Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
UKRAINE : LE FRONT ECONOMIQUE
Entretien avec Natalie JARESKO
Ministre des Finances d'Ukraine depuis décembre 2014
conduit par
Alain GUILLEMOLES
Journaliste à La Croix, spécialiste de l'ex-URSS.
en français
in english
en español
en français


Alain Guillemoles  - Dans le Donbass, l'Ukraine fait la guerre à des séparatistes aidés par la Russie. Au sein du gouvernement ukrainien, vous êtes la personne qui se bat sur le second front, celui de l'économie, pour permettre à votre pays de retrouver un peu d'air sur le plan financier. Est-il possible de chiffrer le coût qu'a représenté pour l'Ukraine la perte de la Crimée puis celle d'une partie du Donbass ?



Natalie Jaresko  - Il est quasiment impossible de dresser un bilan précis. Le coût le plus lourd est d'abord humain. Il y a eu 8 000 morts, des dizaines de milliers de blessés et plus de 1,5 million de déplacés qui ont dû tout laisser derrière eux. L'État s'efforce de les soutenir pour qu'ils puissent se réinstaller ailleurs, remettre leurs enfants à l'école... Il n'y a pas de prix pour les vies de militaires ou de civils qui ont été détruites ou bouleversées depuis l'invasion de la Crimée par la Russie.

Au-delà de ces drames humains, nous avons calculé que la perte de ces territoires représente une amputation de 20 % de notre économie. Mais ce chiffre ne dit pas combien d'écoles ou d'appartements ont été détruits, combien de kilomètres de routes et de terres agricoles ont été minés, combien d'usines ont été démantelées pour être vendues au poids du métal en Russie... Nous savons que tout cela s'est produit, mais nous ne pouvons pas aller sur place pour vérifier ce qu'il en est exactement. Les pertes se comptent donc en dizaines, peut-être en centaines de milliards de dollars, subies à la fois par l'État ukrainien, les entreprises et les propriétaires privés. Les chiffres définitifs ne seront pas faciles à établir, et ils ne pourront pas l'être avant le retour de la paix.

La conséquence économique principale de ces événements tragiques est que nous subissons un profond déclin industriel. La région du Donbass est la plus industrialisée du pays. Ses usines métallurgiques et chimiques contribuaient fortement à nos exportations. Le Donbass avait un poids considérable dans la rentrée de devises en Ukraine. Quant à la Crimée, la valeur de son seul secteur énergétique - les gisements de gaz, les pipelines, les centres de stockage et les réserves connues - est évaluée à 400 milliards de dollars. Voilà qui donne une idée de ce qui a été pris à l'Ukraine... La perte de ces revenus a affecté le cours de notre monnaie, qui a chuté. Cet affaiblissement de la monnaie a, à son tour, contribué à fragiliser notre système bancaire. Mais, je le répète, ces estimations ne rendent pas compte de tout. Il faudrait parler des conséquences de cette annexion pour les Tatars, un peuple dont de nombreux représentants ont dû fuir la Crimée pour la deuxième fois de leur histoire récente. Ici aussi, il est impossible d'évaluer le coût de la tragédie...



A. G. - Quelles seront les conséquences, pour l'Ukraine, de l'accord que vous avez trouvé avec les créditeurs privés en août dernier ?



N. J. - Elles seront multiples et très bénéfiques. Tout d'abord, cet accord répond aux objectifs fixés par le FMI, lequel a donc décidé de prolonger son programme d'assistance à notre pays (4). Le texte prévoit un effacement de 20 % de la dette et un report des paiements de quatre ans. La restructuration de la dette va permettre à l'Ukraine de résoudre à la fois son problème de liquidités et son problème de solvabilité. Désormais, la stabilité macroéconomique du pays est renforcée et il est possible de créer les conditions d'un retour à la croissance.



A. G. - Les créanciers privés que vous évoquez ne sont pas les seuls à avoir prêté de l'argent à l'Ukraine : la Russie aussi avait accordé un prêt à votre pays, du temps du régime de M. Ianoukovitch. En décembre prochain, Kiev doit assurer le remboursement de 3 milliards de dollars à Moscou. Qu'en est-il de cette dette ? Discutez-vous également d'un rééchelonnement avec les dirigeants russes ? Ou estimez-vous, au contraire, qu'il est impossible de s'entendre avec eux sur ce sujet puisque la Russie livre une guerre économique à l'Ukraine ?



N. J. - Nous traitons tous les créditeurs qui détiennent des titres de dettes ukrainiennes en Eurobonds (5) de la même façon. Cette approche vaut aussi pour la Russie. Tous ces Eurobonds sont échangeables sur le marché ; nous ne savons donc pas qui en sera le bénéficiaire ultime au jour où ils devront être remboursés. Nous avons négocié avec un Comité des créditeurs qui détient 9 à 10 milliards de dollars de dettes, sur un total de 19 milliards. L'accord que nous avons trouvé avec ce Comité est offert à tous les créditeurs, sur la même base.

Concernant la deuxième partie de votre question, il est exact que nous subissons une guerre commerciale de la part de la Russie. Nous avons des liens étroits avec ce pays mais, malheureusement, la Russie a établi des barrières douanières non tarifaires qui compliquent les échanges (6).

En même temps, ce contexte difficile présente un avantage : il oblige nos entreprises à se diversifier et à rechercher d'autres débouchés pour leurs produits. Le traité d'association que nous avons conclu avec l'UE nous ouvre la porte du marché européen. Mais si nous voulons que nos produits soient au niveau des standards européens, nous devons innover et introduire des normes plus exigeantes - en termes d'hygiène, de sécurité, d'information des consommateurs... Si nous parvenons à relever ce défi, nous serons également en bonne position pour conquérir d'autres marchés, que ce soit au Moyen-Orient ou en Asie. Bref, le blocage russe peut être un mal pour un bien dans la mesure où il force nos entreprises à devenir plus compétitives.



A. G. - Vous avez rejoint le gouvernement ukrainien alors que vous ne faisiez pas partie du monde politique. Comment le premier ministre vous a-t-il convaincue de vous engager ?



N. J. - Le président Petro Porochenko et le premier ministre Arséni Iatseniouk m'ont sollicitée à un moment où l'Ukraine se trouvait dans une période très difficile : nous étions virtuellement en récession et les réserves de la Banque centrale se trouvaient au plus bas.

Il était clair qu'un nouveau programme d'aide devait être rapidement négocié avec le FMI et qu'une restructuration de la dette s'imposait car la situation économique de l'Ukraine s'était terriblement détériorée durant l'automne 2014. Il fallait quelqu'un pour conduire cette négociation - à la fois avec le FMI, avec les pays membres du G7 et avec les créditeurs privés - et, aussi, pour entreprendre des réformes fiscales, réduire le déficit et équilibrer le budget.

Je vivais déjà en Ukraine depuis 23 ans et j'avais une grande expérience de ses milieux financiers. Je connaissais personnellement la plupart des responsables politiques, y compris MM. Porochenko et Iatseniouk. Ils ont pensé que je pouvais aider le pays dans cette période délicate, que j'étais la personne la mieux indiquée pour conduire la stabilisation macroéconomique et financière. La mission qu'ils m'ont confiée consistait à enrayer la chute de la monnaie, l'inflation et la perte de confiance au sein du système bancaire. Il fallait convaincre les investisseurs étrangers de rester en Ukraine. C'est ce que mon équipe et moi-même avons fait au cours des premiers mois de notre travail. Dans les prochaines années, nous allons continuer d'instaurer un environnement plus favorable pour le business et persuader toujours plus d'investisseurs qu'ils ont tout intérêt à parier sur l'Ukraine et à y investir davantage.



A. G. - Pouvez-vous nous parler de vos activités précédentes en Ukraine ?



N. J. - Je travaillais précisément dans le domaine de la finance. Je gérais deux fonds qui étaient dédiés à l'investissement dans les petites et moyennes entreprises en Ukraine, en Moldavie et au Bélarus. J'ai par exemple entrepris d'investir dans des usines de fabrication d'huile, de jus de fruits ou de briques, mais aussi dans le secteur bancaire. Je levais également des capitaux pour ces fonds. L'un disposait d'un total de 132 millions de dollars et le second de 370 millions.

Ce travail m'a permis de très bien comprendre l'environnement macroéconomique du pays et les arguments auxquels les investisseurs peuvent être sensibles. Il y a ici de bonnes raisons de croire dans le développement futur : une population bien formée, une bonne gouvernance à la tête des entreprises, une localisation proche des marchés européens, un coût du travail très bas, une bonne base de production dans le domaine des hautes technologies... Je suis convaincue que si la paix est restaurée et les réformes menées à bien, l'Ukraine peut très bien connaître une forte croissance dans les prochaines années.



A. G. - Si je comprends bien, vous vous considérez comme un ministre technique et vous ne pensez pas entamer une carrière politique ?



N. J. - Tout à fait. Je suis un ministre technique. Je ne suis membre d'aucun parti politique. Je suis désormais citoyenne ukrainienne, mais je ne me suis jamais présentée aux élections et je ne pense pas le faire - ni lors des prochaines élections ni lors des suivantes. Toutefois, j'ai arrêté d'essayer de prédire ce qui va m'arriver dans l'avenir ! Très franchement, je ne m'attendais absolument pas à devenir un jour ministre. Si vous m'aviez posé cette question il y a un an, j'aurais répondu que c'était impossible...

Ce qui est sûr, c'est qu'après mon passage au gouvernement je pourrai aisément revenir à la gestion de fonds d'investissement, tout simplement parce que c'est une activité que j'aime. Je pourrai également enseigner ou donner des conférences. Mais je ne sais pas, sincèrement. À vrai dire, je n'ai absolument pas le temps d'y penser !



A. G. - Quelle vision aviez-vous de l'Ukraine pendant votre enfance et votre jeunesse, vous qui êtes née et avez été élevée aux États-Unis ?



N. J. - J'ai grandi à une époque où l'Ukraine faisait partie de l'URSS. J'ai donc passé mon enfance à expliquer à mes camarades, pas toujours très forts en géographie, où se trouvait ce pays qu'ils ne voyaient pas sur la carte...

Je vivais dans la banlieue de Chicago. Mes deux parents étaient ukrainiens. Mes grands-parents vivaient également dans cette ville et ne parlaient que l'ukrainien. Je pratiquais donc cette langue avec eux. Les gens de la diaspora estimaient qu'il était vital de conserver l'amour de la patrie dans le coeur et dans l'esprit de leurs enfants ou de leurs petits-enfants : sans cet effort, la culture ukrainienne risquait tout simplement de disparaître. Il y avait eu le communisme, la terreur provoquée par la famine de 1932-1933, puis la guerre... Nous avions conscience que l'URSS s'était donné pour but d'éliminer cette culture ukrainienne, son esprit, ses chansons, sa langue, ses traditions, pour n'en faire qu'une sorte de sous-produit folklorique de la culture russe.

La diaspora éprouvait un attachement émotionnel très fort pour l'Ukraine : il était de notre devoir sacré de maintenir sa culture en vie dans l'immigration puisqu'elle était menacée de mort sur sa terre d'origine. Personne ne pouvait alors imaginer que, en 1991, 90 % des Ukrainiens voteraient en faveur d'une Ukraine libre et indépendante et se sépareraient de la Russie sans la moindre goutte de sang...

Aujourd'hui, les jeunes peuvent agir dans le pays pour faire vivre le rêve ukrainien, et ils le font en allant au front pour défendre notre souveraineté, notre choix et notre indépendance. À mon époque, c'était à nous, dans l'émigration, de le faire. Je ne faisais pas partie d'une organisation de jeunesse ou d'un groupe politique. Mais je fréquentais l'Église ukrainienne le dimanche et l'école ukrainienne le samedi. J'y ai appris à écrire en ukrainien et à réciter de nombreux poèmes. Pourtant, je ne pensais absolument pas qu'un jour je viendrais vivre et travailler ici... C'est pourquoi je dis souvent à ma fille, qui a 17 ans et s'interroge sur son avenir, qu'on ne sait jamais de quoi le futur sera fait. Je lui conseille de se consacrer à ce qu'elle aime. Si elle le fait bien, elle finira nécessairement par trouver sa place...



A. G. - Comment en êtes-vous venue à vous installer en Ukraine ?



N. J. - À la fin des années 1980, j'ai fait des études d'économie à la John Kennedy School of Government de Harvard. J'ai eu mon diplôme en travaillant sur un sujet pointu : l'URSS et ses relations avec le GATT, l'accord sur le commerce international qui a aujourd'hui disparu, remplacé par l'OMC. L'URSS aussi a disparu. Vous voyez à quel point j'étais hors sujet en travaillant sur ces deux entités ! Mais évidemment, je me félicite des événements qui se sont produits à cette époque. Mikhaïl Gorbatchev est devenu secrétaire général du Parti communiste de l'URSS et a lancé la glasnost et la perestroïka. De mon côté, j'ai obtenu en 1990 mon premier poste à Washington, au service économique du département d'État. L'URSS s'ouvrait à de nouvelles relations commerciales avec les États-Unis et j'ai travaillé dans ce domaine.

Puis l'URSS a implosé, et j'ai été envoyée comme conseiller économique à l'ambassade des États-Unis qui venait de s'ouvrir à Kiev : je fus la première à occuper ce poste. Quelques années plus tard, j'ai quitté l'ambassade pour prendre la direction d'un petit fonds d'investissement créé avec le soutien du gouvernement américain (7). C'était en 1996. À ce moment-là, les investisseurs privés n'étaient pas prêts à placer leur argent en Ukraine. Notre but était de démontrer qu'en se focalisant sur les petites et moyennes entreprises on pouvait obtenir de bonnes conditions de transparence et de rentabilité. Et, en 2006, nous avons réussi puisque nous avons commencé à lever des fonds privés !

Une chose en amène une autre. C'est ainsi. Et je me retrouve aujourd'hui dans ce fauteuil, avec la tâche de servir mon pays !



A. G. - On a vu certains responsables politiques américains, comme le sénateur John McCain (8), s'engager fortement en faveur d'un soutien accru à l'Ukraine. Pensez-vous que la question ukrainienne pourrait jouer un rôle important dans la campagne présidentielle américaine de l'an prochain ?



N. J. - Il m'est difficile de commenter la politique des États-Unis alors que j'ai quitté ce pays depuis 23 ans. Mais ce que je peux vous dire, c'est que jamais l'Ukraine n'a été autant soutenue par les responsables américains - démocrates comme républicains - qu'aujourd'hui.

Lors de mes récents voyages sur place, j'ai rencontré de nombreux membres du Congrès et de l'administration présidentielle pour évoquer la situation en Ukraine. Et je vous assure que les élus américains sont très nombreux à avoir conscience de l'importance colossale des événements qui se déroulent actuellement chez nous.



A. G. - L'un des problèmes auxquels vous êtes confrontée, en Ukraine, est le poids de l'« économie grise » qui représente plus de 50 % du PIB selon toutes les études (9). Or il sera difficile de faire baisser la dette sans fiscaliser ces échanges...



N. J. - Nous travaillons sur une réforme fiscale de grande ampleur. Elle a précisément pour objet de faire reculer l'économie de l'ombre. Cette réforme repose sur plusieurs grands principes. Le premier, c'est qu'il faut que les règles du jeu soient les mêmes pour tous. Le deuxième, c'est que ces règles doivent être simples et objectives, pour ne pas laisser à l'administration le pouvoir de décider arbitrairement combien chaque contribuable doit payer. Les choses doivent être noires ou blanches. Plus il y a de flou et plus les entreprises et les particuliers ont la possibilité de négocier, de tenter de corrompre les agents du fisc, d'essayer de se soustraire à l'impôt... Troisième principe : il doit y avoir une large base fiscale, de façon que tout le monde participe. C'est une question d'équité. Chacun doit payer sa part, spécialement dans une période où le pays est en guerre.



A. G. - Est-il vraiment possible, dans le contexte actuel, d'accroître la pression fiscale sur les ménages et les entreprises ?



N. J. - Nous avons les moyens de protéger les plus pauvres. Nous devons, par exemple, réduire les charges sur les salaires. Mais pour le reste, nous n'avons pas en Ukraine des impôts très lourds : l'impôt sur le revenu des particuliers comporte deux tranches, à 15 et 20 % ; la taxe sur les revenus des entreprises est de 18 % ; quant à la TVA, elle est de 20 %. Par rapport aux autres pays européens, la pression fiscale n'est pas immense. Le problème, c'est que les règles actuelles sont trop complexes, ce qui crée des possibilités d'évasion. C'est pourquoi, comme je viens de le dire, nous voulons faire évoluer ces règles pour changer le rapport des Ukrainiens à l'impôt.

Nous réussirons à modifier l'état d'esprit des contribuables s'ils constatent que leurs impôts sont bien utilisés, que les routes sont réparées, que les écoles reçoivent l'argent dont elles ont besoin. Après la révolution, les gens ont pu voir la résidence incroyablement luxueuse de l'ancien président (10). Ils savent que, par le passé, des dizaines de milliards de dollars ont été détournés. Pourquoi un citoyen aurait-il envie de payer ses impôts dans un tel contexte ?

Nous devons donc fournir aux contribuables les divers services qu'ils attendent. L'un de nos plus grands succès, à cet égard, est la mise en place de la nouvelle police nationale, d'abord à Kiev, puis à Lviv et à Odessa, et bientôt dans toute l'Ukraine (11). Cette police répond plus vite lorsqu'elle est appelée, elle est vraiment au service de la population, elle traite tous les citoyens de la même façon, qu'ils soient pauvres ou riches. Son action redonne aux gens confiance dans l'État. C'est fondamental.



A. G. - Selon vos prévisions, après deux années de récession, l'économie ukrainienne devrait retrouver la croissance l'an prochain. Vous annoncez même, pour 2016, une croissance de 2 %. N'est-ce pas trop optimiste ?



N. J. - Sachez que certains Ukrainiens me disent au contraire que nos chiffres sont trop pessimistes ! Et ils ont peut-être raison... En effet, nous partons d'une base très basse. Par surcroît, une part du déclin que notre PIB a accusé en 2014 s'explique, je vous l'ai dit, par la perte de territoires dans l'est du pays. Cette année, fort heureusement, notre armée a été capable de stabiliser la situation. Et il est à prévoir que nous ne subirons plus de grand « changement géographique » dans les mois à venir.

Autre motif d'espoir : nous avons déjà mis en oeuvre de grandes réformes économiques. Nous avons revigoré le système bancaire en éliminant les établissements les plus faibles. Sur 180 banques, une cinquantaine ont perdu leur licence. Les réserves de la Banque nationale sont à présent deux fois supérieures à ce qu'elles étaient lorsque nous sommes arrivés au pouvoir. Grâce à ces efforts, l'argent du pays est de plus en plus investi dans l'économie réelle.



A. G. - Les oligarques jouent traditionnellement un rôle de premier plan en Ukraine. Comment réduire leur importance ?



N. J. - La société civile s'est renforcée. Elle est beaucoup mieux organisée et se fait bien plus entendre que par le passé. Elle ne permettra pas un retour à la situation qui prévalait avant la révolution.

Le président tout comme le premier ministre avec le soutien du bureau anti-corruption qui est en train de voir le jour, sont très concentrés sur la création d'un système beaucoup plus égalitaire qui éliminera les privilèges indus d'antan. Nous avons la volonté de briser les monopoles et de démontrer que nous pouvons conduire des privatisations transparentes. Nous avons la volonté de réussir. De toute façon, la pression venue de la société civile nous y oblige. Car celle-ci est impatiente de voir les résultats concrets des réformes que nous avons entreprises.



 


Notes :


(1) Trois autres étrangers sont entrés au gouvernement en même temps que Mme Jaresko : le Lituanien Aivaras Abromovicius est devenu ministre de l'Économie tandis que deux Géorgiens, M. Sandro Kvitachvili et Mme Eka Zguladze, ont été nommés respectivement ministre de la Santé et vice-ministre de l'Intérieur. L'ex-président de la Géorgie Mikheïl Saakachvili est, quant à lui, devenu en mai 2015 le gouverneur de la région d'Odessa. Tous ont reçu, par décret, la nationalité ukrainienne afin de pouvoir entrer en exercice.

(2) Présenté comme un « FBI ukrainien », le bureau anti-corruption a été créé par une loi d'octobre 2014. Il s'agit d'une agence gouvernementale chargée d'enquêter sur les affaires financières. Ce bureau a été placé sous la direction d'Artem Sytnyk, un ancien enquêteur en chef du bureau du procureur de la région de Kiev. Ce bureau doit employer 700 personnes. Mais son démarrage a été plusieurs fois retardé.

(3) Le 31 août 2015, à Kiev, une manifestation organisée par le parti nationaliste Svoboda devant le Parlement s'est soldée par 4 morts et 146 blessés, après qu'un participant a lancé une grenade sur les forces de l'ordre. Svoboda protestait contre le vote d'une loi donnant plus d'autonomie à la région séparatiste du Donbass, une concession inacceptable à ses yeux.

(4) L'Ukraine est endettée à hauteur de 95 milliards de dollars au total. L'essentiel de cette dette a été souscrit auprès de bailleurs de fonds internationaux comme le FMI. Mais une partie, 19 milliards, a été souscrite sous forme d'Eurobonds - c'est-à-dire des obligations libellées en euros -, essentiellement auprès de fonds de pension américains comme Franklin Templeton, le plus gros et le plus connu d'entre eux. Ces obligations peuvent être cédées ou vendues sur le marché. Le FMI, qui soutient l'Ukraine, a souhaité que le pays renégocie cette part de sa dette pour obtenir un allégement.

L'Ukraine a donc négocié avec un comité des créanciers, au sein duquel Franklin Templeton était représenté, et qui possède pour 9 à 10 milliards d'Eurobonds. Elle a obtenu une réduction de 20 % du total à rembourser. Elle a aussi obtenu un étalement des échéances sur une période plus longue de quatre ans. En échange, elle a dû accepter un léger relèvement du taux d'intérêt, passé de 7,2 % à 7,75 %. Cet accord semble plutôt avantageux pour l'Ukraine. Et il satisfait le FMI qui voulait que les remboursements à la charge de l'Ukraine soient viables sur le long terme.

Tous les créanciers représentés au sein du Comité des créditeurs vont maintenant appliquer l'accord. Les autres, qui n'étaient pas représentés dans ce comité, vont devoir dire s'ils acceptent les termes négociés. Il permet en tout cas à l'Ukraine de faire baisser immédiatement son endettement de 2 milliards de dollars, et de 3,6 milliards si tous les titulaires d'Eurobonds se rangent derrière ce compromis.

(5) Les Eurobonds sont des titres de dette libellés en monnaie européenne (voir note précédente). Sur les 19 milliards d'Eurobonds émis par l'Ukraine, 3 milliards correspondent à un prêt octroyé par la Russie en décembre 2013, au moment où l'ancien président Ianoukovitch cherchait à se refinancer rapidement. Ce n'est qu'une partie des sommes que l'Ukraine doit à la Russie. Ce prêt doit être remboursé en décembre 2015. À ce jour, la Russie n'a pas indiqué si elle entend s'associer à l'accord trouvé avec les créanciers et accepter d'abandonner 20 % de cette somme. Elle menace en tout cas de ne pas accepter ce « deal » tandis que l'Ukraine estime que l'accord doit automatiquement s'appliquer. Le sujet reste, à ce jour, l'un des multiples points de conflit entre Moscou et Kiev.

(6) Avant la guerre, l'Ukraine réalisait un tiers de ses exportations en direction de la Russie. Depuis la chute du président Ianoukovitch, cependant, les autorités russes ont entrepris de freiner les échanges en instaurant des règlements qui compliquent les importations de produits ukrainiens et en multipliant les contrôles sur les marchandises qui traversent la frontière. Kiev y voit une stratégie délibérée, de la part de la Russie, pour freiner le commerce bilatéral et affaiblir l'économie de son voisin ukrainien.

(7) Natalie Jaresko a quitté l'ambassade des États-Unis à Kiev en 1996 pour devenir directeur exécutif du Western NIS Enterprise Fund (WNISEF). Il s'agit d'un fonds à but non lucratif (dont tous les bénéfices sont réinvestis) qui a été créé avec des financements publics américains, apportés par USAID, dans le but de soutenir la transition de l'Ukraine vers l'économie de marché. En 2004, Natalie Jaresko a créé en parallèle un fonds privé, Horizon capital, qui conduit la même activité en levant des investissements auprès de particuliers ou de banques. Horizon capital continue de gérer, en plus de ses autres activités, le fonds WNISEF pour le compte d'USAID.

(8) John McCain, ancien candidat républicain à la présidence américaine en 2008 et sénateur de l'Arizona, a activement soutenu les réformateurs ukrainiens. Alors que se déroulaient les manifestations destinées à renverser l'ex-président Ianoukovitch, en décembre 2013, il s'était rendu à Kiev et s'était exprimé sur la place de l'Indépendance, devant les manifestants.

(9) Au premier trimestre 2015, l'économie de l'ombre a représenté 47 % du PIB en Ukraine selon un communiqué du ministère du Commerce et du Développement économique cité par l'agence Interfax Ukraine le 14 août 2015, qui peut être consulté en anglais à cette adresse : http://en.interfax.com.ua/news/general/283866.html. Sur la corruption en Ukraine, on peut consulter le rapport de l'OCDE « Anti-corruption reforms in Ukraine » du 24 mars 2015 qui dresse un état des lieux : http://www.oecd.org/daf/anti-bribery/Ukraine-Round-3-Monitoring-Report-ENG.pdf

(10) Le président Ianoukovitch s'était fait bâtir un luxueux domaine, près de Kiev, à Mezhyhirya, sur un territoire privatisé de 140 hectares. Cette résidence entourée de hauts murs lui permettait de vivre en totale autonomie. Il y possédait sa propre ferme et même un zoo abritant des animaux exotiques. Au lendemain de sa chute, les Ukrainiens ont investi ce domaine, qui a été nationalisé et transformé en musée. Les dépenses pour bâtir cette résidence étaient sans aucun rapport avec les revenus officiels de l'ex-président. Mezhyhirya est devenu le symbole de la corruption de l'ancien régime.

(11) Sur la réforme de la police ukrainienne, voir l'entretien avec Eka Zguladze, vice-ministre ukrainienne de l'Intérieur, paru il y a quelques mois dans ces colonnes : « Ministre sans frontières », Politique Internationale, n° 147, printemps 2015.