Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
AIDE AU DEVELOPPEMENT : LES FINANCEMENTS INNOVANTS
Entretien avec PHILIPPE DOUSTE-BLAZY
Ministre français des Affaires étrangères
conduit par
Baudouin BOLLAERT
Ancien rédacteur en chef au Figaro. Maître de conférences à l'Institut catholique de Paris.
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Baudouin Bollaert - Les objectifs du Millénaire pour le développement approuvés par l'ONU en l'an 2000 (1) arrivent à échéance cette année. Quel bilan peut-on établir ?



Philippe Douste-Blazy- Ce bilan est basé sur deux constats très clairs : d'abord, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la communauté internationale s'est engagée en faveur d'une contribution massive à l'aide publique au développement. Et, contrairement à ce que pensent de très nombreux sceptiques, cette aide ne consiste pas à humecter le désert avec un arrosoir ! Un exemple éloquent : la mortalité infantile a diminué de moitié en 25 ans. Ce qui prouve bien que, lorsqu'on investit de l'argent au service d'une cause, ça marche ! Deuxième constat : les objectifs sont loin d'être tous atteints, ce qui signifie que nous devons faire davantage. Il faut donc trouver plus d'argent et s'assurer que cet argent sera bien dépensé.



B. B. - À combien l'aide au développement s'élève-t-elle aujourd'hui ?



P. D.-B.- À 124 milliards de dollars par an. Mais il faudrait 100 à 200 milliards de plus... Quand on voit les sommes vertigineuses que les États ont dépensées en 2008 pour sauver leurs systèmes bancaires après la crise des subprimes et la faillite de Lehman Brothers, on se dit que l'argent existe...



B. B. - Mais comment se montrer plus généreux lorsque le chômage augmente et que les déficits se creusent dans la plupart des pays riches ?



P. D.-B.- Il est vrai que la crise économique qui touche les pays de l'OCDE, autrement dit les États les plus prospères, se traduit par une diminution de l'aide publique au développement. Mais si la plupart des pays diminuent leur aide - et, malheureusement la France fait partie de ceux-là -, d'autres parviennent à la maintenir. Je pense à la Norvège, à la Suède, mais aussi au Royaume-Uni. Tous les ministères britanniques ont été affectés par le plan d'économies de 95 milliards de livres sterling lancé il y a quatre ans par le gouvernement de David Cameron... à l'exception du ministère du Développement. Les aides qu'il distribue correspondent à 0,7 % du PIB britannique : chapeau ! Dans les autres pays, c'est plus difficile. La crise est là, avec ce qu'elle suppose de crispation identitaire, de protectionnisme et de peur de l'autre. La montée de l'extrême droite en Hongrie, en Pologne ou en France tétanise les gouvernements en place. Dans ce contexte, augmenter les impôts pour l'aide au développement, inutile d'y songer, hélas !



B. B. - Que préconisez-vous ?



P. D.-B.- Primo, il faut convaincre les dirigeants actuels de parier sur le long terme en augmentant coûte que coûte cette aide au développement. Tout simplement parce que c'est l'avenir de nos enfants qui est en jeu. Il ne s'agit pas de charité, il s'agit de solidarité bien comprise : on donne et on reçoit. La crise migratoire actuelle montre bien que la solution au problème passe par une politique de développement qui permettrait aux migrants de rester chez eux. Car, je vous le dis, personne ne quitte son pays et sa famille de gaieté de coeur ! Secundo, il faut faire en sorte que les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et les pays émergents en général mettent la main à la poche. Ils donnent très peu. Ils veulent « jouer dans la cour des grands », mais se prétendent pauvres quand cela les arrange... Enfin, il faut créer de nouvelles sources de financement, c'est-à-dire trouver des financements innovants.



B. B. - Quelle est votre définition de ces financements innovants ?



P. D.-B.- Il convient de distinguer, à cet égard, l'« innovative funding » et l' « innovative spending » : le premier vise à trouver de l'argent, le second à mieux le dépenser. L'« innovative funding » consiste à obtenir une microscopique contribution de solidarité des secteurs économiques qui bénéficient le plus de la mondialisation. J'en vois cinq : Internet (Google, Facebook, Amazon, etc.) ; le tourisme de masse (les vols par avion) ; les transactions financières (elles ne sont presque pas taxées alors que les algorithmes ont transformé le capitalisme) ; les ressources extractives (mines, pétrole, gaz) ; et la téléphonie mobile (il y a plus de portables que d'êtres humains sur cette terre)...



B. B. - Vous avez commencé par les compagnies aériennes pour financer Unitaid...



P. D.-B.- Nous n'avons pas « ciblé » les compagnies aériennes en tant que telles, mais les personnes qui prennent l'avion. Unitaid est le premier laboratoire de financement innovant à ce jour. Son but est de récolter des contributions de solidarité sur les billets d'avion - 1 euro par billet - pour combattre, essentiellement en Afrique, le sida, la tuberculose, le paludisme (objectif n°6 des huit objectifs du Millénaire) et centraliser les achats de médicaments afin d'obtenir les meilleurs prix possibles. Unitaid a été créée voilà huit ans à l'initiative de deux anciens chefs d'État - le Français Chirac et le Brésilien Lula -, et je lui consacre beaucoup de mon temps.



B. B. - Avec quels résultats ?



P. D.-B.- C'est à la fois un échec et un succès. Un échec parce qu'il n'y a que 16 pays sur 193 (2) qui ont accepté de mettre en place le système ; peut-être bientôt 17 avec le Maroc. Un succès parce qu'avec ces 16 pays nous avons récolté 2,5 milliards de dollars en huit ans ! Nous avons pu, de cette façon, financer dans le monde entier 355 millions de traitements contre le paludisme et payer les traitements de 8 enfants sur 10 atteints du sida (entre 2009 et 2011) et 7,5 atteints de tuberculose. Nous avons donc prouvé au monde qu'un tout petit financement - indolore pour le voyageur (c'est moins que le prix d'un café), indolore pour l'État et indolore pour les compagnies aériennes - peut avoir un impact considérable.



B. B. - Les États-Unis ne sont pas donateurs. Ils craignent le gaspillage. Où en êtes-vous pour ce qui concerne cet « innovative spending » que vous avez mentionné ?



P. D.-B.- Les Américains - même s'ils sont très généreux par ailleurs - se sont toujours méfiés de la façon dont les organismes publics dépensent l'argent qui leur est confié. Mais, dans notre cas, cette méfiance n'est pas justifiée. Unitaid n'a jamais donné un euro à un gouvernement et ne travaille qu'avec des partenaires respectés et reconnus qui sont régulièrement évalués : Unicef, Médecins sans frontières, OMS, Fondation Clinton, etc. C'est la raison pour laquelle on ne nous connaît pas, ou mal : nous ne sommes pas sur le terrain avec des T-shirts ou des 4x4 portant notre logo. Nous finançons les autres. Nous sommes surtout spécialisés dans la « communauté de brevets » - j'y reviendrai - et dans la « dynamique de marché » pour favoriser les achats groupés. Unitaid a pu de la sorte faire baisser de 80 % le prix des médicaments contre le sida pour les enfants et de 60 % pour les adultes. Elle a pu, de même, faire baisser de 60 % le prix des médicaments contre le paludisme. Et pas uniquement pour ses propres programmes ; le monde entier en profite ! D'où le respect qui entoure son action visant à lutter contre la maladie et à diminuer les coûts des produits de santé dans les pays pauvres.



B. B. - L'expérience peut-elle être reproduite à partir d'une des autres sources de financement que vous avez citées?



P. D.-B.- Oui, bien sûr ! Il faut maintenant changer de braquet et viser les transactions financières. Margaret Thatcher, la « dame de fer », avait montré la voie en 1984 en instaurant un « stamp duty » (droit de timbre) de 0,5 % sur les transactions financières en Grande-Bretagne (3). Ce « stamp duty » existe toujours et rapporte à l'actuel chancelier de l'Échiquier, M. Osborne, de 4 à 5 milliards de livres sterling par an ! La France a suivi, bien des années plus tard, avec une taxe de 0,1 % sous la présidence Sarkozy, passée à 0,2 % sous la présidence Hollande. Une dizaine d'autres pays ont ou vont taxer à leur tour les transactions financières. La question est de savoir où va aller cet argent... Je voudrais, bien entendu, qu'il soit consacré à combattre l'extrême pauvreté ou à lutter contre d'autres fléaux dans le monde. Si tous les pays instauraient cette taxe, elle produirait 400 milliards de dollars par an !



B. B. - Quid des ressources liées aux mines, au gaz et au pétrole ?



P. D.-B.- Les choses avancent. J'ai réussi à convaincre quatre chefs d'État africains - ceux du Mali, du Niger, du Congo-Brazzaville et de Guinée-Conakry - de donner 10 centimes d'euro par baril de pétrole, 60 centimes par gramme d'or et 1 dollar par livre d'uranium pour lutter contre la malnutrition chronique. Et j'ai bon espoir que d'autres dirigeants africains leur emboîteront le pas.



B. B. - Qu'entendez-vous par malnutrition chronique ?



P. D.-B.- C'est la maladie la plus répandue au monde, la moins connue et la moins financée. Elle a des conséquences cérébrales et touche 32 % des enfants africains et plus de 35 % des enfants indiens. Elle ne se voit pas, à la différence de la malnutrition aiguë qui frappe ces enfants squelettiques et au ventre gonflé trop souvent photographiés avant de mourir... Là, rien de tel. Il s'agit d'ados qui jouent au foot, ni maigres ni affamés, mais atteints de malnutrition chronique. Cela signifie que pendant les mille premiers jours de leur vie - neuf mois dans le ventre de leur mère et deux ans d'existence - ils ont manqué de vitamines (B1, B6) mais surtout des lipides essentiels au développement de leur cerveau. Dans un cerveau normal, des millions de cellules sont reliées entre elles par des milliards de liens, alors que chez les enfants atteints de malnutrition chronique bon nombre de ces liens disparaissent au bout de deux ans et demi... Cela engendre de très nombreux retards scolaires. Comme deux récents prix Nobel d'économie l'ont affirmé, l'argent investi pour combattre la malnutrition chronique est l'argent le mieux placé au monde : un dollar investi dans la malnutrition en rapporte quinze, car la santé est un trésor ! Et la croissance d'un pays qui s'attaque à ce fléau peut passer du simple au double : l'Afrique, où la croissance est actuellement de 4 %, passerait  à une croissance de 8% ! Ce que je vous dis n'est donc pas une simple approche de médecin, c'est une approche d'économiste. Prendre une toute petite somme d'argent sur le gaz, le pétrole et les mines contribuera à éliminer la malnutrition chronique. C'est l'objectif d'Unitlife, un programme mis en place le 28 septembre 2015 en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, que j'ai lancé et que je préside.



B. B. - Outre Unitaid et Unitlife, on parle aussi de l'Iffim (International Finance Facility for Immunisation)...



P. D.-B.- En effet. Ce système de prêts à long terme lancé en 2005 par l'ancien premier ministre britannique Gordon Brown participe au financement de l'Alliance globale pour les vaccins et l'immunisation (Gavi), qui est aujourd'hui la plus grande organisation de vaccination dans les pays pauvres. Lancée en 2000 grâce à la Fondation de Bill et Melinda Gates, elle a permis d'immuniser 288 millions d'enfants contre des maladies mortelles entre 2000 et 2010. Bill Gates siège également au conseil d'administration d'Unitaid et lui verse une dizaine de millions de dollars par an. Mais l'essentiel de nos fonds viennent du public.



B. B. - Qu'en est-il des partenariats public-privé ?



P. D.-B.- Ces partenariats s'incarnent principalement dans la « communauté de brevets » pour les médicaments. Je vais vous expliquer de quoi il s'agit. Il faut d'abord savoir que quand un chercheur fait une découverte dans un pays occidental, si la découverte est bonne et applicable dans le domaine médical, on trouve en général le médicament au bout de dix ans en pharmacie à Paris, à Londres ou à Berlin. Mais si vous avez besoin du même médicament et que vous habitez à Bamako ou à Addis-Abeba, vous devrez attendre le double de temps pour l'acheter. Pourquoi ? Parce que le brevet de ce médicament est protégé pour quinze ou vingt ans grâce à des bataillons d'avocats ! À mon sens, il s'agit de la plus grande honte de l'humanité.



B. B. - Vous en voulez aux laboratoires pharmaceutiques ?



P. D.-B.- Non, ils n'y sont pour rien, ce sont des entreprises comme les autres qui ont besoin de faire des bénéfices pour vivre et se développer. C'est aux responsables politiques d'agir. Peut-on continuer à ne faire bénéficier des progrès de la médecine qu'un milliard d'individus sur les sept milliards que compte la planète ? Dans deux cents ans, nos arrière-arrière-petits-enfants nous trouveront terriblement égoïstes, voire effrayants...



B. B. - Mais l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et toutes les ONG présentes en Afrique ou ailleurs ne soignent-elles pas ceux qui en ont besoin ?



P. D.-B.- Elles font ce qu'elles peuvent avec les moyens du bord. Savez-vous que, malgré les efforts d'Unitaid, un enfant meurt aujourd'hui du paludisme toutes les 50 secondes, alors que le guérir ne coûterait qu'un demi-euro ? D'où l'avancée majeure que constitue, à l'initiative d'Unitaid, la « communauté de brevets ». Elle ne fonctionne aujourd'hui que pour le sida, mais nous comptons bien l'élargir à d'autres maladies dans les pays qui n'ont pas d'assurance-maladie et encore moins de mutuelles... Afin de combattre le sida, nous avons demandé aux laboratoires de « licencier » leurs brevets dans les pays très pauvres - qui ne sont pas des clients pour eux - et d'accepter que nous passions des accords avec des fabricants de génériques pour obtenir des médicaments 98 % moins chers... Après un tollé épouvantable au départ, mais avec le soutien du président Obama, nous avons fini par convaincre les laboratoires pharmaceutiques, et ceux-ci sont aujourd'hui très satisfaits de leur action. C'est du gagnant-gagnant.



B. B. - Comment élargir le système à d'autres maladies que le sida ?



P. D.-B.- Toute la difficulté est là ! Les laboratoires nous disent que c'est peut-être possible pour la tuberculose ou l'hépatite, mais ils ne sont pas philanthropes par nature et nous nous comportons avec prudence pour ne pas les braquer. Il s'agit, en effet, d'un partenariat public-privé et, sans les laboratoires, on ne peut rien faire. Il ne faut pas agir contre eux, mais avec eux. Aujourd'hui, je rends hommage à tous ceux qui nous aident.



B. B. - Où en est-on de la lutte contre le virus Ebola ?



P. D.-B.- Ebola a montré que la communauté internationale n'était pas prête à combattre une épidémie dangereuse... La chance a voulu que le virus ne soit pas transmissible dans l'air, sinon il y aurait eu des centaines de millions de morts. Aujourd'hui, grâce à la France, un vaccin va être mis en place. Mais à force de réduire le budget de l'OMS - agence de l'ONU qui n'est que la somme des États qui la composent -, on en réduit l'efficacité. Il faut remonter son budget, et les financements innovants peuvent y contribuer. C'est même l'avenir. Une étude de l'OMS montre que si l'on prenait 1 centime par paquet de cigarettes dans les pays pauvres, 3 centimes dans les pays à moyen revenu et 5 centimes dans les pays riches, on récupérerait 8 milliards de dollars par an.



B. B. - Avez-vous le sentiment d'être écouté ?



P. D.-B.- Après vingt ans de politique en France où les médias ne s'intéressaient à moi que pour des choses finalement assez futiles, je m'occupe maintenant de sujets très lourds... avec l'impression de prêcher dans le désert ! Mais c'est toute la beauté du combat. La route est longue. Il faut continuer.



B. B. - Peut-on, comme vous le préconisez, maintenir en veille une force d'action rapide pour agir en cas de catastrophe sanitaire ?



P. D.-B.- La grande leçon d'Ebola, c'est que nous devons mettre sur pied une telle force capable de se projeter rapidement. Il nous faut des « casques blancs » comme il existe des « casques bleus », des volontaires déjà installés sur place et prêts à intervenir. Il ne s'agit pas d'embaucher des milliers de personnes, mais d'être concret et réaliste... Ebola a surtout sévi dans trois pays : la Guinée-Conakry, le Liberia et la Sierra Leone. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de système de santé de base dans ces pays. C'est pour cette raison que l'épidémie y a flambé. Il faut donc, avant toute chose, mettre en place un système de santé de base dans tous les pays qui n'en ont pas. Il ne s'agit pas d'y installer des centres hospitaliers universitaires (CHU), mais au moins des dispensaires. Secundo, alors que le fardeau économique des maladies en Afrique dépasse de 15 % celui des maladies dans le monde, le nombre des travailleurs dans le domaine de la santé n'y est que de 1 %. Il est donc impératif de faire en sorte qu'il y ait plus de médecins et d'infirmières en Afrique.



B. B. - Malgré un potentiel énorme, l'Afrique est toujours confrontée à des crises endémiques dont l'afflux en Europe de migrants soudanais, éthiopiens ou érythréens porte témoignage... Comment l'expliquer ?



P. D.-B.- La clé, pour l'Afrique, c'est la bonne gouvernance. S'il existe une bonne gouvernance, il n'y a pas de corruption ; et s'il n'y a pas de corruption, il y a de la croissance... Un exemple : le Rwanda. Ce pays ne dispose pas de matières premières ; mais quand on arrive à Kigali, la capitale, on voit des gratte-ciel et des banques. Le Rwanda, c'est l'équivalent de la Suisse pour l'Afrique. On peut penser ce que l'on veut du président Kagamé, mais son pays n'est pas corrompu et 90 % des objectifs du Millénaire y sont remplis.



B. B. - Quels sont les bons élèves africains, selon vous, mis à part le Rwanda ?



P. D.-B.- Je ne suis pas là pour distribuer les bons points, mais le Ghana ou l'Éthiopie ont accompli des progrès notables dans la bonne gouvernance au cours des dernières années. Si l'Afrique est confrontée à de multiples problèmes - corruption, épidémies, illettrisme -, on voit dans le même temps apparaître des géants du Net, des Google ou des Apple africains (4) qui illustrent le dynamisme du continent. On passe d'un extrême à l'autre. Concernant les pays subsahariens, je suis bien sûr contre l'assistanat économique. Mais nous devons absolument leur donner l'accès aux cinq biens publics essentiels que sont la nourriture, l'eau potable, la santé, l'école et les toilettes... Ce n'est qu'à cette condition qu'une économie saine se développera et qu'on fera barrage au cercle vicieux pauvreté-violence-guerre civile. La nécessité des financements innovants pour lesquels je milite n'en est que plus évidente.



B. B. - Pour lutter contre l'extrême pauvreté en Afrique subsaharienne, vous prônez une sorte de plan Marshall. Pourtant, grâce à la mondialisation, 700 millions de personnes sont sorties de cette extrême pauvreté en vingt ans, soit une population supérieure à celle de l'Europe...



P. D.-B.- On pensait que la mondialisation allait tirer tout le monde vers le haut. C'est ce qui s'est passé dans certains pays, notamment dans les BRICS. Mais l'un des effets pervers de la mondialisation, dû en bonne partie au capitalisme financier, c'est que ceux qui ont de l'argent le multiplient par cent alors que ceux qui en manquent ne décollent pas. Du coup, le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de s'élargir. Non seulement d'un pays à l'autre, mais aussi au sein d'un même pays, ce qui est très dangereux. Anecdote significative : on n'a jamais vendu autant de Rolls-Royce qu'en 2015 dans le monde et, en particulier, dans les pays émergents ! Idem pour les Ferrari. Nous avons fait la mondialisation de l'économie (Sanofi ne vend que 8 % de ses médicaments en France) ; nous avons fait celle de la communication (n'importe quel migrant suit sur son smartphone l'évolution des événements à Calais ou à Lampedusa) ; mais nous n'avons pas encore réussi la mondialisation de la solidarité.



B. B. - Pourquoi ?



P. D.-B.- Parce que les deux premières dépendent des hommes et des femmes d'affaires qui raisonnent globalement, alors que la troisième ne dépend pas d'eux mais des élus politiques qui - je le sais car j'en ai été un durant vingt ans - ne voient pas plus loin que la circonscription où ils remettent leur mandat en jeu tous les quatre ou cinq ans... Il faut des événements graves comme l'actuelle crise migratoire pour leur ouvrir les yeux et les conduire à regarder un peu plus loin.



B. B. - Pour Jean-Louis Borloo, l'Afrique est le continent de tous les possibles et de toutes les urgences. Il pilote un vaste plan de 250 milliards d'euros visant à électrifier l'ensemble des territoires, ce qui permettrait d'après lui de « résoudre les problèmes politiques majeurs du continent ». Qu'en pensez-vous ?



P. D.-B.- Pour accéder aux biens publics essentiels dont je vous ai parlé, l'électricité est évidemment incontournable. Le plan Borloo est donc une très bonne idée. L'essentiel est d'obtenir le financement... Il faut commencer avec un projet concret - même modeste - et le reste peut suivre. Jean-Louis Borloo a montré à Valenciennes et ailleurs ses capacités. Mais le temps de l'international est plus long que celui du national...



B. B. - Vous courez les quatre coins du monde à la recherche de soutiens. Quelles sont les personnalités qui vous ont marqué et aidé ?



P. D.-B.- J'ai une vraie proximité et une vraie amitié avec l'ancien président américain Bill Clinton. Unitaid a beaucoup travaillé avec sa fondation et a même financé certaines de ses initiatives. J'ai également beaucoup de respect pour le président Obama et il ne m'étonnerait pas que, au terme de son deuxième mandat, il se consacre aux dossiers humanitaires pour mener le seul combat politique qui vaille aujourd'hui : celui de la paix dans le monde à travers la solidarité et le développement. Car la vraie bombe atomique aujourd'hui, ce n'est pas l'Iran, c'est la violence politique, l'extrême pauvreté et la faim...



 


Notes :




(1) Les objectifs sont au nombre de huit : réduire l'extrême pauvreté, assurer à tous l'éducation primaire, promouvoir l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes, réduire la mortalité infantile, améliorer la santé maternelle, combattre le VIH/SIDA, le paludisme et les autres maladies, assurer un environnement humain durable et construire un partenariat mondial pour le développement.

(2) Chypre, France, Luxembourg, Norvège, Espagne, Royaume-Uni, Corée du Sud, Chili, Brésil, Niger, Maurice, Mali, Madagascar, Guinée, Congo et Cameroun.

(3) La « Stamp Duty Reserve Tax » (SDRT) a été introduite sur les accords de transfert de certaines actions et autres titres en 1986. Une « Stamp Duty Land Tax » (SDLT) a été introduite pour les transactions foncières et immobilières en 2003. En 2010, elle a été abolie pour ceux qui achètent pour la première fois un logement (de moins de 250 000 livres), une mesure compensée par une hausse de 4 % à 5 % du droit de timbre sur les résidences de plus de 1 million de livres sterling.

(4) Comme le nigérian Jumia (e-commerce), le kenyan M-Pesa (paiement mobile) ou le ghanéen Saya (chat sur les réseaux 2G).