Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
ARGENTINE : L'APRES KIRCHNER
Article de Alice POUYAT
Journaliste
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Au moment où nous mettons sous presse, le nom du vainqueur de la présidentielle argentine n'est pas encore connu. Mais il nous a semblé utile et éclairant de revenir un peu en arrière et de braquer le projecteur sur cette campagne électorale dont l'issue peut changer le destin du pays.

« L'Argentine est condamnée à vivre une crise tous les dix ans », dit un adage local qui s'est trop souvent vérifié, comme si ce pays doté de toutes les richesses ne pouvait s'empêcher de flamber, de se brûler les ailes, sans jamais vraiment décoller. Après la grande fête « pizza-champagne » des années 1990 - période de parité entre le peso et le dollar, d'argent facile, de faste tape-à-l'oeil, de privatisations à tout-va et de néolibéralisme décomplexé -, l'Argentine s'écroule en 2001. C'est la banqueroute, le plus gros défaut de paiement de l'Histoire.

L'année 2003, qui voit l'élection de Nestor Kirchner - son épouse lui succédera en 2007 et sera réélue en 2011 -, marque un nouveau départ. Au cours de ces douze années, le pays a totalement pris le contre-pied de la décennie 1990. La période Kirchner a été marquée par le retour en force de l'État, avec de nombreuses mesures sociales et un interventionnisme prononcé dans l'économie.

En cette fin 2015, une page se tourne à nouveau en Argentine. La Constitution interdisant à Cristina Fernández de Kirchner de se représenter à l'élection présidentielle, celle-ci n'a d'autre choix que de s'en aller. « Cristina », ou « CFK » comme l'appellent ses compatriotes, laisse un pays très divisé. La popularité qu'elle conserve et la ferveur qu'elle déclenche encore chez une partie de la population n'existeraient pas si les années Kirchner n'avaient été positives à certains égards, principalement au début, principalement sur le front social. Mais, après douze ans de pouvoir, le système « K » s'essouffle, en particulier d'un point de vue économique. La croissance « à la chinoise » a laissé place à une stagflation et à des déséquilibres structurels. La démocratie a besoin d'air. Les Argentins réclament des réformes et un rééquilibrage - mais sans rebasculer vers l'ultralibéralisme des années 1990, sans effacer les acquis des dernières années et, si possible, sans crise, cette fois-ci.

Deux favoris se sont détachés tout au long de la campagne présidentielle : Daniel Scioli, candidat du Frente para la Victoria, le parti de Cristina, qui incarnait une sorte d'évolution dans la continuité ; et le conservateur Mauricio Macri, à la tête de la coalition « Cambiemos », qui se présentait comme l'homme d'un « changement sans peur ». Deux candidats en réalité moins éloignés qu'il n'y paraît, confrontés aux mêmes lourds défis.

Un pays très divisé

 À travers ces deux hommes, c'est d'abord le bilan des Kirchner que les électeurs étaient appelés à juger. Un bilan loin de faire l'unanimité, comme si cette décennie avait transformé l'Argentine en deux pays distincts. Ces dernières années, bien des citoyens sont devenus aveuglément « pro-K » ou excessivement « anti-K ». Les médias eux-mêmes ont souvent basculé dans un camp ou dans l'autre. Cristina n'est pas étrangère à ce que l'on a surnommé la grieta, la brèche. Alors que la contestation s'est accrue sous son second mandat, le clan Kirchner a développé une rhétorique manichéenne qui oppose sans cesse les bons et les méchants. Les adversaires de la présidente sortante sont présentés comme des ennemis de la patrie auxquels résistent les « héros » kirchnéristes. Au sommet de ce panthéon figure bien sûr Nestor Kirchner, brutalement décédé en 2010 des suites d'une crise cardiaque, érigé en martyr. Dans ses discours, la présidente convoque souvent l'esprit du défunt via un diminutif allégorique : « El » (« Lui »).

Cette grieta se reflète également dans la perception de la présidente. Pour certains, Cristina n'est qu'une sorcière hystérique, une voleuse assoiffée d'argent et de luxe ; d'autres voient en elle la fille d'un chauffeur de bus qui a triomphé dans un monde d'hommes, une nouvelle pasionaria au service des pauvres...

Mais, qu'on l'aime ou qu'on la déteste, Cristina a tenu le cap - et cela, pendant huit ans. Au moment de quitter le pouvoir, elle bénéficie même d'un capital de sympathie dont n'auraient pu rêver ses prédécesseurs : plus de 40 % d'opinions positives selon les sondages, un taux record depuis le retour de la démocratie en 1983. Pour rappel, Raúl Alfonsín (1983-1989), asphyxié par l'hyperinflation, a dû démissionner six mois avant la fin de son mandat. Son successeur Carlos Menem (1989-1999) perdit son siège sur fond de multiples scandales de corruption et d'affaiblissement économique. La sortie de Fernando de la Rúa (1999-2001) fut encore plus dramatique : à la veille de la faillite historique du pays, et en pleine crise sociale, il décampa du palais présidentiel en hélicoptère, encerclé par des manifestants qui criaient « que se vayan todos » (qu'ils [les politiques] partent tous). La Brésilienne Dilma Rousseff, menacée de destitution, et la Chilienne Michelle Bachelet, en chute dans les sondages, ne jouissent pas d'un tel soutien.

Cristina a pourtant traversé bien des tempêtes. Outre le décès de son mari, la présidente a eu de lourds problèmes de santé, dont une opération cérébrale. Elle a également survécu à la révolte du monde agricole en 2008 ou, plus récemment, au scandale Nisman, du nom de ce procureur mystérieusement décédé après avoir accusé la présidente de « couvrir » les responsables du pire attentat commis dans le pays (1). Un peu comme Khaleesi, son personnage préféré de la série Game of Thrones, une reine des dragons qui surmonte toutes les épreuves y compris la mort de son époux, elle a survécu aux pires situations... « Cristina résiste car elle ne recule jamais dans la tourmente », souligne l'un de ses anciens directeurs de cabinet. Une forte personnalité, portée et sanctifiée par le puissant mouvement péroniste, a certainement aidé Cristina Kirchner à rester au pouvoir aussi longtemps ; mais si une partie de ses concitoyens continuent de soutenir sans ambages la jefa (la chef), c'est aussi qu'ils redoutent de perdre les acquis de cette décennie.

Le retour de l'État-providence

 Pour bon nombre d'Argentins, les Kirchner ont sorti le pays de la grande crise économique de 2001 puis leur ont permis de consommer davantage, d'étudier, de voyager, de s'équiper, de construire leur maison... Dès 2003 et jusqu'en 2012, le pays a connu une croissance d'environ 8 % par an (avec une pause en 2008-2009, lors de la crise financière internationale et de la crise agricole). Sur cette période, le taux de chômage officiel a chuté de 25 à 7 %. Ce « miracle argentin » a souvent été attribué au boom des matières premières agricoles, et principalement du soja, que le pays s'est mis à cultiver et à exporter de façon exponentielle. Mais ce boom n'intervient qu'à partir de 2006-2007. Il a donc contribué à la reprise, mais n'en a pas été l'unique moteur. Le rétablissement s'explique également par une politique keynésienne centrée sur la relance de la consommation et de l'industrie nationale. Aujourd'hui, même les Argentins qui souhaitent une alternance politique ne remettent plus en cause ce retour en force de l'État.

Les secteurs les plus fragiles de la société plébiscitent la mise en place d'un vaste système de protection sociale, dans la grande tradition péroniste ou « justicialiste ». Avec sa Fondation, en 1948, Eva Perón, épouse du Général, crée des centaines d'écoles, de cliniques, de maisons de retraite, de crèches ou de logements. Les Kirchner réactivent cette redistribution des richesses. Leur mesure la plus populaire est, sans aucun doute, l'Asignación universal por hijo, une allocation familiale accordée pour chaque nouvel enfant (jusqu'à cinq) aux femmes sans emploi ou aux revenus modestes, sous réserve de suivi médical puis de scolarisation. Plus de 3,6 millions d'enfants, soit près de 10 % de la population totale, touchent cette allocation, ce qui d'après l'ONU a permis de faire reculer la mortalité infantile, l'extrême pauvreté et la dénutrition. Toute une galaxie de planes sociales a par ailleurs été inventée, pour les jeunes sans travail ni formation (Progresar), pour la distribution gratuite de médicaments (Remediar), pour que chaque écolier du pays dispose d'un ordinateur portable (Conectar Igualdad)... À partir de 2009, les retraités ont bénéficié de la nationalisation des fonds de pension, qui avaient été privatisés en grande pompe en 1994. Résultat : l'Argentine est aujourd'hui le pays d'Amérique latine où les plus de 65 ans sont les plus nombreux à toucher une pension (91 % contre 64 % en 2002). Il est aussi celui qui a le plus réduit les écarts de revenus entre 2005 et 2012, selon la Cepal (Commission économique pour l'Amérique latine de l'ONU).

Avec le temps, ces aides sociales n'ont cessé d'augmenter et leur gestion est aujourd'hui très contestable. Certaines subventions sont mal réparties. Reste que la consolidation du filet de sécurité sociale, dans une région du monde où elle est peu développée, aura globalement été une avancée. C'est en tout cas ce que pense une majorité d'Argentins, si bien que le leader de l'opposition libérale Mauricio Macri a même qualifié ces aides de « droit et non pas de cadeau d'un gouvernement » et promis de les maintenir.

Souveraineté économique

Le retour en force de l'État s'est aussi incarné dans la défense de l'industrie locale et dans la renationalisation d'entreprises privatisées dans les années 1990, accusées de ne pas avoir rempli leur mission de service public ou de rapatrier leurs bénéfices aux maisons mères à l'étranger sans réaliser d'investissements sur le territoire national. En 2003, ce sont d'abord les services postaux qui repassent sous le contrôle de l'État. L'année suivante, le gouvernement retire au Français Thales la gestion de l'espace radioélectrique et, en 2006, c'est Suez qui perd la distribution de l'eau potable. Cristina Kirchner poursuit énergiquement l'oeuvre de son mari : en 2008, elle re-nationalise la compagnie aérienne Aerolineas puis, en 2012, exproprie la compagnie pétrolière espagnole Repsol. Ces nationalisations ont souvent été abruptes, conflictuelles et ont aggravé la réputation - déjà mauvaise - de l'Argentine auprès des investisseurs étrangers. Mais, là encore, un retour en arrière immédiat semble délicat tant ces mesures ont été vécues comme un recouvrement de la souveraineté nationale.

Un domaine précis a particulièrement bénéficié de ce patriotisme économique : celui des sciences et techniques. La hausse des budgets et des bourses d'études a incité de nombreux chercheurs qui avaient dû s'expatrier après la crise de 2001 à rentrer au pays. Nestor Kirchner a également réactivé le programme nucléaire qu'avait engagé le général Perón. Résultat : l'Argentine possède aujourd'hui deux des trois centrales d'Amérique du Sud (l'autre est au Brésil). Ses ingénieurs, très qualifiés, coopèrent d'ailleurs étroitement avec la France. Au niveau spatial, l'Argentine peut même se vanter d'avoir construit et lancé en 2014 l'ArSat-1, le premier satellite latino-américain de télécommunication.

La quête d'indépendance argentine s'est enfin exprimée dans les efforts de désendettement. Après le défaut historique de 2001 - sur quelque 100 milliards de dollars - le pays est parvenu à négocier une restructuration très avantageuse avec ses créanciers privés. La quasi-totalité d'entre eux (93 %) ont accepté en 2005 puis en 2010 une décote de 70 % de leur dû. Dès 2006, l'Argentine a aussi remboursé avec anticipation le FMI, puis a trouvé en 2014 un accord avec ses débiteurs du Club de Paris (principalement l'Allemagne et le Japon). Mais le pays traîne toujours un boulet : son conflit avec les « fonds vautours », ces fonds spéculatifs inflexibles qui n'ont jamais accepté la restructuration. En juin 2014, à la surprise générale, la justice américaine (2) leur donne raison, demandant à l'Argentine de les rembourser à 100 %. Jusqu'ici, le gouvernement a toujours refusé. D'abord, parce qu'une clause permettait jusqu'en 2015 aux créanciers qui avaient accepté la décote de demander à bénéficier des mêmes remboursements que les fonds vautours, ce qui aurait replacé le pays en faillite. Ensuite, parce que le conflit a pris une telle teneur idéologique - des affiches « la patrie ou les vautours » ont recouvert Buenos Aires - que les négociations ont achoppé. L'Argentine est donc toujours exclue des marchés financiers.

Droits de l'homme et des minorités

Les Kirchner resteront aussi dans l'Histoire comme ceux qui ont soutenu les efforts des défenseurs des droits de l'homme pour en finir avec l'impunité de la dernière dictature (1976-1983). Après avoir fait décrocher du Collège militaire les portraits de deux présidents de cette période noire, Nestor Kirchner soutient l'annulation des lois d'amnistie qui ont permis à des centaines de tortionnaires d'échapper à la justice. Depuis, les procès s'enchaînent. La recherche des corps de la dizaine de milliers d'opposants disparus - souvent jetés à la mer ou dans des tombes anonymes - et la quête d'identité des 500 bébés volés par les militaires à leurs parents ont pu avancer grâce à la création d'une banque génétique unique au monde. En 2014, une histoire emblématique a d'ailleurs ému le pays. Devant les caméras de la planète entière, un immense sourire irradie le visage d'une frêle dame de 84 ans. « Je ne voulais pas mourir sans l'embrasser », s'exclame Estella de Carlotto, présidente de l'association des Grand-mères de la place de Mai, en serrant dans ses bras son petit-fils, Ignacio Guido, retrouvé après 36 ans de luttes et d'espoirs.

Il est vrai que les Kirchner ne se sont pas privés de récupérer politiquement, parfois de façon éhontée, cette thématique des droits de l'homme, ce qui a fini par exaspérer. L'Argentine n'en reste pas moins le seul pays d'Amérique du Sud à avoir entrepris un tel travail de mémoire.

 Les minorités sexuelles ont, elles aussi, bénéficié de politiques avant-gardistes. Dès 2010, l'Argentine, pays pourtant très catholique, où le droit à l'avortement reste tabou, légalise le mariage et l'adoption pour les couples homosexuels. En mai 2012, le Parlement argentin va plus loin : il permet de changer d'identité sexuelle sans obligation d'opération chirurgicale ou de traitement hormonal. L'une des législations les plus souples au monde.

Défis démocratiques

Toutefois, si l'on déteste la présidente autant qu'on l'adule, si le pays est si violemment divisé, c'est que le kirchnérisme a sa part d'ombre. Le style autoritaire, offensif, parfois maladroit de Cristina irrite. « Il ne faut craindre que Dieu... et un peu moi », a-t-elle un jour déclaré. Ou encore : « Je me sens un peu Napoléon. » En plein voyage diplomatique à Pékin, elle a osé singer l'accent des Chinois. Un de ses directeurs de cabinet a brûlé un journal d'opposition en conférence de presse... Plus largement, le péronisme, ce puissant mouvement populiste qui domine la vie politique depuis 1945 - le seul capable, dit-on, de gouverner le pays agité qu'est l'Argentine -, abuse trop souvent de son pouvoir.

Pour répondre à une opposition croissante, le gouvernement ne s'est pas privé de propagande. Tous les soirs, sur la chaîne publique, l'émission de débat factice « 6,7,8 » vante les actions d'une présidente capable de parler pendant des heures à la télévision. Autre exemple emblématique de cette propagande populiste : en 2009, l'État a racheté les droits des grands matchs de football, autrefois câblés et payants. Résultat, ils sont désormais diffusés gratuitement sur la chaîne publique... avec en prime d'incessants spots de publicité officielle à ces heures de forte audience.

D'insistants soupçons de corruption pèsent aussi sur les proches directs de Cristina. Le vice-président Amado Boudou a été mis en examen pour trafic d'influence et blanchiment d'argent. Il est soupçonné d'avoir aidé une entreprise à échapper à la faillite, puis de lui avoir confié l'impression des billets de banque, tout en obtenant des parts de la société. Le chef de cabinet de Cristina Kirchner est, lui, accusé d'être lié à des affaires de narcotrafic (3) - un fléau qui a connu une expansion inquiétante ces dernières années selon les autorités religieuses, très vigilantes sur ce sujet, au point que le pape François s'est inquiété d'une « mexicanisation de l'Argentine ». Surtout, l'origine de la fortune des Kirchner, multipliée par dix en dix ans, pose question. Une enquête encore en cours pointe un vaste système de détournement de fonds publics initié en Patagonie, leur fief électoral.

Le clientélisme politique survit par ailleurs dans ses formes les plus archaïques. À Tucuman, dans le nord du pays, les images de distribution de vivres et d'urnes brûlées - parce qu'elles étaient peu favorables au cacique local péroniste - ont mis le feu aux poudres en pleine campagne électorale. Si, trente ans après la fin de la dictature la démocratie n'est plus remise en cause, ses institutions sont encore fragiles. Nous l'avons évoqué : la mort mystérieuse du procureur Nisman a mis en lumière le pouvoir occulte des services de renseignement, tandis que l'enquête sur l'attentat qui a visé en 1994 l'AMIA (association juive argentine), le plus grave commis sur le territoire, n'a toujours pas abouti...

Toutes les forces d'opposition ont dénoncé pendant la campagne les turpitudes des Kirchner et promis plus de transparence ainsi qu'un meilleur contrôle des fonds publics. Toutefois, ces problèmes démocratiques ne semblent pas jouer un rôle fondamental dans le vote des Argentins, qui savent trop bien que les adversaires des K ne sont pas irréprochables. Un seul exemple : en tant que maire de Buenos Aires, le candidat libéral Mauricio Macri a repeint le mobilier de la ville (vélos en libre service, poubelles de tri, arrêts de bus) en jaune, la couleur de son parti... En outre, fin septembre, à quelques semaines du scrutin, une affaire de blanchiment d'argent a fortement affecté Macri. L'une des célébrités de son parti, le candidat aux législatives Fernando Niembro, a dû démissionner, accusé d'avoir reçu 2 millions de dollars de la mairie de Buenos Aires pour un travail fictif.

Stagflation et protectionnisme

 Ce qui inquiète avant tout les électeurs, c'est la situation économique. Depuis 2012, la croissance stagne. En 2014, elle n'a pas dépassé les 0,5 %. En parallèle, l'inflation atteint vraisemblablement les 30 % annuels (24 % en 2014 selon le gouvernement, 38 % selon des cabinets indépendants). Cette stagflation est assez unique dans la région : seul le Venezuela conjugue une telle hausse des prix avec une croissance en berne. Certes, le contexte international n'a pas aidé : le Brésil, principal partenaire commercial et premier acheteur de voitures argentines, est au bord de la récession, ce qui pénalise les exportations. La chute des cours des matières premières a un impact négatif sur l'économie. Enfin, le verdict américain dans le conflit avec les « fonds vautours », qui a replacé le pays en défaut de paiement partiel, a encore repoussé son accès aux marchés financiers et accru la pression sur les réserves qu'il détient en dollars et sur le marché des changes.

Toutefois, le gouvernement n'a pas seulement eu le vent de face. Il a d'abord laissé s'accroître des problèmes de fond perceptibles depuis 2007. Les investissements dans les infrastructures ont été insuffisants pour soutenir l'activité, souligne Diego Coatz, économiste en chef de l'Union industrielle argentine (UIA). L'électricité, le gaz ou les transports sont trop subventionnés. Même les Argentins les plus aisés paient des factures ridicules, ce qui creuse le déficit. Les bases de calcul des statistiques officielles, non actualisées et donc volontairement faussées, n'ont pas aidé à lutter efficacement contre l'inflation.

Après sa réélection, fin 2011, Cristina Kirchner a finalement adopté en urgence des mesures qui ont trop souvent donné l'impression d'un bricolage improvisé et créé de nouveaux problèmes. Pour faire face à l'inquiétante chute de ses réserves en devises, le gouvernement a soudain limité les importations, ainsi que le rapatriement des dividendes des firmes étrangères aux maisons mères. Surtout, il a imposé le fameux cepo cambiario, de strictes restrictions à l'achat de devises étrangères. Dans un pays habitué aux crises où tous ceux qui le peuvent économisent en monnaie étrangère, ce cepo a très vite donné naissance à un marché noir des devises et mis les autorités dans une situation compliquée : l'État est sans cesse obligé d'intervenir sur le marché des changes pour éviter que la brèche n'augmente entre le cours officiel et le cours officieux du dollar, devenu un nouvel indicateur de confiance. Depuis 2011, l'Argentine vit donc une sorte de schizophrénie monétaire.

Ce protectionnisme et ces changements de règles soudains n'ont pas encouragé les investissements étrangers, en forte baisse. Avec des investissements, des exportations et une consommation en berne, le modèle de relance de l'économie des années 2000 a laissé place à un système où seule la hausse exponentielle de la dépense publique tire l'activité. Une dépense publique financée en grande partie par l'émission monétaire, qui alimente l'inflation. La plupart des salariés bénéficient d'augmentations négociées par branche, mais le pouvoir d'achat réel stagne et les 30 % de travailleurs non déclarés sont pénalisés. Résultat : d'après des calculs indépendants, la pauvreté a même regagné du terrain sous le second mandat de Cristina Kirchner.

Finalement, en 2014, une aide de la Chine a sauvé le pays in extremis. Grâce à un prêt de 11 milliards de dollars, les réserves du pays ont été renflouées et le gouvernement est parvenu à épargner une nouvelle crise aux Argentins avant les élections. Mais l'heure des ajustements s'annonce, plus personne n'en doute.

L'un des premiers défis du prochain président sera de régler le conflit avec les « fonds vautours ». Ce ne sera pas simple - les Argentins éprouvent une profonde rancoeur envers ces fonds qui, pour leur part, ne semblent nullement prêts à transiger - mais c'est désormais envisageable. En effet, la clause qui permettait aux créanciers ayant accepté la restructuration de demander les mêmes compensations que ces fonds récalcitrants a expiré en 2015. Régulariser sa situation internationale permettra à l'Argentine d'emprunter à nouveau à des taux raisonnables, de faire baisser la pression sur ses réserves, de regagner la confiance des investisseurs privés... Cette négociation n'est pas le seul boulet que Cristina lègue à son successeur : il devra, aussi, sortir du cepo et éviter une crise du change. Le cours officiel du peso a été maintenu artificiellement haut : 50 % plus haut qu'au marché noir. Alors que la Chine ou le Brésil ont dévalué, il est très probable que l'Argentine soit obligée d'en faire autant pour maintenir sa compétitivité - du moins progressivement car une dévaluation brutale risque de faire bondir l'inflation, autre problème à résoudre. S'ajoute la nécessité de relancer la croissance... Autant dire que c'est un début de mandat épineux qui attend le prochain président.

L'heure des réformes

Face à ces défis, que proposaient précisément les candidats ? Le favori, Daniel Scioli, portait les couleurs du parti du gouvernement, le Frente para la Victoria. Tout au long de la campagne, il a fait la course en tête. Son challenger, le libéral Mauricio Macri, leader de l'opposition et de la coalition Cambiemos, avait dix points de moins dans les sondages mais il avait également ses chances. D'autant qu'un second tour - prédisaient les experts - lui permettrait de bénéficier du report des voix du reste de l'opposition et, notamment, de celles engrangées par Sergio Massa, un péroniste dissident, en troisième position dans les sondages. Le premier de ces candidats suggérait de « construire sur ce qui a déjà été construit » et d'opérer une transition en douceur - option que semblaient privilégier les Argentins ; le second annonçait des changements plus rapides. Il n'empêche : ces deux hommes ne sont pas si éloignés, personnellement et idéologiquement.

Sur un plan personnel, d'abord, Macri et Scioli se ressemblent étonnamment. « On dirait deux frères jumeaux, élevés dans la même famille, avec la même histoire », ironise l'écrivain Beatriz Sarlo. Tous deux sont des descendants d'Italiens, fils de riches entrepreneurs, et ont grandi à l'abri du besoin. Tous deux sont devenus célèbres dans le monde du sport avant d'entrer en politique, fréquentent le show-business et ont pour femmes des icônes de la mode. Tous deux se veulent pragmatiques, consensuels, étrangers aux idéologies. Ce ne sont ni des intellectuels, ni des militants, ni de grands tribuns. Rien à voir avec le couple Kirchner, orateurs infatigables, messianiques, combatifs, voire agressifs. Un changement de style à 180 degrés qui entérine déjà un changement d'époque.

Mauricio Macri, 56 ans, est le fils de l'une des plus grosses fortunes du pays, Franco Macri, magnat de la construction. Après des études d'ingénieur civil à l'Université catholique de Buenos Aires, il travaille un temps dans les entreprises familiales. Tout fait de lui l'héritier désigné de l'empire Macri, mais « l'ingénieur », comme on le surnomme en Argentine, décide de tracer son propre chemin. Afin de se faire connaître, il choisit un domaine stratégique au pays de Maradona : le football. En 1995, puis à deux reprises, Macri parvient à se faire élire président de Boca Juniors, l'un des deux plus grands clubs argentins. Mieux : sous sa direction, le club va connaître ses plus belles heures de gloire, de quoi asseoir sa réputation de gestionnaire pragmatique et sa popularité auprès de millions de fans. Cette popularité l'aide à glisser naturellement vers la politique, intimement liée au foot en Argentine. En 2005, il est élu conseiller municipal puis, en 2007 et 2011, maire de la ville de Buenos Aires. Son parti, le PRO (Propuesta Republicana), né sur les ruines de la crise de 2001, rassemble des personnalités hétéroclites : déçus du péronisme, ex-radicaux, entrepreneurs, jeunes militants d'ONG... Certains travaux assez spectaculaires, comme le développement des pistes cyclables ou de voies réservées aux bus ont conforté la popularité de l'édile auprès des habitants de la capitale. Ses détracteurs, eux, dénoncent l'insuffisance des services sociaux, d'importantes hausses d'impôts et l'endettement de la ville. Le maire est aussi mis en cause dans une affaire d'écoutes illégales (4). Sur le plan des valeurs, ce père de quatre enfants, deux fois remarié, est un conservateur. Il s'est opposé à la légalisation du mariage gay ou au droit à l'avortement (comme son rival Scioli, d'ailleurs).

Son profil rassure les classes moyennes-aisées et ses promesses de rapide libéralisation de l'économie séduisent les milieux d'affaires. Il a, entre autres engagements, promis une suppression rapide des restrictions à l'achat de devises étrangères, des baisses de taxes, notamment sur les exportations, et davantage de sécurité juridique pour les entreprises.

Son handicap majeur résidait dans la faible implantation de son jeune parti hors de Buenos Aires. Macri ne pouvait pas compter sur le soutien des puissants relais péronistes, pas plus que sur celui des syndicats ou des classes populaires. Même s'il était élu, il n'aurait pas de majorité au Congrès et devrait nouer des alliances, comme il l'a fait pendant sa campagne, notamment avec deux partis situés sur son aile gauche, les radicaux de l'Unión Cívica radical (UCR) et la Coalición Cívica. À leur côté, il avait dû s'engager à conserver les acquis sociaux du kirchnérisme et, donc, à gouverner vers son centre.

En face, Daniel Scioli, à peine plus âgé (58 ans), a d'abord exercé sa passion de la compétition dans les courses de bateaux à moteur. Dans les années 1980, il remporte plusieurs titres internationaux et sera même sacré vice-champion du monde dans la catégorie 6 litres offshore. Grâce aux contacts de sa famille, à la tête d'une grande entreprise d'électroménager, il parvient même à populariser ce sport à la télévision. Avant que sa vie bascule : en 1989, le play-boy perd le bras droit lors d'une régate sur le Rio de la Plata. Loin d'abandonner, il se fait implanter une prothèse et décide de reprendre la course de plus belle : il gagnera de nouveaux titres. Voilà son mythe fondateur. Daniel Scioli gardera dès lors l'image d'un homme qui sait résister à l'adversité, même dans la souffrance. Après le sport, il se lance dans les affaires et devient notamment PDG d'Electrolux-Argentine, puis se tourne vers la politique. En 1997, le néolibéral Carlos Menem cherche des célébrités pour rénover l'image d'un péronisme en pleine crise. Scioli est populaire. Il le fait élire député. Quand le ménémisme coule, le sportif, lui, reste à flot et va même réussir à occuper les plus hauts postes. Il est promu secrétaire d'État au Tourisme et aux Sports, puis vice-président de Nestor Kirchner (et donc président du Sénat) et, enfin, gouverneur de l'immense province de Buenos Aires, qui concentre un tiers des électeurs du pays. À l'issue de deux mandats, son bilan n'est pas mirobolant. La province est en proie à des problèmes d'insécurité, d'infrastructures, d'inondations. Mais, étonnamment, son inoxydable popularité n'a guère été affectée par les aléas de sa gestion.

Pour sa défense, il est vrai qu'il a pâti du manque de moyens accordés par les Kirchner. Car leurs relations sont ambiguës. Le couple présidentiel n'a jamais porté dans son coeur cet homme lié au show-business, compagnon de l'ex-mannequin Karina Rabolini, accusé d'être resté proche du ménémisme et de la droite. Pendant des années, Cristina Kirchner a même humilié Daniel Scioli en public (5). Ces humiliations, Scioli les a acceptées sans jamais rompre le lien avec les K. Par manque de courage, disent certains. Mais la patience de ce joueur d'échecs passionné a payé. Du bout des lèvres, Cristina Kirchner s'est résolue à l'adouber, devant une évidence : aucun des « ultra-K » ne pouvait réunir autant de voix que le souriant Scioli (6). Pour autant, la mandataire ne semble pas prête à perdre toute influence. Elle lui a imposé comme vice-président potentiel l'un de ses hommes de confiance, Carlos Zannini, surnommé el Chino pour son passé maoïste. Ses proches espèrent aussi qu'elle continuera d'exercer un leadership spirituel sur le mouvement péroniste, un peu comme Lula, au Brésil, a continué de peser sur le Parti des travailleurs même après avoir quitté le pouvoir.

Pour Scioli, impossible, donc, de rompre avec le « modèle K », en tout cas dans ses discours publics et dans un premier temps. Cela dit, Scioli n'est pas une marionnette de Cristina, souligne Walter Schmidt, co-auteur de la biographie Scioli Secreto. En Argentine, celui qui préside gouverne, et le péronisme a une tradition de verticalité. Il supporte mal d'avoir deux têtes. D'où les efforts de Scioli pour affirmer, peu à peu, sa différence. D'ailleurs, notre homme ne cache pas son amitié avec le libéral Carlos Menem, son père en politique ; et ses mentors économiques sont loin d'être alignés sur la vision ultra-K. Parmi eux, on compte, par exemple, Mario Blejer, ancien conseiller du FMI. Bref, la conception de l'exercice du pouvoir de Scioli est plus modérée que celle de Cristina : elle se situe plutôt vers le centre, un peu comme dans le cas de Macri. Son équipe reconnaît d'ailleurs la nécessité d'une négociation avec les fonds vautours et d'une sortie du cepo à moyen terme. En attendant, pour relancer la production et la compétitivité du pays, Scioli met surtout l'accent sur le « développement », maître mot de sa campagne. Il appelle de ses voeux de grands investissements dans les infrastructures et la recherche.

Restaurer la confiance

Sur le plan diplomatique, les deux principaux candidats promettaient également d'oeuvrer à une plus grande ouverture du pays. Macri s'est montré très critique envers le rapprochement de l'Argentine avec le Venezuela et s'est prononcé en faveur du retour à des partenariats plus traditionnels avec les États-Unis et l'Europe, ce qui devrait aider à régulariser la situation financière du pays. Scioli, lui, ne renie ni la gauche latino - Lula, Evo Morales, Nicolás Maduro - ni les profondes relations nouées avec la Chine ou la Russie, mais souhaite aussi normaliser les liens avec Washington et Bruxelles.

On l'aura compris : 2016 sera une année de transition pour l'Argentine. Dans l'immédiat, une amélioration du panorama, comme par magie, semble peu probable, d'autant que le contexte international - chute libre de l'activité chinoise et brésilienne, ainsi que des cours des matières premières - est très peu favorable au pays. Les projections de croissance du FMI sont presque nulles jusqu'en 2017. La Banque mondiale, elle, table sur une croissance d'environ 1 % cette année, avec une remontée possible à 2 % en 2016 et 3 % en 2017. À moyen terme, l'Union industrielle argentine pense même qu'une croissance de 3-4 % n'est pas surréaliste. Les entreprises veulent y croire aussi car elles savent que des ajustements auront enfin lieu.

Il est vrai que la troisième économie latino et la huitième superficie du monde possède un faible taux d'endettement, des terres généreuses, de l'énergie, des minerais, une main-d'oeuvre qualifiée, une ample classe moyenne, un marché en expansion... Les 250 entreprises françaises implantées sur place, surtout celles qui sont rompues aux rouages de l'économie locale, n'y font pas de mauvaises affaires.

Ce que ces entreprises attendent le plus aujourd'hui, comme les citoyens argentins, c'est davantage de visibilité et de stabilité. « Les plus gros problèmes en Argentine, où les politiques sont souvent court-termistes et électoralistes, sont les changements de règles à répétition, ce qui n'est pas simple à gérer », confie un grand patron. Restaurer un climat de confiance pour les acteurs économiques tout en conservant les filets de protection sociale tissés au fil de cette décennie kirchnériste ; en un mot, établir un cadre de vie et de travail plus serein et rassurant dans ce pays secoué par des crises à répétition : tel est le défi qui attend le nouveau président argentin.

 


Notes :


(1) Le 18 janvier 2015, le procureur Alberto Nisman est retrouvé chez lui, mort d'une balle dans la tête. Peu avant, il avait accusé la présidente d'avoir couvert les responsables iraniens de l'attentat à la bombe contre l'association juive de Buenos Aires en 1994, qui avait fait 85 morts et plus de 200 blessés. L'affaire n'a jamais été élucidée.

(2) La justice des États-Unis est compétente dans ce conflit car il porte sur des créances régies par des contrats de droit américain.

(3) Aníbal Fernandez a été accusé par les responsables d'un vaste trafic d'éphédrine d'en être le principal bénéficiaire. Des allégations démenties par le gouvernement.

(4) Le maire de Buenos Aires, son ministre de l'Éducation et un chef de la police ont été inculpés pour avoir mis en place un système d'écoutes téléphoniques illégal de personnalités publiques.

(5) Par exemple, Scioli a longtemps été banni du programme quotidien de la télévision officielle ou des meetings de Cristina.

(6) Florencio Randazzo, favori des ultra-K, mais moins populaire que Scioli, a été écarté de la course présidentielle.