Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
LA CIA VUE DES COULISSES
Entretien avec Michael MORELL
Ancien directeur adjoint (2010-2013) et directeur par intérim (juillet-septembre 2011 et novembre 20
conduit par
Dan RAVIV
Correspondant de la radio CBS à Washington, ancien correspondant à Londres et au Moyen-Orient.
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Dan Raviv - Vous êtes de ceux qui assument pleinement la formule de « guerre contre le terrorisme ». Selon vous, l'Amérique est entrée en guerre le 11 septembre 2001. Dans ce conflit, quelle partie a l'avantage aujourd'hui ?



Michael Morell - Voici comment je vois les choses. Depuis le 11 Septembre, nous avons remporté deux victoires significatives dans cette guerre et nos ennemis une seule. Notre première victoire, c'est le fait qu'aucune nouvelle attaque perpétrée par un groupe terroriste étranger ne s'est produite sur notre sol. C'est un succès remarquable car nos ennemis ont essayé de s'en prendre à nous de bien des manières... Il est vrai que des attentats ont été commis aux États-Unis - à Fort Hood et à Boston. Mais il s'agissait d'actions menées par des loups solitaires, des individus qui s'étaient radicalisés seuls. Al-Qaïda ou l'État islamique (Daech) les ont inspirés mais ne leur ont pas donné l'ordre de passer à l'acte. Ils ont agi de leur propre chef.

Al-Qaïda, en particulier sa branche yéménite, a essayé à de multiples reprises de frapper le territoire américain. Mais elle a échoué, parce que nous lui avons rendu la tâche plus compliquée, nous avons perturbé son fonctionnement et nous avons significativement affaibli ses dirigeants - et c'est là que se trouve notre deuxième grande victoire. Les hauts responsables d'Al-Qaïda, ceux qui ont organisé le 11 Septembre, ont pratiquement tous été décimés. Leur capacité à nous atteindre a été très nettement réduite, même si elle n'a pas encore été complètement anéantie.

Protéger notre territoire et détruire la majeure partie des dirigeants d'Al-Qaïda, telles sont donc nos deux victoires. Quant à celle de nos ennemis, elle réside dans la diffusion de leur idéologie. Le 10 septembre 2001, cette idéologie était essentiellement confinée à l'Afghanistan. Aujourd'hui, elle est présente dans de nombreuses parties du monde : dans le nord du Nigeria, dans le Sahel, au Mali, en Mauritanie, au Niger, un peu partout en Afrique du Nord y compris, pour la première fois depuis 25 ans, en Égypte. Elle s'est également répandue en Afrique de l'Est : on la retrouve en Somalie et, de plus en plus, au Kenya. Et de l'autre côté du golfe d'Aden, au Yémen. Sans oublier, bien sûr, l'Irak et la Syrie, ainsi que l'Afghanistan et le Pakistan. Les djihadistes ont été affaiblis en Asie du Sud mais n'en ont pas disparu. Ils montent notamment en puissance en Inde et au Bangladesh. Tout cela constitue une zone géographique colossale...



D. R. - Daech doit-il être considéré comme un groupe parmi d'autres ou comme une entité à part ?



M. M. - Daech est une émanation du mouvement Al-Qaïda. C'est une autre institution, si l'on peut dire, et ses dirigeants sont différents ; mais l'idéologie est la même. Tous les djihadistes jugent que leur religion est mise en danger par le monde moderne et, avant tout, par les États-Unis.



D. R. - C'est le discours qu'ils tiennent...



M. M. - Ce n'est pas seulement un discours. C'est ce qu'ils croient sincèrement ! À leurs yeux, il n'y a aucun doute : ils se battent pour défendre leur religion. Et ils croient, aussi, que la violence est un moyen approprié et nécessaire pour atteindre leurs objectifs, à savoir : 1) protéger leur religion et 2) pouvoir vivre dans un « monde islamique idéal », un califat où leur vie serait parfaite car elle n'obéirait qu'aux règles d'Allah...



D. R. - Les territoires que Daech contrôle en Irak et en Syrie constituent-ils une sorte de test de la capacité des djihadistes à mettre en oeuvre leur vision du monde ?



M. M. Tout à fait. C'est un test grandeur nature... et, jusqu'ici, chaque fois qu'ils ont été en position d'exercer réellement le pouvoir, les islamistes ont échoué. Ce n'est pas la première fois que les groupes extrémistes mettent la main sur un territoire important. Il y a quelques années, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) s'était emparée d'une vaste zone dans le nord du Mali - une zone plus vaste que celle actuellement détenue par Daech. Heureusement, les Français ont envoyé leur armée pour les déloger. La France a compris que le fait que les radicaux s'étaient créé un sanctuaire augmentait le risque d'une attaque terroriste visant son territoire et l'Occident en général. Et elle a agi en conséquence. Résultat : les islamistes ont échoué au Mali. On pourrait estimer qu'ils n'ont pas exercé le pouvoir assez longtemps dans ce pays pour que l'on puisse évaluer l'efficacité de leur mode de gouvernement. Mais alors, regardez la Somalie ! Ils y contrôlent une superficie importante, mais leur façon de gouverner est calamiteuse. Les gens qui y vivent les haïssent profondément. Autre exemple : le Yémen. En 2011-2012, Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) contrôlait entre 25 et 30 % du territoire de ce pays. Là aussi, les habitants ont vite commencé à détester le système qui leur a été imposé. Citons, enfin, la bande de Gaza, dirigée par les terroristes extrémistes du Hamas : encore un exemple de gestion catastrophique ! Bref, le califat idéal qu'ils prétendent instaurer n'existe pas. Les gouvernements occidentaux devraient parler de ces fiascos. Nous devons utiliser nos médias dans ce but. Les groupes terroristes perdraient alors tout semblant de légitimité. Personne ne pourrait plus croire qu'ils réussissent ce qu'ils entreprennent.



D. R. - Malgré tout ce que vous venez de dire, le seul fait que cette idéologie se soit répandue dans autant de pays ne signifie-t-il pas que nous sommes en train de perdre la partie ?



M. M. - Non. Il est vrai que nous sommes loin d'avoir gagné. Gagner, ce serait vivre dans un monde où le terrorisme ne serait plus un problème militaire, mais seulement un problème géré par les forces de police. Hélas, la route est encore longue... Mais nous sommes au moins aussi loin d'avoir perdu. Nous perdrions si nous nous retirions de toutes les parties du monde dont les terroristes croient qu'elles leur appartiennent, si tous les leaders pro-occidentaux de ces pays étaient vaincus par les djihadistes, si le califat était établi dans toutes ces zones...



D. R. - Vous oubliez d'ajouter qu'une victoire des djihadistes signifierait également une multiplication d'attaques terroristes contre Paris, Londres, New York, Washington...



M. M. - Je ne pense pas que ce serait le cas. Les extrémistes n'en auraient pas besoin.



D. R. - Vous apportez de l'eau au moulin de ceux qui suggèrent de laisser les djihadistes s'emparer du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord si cela signifiait qu'ils cesseraient de s'attaquer aux grandes villes occidentales...



M. M. - Un tel « marché » ne serait certainement pas dans notre intérêt. Car les coûts stratégiques seraient trop élevés. En effet, dans le cas de figure que vous évoquez, nos ennemis contrôleraient le pétrole



D. R. - Le pétrole du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord est-il toujours d'une importance cruciale ?



M. M. - Et comment ! Même si les États-Unis ont aujourd'hui assuré leur indépendance énergétique, les pays du Moyen-Orient - surtout l'Arabie saoudite et, à terme, l'Irak - disposent toujours de la capacité d'accroître nettement leur production. Cela pourrait un jour nous être utile et c'est ce qui, en tout état de cause, détermine les cours mondiaux du pétrole.



D. R. - Et les alliés de l'Amérique ont toujours besoin de ce pétrole...



M. M. - Absolument. Et puisque vous parlez de nos alliés dans cette région, comment ne pas parler d'Israël ? De mon point de vue - et cet avis est partagé par la plupart de mes compatriotes -, l'État hébreu est un allié stratégique des États-Unis. Nous avons une responsabilité à son égard.

Bref, les aspects stratégiques sont colossaux. Et ce n'est pas tout : les territoires que les extrémistes aspirent à contrôler ne se limitent pas au Moyen-Orient. Ils veulent également gouverner l'Afrique du Nord puis, de là, l'Espagne et l'Italie... Et à l'Est, ils rêvent de s'étendre jusqu'en Indonésie.



D. R. - Que doivent faire les gouvernements occidentaux, dont les moyens financiers ne sont pas infinis, pour remporter la victoire face aux terroristes ?



M. M. - Selon moi, nous devons mettre en oeuvre une approche progressive, du pas à pas. Voici ce que je recommande.

La première étape est la suivante : l'Occident, c'est-à-dire les États-Unis et leurs alliés européens, doit s'assurer que les pays qui se trouvent en première ligne face à l'extrémisme islamiste - tous les pays que j'ai évoqués tout à l'heure - disposent des capacités nécessaires pour relever ce défi en matière de renseignement, de puissance militaire, de forces de police et d'État de droit. Il se trouve que, aujourd'hui, la grande majorité des pays en question, qui sont justement les pays les plus menacés, ne disposent pas de toutes ces capacités. Or nous autres Occidentaux savons comment développer tous ces aspects. Nous devons donc élaborer et appliquer un programme de long terme - qui durerait de cinq à dix ans - visant à doter toute la région concernée des capacités nécessaires. Cela coûtera cher, mais c'est absolument indispensable.

Deuxième étape : une fois que ces pays disposeront de tels moyens d'action, il faut qu'ils soient déterminés à les utiliser. L'Égypte, sous le président Frère musulman Mohamed Morsi, a constitué un cas d'espèce parlant : ce pays avait toutes les capacités nécessaires pour faire face au terrorisme mais ne s'en est pas servi. Parce que Morsi ne voulait pas que son gouvernement utilise les leviers qu'il possédait. Résultat : Al-Qaïda et les autres extrémistes islamistes se sont épanouis ! C'est pourquoi les États-Unis et leurs alliés doivent absolument faire pression au niveau diplomatique sur les pays de la zone afin que ceux-ci fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour s'opposer aux terroristes.

Troisième étape : il arrive qu'un pays doive agir militairement à l'extérieur de ses frontières pour empêcher les terroristes de prendre le contrôle d'un autre pays, incapable de se défendre. Il ne faut pas que ce soit l'Amérique qui se charge toujours de ces missions. Au Mali, j'en ai parlé, les Français ont agi de façon remarquable face à la montée en puissance d'AQMI. Mais il est encore plus souhaitable que de telles interventions soient le fait de pays de la région. En  Somalie, par exemple, les Kenyans et les Éthiopiens se sont impliqués avec succès et ont arraché aux milices al-Shebab une partie conséquente du territoire que celles-ci détenaient. Quand un pays occidental comme la France ou encore la Grande-Bretagne intervient militairement, les islamistes y puisent des arguments qui étayent leur discours : « Ils veulent détruire notre religion ! » Il vaut donc mieux que l'action soit effectuée par un pays de la zone, si possible un pays musulman.

Enfin, quatrième étape : dans certaines circonstances, les États-Unis devront agir eux-mêmes. Et à ce moment-là, il ne faudra pas hésiter. Nous devons continuer d'être les leaders de dernier recours.



D. R. - Vous recommandez donc que les États-Unis conservent leurs capacités militaires ; mais vous songez sans doute plus aux brigades d'intervention rapide et aux forces spéciales qu'aux bombardiers et aux porte-avions...



M. M. - Bien sûr. Il s'agit d'une guerre très particulière. Le renseignement et les forces spéciales y jouent un rôle crucial. À bien des égards, c'est une guerre de renseignement. Mon ancien chef à la CIA, Michael Hayden (1), a dit un jour que pendant la guerre froide l'ennemi était très facile à trouver et très difficile à tuer. L'ennemi, c'étaient les divisions blindées soviétiques déployées en Europe. Elles ne se cachaient pas, nous savions très bien où elles étaient. Des attachés de défense pouvaient aller sur place et prendre des photos, les satellites nous donnaient des images nettes... Mais on ne pouvait rien y faire ! Aujourd'hui, c'est l'inverse. L'ennemi est très facile à tuer ; mais le problème, c'est qu'il est introuvable. D'où l'importance colossale du renseignement pour le débusquer et, ensuite, des forces spéciales pour l'éliminer.



D. R. - Qu'en est-il de la question financière ? Les ressources allouées à toutes ces tâches vous semblent-elles suffisantes ?



M. M. - À vrai dire, cette question m'inquiète beaucoup. La CIA est loin de disposer de toutes les ressources financières dont elle aurait besoin. Je vais vous donner un exemple. En 1991, la CIA avait « x » employés - je ne peux pas vous dire à quel chiffre « x » correspond, cette information est classée. Eh bien, dix ans plus tard, en 2001, le nombre d'employés n'était plus que de 0,75 x. Les effectifs avaient baissé de 25 %. Il s'agissait de ce qu'on appelait les « dividendes de la paix » consécutifs à la fin de la guerre froide. Résultat : en 2001, nous avions atteint notre niveau le plus bas en nombre d'employés de l'Agence.



D. R. - C'est-à-dire au moment des attentats du 11 Septembre...



M. M. - Oui. Ce n'est pas une coïncidence. Après les attentats, il y a eu un réel effort de recrutement. Quand j'ai quitté l'Agence, en 2013, nous étions passés à 1,1 x. Nous avons donc aujourd'hui un peu plus d'employés qu'en 1991, mais le monde est devenu beaucoup plus compliqué. Le monde d'aujourd'hui exige un travail de renseignement bien plus fourni.

Tout au long de ces années, les dirigeants des États-Unis - qu'il s'agisse des présidents ou des Congrès - ont demandé à la CIA de faire énormément de choses... avec très peu de moyens ! Or les moyens humains sont indispensables. C'est aussi un grand problème au Royaume-Uni et en France. À cause de l'insuffisance des forces de police et de sécurité, certaines personnes qui devraient être surveillées ne le sont pas. C'est l'une des explications de la tragédie de Charlie Hebdo : la surveillance avait été déficiente, du fait d'un manque de ressources. On ne peut pas être en sécurité si l'on ne possède pas les effectifs nécessaires dans les domaines du renseignement et de la police.



D. R. - Estimez-vous que le grand public est conscient de l'ampleur de la menace ?



M. M. - Pas assez. Vous savez, à l'entrée du Centre anti-terroriste de la CIA, il y a une photo des tours jumelles du World Trade Center de New York en flammes le 11 Septembre. Cette photo est surmontée d'une inscription : « Aujourd'hui, nous sommes le 12 septembre 2001. » Voilà qui illustre le sentiment d'urgence qui habite tous les responsables de la sécurité lorsqu'ils se rendent au travail chaque jour. Or quand je montais dans mon véhicule blindé et quittais l'Agence pour me rendre en ville et rencontrer des gens, j'avais l'impression que, pour eux, on était toujours le 10 septembre. Tout le monde semblait si détendu !

Cela dit, la situation a un peu évolué dernièrement. L'émergence de Daech a fait comprendre à tout un chacun que le risque terroriste est toujours bien réel. Il me semble que cette idée est désormais plus présente à l'esprit du grand public.



D. R. - Voulez-vous dire par là que les simples citoyens sont plus susceptibles de faire comprendre aux responsables politiques qu'ils souhaitent voir davantage de ressources affectées à la sécurité ?



M. M. - Je le crois. Les citoyens doivent montrer qu'ils autorisent les dirigeants à prendre les mesures nécessaires pour assurer la protection de tous.



D. R. - Vous demande-t-on souvent s'il est judicieux de se rendre dans tel ou tel pays pour tourisme ou pour affaires ?



M. M. - Oui, et quand on me pose la question je réponds presque toujours : « Moi, j'irais! » En réalité, il y a très peu d'endroits du monde où je n'irais pas. Aujourd'hui, je ne me rendrais pas au Yémen, pas plus qu'en Somalie. Il y a aussi certains pays où je n'irais pas parce qu'on ne me laisserait pas entrer sur leur territoire ! Mais, globalement, on peut voyager sans trop de risques, à condition de prendre des précautions minimales.



D. R. - Statistiquement, le risque d'être victime d'un acte terroriste, pour un individu lambda, est minime. Mais cette inquiétude semble tout de même très présente dans l'opinion publique...



M. M. - C'est vrai, et il s'agit indéniablement d'un succès des terroristes. Ils ont instillé la peur chez de nombreuses personnes. Le New York Times a publié une étude montrant que les suprémacistes blancs avaient assassiné plus d'Américains que les terroristes islamistes. Mais ces derniers sont bien plus craints par la population... Ils n'ont pas gagné la guerre, mais ils ont marqué un point dans la bataille de l'image, c'est certain.



D. R. - Depuis quelques années, les responsables politiques américains consacrent de plus en plus d'attention à la Chine. Comment percevez-vous ce pays, du point de vue de la sécurité des États-Unis ? S'agit-il d'un ennemi ? D'un rival ? D'une cible ?



M. M. - En matière de sécurité nationale, je distingue deux grandes catégories. La première est celle des « menaces » : j'y classe Daech, Al-Qaïda, les trafiquants de drogue... La seconde est celle des « défis ». Les acteurs que l'on y retrouve ne sont pas des menaces, mais pourraient le devenir si nous les gérions mal. La Chine est l'un de ces acteurs. C'est un défi pour la sécurité nationale mais pas une menace.

Je pense que la relation bilatérale la plus importante dans le monde actuel est la relation Washington-Pékin. L'évolution de cette relation au cours des cinq, dix, quinze, vingt prochaines années aura une influence déterminante pour l'avenir de l'Asie orientale et de la planète entière.



D. R. - Comment qualifier cette relation ?



M. M. - J'estime qu'il y a deux facteurs qui nous rapprochent et deux autres qui nous éloignent. Je vais préciser ma pensée.

Je sais parfaitement que la Chine manipule sa monnaie et qu'elle n'hésite pas à se livrer à du vol de propriété intellectuelle au bénéfice de ses entreprises. Il n'empêche que les États-Unis ont intérêt à ce que l'économie chinoise se développe et réussisse.



D. R. - Parce que la réussite de la Chine signifierait plus de prospérité et plus de stabilité pour elle-même mais aussi pour les États-Unis...



M. M. - Tout à fait. C'est l'un des deux dossiers qui nous rapprochent. Le second est le fait que, de plus en plus souvent, nos intérêts en matière de sécurité coïncident. Il y a de moins en moins de questions sécuritaires internationales sur lesquelles nous sommes en désaccord.



D. R. - Par exemple ?



M. M. - La Corée du Nord. Il y a quelques années encore, les Chinois croyaient que la plus grande menace à la stabilité de la péninsule coréenne provenait des États-Unis. Mais je pense que, désormais, ils ont compris que cette menace provient avant tout de la Corée du Nord. Bien sûr, ce changement de perception est dans notre intérêt - et puis il est tout à fait conforme à la réalité ! Dès lors, nous pouvons travailler avec les Chinois sur ce dossier. Autre point de convergence de nos analyses et de nos intérêts : le Moyen-Orient.



D. R. - La Chine a, notamment, participé aux efforts de la communauté internationale sur le dossier iranien, en faisant pression sur Téhéran...



M. M. - C'est vrai. Les Chinois ont au moins autant intérêt que nous, si ce n'est davantage, à faire en sorte que le Moyen-Orient soit stable. Ne serait-ce que parce que la proportion des ressources énergétiques qu'ils importent du Moyen-Orient est bien plus grande que la nôtre. Là encore, nous pouvons donc collaborer avec eux.



D. R. - Parce que la Chine dépend de la sécurité de ses voies d'approvisionnement en provenance du Moyen-Orient...



M. M. - Exactement.



D. R. - La convergence économique et la perception de plusieurs dossiers sécuritaires cruciaux sont donc les deux aspects qui rapprochent les États-Unis et la Chine. Quels sont les deux éléments qui éloignent les deux pays l'un de l'autre ?



M. M. - Tout d'abord, le fait que nous soyons une « puissance de statu quo » en Asie orientale alors que la Chine, elle, est la « puissance émergente ». En tant que telle, elle exige d'exercer une influence plus grande dans son voisinage. Or, quel est aujourd'hui l'État le plus influent dans cette zone ? Les États-Unis. Les Chinois veulent étendre leur influence au détriment de la nôtre. D'où diverses tensions. On le constate en mer de Chine du Sud. En outre, Pékin veut mettre en place et diriger en Asie une Banque de développement à laquelle les États-Unis ne participeraient pas.

Des études montrent que, très souvent dans l'Histoire, quand une « puissance émergente » s'est confrontée à une « puissance de statu quo », il y a eu la guerre. C'est pourquoi nous devons trouver un moyen de conférer aux Chinois plus d'influence en Asie orientale, tout en veillant à ce qu'ils n'en abusent pas. Ce dossier nous oppose, nous en voyons des illustrations chaque jour.

L'autre grande pomme de discorde tient au fait que nous avons, tout comme la Chine, déployé d'importants effectifs militaires dans la même zone de la planète. Et que se passe-t-il dans ce type de configuration ?



D. R. - Des erreurs ?



M. M. - C'est possible mais, même si l'on en fait abstraction, dans un tel contexte les deux parties n'ont d'autre choix que de se préparer à se faire la guerre. Chacune aspire à se doter des armes qui lui permettront d'avoir l'avantage sur l'autre acteur. Et il faut faire des exercices grandeur nature pour tester ces capacités. Nous faisons tout cela, et eux aussi. Ce qui, évidemment, contribue à accroître les tensions dans notre relation.



D. R. - Le poids de ce dernier facteur de tension ne pourrait-il pas être quelque peu amoindri si les États-Unis et la Chine conduisaient des exercices conjoints, comme l'armée américaine le fait déjà avec le Vietnam et quelques autres pays ?



M. M. - Si. Et je pense aussi que le premier facteur de tension - la confrontation entre une puissance émergente et une puissance installée - est également gérable. Nous devons expliquer aux Chinois que nous leur laisserons une plus grande marge de manoeuvre s'ils respectent les règles internationales. C'est une sorte de deal. Et c'est fondamental. La Chine sera, avec le Moyen-Orient, le plus important dossier en matière de sécurité nationale du prochain président des États-Unis.



D. R. - Revenons à la lutte contre le terrorisme islamiste. À quel point les services de sécurité américains sont-ils compétents, en termes de connaissance des langues, d'expertise, de renseignement ?



M. M. - Franchement, nous sommes très bons ! Même si, comme je vous l'ai dit, il serait souhaitable de nous donner davantage de moyens financiers et humains. Au-delà de cette question de ressources, il existe certains domaines dans lesquels nous pourrions améliorer notre approche.



D. R. - À quoi faites-vous allusion ?



M. M. - Chaque jour, nous rédigeons pour le « President's Daily Brief » - un document fourni au chef de l'État quotidiennement, où qu'il se trouve - un certain nombre d'analyses sur les affaires du monde. Une vingtaine d'analyses par jour, en moyenne. Et un an plus tard, nous reprenons ces documents et nous évaluons la justesse de nos affirmations de l'époque. En quoi avons-nous eu raison ? Où nous sommes-nous trompés ? Comment expliquer nos erreurs ?



D. R. - Quelle est la proportion d'analyses qui se révèlent justes ?



M. M. - Je dirais environ 75-80 %. Admettez que ce n'est pas mal du tout, étant donné que les dossiers dont nous entretenons le président sont particulièrement complexes et que les autres parties s'efforcent de nous cacher des choses...



D. R. - Mais certaines de vos erreurs ont des conséquences majeures et vous poursuivent encore des années plus tard. Je pense, bien sûr, à ce qui s'est passé en 2003, quand la CIA a assuré au président George W. Bush que l'Irak possédait presque certainement des armes de destruction massive, ce qui a conduit la Maison-Blanche à intervenir dans ce pays...



M. M. - Il faut bien comprendre - et il faut surtout que les « consommateurs » du renseignement qui se trouvent auprès du président et au Congrès le comprennent - que le renseignement a, par nature, des limites. Et qu'il arrive que nous ne soyons pas dans le vrai. Pourquoi cela se produit-il ? Certainement pas parce que nous ne sommes pas bons dans notre travail. Mais parce que ce travail est extraordinairement difficile ! Prenez seulement les dossiers brûlants du moment : l'état exact du programme nucléaire de l'Iran ; celui du programme de missiles à longue portée de la Corée du Nord ; le degré de modernisation de l'armée chinoise ; les objectifs de Poutine en Ukraine ; les projets et les capacités d'Al-Qaïda au Yémen et dans divers autres pays... Liste non exhaustive. Nous ne faisons rien de facile, nous essayons toujours d'y voir clair dans les situations les plus compliquées. C'est pourquoi nous ne pouvons pas systématiquement taper dans le mille. Et les responsables politiques doivent en avoir conscience quand ils prennent des décisions. C'est d'ailleurs l'une des leçons de l'épisode des armes de destruction massive irakiennes. Nous devons présenter nos conclusions avec une certaine dose de précaution, voire de scepticisme.



D. R. - Depuis le début de la « guerre contre le terrorisme », le 11 septembre 2001, quelle a été votre plus grande satisfaction ? J'imagine qu'il doit s'agir de l'élimination d'Oussama Ben Laden au Pakistan, en 2011...



M. M. - Pas exactement. Mon moment le plus spécial en tant que directeur adjoint de la CIA, je l'ai connu non pas à l'occasion de l'assaut mais peu après l'annonce de la mort du chef d'Al-Qaïda. Il se trouve que le président Obama savait que le 11 septembre 2001, je me trouvais aux côtés de George W. Bush. C'est pourquoi il m'a envoyé à Dallas pour apprendre les détails de l'opération à M. Bush. Je me suis donc rendu au Texas et j'ai expliqué à l'ancien chef de l'État tout ce que nous savions : le travail de renseignement réalisé en amont, la façon dont nous avons découvert où Ben Laden se cachait et le déroulement exact de l'attaque. J'ai passé plus de deux heures avec le président Bush. J'avais emmené avec moi un analyste senior de la CIA, ainsi que l'un des responsables de l'assaut, un homme qui avait personnellement participé à la mission.



D. R. - Les anciens présidents bénéficient de briefings de grande qualité !



M. M. - Il était comme un enfant dans une boutique de friandises. Il voulait connaître le moindre détail.  À la fin, quand je lui ai serré la main, j'ai eu le sentiment qu'une page se tournait. Parce que j'étais à ses côtés le 11 Septembre, quand l'horrible nouvelle est tombée, quasiment dix ans plus tôt. Peut-être a-t-il ressenti la même chose. En tout cas, ce fut à coup sûr le moment le plus « spécial » que j'aie vécu à mon poste.



D. R. - Au-delà de cet événement, quelles ont été vos plus grandes satisfactions ?



M. M. - L'une des choses dont je suis le plus fier, c'est d'avoir joué un rôle significatif dans l'accroissement du nombre de femmes employées par la CIA, à tous les niveaux. Savez-vous que, aujourd'hui, la moitié des hauts responsables de l'Agence sont des femmes ? Même proportion dans la Direction du renseignement, le service que j'ai dirigé. Il s'agit à mes yeux d'un résultat remarquable dont la majeure partie des entreprises privées ne peuvent pas se targuer. Et toutes les femmes que nous avons embauchées sont très compétentes !



D. R. - Qu'est-ce que cette évolution apporte à la qualité du travail de l'Agence, concrètement ?



M. M. - Même si ce que je vais dire risque de me causer quelques ennuis en raison du niveau de généralisation de mes propos, je pense que les hommes sont en général plus sûrs d'eux que les femmes - et ce n'est pas une bonne qualité pour un analyste. Dans ce métier, il faut sans cesse s'interroger. Et j'ai l'impression que les femmes ont plus tendance que les hommes à remettre en question les informations dont elles disposent. Je m'en suis tout particulièrement rendu compte lors des entretiens d'embauche. Quand un homme et une femme se trouvaient en concurrence pour un même poste, l'homme entrait généralement dans notre bureau en déclarant : « Je suis la personne la mieux indiquée pour cet emploi, et je vais vous expliquer pourquoi », tandis que la femme disait plutôt : « Je ne suis pas certaine d'être pleinement qualifiée pour ce travail. »



D. R. - Si je vous suis bien, une telle attitude qui traduit une vraie aptitude au doute apparaissait à vos yeux comme un point fort de la candidature féminine...



M. M. - Exactement.



D. R. - Passons au dossier iranien. Tout au long de votre carrière, avez-vous, vos collègues et vous-même, consacré une attention suffisante à ce pays ? Avez-vous prévu qu'il deviendrait si influent dans tout le Moyen-Orient - une influence qui se déploie notamment à travers ses liens avec diverses organisations terroristes comme le Hezbollah ?



M. M. - Bien sûr ! Voilà des années que nous attirons l'attention sur les ambitions de l'Iran et que nous disons que ce pays ne cesse de progresser vers son but ultime : devenir une puissance hégémonique au Moyen-Orient.



D. R. - En 2003, aviez-vous prévu que la chute de Saddam Hussein provoquerait un renforcement des positions iraniennes ?



M. M. - C'est effectivement ce qui s'est produit, mais ce n'était pas l'opinion dominante. Nous pensions que si l'Irak parvenait à devenir un pays stable, démocratique, fort et ami de l'Occident, alors nous obtiendrions un tableau idéal : un monde sans Saddam et un Iran aux ambitions limitées. Mais les choses ne se sont pas exactement déroulées ainsi, et l'Iran a profité de la situation pour accroître sa marge de manoeuvre.



D. R. - Sachant que l'Iran aspire à exercer son hégémonie sur toute la région et à se renforcer encore et encore, nos dirigeants ne devraient-ils pas prendre plus au sérieux les menaces de ce pays qui n'hésite pas à organiser des défilés où l'on scande « Mort à l'Amérique » ? L'Iran veut-il vraiment détruire les États-Unis ?



M. M. - Ce que je peux vous dire, c'est que dans la plupart des pays sunnites, les leaders aiment les États-Unis et les considèrent comme un partenaire essentiel alors que les peuples, eux, haïssent les Américains. Or, en Iran, c'est l'inverse ! Les gens aiment notre pays et notre culture, mais les dirigeants nous détestent et nous méprisent. L'ennui, c'est que ce sont eux qui prennent les décisions, ce sont eux qui sponsorisent le terrorisme et les rébellions dans divers pays voisins... C'est là l'ironie de l'Histoire.



D. R. - Quelle approche faut-il adopter à l'égard de Téhéran ?



M. M. - Je pense que les Occidentaux doivent mettre en oeuvre une sorte de « containment » de l'Iran, jusqu'à ce que ce pays change de comportement. D'ailleurs, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou ne dit pas autre chose. Il explique qu'il pourrait accepter que l'Iran possède un programme nucléaire civil... si ses dirigeants changeaient de politique. C'est-à-dire, concrètement, s'ils cessaient de soutenir le Hezbollah et d'autres groupes terroristes ; et aussi, bien sûr, s'ils cessaient d'appeler à la destruction de l'État d'Israël. En attendant, juge-t-il, il faut continuer à appliquer des sanctions à l'égard de Téhéran car ces mesures affectent réellement le régime iranien.



D. R. - Mais un accord vient d'être signé entre Téhéran et les « 5+1 », dont les États-Unis. Le texte prévoit que l'Iran pourra développer un programme nucléaire civil de manière contrôlée et qu'une bonne partie des sanctions économiques qui le frappent seront levées. Malgré les protestations de Benjamin Netanyahou et les critiques émises par les adversaires de Barack Obama au Congrès, cet accord va entrer en vigueur. Quel jugement portez-vous sur la nouvelle donne ?



M. M. - Je comprends aussi bien les arguments de M. Obama que ceux du premier ministre israélien. Mais leurs échanges ont tenu du dialogue de sourds... Netanyahou voulait mettre fin au comportement dangereux de l'Iran dans de nombreux domaines tandis que le leader américain avait pour but de mettre fin au programme nucléaire militaire iranien. C'est pourquoi, du point de vue d'Obama, l'accord qui vient d'être signé est un très bon « deal ». Il ôte aux Iraniens la capacité d'obtenir la bombe en deux ou trois mois. Au cours des dix ou quinze prochaines années, l'Iran sera toujours à au moins un an de la possession de suffisamment de matière fissile pour fabriquer une bombe.



D. R. - Un tel délai vous semble-t-il suffisant ?



M. M. - Tout à fait. Grâce à cet accord, les Iraniens auront beaucoup plus de mal à tricher. En effet, la totalité de leur chaîne d'approvisionnement se trouve désormais sous le contrôle constant des Nations unies. Jusqu'ici, l'ONU ne pouvait surveiller qu'une partie réduite du programme nucléaire iranien. À présent, si les responsables de Téhéran décidaient de tricher, ils devraient recréer une chaîne d'approvisionnement entière, y compris pour ce qui concerne l'uranium. Car des inspecteurs seront dorénavant présents aux abords de toutes les mines d'uranium connues. L'accord accroît aussi les chances de détection d'un programme parallèle secret : pour mettre en oeuvre un tel programme,  l'Iran devrait fournir un travail supplémentaire colossal qui ne passerait sans doute pas inaperçu. C'est pourquoi j'estime que si le but était d'empêcher l'Iran de progresser sur la voie de la maîtrise de l'arme nucléaire - et telle était précisément l'ambition du président Obama -, alors cet accord est tout à fait satisfaisant.



D. R. - Mais les Israéliens estiment que l'Iran les menace de nombreuses autres manières, vous venez de le signaler...



M. M. - Effectivement. Benjamin Netanyahou a une « vision stratégique » plus large. Israël voit au-delà de la question nucléaire. L'État hébreu estime que la menace qui provient d'Iran ne se limite pas à cette arme. Je vous l'ai dit : Téhéran, depuis des décennies, a commis des attentats, a soutenu des mouvements terroristes internationaux comme le Hezbollah et divers groupes insurgés qui déstabilisent les pays arabes sunnites, a publiquement appelé à la destruction d'Israël et n'a cessé de vouloir devenir la grande puissance régionale - autant d'aspects stratégiques que Netanyahou prend en compte dans sa réflexion. Il se dit : « Les sanctions qui frappaient l'Iran à cause de son programme nucléaire étaient une excellente chose pour nous : elles étranglaient l'économie iranienne, elles nous permettaient d'exercer une pression constante sur ce pays ! » Étant donné le comportement général de l'Iran et son opposition à l'existence même d'Israël, on peut comprendre que le premier ministre israélien ait été un partisan enthousiaste de ces sanctions. D'où sa désapprobation à l'égard du récent accord.

Pour résumer, la position d'Obama se limite à la volonté de mettre fin au programme nucléaire militaire de l'Iran, tandis que Netanyahou aspire à faire en sorte que ce pays ne représente plus aucune menace pour Israël, au-delà de la question nucléaire. Obama comme Netanyahou ont tous deux raison à leur façon !



D. R. - En tant que professionnel du renseignement, pensez-vous qu'il sera possible de bien vérifier l'application de l'accord par les Iraniens ? Faites-vous confiance aux inspecteurs de l'ONU ? Faut-il que, en plus des vérifications qu'ils effectueront, la CIA et les autres agences occidentales surveillent également l'Iran de leur côté ?



M. M. - Je fais confiance aux inspecteurs... et je pense que nos agences doivent également surveiller l'Iran. Je m'explique. Les inspecteurs ont d'ores et déjà la possibilité de détecter toute infraction sur les sites auxquels ils ont accès, et le nouvel accord leur permettra de détecter des infractions sur des sites supplémentaires qui ne leur étaient pas ouverts jusqu'ici.

Mais ce que chacun redoute, ce n'est pas que les Iraniens produisent une arme nucléaire sur les sites dont nous avons connaissance : c'est qu'ils le fassent sur des sites qu'ils ne nous ont pas déclarés. Et c'est là que les services de renseignement occidentaux entrent en jeu. Je crois - même si je ne peux pas l'assurer à 100 % - que si les Iraniens essayaient de se doter de l'arme nucléaire sur un site caché, nos services le sauraient.



D. R. - Redoutez-vous ce qui se produira dans une quinzaine d'années, quand l'accord qui vient d'être signé arrivera à échéance ?



M. M. - Aujourd'hui, nous avons affaire à un Iran qui est tout près d'obtenir l'arme nucléaire. Peut-être aurons-nous de nouveau affaire à ce problème dans quinze ans. Mais je préfère repousser ce souci à 2030 plutôt que de l'affronter immédiatement. Car beaucoup de choses peuvent se passer durant ce laps de temps. L'Iran peut changer. Qui sait si, dans quinze ans, le régime en place à Téhéran sera le même qu'aujourd'hui ?

Dans tous les cas de figure, il faudra, dans quinze ans, expliquer de façon extrêmement claire aux dirigeants iraniens du moment que nous ne les laisserons jamais se doter de l'arme nucléaire - et que, au besoin, nous utiliserons la force pour les en empêcher.



D. R. - À ce moment-là, dans quinze ans, quelles seront les options dont disposeront les leaders occidentaux et israéliens, selon vous ? S'agira-t-il toujours des sanctions et des menaces militaires, comme aujourd'hui ?



M. M. - C'est cela. Mais j'espère que, dans quinze ans, les options militaires dont disposera Israël seront encore plus importantes qu'actuellement. Et que, si nécessaire, l'État hébreu aura encore plus de moyens qui lui permettront, le cas échéant, de régler le problème si l'Iran s'entêtait sur la voie du nucléaire militaire.



D. R. - Vous vous montrez compréhensif à l'égard de la position de M. Netanyahou. Y a-t-il au sein de la CIA un consensus sur le fait qu'Israël est un allié qu'il faut traiter avec sympathie et empathie ?



M. M. - Oui, et pas seulement au sein de la CIA. C'est - comme l'indiquent les sondages - l'opinion de la grande majorité des Américains, quel que soit leur âge ou leur positionnement politique : le soutien à l'État d'Israël est colossal. Ce consensus ne s'arrête pas aux portes de l'Agence. Après tout, nous sommes un microcosme représentatif du reste du pays. Et je me félicite que la relation dans le domaine du renseignement entre les États-Unis et Israël soit aussi bonne. Ce pays, je le répète, est l'un de nos partenaires les plus proches.



D. R. - Êtes-vous optimiste pour l'Égypte ? Croyez-vous que ce pays est sur la bonne voie depuis que le général Al-Sissi a été élu président ?



M. M. - Globalement, oui. Sur de nombreux dossiers, le travail d'Al-Sissi me semble encourageant. Il n'empêche que l'Égypte est confrontée à de nombreux défis...



D. R. - Vous êtes donc satisfait de la chute du président Frère musulman Mohamed Morsi ?



M. M. - Oui. Parce que Morsi menait le pays à la ruine.



D. R. - Et les Égyptiens l'ont compris et l'ont destitué.



M. M. - Tout à fait. Ils l'ont fait dans leur propre intérêt, mais aussi dans le nôtre.



D. R. - Les relations entre les services américains et leurs homologues européens ont-elles été affectées par les révélations d'Edward Snowden ?



M. M. - Pas spécialement. Ces relations sont extrêmement importantes, et de tels petits accrocs ne suffisent pas à les détériorer significativement. D'ailleurs, je ne me souviens d'aucun exemple dans l'Histoire où un malentendu dans le domaine du renseignement aurait eu un impact à long terme sur les relations bilatérales entre les États-Unis et une nation européenne. Entre professionnels, quand ce genre de choses arrivent, on les met de côté et on continue de travailler ensemble, car les enjeux de sécurité nationale importent bien plus que quelques épisodes fâcheux...



D. R. - Snowden a révélé que les États-Unis espionnaient de nombreux gouvernements dans le monde entier. Les autres pays en font-ils autant ?



M. M. - Comme vous le savez, l'espionnage est la deuxième profession la plus vieille du monde...



D. R. - Vous avez commencé à travailler à la CIA il y a plus de trente ans. Au cours de ces années, les divers partenariats des États-Unis avec les services des autres pays ont sans doute nettement évolué...



M. M. - Il existe trois niveaux dans toute relation entre deux pays en matière de renseignement. Le premier, c'est celui où l'on partage des analyses, mais sans révéler ses sources. Au deuxième niveau, on partage des secrets qu'on a volés. Ce qui comporte une certaine dose de risque. Enfin, au troisième niveau, on effectue des missions conjointes afin de recueillir ces secrets. Plus la confiance est grande entre partenaires, plus on a de chances de se rapprocher du troisième niveau. De fait, mon travail en tant que directeur adjoint a largement consisté à élaborer ces relations et à les faire passer du niveau 1 au niveau 2 puis au niveau 3.



D. R. - Arrive-t-il que la dynamique soit inverse, du fait d'une perte de confiance ?



M. M. - Oui, mais rarement. Globalement, ces relations tendent à s'améliorer.



D. R. - Sont-elles affectées par la personnalité des dirigeants politiques des pays concernés ?



M. M. - Généralement non. Pour une raison simple : ces relations ne se situent pas dans la sphère publique. Le directeur de la CIA peut très bien se rendre dans un pays avec lequel les États-Unis ont une « prise de bec » politique sans que personne ne soit au courant. D'ailleurs, il est arrivé à plusieurs reprises - mais je ne peux pas vous en dire plus - qu'en période de turbulences politiques les bonnes relations entre les services de renseignement aient permis de rebâtir des rapports amicaux avec le pays concerné...

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Notes :




(1) Général de l'Armée de l'air, Michael Hayden, aujourd'hui à la retraite, a dirigé la National Security Agency (1999-2005) puis la CIA (2006-2009). Voir l'entretien qu'il a accordé à Politique Internationale : « Prism : parole à la défense », Politique Internationale, n° 144, automne 2014