dans une défiance systématique. Ils feraient mieux d'opter pour un dialogue ouvert avec elle ! Et, de ce point de vue, j'estime que beaucoup ont des progrès à faire. Je pense, par exemple, à une lourde erreur commise par les Américains : ils se sont opposés à la création, par la Chine, d'une Banque internationale de financement des infrastructures. Ils ont vu dans ce projet une manifestation de je ne sais quel impérialisme économique, une agression contre le système de Bretton Woods. Même s'ils soupçonnent des arrière-pensées chinoises dans cette affaire, leur réaction a été extraordinairement maladroite. Dans un monde qui manque cruellement d'institutions de ce type, il aurait au contraire fallu applaudir ce projet, y apporter tout le soutien nécessaire. Je pense qu'ils y viendront.

Il faut profiter de la bonne volonté chinoise actuelle. Ce pays est le seul à avoir - par la voix du gouverneur de sa Banque centrale Zhou Xiaochuan - lancé l'idée d'une réforme du système monétaire international conduite de manière multilatérale. Il y a maintenant cinq ans, le gouverneur Zhou a expliqué qu'il y a dans le monde un problème de variations non contrôlées de la liquidité globale. Le FMI n'a pas les ressources suffisantes pour régler ce problème. Il dispose cependant d'un instrument qui pourrait retrouver toute son utilité : le droit de tirage spécial (DTS) (4). Il est temps de s'asseoir autour d'une table et de réfléchir à des solutions, telles que la mise en commun proposée par le gouverneur chinois d'une plus grande part des réserves mondiales au sein du FMI. Cela permettrait au Fonds d'adapter le flux des liquidités à la croissance de l'économie globale. Il serait très regrettable que de telles suggestions ne soient pas explorées davantage.

Avec son projet de Banque internationale de financement des infrastructures, Pékin nous proposait là aussi la création d'un instrument multilatéral. Mais, dans cinq ou dix ans, que se passera-t-il lorsque la monnaie chinoise aura un poids égal à celui du dollar ? La Chine persistera-t-elle dans une attitude de coopération ou mimera-t-elle celle des États-Unis naguère, très bien résumée dans la célèbre formule de John Bowden Connally (5) : « Le dollar est notre monnaie, mais c'est votre problème » ? Avant que le renminbi ne devienne notre problème, ne vaudrait-il pas mieux discuter avec la Chine du type des réformes à mettre en place pour le bon fonctionnement d'un système pluri-monétaire ?



A. G. - C'est une occasion manquée. Mais depuis le début de la crise en 2008, ne croyez-vous pas que la réforme du système monétaire international se résume, précisément, à une succession de rendez-vous manqués ?



M. C. - Je suis heureux que vous abordiez ce sujet car la réforme du système monétaire international est rarement explicitée. C'est pourtant un enjeu crucial. Si on ne la mène pas à bien, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on risque de voir se succéder des crises de plus en plus graves.

Cela dit, ne jugeons pas trop sévèrement l'action du G20. J'ai été très impressionné, pour ma part, par sa réaction, au début de la crise en novembre 2008. Face à la crise, le monde a alors compris que ce n'était plus le G7 qui pouvait traiter le problème. Il fallait nécessairement que les émergents, au premier rang desquels la Chine, aient leur mot à dire. Le communiqué adopté alors par le G20 mettait tous les pays devant leurs responsabilités et appelait à une réforme tous azimuts du système bancaire, monétaire et financier international. J'ai assisté à tous les G5 puis à tous les G7 pendant quinze ans ; je n'ai jamais vu un effort aussi vaste être lancé et être suivi d'un travail en commun aussi intense que celui-ci. Nous devons à la coopération qui s'est instaurée à ce moment-là une sortie de crise plus intelligente que celle qui a suivi la crise de 1929 !



A. G. - Une sortie de crise plus intelligente... mais imparfaite, tout de même ?



M. C. - On a traité de très nombreux sujets. Des mesures importantes ont été prises : les banques sont désormais mieux capitalisées, et l'Europe s'est dotée d'une organisation bancaire et prudentielle remarquable par rapport au régime précédent. Mais la question fondamentale - comment faire en sorte que le monde dispose des moyens d'analyse et d'action nécessaires dans un environnement multi-monétaire et multipolaire ? - n'a guère été abordée. On a pu s'en rendre compte assez vite. Fin 2010, tous les principaux acteurs des crises monétaires précédentes - Tommaso Padoa-Schioppa (6), Alexandre Lamfalussy (7), Paul Volcker (8), quelques autres dirigeants des principales banques centrales et deux anciens directeurs généraux du FMI - se sont réunis dans le cadre de ce que Paul Volcker a appelé l'« Initiative du Palais Royal ». L'objectif était de faire des propositions pour améliorer la gouvernance du système financier mondial. Il s'agissait, par exemple, de renforcer le pouvoir de surveillance du FMI de sorte qu'il s'exerce davantage sur les grandes puissances et non plus seulement sur les plus pauvres. D'utiles propositions ont été faites, mais la crise de la dette souveraine européenne survenant, elles sont « restées sur l'étagère ». Parmi celles-ci, une réflexion nouvelle sur le fameux dilemme de Triffin (9). De quoi s'agit-il ? Lorsque la monnaie du système est celle du pays hégémonique (en l'occurrence le dollar américain), ce système est exposé à des crises parce que jamais le pays hégémonique ne définira sa politique monétaire en fonction des problèmes du monde. Il le fera en fonction de ses problèmes internes. Or il n'y a pas d'harmonie préétablie entre les besoins de la balance des paiements américaine et l'équilibre monétaire du monde. Pour sortir de ce dilemme, il faudrait disposer d'une institution capable d'ajouter ou de retirer de la liquidité, si la politique du pays dominant ne va pas dans le sens du développement de l'économie mondiale.



A. G. - Pourquoi a-t-on été incapable de régler ce problème ?



M. C. - Non seulement on ne l'a pas réglé, mais il n'a fait que s'aggraver. Pourquoi ? Parce que, de nos jours, la liquidité du monde n'est pas seulement créée - loin s'en faut - par les fluctuations de la balance des paiements américaine, mais aussi par l'activité hors de toute régulation des agents privés internationaux. La Fed n'y joue donc qu'un rôle limité et elle dit clairement que, même si elle en tient compte, elle ne peut pas ajuster rigoureusement son action aux besoins de liquidités du monde.

Le relais doit donc être pris par une sorte de « tour de contrôle » qui surveillerait en permanence l'évolution des liquidités mondiales par rapport à la croissance mondiale. Aujourd'hui, nous sommes en surliquidité et en faible croissance : comment rééquilibrer progressivement la situation ? Il faudrait qu'un groupe constitué des principaux gouverneurs de banque centrale adresse par exemple tous les six mois au G20 - puisque le G20 s'est instauré groupe suprême de gouvernance mondiale - un rapport permettant à celui-ci de tirer les conclusions de cet état de fait.

Il reste un problème : le G20 souffre lui aussi d'un déficit de légitimité ! Il représente certes 85 % du poids de l'économie mondiale, mais ne réunit que 20 à 30 pays sur les 193 pays membres de l'ONU. Pour que l'on puisse mettre en oeuvre des régulations de portée mondiale, il faudrait que le G20 se réforme d'une telle façon que tous les pays de la planète y aient leur mot à dire. Ce ne serait pas une mince réforme ; mais si l'on veut instaurer une vraie gouvernance de ce monde multipolaire, il faudra la mener à bien dans cet esprit, en s'inspirant, par exemple, du système de représentation par circonscriptions régionales qui prévaut à la Banque mondiale et au FMI.



A. G. - Qui n'a pas intérêt à ce que ce dossier avance dans la bonne direction ?



M. C. - Il y a évidemment un grand scepticisme chez tous ceux qui gèrent aujourd'hui le système... Passer d'un système de souveraineté nationale à un système de souveraineté partagée est toujours très difficile - nous en savons quelque chose en Europe. Mais ce que l'Histoire nous dit aujourd'hui, c'est qu'il faut changer de paradigme. La crise précédente est issue d'une production désordonnée de liquidités. La suivante risque d'avoir la même origine si l'on ne met pas en place un système collectif et coopératif de surveillance et de régulation. Ce nouveau système n'évitera peut-être pas une nouvelle crise, mais il permettra au moins de la traiter plus vite et plus efficacement.



A. G. - Puisque nous parlons de crises, et de la façon d'y répondre, comment jugez-vous la manière dont a été abordée celle qui frappe la Grèce ?



M. C. - Cette crise-ci vient d'abord du fait que l'Europe est restée trop longtemps comme sous anesthésie. Les mensonges et les dissimulations sur la situation réelle de la Grèce lui ont permis de vivre longtemps au-dessus de ses moyens. Un chiffre, simplement : pendant la première décennie de ce siècle, le poids de la masse salariale de la fonction publique en Grèce a été multiplié par trois tandis qu'il augmentait de 30 % dans le reste de l'Europe. La Grèce était le pays le plus pauvre de la région... et celui dont la fonction publique était la plus pléthorique !

Comment les différents intervenants de ce dossier s'y sont-ils pris une fois l'ampleur du problème révélée ? Assez mal, il faut bien le reconnaître. Alexis Tsipras m'inspire beaucoup de sympathie : il est jeune, courageux, déterminé, capable de prendre des décisions difficiles. Mais il a aussi commis d'énormes erreurs, ne serait-ce que dans son comportement à l'égard de ses créanciers et de l'Europe. Comme président du Club de Paris puis directeur général du FMI, j'ai dû présider au règlement de problèmes de la dette de dizaines de pays. Jamais je n'ai vu un débiteur adopter une tactique agressive à l'égard de ses créanciers au moment même où s'ouvrent les négociations ! C'est plus qu'une maladresse ; une erreur lourde et inutile. Après avoir mené une campagne dont il savait qu'elle allait amener la Grèce à continuer à vivre au-dessus de ses moyens, comment M. Tsipras a-t-il pu tenir aussi peu compte des avis de ses partenaires européens et, notamment, de l'expérience des pays qui avaient opté avec succès pour la politique inverse ? Ces maladresses ont exaspéré inutilement certains de ses partenaires. Cela dit, je pardonnerai plus facilement les erreurs de Tsipras que la légèreté de ses conseillers étrangers qui, multipliant les « voyages d'Athènes », ne l'ont pas mis en garde contre des politiques aussi erronées... et qui peut-être les lui ont soufflées, comptant sur je ne sais quelle complaisance à Francfort ou à Bruxelles.



A. G. - Quelles ont été les erreurs commises par les interlocuteurs d'Athènes ?



M. C. - L'Europe et le reste du monde n'ont pas toujours eu la bonne réaction. J'ai des doutes sur l'opportunité qu'il y avait à agir dans le cadre de la « Troïka » (10). Je ne mets pas en cause la compétence, la volonté ou l'ouverture d'esprit de chacun de ses membres. Mais elle était composée de trois institutions dont les logiques de fonctionnement sont différentes. Il était donc difficile que leur collaboration puisse accoucher de solutions satisfaisantes.

Si l'on avait laissé le FMI faire son métier, on aurait réglé le problème de la Grèce beaucoup plus vite. On m'objectera : « Le FMI n'est pas assez fort, pas assez riche pour cela. » Eh bien, donnons-lui les moyens nécessaires ! Il y a une institution mondiale chargée de régler ce type de problèmes, c'est le FMI. On s'égare lorsque, dans des cas prétendument particuliers, on prend le risque de sortir des règles que le monde s'est données pour improviser des solutions ad hoc.

J'ai connu en décembre 1994, lors de la seconde crise de la dette du Mexique, une configuration similaire. Les Mexicains et les Américains ont considéré que, comme ce pays était devenu membre de l'OCDE, le FMI n'était plus l'interlocuteur convenable. Oubliant au passage que l'Italie, la Grande-Bretagne ou la France - toutes trois membres de l'OCDE, évidemment - avaient précédemment eu recours au FMI... Les Européens, de leur côté, avaient trouvé habile de se décharger du dossier sur les États-Unis. « Le Mexique ? It's in your backyard »... En clair : débrouillez-vous, c'est votre problème. Aujourd'hui, les Américains ont beau jeu de nous répéter la même chose au sujet de la Grèce. On pourrait y voir de l'enfantillage ; c'est surtout un grave oubli des principes du multilatéralisme.



A. G. - Au lieu de faire appel au seul FMI - par définition neutre sur cette affaire -, on a impliqué des négociateurs européens (la BCE et la Commission). Leur participation au règlement du problème grec n'a-t-elle pas justement créé les conditions d'une mésentente durable entre pays de l'UE ?



M. C. - Cela n'a pas arrangé les choses, alors que les trois institutions n'avaient d'autre objectif que de sauver la Grèce de la banqueroute. Si le FMI avait été la seule instance chargée du dossier, on aurait pu au moins éviter ces contentieux intra-européens, au premier rang desquels le contentieux gréco-allemand. Le choix a été fait d'une approche régionaliste et non multilatérale. Dans un monde qui se globalise de plus en plus, ces approches régionales n'ont guère de sens.



A. G. - L'Allemagne, en particulier son ministre des Finances Wolfgang Schäuble, a été perçue comme plutôt rigide, voire inflexible...



M. C. - Le German bashing est très répandu en France. Je le dis tout net : c'est détestable. L'Allemagne réussit alors que nous piétinons. Comme toujours, dans ces cas-là, on revient à nos vieux démons, on met un casque à pointe sur la tête de Mme Merkel... Et on trouve en M. Schäuble le bouc émissaire idéal. Alors même qu'il demande simplement que la Grèce applique chez elle la politique qui a réussi à l'Allemagne, mais aussi à l'Irlande, à l'Espagne ou au Portugal... M. Schäuble n'a peut-être pas toujours trouvé, de la part de partenaires comme la France, le soutien que ses positions auraient justifié. Au cours de la négociation, ce manque de soutien l'a conduit à durcir son discours. Il nous faut comprendre qu'en cette affaire il s'en tenait à une doctrine aussi vieille que la République fédérale d'Allemagne : l'ordo-économie, l'économie sociale de marché fondée sur l'État de droit, le marché et la coopération internationale. Ce qui est remarquable aujourd'hui, c'est que la politique généreuse, exemplaire, que mène Mme Merkel pour les migrants est l'expression de cette même doctrine : sérieuse à l'égard des règles de l'économie de marché, et sérieuse aussi à l'égard des règles du respect des droits humains. L'Allemagne, ici, ne triche pas. Elle respecte ses principes - principes auxquels nous, Français, adhérons. En somme, nous reprochons aux Allemands d'être cohérents quand nous le sommes parfois un peu moins...



A. G. - Venons-en au troisième pilier de cette Troïka. Que faut-il penser de l'action de Mario Draghi à la tête de la Banque centrale européenne ?



M. C. - Mario Draghi fait bien son métier, avec audace quant au fond et avec une remarquable habileté dans la manoeuvre face à des situations d'une extrême complexité. Il faut le rappeler : la Banque centrale européenne est confrontée à une situation sans précédent. Les taux d'intérêt dans les principaux pays sont nuls ou négatifs ; or les banques centrales n'ont aucune expérience de la gestion de la monnaie dans ce genre de situation. Elles sont donc un peu tétanisées face à ce problème et ont tendance à louvoyer et à attendre de voir ce que va faire Mme Yellen, la présidente de la Fed. Deuxième élément de complexité pour Mario Draghi : le déséquilibre institutionnel européen avec un pilier budgétaire de l'Union faible et relevant des États quand le pilier monétaire est fort et fédéral. M. Draghi doit travailler dans ce système institutionnel bancal parce que inachevé. Dans ce contexte, je trouve que Mario Draghi, comme son prédécesseur Jean-Claude Trichet, fait un travail remarquable.



A. G. - Quelle leçon peut-on tirer du déroulement de la crise grecque ?



M. C. - Je n'ai pas été associé au déroulement de cette tragédie, mais il me paraît qu'elle est le fruit du mensonge des uns, de la complaisance de certains et de la myopie de tous. Il y a eu probablement un conflit négatif de compétences entre les institutions européennes et le FMI dans la surveillance de la Grèce au cours de la première décennie du XXIe siècle. Le FMI applique le principe de subsidiarité : lorsqu'il y a un organisme crédible de surveillance au plan régional, il a tendance à suivre cet organisme. Or on a visiblement trop attendu pour lancer l'alerte sur le problème grec, et il a fallu attendre un changement de majorité là-bas pour qu'un nouveau gouvernement ouvre la boîte de Pandore. Ce précédent ne doit pas être ignoré : ces deux phénomènes négatifs (le défaut de surveillance et les difficultés de l'intervention de la Troïka) devront faire l'objet d'une évaluation sérieuse car il faut éviter que le monde et l'Europe ne connaissent à nouveau ce genre de difficultés.



A. G. - Voyez-vous tout de même se profiler une sortie de crise ?



M. C. - Je crois que oui. La Grèce peut s'en sortir si Tsipras applique loyalement, dans la durée, l'accord qu'il a signé. Le pays pourra alors reprendre le chemin de la croissance. Pour ce qui est de l'euro, je n'ai jamais cru qu'il serait la victime d'un Grexit : il n'était pas mortellement menacé par la sortie éventuelle d'un pays qui représente 2 % du PIB de l'Union, et nul ne parle plus de risques à son sujet.



A. G. - Alexis Tsipras vous semble-t-il être l'homme de la situation ?



M. C. - Il est en tout cas l'homme en situation. Il s'est engagé à suivre une politique plus réaliste que celle de ses discours de campagne, et je pense que l'élection qui vient de se dérouler va lui donner la légitimité qui lui manquait pour appliquer cette politique différente de celle pour laquelle il avait été élu au départ.

Cela dit, il va falloir qu'il applique cette politique loyalement et sans trop d'états d'âme : la mettre en oeuvre tout en expliquant qu'elle est mauvaise mais qu'elle lui a été imposée... est un discours inacceptable. Tsipras doit convaincre le peuple grec qu'il est sur le bon sentier, et ses partenaires européens et mondiaux qu'il est de bonne volonté. À partir de ce moment-là, il sera mieux placé pour négocier la restructuration de la dette qu'il appelle de tous ses voeux. Il deviendra donc l'homme de la situation...



A. G. - Quelle est votre position d'économiste sur cette question ? La « règle d'or » (11), en particulier, vous semble-t-elle constituer une réponse adaptée ?



M. C. - Elle me semble d'autant plus adaptée que j'ai rédigé à la demande de François Fillon, qui était alors premier ministre (12), un rapport sur ce sujet en 2010. J'y recommandais la « règle d'or » et un dispositif contraignant et constitutionnel consistant à définir en début de mandature une loi de programmation des finances publiques à cinq ans qui s'imposerait aux lois annuelles budgétaires et au budget de la Sécurité sociale. Objectif de ce dispositif : parvenir peu à peu à un équilibre des finances publiques. Non pas au nom de je ne sais quelle obsession pour les équilibres financiers, mais plus fondamentalement par principe de solidarité intergénérationnelle. Nous n'avons pas le droit de mettre sur le dos des générations futures, qui vont déjà devoir payer les charges du vieillissement de la population, celles de nos frivolités actuelles ! Un État peut connaître des déséquilibres temporaires pour financer l'investissement et préparer l'avenir. Mais pas durant trente à quarante ans comme c'est le cas pour la France, en grande partie du fait de ses dépenses de fonctionnement. À l'époque où j'ai remis ce rapport, l'Allemagne venait d'inscrire la « règle d'or » dans sa Constitution, et de nombreux autres pays, comme elle, l'ont appliquée. Nous, nous en sommes loin, évidemment - bien que l'article 34 de notre Constitution comporte le principe même d'une telle règle d'or (13).



A. G. - Changeons de zone géographique. Vous êtes désormais engagé, en particulier par le biais de l'African Progress Panel (14), dans une réflexion sur le développement économique de l'Afrique. Que manque-t-il à ce continent pour connaître un développement compatible avec son potentiel humain : des infrastructures, une plus grande unité économique, des leaders ?



M. C. - Il faut les trois, cela crève les yeux, et, en plus, la paix et la bonne gouvernance. Nous, anciennes puissances coloniales, avons laissé l'Afrique dans un état de balkanisation très dommageable. Il y a un effort considérable à faire en matière d'intégration régionale. Mais il y a de réels motifs d'optimisme. Au sein de l'Emerging Markets Forum (15) nous avons conduit une étude très sérieuse pour déterminer où en serait l'Afrique en 2050 en termes de revenu par habitant si elle mettait en place des politiques adaptées. Réponse : à peu près au niveau où se trouvent aujourd'hui des pays comme le Mexique, la Malaisie ou la Turquie. Le pré-requis : des infrastructures, du leadership, des politiques macro-économiques sérieuses et la prévention ou la résolution rapide des conflits. L'Afrique a fait d'énormes progrès depuis une quinzaine d'années en matière de gestion macroéconomique. Elle a bien réduit sa dette extérieure, mis en place des politiques budgétaires beaucoup plus saines, éliminé l'inflation... Les choses vont mieux.



A. G. - Quels freins faut-il encore lever pour accélérer cette tendance ?



M. C. - L'Afrique demeure confrontée à quelques autres défis. Comme en Amérique latine, l'aspect le plus préoccupant est l'approfondissement des inégalités. Globalement, la pauvreté régresse mais les inégalités s'accroissent. Or les pays établissent leur croissance sur le long terme à partir de l'émergence d'une classe moyenne. Celle-ci implique pour s'épanouir que les efforts nécessaires soient faits dans les domaines de l'éducation, de la formation professionnelle et de l'emploi.

Le deuxième défi est celui de la paix. L'élimination des conflits de toute sorte (ethniques, religieux...) est une condition sine qua non du développement économique et humain. Aujourd'hui encore, 20 % des Africains sont victimes ou impliqués dans des conflits...

Le troisième défi, enfin, est celui de la spoliation dont est victime le continent dans le domaine de l'exploitation des ressources minières. Il y a trois ans, nous avons consacré une étude à ce sujet trop rarement évoqué. Du fait de la sous-évaluation de ses contrats de concession minière et des exportations illégales de capitaux, l'Afrique perd une somme deux fois plus importante que celle qui lui est accordée au titre de l'aide au développement : l'aide publique au développement atteint 29 à 30 milliards de dollars par an, la spoliation sous toutes ses formes 60 milliards ! Pour réparer cette injustice, il faut engager un grand effort de régulation international afin d'empêcher ces pratiques et doter les pays concernés des compétences techniques, juridiques et financières qui leur permettront de mieux établir leurs contrats de concession. C'est probablement là que doit se porter l'effort de la communauté internationale : faire en sorte que l'Afrique puisse garder pour elle-même une part juste des ressources de son sol. Elle trouvera là les fonds nécessaires à son développement, quitte à ce que de son côté, elle mène une lutte sans merci contre la corruption.



A. G. - Que répondez-vous à ceux qui critiquent le dogmatisme, voire l'inefficacité des réformes que le FMI demande aux pays soutenus ?



M. C. - Le monde est toujours à la recherche de solutions de facilité et de boucs émissaires. Il trouve pour cela avec le FMI un candidat idéal. Les responsables du FMI ont appris à vivre avec ces accusations très largement infondées. Si le FMI était aussi dogmatique qu'on le prétend, si ses politiques étaient si erronées et inefficaces, ne croyez-vous pas qu'on cesserait, chaque fois qu'il y a un problème majeur dans l'économie mondiale, d'envoyer le malade à l'« hôpital FMI » ? Le fait est que la communauté internationale continue, plus que jamais, à lui faire confiance. Soyons donc cohérents et, je le répète, donnons au Fonds les moyens de faire face à ces problèmes. Je pense, en particulier, aux moyens financiers : la surface financière du FMI est devenue très insuffisante au regard de la masse de liquidités mondiales. Or ce problème est toujours en suspens. À l'occasion du sommet du G20 de Séoul en 2010, il a été décidé d'augmenter les quotas du FMI. Cette décision n'a toujours pas été ratifiée par le Congrès des États-Unis...



A. G. - Il n'en demeure pas moins que l'image du FMI est plutôt négative...



M. C. - C'est malheureusement vrai, et je dois avouer que je m'en sens partiellement responsable. En effet, en tant que directeur général du FMI, j'ai toujours refusé d'augmenter les moyens du service de communication. Je partais du principe que si l'on faisait ce qui est bien, cela finirait par se savoir. L'argent du Fonds était pour moi l'argent des pauvres, et je ne me sentais pas le droit de le dépenser pour notre image. Je n'avais pas assez réalisé que, pour le meilleur ou pour le pire, nous étions entrés dans l'ère de la com. Il faut s'y faire : l'image est importante. Une image négative peut être ravageuse. Au cours de mon mandat, j'ai cependant établi une règle utile : en signant un accord, nous invitions les dirigeants des pays concernés à dire publiquement la vérité, c'est-à-dire que les mesures adoptées ne leur étaient pas imposées, qu'ils en avaient débattu et qu'elles étaient les meilleures possibles dans la situation qu'ils rencontraient. Mes interlocuteurs de l'époque me l'ont promis. Tous n'ont pas tenu parole...



A. G. - En 2004, vous avez dirigé la rédaction d'un rapport intitulé « Le sursaut » (16) qui expliquait comment rétablir la compétitivité de la France. N'est-il pas désespérant de constater, plus de dix ans plus tard, qu'une grande partie de vos propositions d'alors (17) soit toujours sur la table ?



M. C. - Je ne suis pas le premier à le dire : la France est plus douée pour faire des révolutions que pour faire des réformes. L'idéologie continue de dominer le discours politique français. Et une espèce de vénération de l'État et de la puissance publique est dans nos gènes depuis Louis XI. Nous avons une tendance irrépressible à aller chercher d'abord auprès de lui la solution de nos problèmes. Il était en 2004 relativement facile de poser le diagnostic formulé dans notre rapport. Malheureusement, le ministre des Finances de l'époque qui me l'avait demandé, M. Sarkozy, ne s'est pas senti en mesure de l'appliquer. D'autres rapports ont été demandés qui sont arrivés aux mêmes conclusions... Un cycle électoral est passé là-dessus. Et c'est maintenant qu'on en vient utilement à chercher du côté de l'offre ce que la stimulation de la demande n'a pas donné. Est-ce désespérant ? Non. Je crois en mon pays. Je sais qu'il y a beaucoup de gens qui font du bon travail loin des projecteurs. Finalement, grâce à eux, le pays tient bon et engage vaille que vaille les changements nécessaires. Le sursaut est encore possible !



 


Notes :


(1) La scène de ce drame est le monde. Treize ans à la tête du FMI, Les Arènes, 2014.

(2) Mi-août, la monnaie chinoise a effectué trois « décrochages » successifs, de 2, 1,6 puis 1 %, la plus importante dévaluation du renminbi en 20 ans.

(3) Secrétaire général du Parti communiste chinois de 1987 à 1989, démis de ses fonctions politiques et placé en résidence surveillée peu après ces événements.

(4) Déterminés à partir d'un panier de monnaies majeures (dollar, euro, yen, livre sterling...), ils constituent des crédits alloués aux pays ayant des déficits commerciaux par les nations disposant d'excédents dans leur balance des échanges.

(5) Secrétaire d'État au Trésor de l'administration Nixon de 1971 à 1972.

(6) Ministre de l'Économie et des Finances du gouvernement Prodi de 2006 à 2008, décédé le 18 décembre 2010.

(7) Ancien président de l'Institut monétaire européen (1994-1997) et directeur général de la Banque des règlements internationaux (1985-1993), décédé le 9 mai 2015.

(8) Directeur de la Réserve fédérale des États-Unis de 1979 à 1987, désormais conseiller du président Barack Obama pour les questions économiques.

(9) Théorisé par l'économiste belge Robert Triffin (1911-1993) dans un ouvrage publié en 1960, Gold and the Dollar Crisis. The Future of Convertibility.

(10) Constituée de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne et du Fonds monétaire international.

(11) Ensemble de dispositions, variables selon les pays et les collectivités, visant à assurer le strict respect de l'équilibre de leur budget annuel.

(12) Premier ministre de la République française de 2007 à 2012.

(13) Constitution du 4 octobre 1958, modifiée par la loi constitutionnelle du 23 juillet 2008 : « Les orientations pluriannuelles des finances publiques sont définies par des lois de programmation. Elles s'inscrivent dans l'objectif d'équilibre des comptes des administrations publiques. »

(14) Créé en 2005 par le Sommet du G8 de Gleneagles Hotel pour suivre le partenariat entre le G8 et l'Afrique, l'African Progress Panel a pour mission de promouvoir un développement durable en Afrique et de suivre l'exécution des initiatives de la communauté internationale. Il est composé de dix membres, dont son président Kofi Annan.

(15) Par le biais de multiples forums régionaux ou globaux, ce think tank qui suit le développement à long terme des pays émergents, s'est donné pour mission de réunir et de faire dialoguer dirigeants d'entreprise et responsables politiques sur des enjeux ayant trait au développement économique, social et financier des pays émergents.

(16) Michel Camdessus et al., « Le sursaut. Vers une nouvelle croissance pour la France », La Documentation française, 2004.

(17) Parmi les 110 propositions de ce rapport inspiré des politiques menées en Europe du Nord (Scandinavie, Pays-Bas), deux axes avaient été particulièrement fouillés : la réforme du marché du travail (remise en question des 35 heures, fin de la distinction entre contrat à durée indéterminée et déterminée) et celle de l'État (non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, réduction du nombre de ministres...).