Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
LES FANTOMES DE LA HONGRIE
Entretien avec Peter ESTERHAZY
Ecrivain
conduit par
Olivier Guez
Journaliste à La Tribune
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Un détour par le musée national hongrois à Budapest donne une idée de la puissance et du prestige de la famille Esterhazy au temps de sa splendeur. De grands portraits imposants, des princes, des guerriers en armes, des magnats, des seigneurs qui, des siècles durant, régnèrent sur l'un des plus vastes domaines de Hongrie, un latifundium de plus de 80 000 hectares.

Dernier rejeton de cette prestigieuse lignée, l'écrivain Peter Esterhazy, 65 ans, a composé une oeuvre complexe et foisonnante, un concentré d'histoire familiale et nationale, du Moyen Âge à nos jours. Dans Harmonia Caelestis, il explorait les archives de son illustre famille : une somme de 600 pages, un hommage au père, son héros. Quelques jours avant la sortie du livre, Esterhazy découvrit que son père était un mouchard de la sécurité d'État dans la Hongrie communiste. Il en tira un nouveau livre, amer et déchirant, Revu et corrigé, où il reprenait des passages entiers du dossier paternel conservé aux archives nationales.

Mais Peter Esterhazy n'est pas seulement l'un des plus grands écrivains hongrois de son temps, couvert de prix et d'honneurs dans toute l'Europe - « la figure la plus importante de la nouvelle prose hongroise », dit-on de lui à Budapest ; il est aussi un observateur engagé et intransigeant de son pays, la Hongrie de Viktor Orban.

Longtemps considérée comme un modèle de transition post-communiste (passage réussi à l'économie de marché, institutions et système juridique proches de ceux des démocraties occidentales, partis politiques stables...), la Hongrie a brusquement changé de trajectoire au début de la décennie, depuis le retour aux affaires de Viktor Orban. Son parti, le Fidesz, et son allié le KDNP, le parti chrétien-démocrate, disposent au Parlement d'une majorité des deux tiers qui leur a permis de modifier la Constitution et de réformer en profondeur le système juridique (plus de 700 lois ont été votées entre 2010 et 2014 !). On reproche à Orban d'avoir édicté de nouvelles règles économiques afin de favoriser ses proches. Nombre de fonctionnaires et de juges ont été remplacés parce que insuffisamment fidèles au régime. La « révolution nationale » doit être soutenue : sur l'audiovisuel public, les journaux mais aussi les théâtres et les musées, le parti exerce, directement ou indirectement, son emprise. Quant aux médias privés, ils sont dominés par des proches d'Orban. Les contrepoids constitutionnels et institutionnels étant neutralisés, l'équilibre du pouvoir s'est déplacé au profit de l'exécutif : l'appareil d'État et les institutions sont désormais tenus par des fidèles du Fidesz, et l'autonomie des collectivités locales a été rognée.

Viktor Orban a également lancé une révolution idéologique. À l'entendre, la nation hongroise ne peut être qu'une communauté ethnique. Il existerait une singularité, une « hungaritude » à préserver. Orban renoue avec une certaine tradition d'avant-guerre, lorsque la Hongrie, après le dépeçage de son territoire dans la foulée de la fin du premier conflit mondial, se sentait menacée en tant que nation. Le Fidesz se pose en représentant unique de cette nation tandis que les opposants politiques sont vus comme des « corps étrangers ». L'intolérance domine les discours : Budapest a totalement fermé ses portes aux migrants du Levant débarqués en masse cet été.

Pour Politique Internationale, Peter Esterhazy a bien voulu passer au crible le régime de Viktor Orban et les fantômes de l'Histoire. Des fantômes qui continuent de hanter Budapest et la puszta, l'immense plaine hongroise...

O. G.


Notes :




(1) Fin mai 2015, le gouvernement hongrois a envoyé à sa population une liste de douze questions sur le traitement que le pays devait réserver aux migrants clandestins.

(2) Le Jobbik, ou Mouvement pour une meilleure Hongrie, est un parti d'extrême droite fondé en 2003 et présidé par Gabor Vona. Le Jobbik s'est fait connaître par des prises de position très dures contre le cosmopolitisme qu'il rend responsable des maux du pays. Il milite pour le retour aux valeurs chrétiennes et pour un État fort. Le Jobbik a obtenu 20 % des voix aux dernières élections législatives d'avril 2014.

(3) Le pays sicule est une région historique de Transylvanie (en Roumanie) dont la majorité de la population est encore hongroise.

(4) Né en 1868, l'amiral Miklos Horthy dirigea la Hongrie après le démantèlement de l'Empire austro-hongrois, de 1920 à 1944. Il mourut en exil au Portugal en 1957.