Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
OU VA L'EGYPTE ?
Article de Robert SOLE
Ancien journaliste au Monde.
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L'Égypte a changé d'image. Jusqu'à récemment, elle était surtout vue par la plupart des Occidentaux comme la terre des pharaons, l'héritière d'une civilisation fascinante. Le plus grand pays du monde arabe, qui avait fait la paix avec Israël, donnait une impression de permanence et de stabilité. « L'Égypte éternelle »...

Cette image a été bousculée une première fois en janvier-février 2011 quand, à la surprise générale, une partie du peuple égyptien s'est soulevée contre son pharaon. Il a suffi de dix-huit jours pour renverser un Hosni Moubarak solidement accroché au pouvoir depuis vingt-neuf ans. Contrairement à ce qui s'est passé ensuite en Libye ou en Syrie, l'insurrection égyptienne a été suivie en direct dans le monde entier. Les télévisions étrangères étaient présentes et l'événement bénéficiait en quelque sorte d'une unité de lieu : il se déroulait principalement sur la place Tahrir, au Caire, dont le nom allait devenir aussi célèbre que celui de Tian'anmen.

Ces dix-huit jours ont été un grand moment d'union nationale : riches et pauvres, musulmans et chrétiens partageaient le même combat. Oubliant leurs différences, des étudiantes de l'Université américaine en jeans côtoyaient des islamistes voilées de la tête aux pieds. L'idéologie était absente de cette place de la Libération qui portait bien son nom. Les manifestants n'affrontaient pas les forces de l'ordre au nom du marxisme, de l'islam ou d'une quelconque théorie politique, mais pour réclamer plus de liberté et de justice, dénoncer la corruption, les arrestations arbitraires et la torture en prison. L'informatisation, développée pour répondre aux besoins du tourisme et des affaires, se retournait contre le pouvoir : « Facebook sert à planifier les manifestations, Twitter les coordonne et YouTube les communique au monde », expliquait Waël Ghoneim, l'une des figures du mouvement.

Pour mater cette rébellion, Moubarak a d'abord employé l'intimidation et la force. Sans succès : la peur était vaincue, malgré les « martyrs », tombés sous les balles. Le pouvoir a alors joué le chaos, ordonnant aux policiers d'abandonner leur poste. Pendant vingt-quatre heures, le pays a été livré à des voyous, des détenus en fuite ou des provocateurs. Mais les habitants se sont spontanément organisés pour défendre leurs quartiers, allant jusqu'à régler eux-mêmes la circulation. Ce n'était plus une Égypte de sable et d'eau, avec des temples antiques et des felouques nonchalantes. On découvrait un autre pays, urbain, jeune, moderne, inventif, prêt à se battre.

Et, le dix-neuvième jour, après la chute de Hosni Moubarak, des opposants des deux sexes et de tous âges, armés de balais, de sacs, de pots de peinture et de pinceaux, sont venus remettre en état la place Tahrir en expliquant : « Je nettoie mon pays. » L'Égypte, fière d'elle-même, avait l'impression de redevenir Oum al-donia (« la mère du monde »), ou au moins le phare du monde arabe.

Mais la fête s'est vite achevée. Au cours des deux années suivantes, l'image s'est retournée comme un gant. Incivilités, désordres et violences ont dominé la scène, comme si tous les maux cachés de cette société surgissaient. On a par exemple constaté, avec effroi, que des viols collectifs étaient commis pendant des manifestations. Des dizaines d'hommes se jetaient sur une ou plusieurs femmes pour arracher leurs vêtements, les toucher, les pénétrer avec leurs doigts, les battre ou les blesser. Ces comportements ne pouvaient s'expliquer uniquement par la frustration sexuelle. Des chômeurs sans perspectives, humiliés lors de leur service militaire ou après une arrestation, croyaient trouver ainsi une revanche. Mais ces agressions traduisaient aussi une certaine conception de la femme, perçue comme un butin sexuel, et n'ayant pas sa place dans la rue.

Sous le contrôle de l'armée, des élections, législatives puis présidentielles, ont été organisées. Elles ont donné la victoire aux islamistes, seule force politique existante après la dissolution de l'ex-parti gouvernemental. L'idéologie s'est imposée, avec des Frères musulmans gourmands, désireux de s'emparer de tous les leviers de l'État. Les mouvements sociaux se sont multipliés, marqués par des barrages routiers. Des conflits interconfessionnels ont pris une tournure sanglante. S'appuyant sur des manifestations d'une ampleur inédite, l'armée a fini par chasser les Frères musulmans du pouvoir en juillet 2013, les déclarer hors la loi et prendre directement en main les destinées du pays. Mais elle n'a pas tardé à être confrontée à des attentats dans la vallée du Nil et à des mouvements djihadistes dans le nord du Sinaï. L'Égypte « éternelle » et rassurante était devenue une Égypte incertaine et déroutante...

D'une révolution à l'autre

Où va le plus grand pays du monde arabe ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut d'abord se rappeler d'où il vient.

Au début du XIXe siècle, alors que l'Égypte n'est encore qu'une province de l'Empire ottoman, Mohamed Ali met en place un État moderne dans lequel la religion va cesser de régir toute chose. On est loin, bien sûr, de la laïcité telle que nous l'entendons, mais c'est la fin du droit divin, sauf en ce qui concerne les questions de statut personnel (mariage, divorce), laissées à la discrétion des différentes confessions religieuses. Quelques décennies plus tard, le pays se donne une Constitution et un Parlement, fondant son système judiciaire sur le Code Napoléon. Occupé par les Anglais depuis 1882, mais acquérant une indépendance formelle en 1922, il connaît dans l'entre-deux-guerres un processus de sécularisation et de démocratisation. Le Caire et Alexandrie sont alors tournées vers l'Europe, avec des minorités cosmopolites très actives.

C'est en réaction contre ce climat qu'un instituteur égyptien, Hassan al-Banna, crée en 1928 la confrérie des Frères musulmans. « Le Coran est notre Constitution », affirme-t-il sans détour, militant pour un État islamique. Son organisation déclare lutter à la fois contre l'occupant britannique et contre un pouvoir corrompu. Un Frère musulman assassine le premier ministre, Fahmi al-Noqrachi, le 28 décembre 1948. L'année suivante, Hassan al-Banna est tué à son tour par la police politique, mais son mouvement ne fait que croître, avec des relais parmi les Officiers libres, conduits par Gamal Abdel Nasser, qui vont renverser le roi Farouk en juillet 1952.

Tous les partis politiques sont dissous après le coup d'État. Les Frères musulmans, considérés comme une organisation religieuse, échappent à cette purge, mais la lune de miel avec le nouveau pouvoir ne dure guère. Nasser les accuse en 1954 d'avoir voulu l'assassiner, et une féroce répression s'ensuit.

Dans l'Égypte nassérienne, le mouvement de sécularisation continue. Les femmes obtiennent le droit de vote, occupent une place grandissante dans la vie professionnelle, sont en maillot de bain sur les plages... Le cinéma et la chanson égyptiens conquièrent tout le monde arabe. L'Égypte adopte une forme de socialisme étatique, tout en devenant, de plus en plus, un régime policier. Elle rejoint le camp des pays non alignés, aux côtés de l'Inde et de la Yougoslavie.

Juillet 1956 : les États-Unis empêchent la Banque mondiale de financer le haut barrage d'Assouan, pour punir Nasser d'avoir acheté des armes en Tchécoslovaquie. Le raïs annonce alors, à la surprise générale, la nationalisation de la Compagnie universelle de Suez : « Nous financerons le barrage avec les revenus du canal », déclare-t-il à une foule en délire. Britanniques et Français, principaux actionnaires de la Compagnie, décident de reprendre le canal par la force. Une opération militaire, préparée secrètement avec les Israéliens, est stoppée au bout de quelques jours sous la pression de l'Union soviétique qui cherche à détourner l'attention de sa propre intervention armée à Budapest. Politiquement vainqueur du conflit, Nasser devient du jour au lendemain le héros du monde arabe. Mais, grisé par son succès, il va commettre de nombreuses erreurs et imprudences au cours des années suivantes.

Juin 1967 : en six jours de guerre, Israël conquiert le Sinaï, Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le Golan syrien. Cette cuisante défaite des armées arabes ne signe pas seulement la mort politique de Nasser : le rêve d'un monde arabe uni et puissant s'efface tandis que réapparaît avec force le concept de « nation musulmane ». L'Arabie saoudite entre en scène, avec ses pétrodollars et sa doctrine wahhabite qui prône une application littérale du Coran. Nombre d'Égyptiens cherchent un réconfort dans la religion. Des prédicateurs fondamentalistes se répandent en analyses pseudo-historiques pour « rappeler » que les empires s'effondrent quand ils s'éloignent de la voie divine. Nasser est à la tête d'un pays meurtri, déboussolé, au bord de la ruine.

Décembre 1970 : la mort du raïs conduit au pouvoir Anouar al-Sadate, un personnage jugé sans envergure, mais qui ne va cesser de créer des surprises, prenant le contre-pied de la politique de son prédécesseur dans tous les domaines. Sadate expulse les 15 000 conseillers militaires soviétiques pour préparer les bases d'une alliance avec les États-Unis. Il entreprend une guerre contre Israël, mais dans le but de faire la paix ; celle-ci est effectivement conclue en 1979, quatre ans après sa spectaculaire visite à Jérusalem. Le successeur de Nasser se détourne du socialisme pour s'engager sur la voie du libéralisme économique ; et, au lieu de combattre les islamistes, il s'appuie sur eux pour combattre la gauche et les nassériens.

Dans la nouvelle Constitution, promulguée en septembre 1971, l'article 2 stipule que « les principes de la charia sont l'une des sources principales de la législation ». Affirmation d'autant plus contestable que l'Égypte compte une forte minorité chrétienne. En 1980, on ira encore plus loin, à l'occasion d'une nouvelle réforme constitutionnelle : cette fois, la Loi fondamentale déclare que la charia est « la source principale de la législation ». Les islamistes reprocheront cependant à Sadate de ne pas l'appliquer. Et même de la contredire en laissant son épouse, qui est l'une de leurs bêtes noires, promouvoir des lois féministes.

À partir des années 1970, la population égyptienne, sédentaire par excellence, est incitée à émigrer, en raison d'un manque d'emplois et d'une démographie galopante. C'est notamment en Arabie saoudite que des chômeurs de milieu modeste vont aller travailler. Ils reviendront au pays quelques années plus tard avec de l'argent, des femmes voilées et des idées fondamentalistes. Ces nouveaux riches contribueront à changer la physionomie de la société égyptienne.

La politique d'« ouverture économique » (infitah) remplace le socialisme étatique de l'époque nassérienne. L'État se désengage de toute une série d'actions sociales. Et ce sont les islamistes, avec beaucoup de conviction et d'argent en provenance du Golfe, qui s'engouffrent dans ces espaces désertés. Ils s'implantent dans les quartiers, les mosquées, fondent des écoles, des hôpitaux, des oeuvres de bienfaisance, se constituant ainsi de précieuses clientèles politiques.

Sadate a joué avec le feu. Des extrémistes musulmans l'assassinent en pleine parade militaire le 6 octobre 1981. Ils ne lui ont pardonné ni sa « trahison » de la charia ni le traité de paix qu'il a osé conclure avec Israël. Au cours de leur procès, on les entendra scander : « Nous refusons que le sang des musulmans soit répandu sur l'autel des Juifs. »

La réislamisation de la société

Après la « dénassérisation », il n'y aura pas de « désadatisation ». Hosni Moubarak va garder le cap, aussi bien en matière internationale qu'en économie. Avec les islamistes, ce sera la politique de la carotte et du bâton. Il fera d'eux un épouvantail qui lui permettra d'empêcher l'éclosion de tout parti démocratique. Sous son règne, l'Égypte se modernise, s'ouvre sur le monde et accueille de plus en plus de touristes, mais cède à une emprise religieuse croissante sur la société. Affairisme et corruption se développent, tandis que les inégalités se creusent. Les Occidentaux ferment les yeux sur les arrestations arbitraires et la torture. Ce régime apparaît comme un rempart contre l'islamisme et la garantie d'une paix entre Israël et les États arabes.

Suzanne Moubarak continue à assurer le rôle de first lady inauguré par Jihane Sadate. Mais le regain de religiosité ne fait que s'accentuer. Dans des « salons islamiques », des dames portant le foulard réunissent des amies pour leur prêcher la bonne parole. Des actrices de cinéma « repentantes » se voilent. Des télécoranistes, devenus des vedettes nationales, se prononcent sur les moindres détails de la vie quotidienne... Ce repli identitaire intervient paradoxalement alors que l'Égypte s'ouvre sur le monde extérieur, grâce aux investissements étrangers, au développement du tourisme, à la télévision et, bientôt, à Internet.

Au début des années 1990, des islamistes radicaux commettent des attentats ou rejoignent Al-Qaïda. Mais la plupart des partisans d'un État islamique ont renoncé à la violence. Ils s'emploient à infiltrer les syndicats professionnels, la presse, le Parlement, la police, la justice... Leurs méthodes « légales » font froid dans le dos : en 1995, un universitaire laïcisant, Nasr Abou Zeid, est contraint de s'exiler après avoir été divorcé d'office par un tribunal religieux, sous prétexte qu'un apostat ne peut être marié à une musulmane.

Illégale mais tolérée dans les faits, la confrérie des Frères musulmans devient, sous un nom d'emprunt, le principal groupe d'opposition parlementaire. Sur le terrain, elle est concurrencée par les salafistes, qui veulent vivre comme les « pieux ancêtres » (salaf al-sâlih). Eux aussi possèdent tout un réseau de mosquées, d'écoles et de dispensaires. Le régime s'appuie sur ces extrémistes, en principe apolitiques, pour affaiblir les Frères musulmans.

Le soulèvement de janvier-février 2011, encouragé par le renversement de Ben Ali en Tunisie, est l'aboutissement de toute une série de rébellions contre un régime autoritaire, cultivant le culte de la personnalité, et qui n'a pas su engager le pays sur la voie de la démocratie. Moubarak a même été soupçonné de vouloir créer une dynastie en préparant l'arrivée au pouvoir de son fils cadet, Gamal. C'est la raison principale pour laquelle l'armée, dont il était issu, l'a lâché.

Après sa chute, en février 2011, les Frères musulmans, seule force organisée, s'emparent sans peine de cette révolution dont ils n'étaient pas les instigateurs et à laquelle ils se sont ralliés en cours de route, après s'être assurés de son succès. Avec habileté, détermination et beaucoup d'argent, ils remportent les différents scrutins (référendum, législatives, présidentielle). Puis, avec autant de gourmandise que d'incompétence, ils tentent de contrôler tous les leviers de l'État.

En juillet 2013, le président islamiste Mohamed Morsi est renversé par l'armée, après des manifestations massives. De manière symbolique, le maréchal Sissi fait son apparition devant les caméras entouré du pape copte et du cheikh d'Al-Azhar, « patron » de la mosquée-université la plus prestigieuse du monde sunnite. C'est au nom de la patrie, mais avec la rhétorique d'un bon musulman, que ce militaire nationaliste s'adresse à ses concitoyens. Ayant choisi de résister, les Frères musulmans sont pourchassés, arrêtés. Les attentats commis par les groupes extrémistes qu'ils avaient enfantés et qui les soutiennent ne font que durcir la répression.

Nouvel homme fort de l'Égypte, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi a abandonné l'uniforme pour le complet veston et s'est fait élire président avec un score de république bananière. Adulé par une majorité d'Égyptiens, qui voient en lui le sauveur de l'État, il est naturellement haï par les Frères musulmans, qu'il a réprimés de manière draconienne. Ce conservateur, âgé de 61 ans - dont la femme porte le foulard et n'a pas pris le relais de Jihane Sadate et de Suzanne Moubarak -, a grandi dans le quartier populaire de Gamaliyya, au Caire. Sa formation militaire a été complétée par des séjours d'études en Grande-Bretagne et aux États-Unis, qui ne l'ont pas converti pour autant à la démocratie. La défense des droits de l'homme n'est pas sa préoccupation. Il met toute son énergie dans deux dossiers dont dépend, à court terme, l'avenir du pays : l'économie et la sécurité.

Une économie rentière

L'Égypte ne comptait que 18 millions d'habitants au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle en a près de 90 millions aujourd'hui. Pour nourrir cette population croissante, lui fournir l'eau et l'électricité nécessaires, il a fallu modifier la géographie du pays en construisant le haut barrage d'Assouan, qui a noyé la Nubie. Les villages sont devenus de petites villes, et les grandes villes des métropoles tentaculaires, avec un habitat illégal qui grignote constamment les terres agricoles.

Des campagnes en faveur du contrôle des naissances ainsi que les difficultés économiques ont contribué à fortement réduire la taille moyenne des familles. Le taux de fécondité (3 enfants par femme) reste cependant supérieur au seuil de remplacement des générations (2,1). Et, depuis quelques années, la natalité est repartie à la hausse sous l'influence du fondamentalisme. L'accroissement de la population, considéré comme une menace pour le développement socio-économique, est également favorisé par la diminution de la mortalité infantile et l'allongement de la durée de vie. À ce rythme, le pays atteindrait 113 millions d'habitants en 2050. Loin derrière l'Inde ou la Chine, mais dans un espace réduit, sur à peine 5 % d'un territoire essentiellement désertique.

Le temps n'est plus où le pouvoir pouvait garantir à tout diplômé de l'enseignement supérieur un emploi dans la fonction publique. Le chômage réel serait deux fois plus important que le taux officiel de 12 %. Pour inverser la courbe, il faudrait une croissance de 6 ou 7 %, comme au cours de la décennie précédente. Or elle dépasse à peine les 2 % depuis la chute de Moubarak et tous les événements qui ont suivi.

L'Égypte n'est pas en mesure de nourrir sa population, dont un quart vit au-dessous du seuil de pauvreté. Elle doit importer chaque année 4 millions de tonnes de maïs et près de 10 millions de tonnes de blé. Les subventions aux produits de première nécessité (pain, énergie...) grèvent lourdement le budget de l'État. Mais comment les supprimer, ou même les réduire, sans provoquer une explosion sociale ?

Le pays ne manque pourtant pas de ressources. Il dispose de plusieurs rentes, à commencer par les droits de passage dans le canal de Suez. La voie d'eau reliant la mer Rouge à la Méditerranée est empruntée chaque année par quelque 20 000 navires, qui représentent 14 % du transport mondial de marchandises. Des travaux pharaoniques, décidés par le président Sissi et réalisés en moins d'une année, ont permis de la doubler sur 37 kilomètres ainsi que de l'élargir et de l'approfondir sur 35 autres kilomètres, dans le but de faciliter et d'accélérer la circulation. Selon les prévisions les plus optimistes, ce « nouveau canal » porterait progressivement les recettes annuelles de 5 à 13 milliards de dollars. Mais nombre d'analystes en doutent et se demandent si, pour rémunérer les investisseurs, on ne sera pas obligé de sacrifier d'autres projets de développement. En tout cas, l'entreprise ne se limite pas au canal lui-même : il s'agit de créer des arsenaux et des ports pour faire de l'isthme de Suez un immense complexe logistique, industriel et commercial.

La deuxième source de devises est le tourisme. L'Égypte, qui dispose d'un patrimoine antique exceptionnel, servi par un décor naturel magnifique, a toutes les raisons d'attirer des visiteurs du monde entier. Leur nombre n'a d'ailleurs cessé de croître au cours des dernières décennies, et le pays s'est équipé en conséquence (hôtels, autoroutes, aéroports...). En temps normal, le tourisme emploie environ 12 % de la population active et, avec plus de 12 milliards de dollars par an, contribue à hauteur de 13,5 % au PIB. Mais ce secteur a été durement touché par l'image d'insécurité que donne le pays. Si les plages de la mer Rouge sont toujours fréquentées, la vallée du Nil, elle, manque cruellement de visiteurs. Cependant, l'avenir du tourisme paraît assuré à plus ou moins long terme car, contrairement à d'autres pays, l'Égypte n'est pas remplaçable par une autre destination : on retarde son voyage chez les pharaons, on ne l'annule pas.

Une troisième source de devises moins visible, mais très importante, est constituée par les transferts de la diaspora. Les Égyptiens ont longtemps été un peuple sédentaire. Ce n'est plus vrai depuis les années 1970, où bon nombre d'entre eux sont allés chercher du travail à l'étranger. La solidarité familiale, qui reste très forte, les amène à rapatrier beaucoup d'argent pour soutenir des parents en difficulté.

Par ailleurs, l'Égypte possède des hydrocarbures, même s'ils ne comptent encore que pour une part modeste dans son PIB. Un énorme gisement de gaz offshore a été découvert en Méditerranée en août 2015 par le groupe italien ENI, à 1 450 mètres de profondeur. Il pourrait représenter un potentiel de 850 milliards de mètres cubes. Ce serait l'une des plus grandes réserves de gaz naturel au monde.

À tout cela s'ajoute une rente géostratégique. L'Égypte est considérée comme un pays clé au Moyen-Orient, qu'il faut soutenir et avoir dans son camp. Depuis la conclusion de la paix avec Israël, en 1979, les États-Unis lui octroient une aide annuelle de 1,3 milliard de dollars, de nature essentiellement militaire. Après le renversement du pouvoir des Frères musulmans en juillet 2013, le pays a reçu des sommes considérables de la part de l'Arabie saoudite, du Koweït et des émirats du Golfe, sous forme de dons ou de prêts. C'est un ballon d'oxygène appréciable, mais qui ne remplace pas les investissements et ne dispense pas le pays de réformes structurelles.

Dans cette économie minée par la corruption, l'armée occupe une place singulière, alors que son budget, complètement opaque, échappe au contrôle du Parlement. Cette grande muette - en réalité bien bavarde depuis qu'elle a quitté les coulisses pour gouverner au grand jour - est à la tête d'un empire immobilier, industriel et commercial. Elle fabrique des produits alimentaires, des bouteilles de gaz et du matériel électronique, construit des routes et des ponts, gère des stations-service, possède des hôtels, des restaurants et des fermes d'élevage... Nul ne connaît son poids exact. Les chiffres avancés varient du simple au triple : selon les diverses estimations, elle « pèserait » entre 10 et 30 % du PIB du pays.

Une conférence économique internationale organisée en mars 2015 à Charm el-Cheikh a permis à l'Égypte d'obtenir des contrats d'un montant de 36,2 milliards de dollars, ainsi que 5,2 milliards de dollars en prêts et aides de diverses institutions. Fort de ce succès, le président égyptien a annoncé la création d'une nouvelle capitale administrative, située à 45 kilomètres du Caire. Destinée à désengorger une métropole embouteillée, cette ville de 700 kilomètres carrés accueillerait près de 5 millions d'habitants. Reste à savoir si le pays a les moyens de se payer un tel investissement, estimé à plus de 45 milliards de dollars.

L'avenir économique de l'Égypte dépend de la réussite de plusieurs réformes engagées ou à venir, notamment la rationalisation des subventions, la mise en place de la TVA et de nouvelles réglementations pour les marchés publics... Encore faut-il qu'un climat d'insécurité ne décourage pas les investisseurs étrangers, les touristes et de nombreux Égyptiens tentés par l'exil.

Des menaces sur tous les fronts

Dans le nord du Sinaï - région stratégique, aux frontières de Gaza et d'Israël -, une véritable guerre oppose l'armée et la police à des groupes de djihadistes, dont le plus important, les Partisans de Jérusalem, a fait allégeance à l'État islamique. Ces mouvements réunissent des évadés de prison, des Égyptiens revenus d'Afghanistan ou d'ailleurs, des Syriens, des Irakiens, des Palestiniens, des Saoudiens, des Yéménites... Ils recrutent également parmi les tribus bédouines de cette vaste région désertique, qui est négligée depuis longtemps par le pouvoir central. Les djihadistes n'hésitent pas à commettre des attentats suicides qui ont déjà coûté la vie à de nombreux militaires et policiers.

En vertu du traité de paix conclu avec l'État hébreu, l'armée égyptienne n'a droit qu'à une présence très limitée dans le Sinaï. Mais les autorités israéliennes la laissent se déployer pour combattre ces ennemis communs et collaborent discrètement avec elle. Hélicoptères d'attaque et avions de combat ne sont pas forcément adaptés à la lutte contre cette guérilla redoutable. Pour éviter l'infiltration d'armes et de militants, une zone tampon de trois kilomètres a été établie le long de la bande de Gaza.

Le développement de ce djihadisme sans frontière a permis au président Sissi d'apparaître comme un acteur essentiel dans la lutte contre le terrorisme. C'est à ce titre que la France lui a vendu des Rafale et que les États-Unis ont mis fin à un embargo pour lui livrer des F-16. La défense des droits de l'homme en Égypte est nettement passée au second plan. La Russie de Poutine, qui ne s'encombre pas d'une telle question, lui déroule le tapis rouge. Même si elle a perdu de son influence, l'Égypte reste, avec l'Iran et la Turquie, l'une des puissances principales du Moyen-Orient.

Cela dit, le maréchal-président, qui prétendait éradiquer le terrorisme, apparaît incapable de réaliser cet objectif : la vallée du Nil est elle-même le théâtre d'attentats, censés répondre à sa politique répressive. Le Caire, en particulier, a commencé à subir des explosions de voitures piégées. Le pouvoir ne se prive pas d'attribuer cette violence aux Frères musulmans, les assimilant aux djihadistes. Le fait est qu'une partie de la confrérie se radicalise et risque, si ce n'est déjà fait, de rejoindre les djihadistes, pourfendeurs de l'« État apostat ». Quant aux salafistes, ils se sont prudemment tenus à l'écart des événements, avant de soutenir la candidature du maréchal Sissi à la présidence. Novices en politique, ils y ont pris goût et cherchent à prendre la place de la confrérie interdite. Plusieurs partis, portant leurs couleurs, devaient se présenter aux élections législatives annoncées.

La situation sécuritaire est d'autant plus préoccupante que le chaos règne dans la Libye voisine. Depuis la chute de Kadhafi, de grandes quantités d'armes sont passées par la frontière occidentale, aussi longue que difficile à contrôler. L'Égypte a vu affluer non seulement des réfugiés libyens, mais aussi nombre de ses propres ressortissants qui ont perdu leur travail en Libye et sont venus grossir le contingent de chômeurs dans la vallée du Nil.

Les opérations militaires ne suffiront pas à régler le problème du Sinaï : une collaboration avec les tribus bédouines est indispensable, ce qui exige de les intégrer dans la société égyptienne en favorisant le développement de cette région sinistrée. De même, il faudra tôt ou tard tendre la main aux Frères musulmans ou, en tout cas, les traiter autrement que par la simple répression. L'Arabie saoudite elle-même, qui passait pour leur plus grand adversaire, est en train de composer avec eux, dans son souci de constituer un large front sunnite face à l'Iran. La plupart des cadres de la confrérie sont actuellement en prison ou en fuite à l'étranger. Les condamnations à mort prononcées à l'encontre d'un certain nombre d'entre eux, dont les plus importants, n'ont pas été exécutées. Ce mouvement compte encore cependant une base sociale importante, notamment en Haute-Égypte.

Les chemins de la démocratie

Les Égyptiens ont pris conscience qu'il ne suffit pas de renverser un pouvoir autoritaire pour donner naissance à une démocratie. C'est un chemin plus long et bien plus douloureux que ne l'imaginaient les révolutionnaires de janvier 2011.

Tout le système éducatif est à refaire. La scolarisation de masse, instaurée sans moyens adéquats, prend des allures de désastre : des locaux insuffisants, des enseignants mal formés, sous-payés, compensant leurs maigres salaires par des cours particuliers, véritables classes parallèles réservées aux élèves les plus aisés. Les programmes sont marqués par un nationalisme étroit et une religion envahissante. On fait apprendre par coeur au lieu d'apprendre à réfléchir.

Le manque d'esprit critique se révèle dans la manière d'aborder l'actualité. Ayant été souvent trompée, l'opinion a tendance à voir des complots partout. Et les médias ne contribuent pas à changer les choses, le vent de liberté qui les avait secoués en 2011 s'étant largement dissipé.

Comment enseigner l'esprit critique sans mettre en cause la place occupée par la religion ? L'athéisme est banni dans cette société où nul ne se permet de douter publiquement de l'existence de Dieu et de la Révélation. Un bon citoyen a la foi chevillée au corps, dès le berceau, sans avoir à se poser de questions. La référence islamique a pris une place démesurée dans l'espace public, malgré le rejet des Frères musulmans par une grande partie des Égyptiens : c'est à travers elle que s'évalue la respectabilité des institutions et des personnes.

Le président Sissi, qui ne passe pourtant pas pour un gauchiste antireligieux, a demandé à la prestigieuse université-moquée d'Al-Azhar de reconsidérer la manière dont l'islam est enseigné et présenté. Encore faut-il que les oulémas aient les moyens de diriger leurs imams, nourris de fondamentalisme.

Une religion mal comprise peut avoir des effets terribles, on le constate à propos d'un sujet aussi grave et aussi délicat que l'excision. Quoique illégale depuis 2008, cette mutilation est toujours massivement pratiquée, avec la complicité de nombreux médecins, dans le but de réduire le plaisir féminin. Vieille coutume nilotique, l'excision n'est pas requise par l'islam, mais un machisme forcené a réussi à la transformer en précepte islamique !

C'est dire que les défenseurs d'un « État civil » - dégagé à la fois de l'emprise de la religion et de l'armée - ont encore du pain sur la planche. Mais rien n'interdit de voir les choses de manière plus positive : le bouillonnement de ces cinq dernières années a conduit à lever des tabous et à débattre de questions comme le port du voile ou le harcèlement sexuel, et relancé la création artistique sous toutes ses formes : littérature, cinéma, musique, graffitis...

Malgré tous ses défauts, l'État existe. La nation ne s'est pas disloquée, comme en Irak, en Syrie ou en Libye. Si les Frères musulmans croupissent en prison, les chrétiens, eux, commencent à trouver leur place dans la vie politique. La visite surprise du président Sissi à la cathédrale copte, le soir de Noël, était une forme de remerciement à cette communauté qui représente environ 10 % de la population égyptienne et avait massivement voté en sa faveur.

Le fameux « printemps » de 2011 a donné lieu à bien des désillusions. Aucun de ses objectifs ne semble avoir été atteint. L'Égypte souffre toujours d'inégalités criantes, de corruption, de censure ou d'autocensure, d'arrestations arbitraires, de violences dans les commissariats et en prison... Mais de nombreuses leçons ont été tirées de ces cinq années survoltées. C'est une société plus mûre, mieux consciente de ses forces comme de ses faiblesses, qui affronte des réalités nouvelles, dans un Moyen-Orient en plein tumulte.

 


Notes :