Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
L'ENERGIE : UN DROIT UNIVERSEL
Entretien avec Rachel KYTE
Vice-présidente et envoyée spéciale de la Banque mondiale pour le changement climatique, représentan
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Comment définiriez-vous le défi du changement climatique ?



Rachel Kyte - Assez simplement : la lutte contre le changement climatique est un problème qui nous concerne tous. L'augmentation des températures fait peser une menace fondamentale sur notre monde et sur celui que nous léguerons aux générations futures. Ces modifications du climat ont un impact à la fois sur les aliments que nous consommons, sur l'air que nous respirons, sur les villes et les logements dans lesquels nous vivons. Et, d'après les scientifiques, si nous ne prenons pas le problème à bras-le-corps, nous connaîtrons une hausse de 4 degrés des températures au cours de ce siècle.



P. I. - Quand la Banque mondiale a-t-elle pris conscience de l'urgence climatique ?



R. K. - Depuis plusieurs années déjà, la Banque mondiale s'inquiète des nombreuses conséquences du changement climatique. Au coeur de ces préoccupations, il y a notamment la pollution et ses effets sur la santé des populations et leur productivité. L'efficacité énergétique, ses liens avec la productivité et l'essor économique illustrent aussi un enjeu que nous suivons de près. Et, bien sûr, de nombreuses années de travail auprès des économies les plus fragiles nous ont sensibilisés à la question de l'adaptation. Nous nous impliquons fortement pour aider ces pays à faire face aux effets du changement climatique. Au fil des années, la Banque mondiale a réalisé à quel point ces problématiques étaient devenues indissociables.



P. I. - Comment votre institution s'est-elle emparée concrètement du sujet ?



R. K. - Il y a huit ans, juste avant la conférence de Copenhague, le Conseil de la Banque mondiale nous a demandé de développer un Cadre stratégique sur le développement et le changement climatique. Cette demande a suscité un débat interne dans la mesure où nos actionnaires n'avaient pas tous la même conception du lien entre changement climatique et développement économique. Aux yeux de certains, il semblait également inopportun d'aborder ce sujet au sein d'une autre structure que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). L'élaboration de cette vision stratégique a nécessité plus de quatre ans de travail. Lorsque le rapport a été présenté devant le Conseil de la Banque mondiale en 2012-2013, toutes les tensions n'avaient pas disparu, mais elles s'étaient largement atténuées du fait de la prise de conscience de l'urgence climatique par une bonne partie de la planète. Un coup d'accélérateur politique est intervenu en 2011 quand nous avons décidé, au sein de la Banque mondiale, de mieux prendre en compte les travaux scientifiques. De nombreux pays pauvres avec lesquels nous travaillions nous posaient alors cette question très simple : « Vous nous incitez à nous adapter, mais à quoi précisément ? S'agit-il de répondre à un réchauffement de 0,5 degré, auquel cas deux ou trois ajustements suffisent ; ou s'agit-il de contrecarrer un réchauffement de 2 ou 4 degrés, ce qui nécessite une stratégie plus radicale ? » Face à ces questions, nous avons décidé de nous appuyer davantage sur la science afin de pouvoir fournir les conseils les plus satisfaisants possibles à nos pays clients. À ce moment-là, nous avons compris une bonne fois pour toutes que l'objectif de notre organisation - l'éradication de la pauvreté - serait compromis si nous ne nous engagions pas de manière résolue dans la lutte contre le réchauffement climatique.



P. I. - La question de la pauvreté est donc la raison principale qui vous incite à lutter contre le réchauffement climatique ?



R. K. - Pour la Banque mondiale, en tant qu'institution vouée au développement, le lien entre pauvreté et réchauffement climatique est d'une importance capitale. Nous partons d'un constat simple : toutes les régions du monde sont concernées par le changement climatique, et les populations les moins capables de s'y adapter - les plus pauvres et les plus vulnérables - seront les plus touchées. Les tentatives visant à les sortir de la pauvreté risquent d'être mises en échec. Mais le changement climatique concerne aussi des populations qui étaient parvenues à sortir de la pauvreté grâce à leur travail et à leurs efforts avec le soutien de la communauté internationale. En fait, plus on se penche sur la question, plus on mesure à quel point la croissance économique et les conditions de vie des populations vivant au-dessus du seuil de pauvreté sont menacées. Autrement dit, notre approche ne prend pas seulement en compte les populations les plus défavorisées vivant, par exemple, à la périphérie des grandes mégalopoles asiatiques ou africaines, mais également la qualité de l'air, qui joue un rôle déterminant sur la santé des classes moyennes ou la capacité des entreprises à investir, à s'établir dans ces villes et à y créer de l'emploi.



P. I. - Les mesures de réduction des émissions de CO2 sont-elles à même de soutenir le développement ?



R. K. - Nous observons de la part des investisseurs un vif intérêt pour les pays soucieux de mettre en place des politiques macroéconomiques et fiscales efficaces en faveur de l'environnement, notamment d'un développement propre, d'une croissance à faible intensité de carbone et d'investissements accrus pour faire face aux risques. Le secteur privé apprécie avant tout les visions économiques de long terme combinant stabilité et capacité à se projeter dans l'avenir. Dans plusieurs pays - Japon, Maroc, Mexique, Chili... -, on constate l'émergence d'un contexte favorable à une croissance propre. Ce sera l'enjeu majeur de la prochaine décennie : il faudra réussir à générer une croissance économique à la fois plus équitable, moins intensive en carbone et génératrice d'emplois et de conditions de vie décentes dans les villes à la démographie galopante. Tous les mois, des milliers et des milliers de personnes migrent vers les grands centres urbains. D'ici à 2050, les deux tiers de la population mondiale vivront en ville : or la plupart de ces mégalopoles ne sont pas préparées aux conséquences d'un réchauffement de la planète, dont l'un des signes est l'élévation du niveau des mers. Les inondations auront des conséquences dévastatrices. Voilà pourquoi tous ces pays et toutes ces villes doivent apporter des réponses concrètes aux changements climatiques.



P. I. - Quelle importance le Groupe de la Banque mondiale accorde-t-il à la question climatique ?



R. K. - Nous travaillons très étroitement avec l'ensemble de nos pays clients et des entreprises de ces pays ainsi qu'avec nos institutions partenaires de financement du développement, multilatérales et autres, afin de développer notre capacité d'expertise technique et financière. Le débat climatique repose sur un certain nombre de données techniques. Nous aidons, par exemple, les pays à fixer un prix du carbone et à mettre en place des objectifs de performance permetttant de réduire nettement les émissions de CO2. Nous venons également en soutien des Nations unies pour tenter de trouver une solution aux besoins de financement. Lors du dernier sommet conjoint, ceux-ci ont été estimés à 100 milliards de dollars par an d'ici à 2020. Si nous voulons être un acteur financier efficace, nous devons être capables d'analyser les conséquences du changement climatique pour l'ensemble de nos partenaires. L'éventail des solutions et des outils proposés par la Banque mondiale doit être en adéquation avec les principaux scénarios environnementaux.



P. I. - Quel genre d'outil proposez-vous aux pays en développement dans le cadre du débat climatique ?



R. K. - Nous avons lancé en juillet 2014 un outil de détection du risque climatique et des risques liés aux catastrophes pour tous les pays qui reçoivent des fonds en provenance de l'IDA, le fonds du Groupe de la Banque mondiale dédié aux pays les plus pauvres et les plus vulnérables. Grâce à ce système,  nous avons mis en place une stratégie de développement et un mode de financement permettant aux pays de s'adapter et de devenir résilients face au changement climatique. Aujourd'hui, la totalité des projets financés par l'IDA auxquels nous contribuons intègrent cet outil. Nous sommes la première institution à procéder de la sorte et nous aimerions que l'ensemble des acteurs financiers nous suivent sur cette voie.



P. I. - À quoi servent les grands sommets climatiques ?



R. K. - Ces rendez-vous sont cruciaux : ils permettent de s'attaquer au problème de manière globale, ce qui fait tout le poids des négociations. Ce qui veut dire que, si nous échouons, l'échec sera aussi global. Pour éviter cela, nous n'avons pas le choix : les participants doivent se mettre dans la même pièce pour avancer. Les sommets climatiques sont également très importants en raison de leur capacité à mobiliser. La prochaine conférence de Paris suscite un très fort engouement. De très nombreux acteurs seront présents : les États, qui exposeront leurs contributions nationales, mais aussi le secteur privé, qui tient à afficher son pouvoir d'initiative, sans oublier les hommes politiques, soucieux d'être à l'avant-scène, ou les leaders religieux, qui défendront un point de vue moral sur ces questions. Grâce aux sommets climatiques, nous disposons à intervalles réguliers d'une forte puissance d'accélération. La Banque mondiale entend participer à l'application des décisions qui seront prises. Après la conférence de Paris, une fois que chaque représentant sera rentré chez lui, nous aurons toujours face à nous les mêmes pays partenaires, obligés de relever le défi extraordinaire d'un développement écologique et durable. Autrement dit, pour notre institution, Paris ne représente pas la ligne d'arrivée, mais une étape : c'est en mettant en oeuvre toutes les contributions nationales et les idées innovantes que l'on parviendra à limiter la hausse des températures à 2 degrés.



P. I. - Vous évoquez le rôle des pays, des hommes politiques, des investisseurs et même celui des dirigeants religieux. À votre avis, lesquels sont les mieux placés pour fixer le cap ?



R. K. - On a besoin de tout le monde ! Les décideurs et les législateurs doivent adresser des signaux de long terme. Le message, très lisible, doit être formulé de la façon suivante : « Nous allons développer l'économie et nous réussirons à le faire sans recours supplémentaire au carbone. » À charge pour les investisseurs de creuser ce sillon et de suivre la trajectoire impulsée par les décisions politiques. N'oublions pas non plus la société civile dont le rôle, en matière d'éducation et de prise de conscience, est d'autant plus indispensable que l'avenir est loin d'être sombre. Au contraire, l'horizon est prometteur et profitera à tout le monde. Prenons l'air pur : il signifie que nos enfants grandiront en meilleure santé, ou encore que les entreprises auront envie de se développer dans les villes. Les personnes pauvres pourront trouver un emploi plus rapidement car elles se déplaceront plus facilement grâce au développement des transports en commun - des transports plus propres qui permettront de réduire les émissions. Face à toutes ces perspectives encourageantes, il ne faut surtout pas se dire : « Ciel, je vais payer encore plus d'impôts pour un projet voué à l'échec ! » Mais plutôt : « Grâce à cet effort financier, je participe à un avenir meilleur. » De nouveau, les politiques devront être en première ligne. Ils doivent pouvoir affirmer avec force : « Oui, il y a un prix à payer pour l'environnement, et tout le monde doit mettre la main à la poche. Mais nous pouvons agir en ce sens. » Une telle affirmation sera évidemment impopulaire, elle provoquera une certaine agitation, mais celle-ci s'effacera peu à peu derrière le bien-fondé d'une stratégie à long terme. Certes, nous connaissons le mode de fonctionnement de la classe politique, qui a le regard rivé sur les urnes. Qu'il s'agisse de réorienter la croissance, de penser l'économie d'une façon nouvelle ou encore de développer des solutions sans carbone, toutes ces mesures ne sont pas réalisables au cours d'un seul mandat. Ceux qui nous gouvernent doivent avoir le courage de leurs opinions. La tâche n'est pas mince. En toile de fond, il y a la santé et le bien-être de tous les citoyens qu'ils représentent. Cela nécessite de la part des politiques une grande capacité de leadership pour être à la hauteur de ce défi. Plusieurs dirigeants ont déjà montré qu'ils avaient les épaules suffisamment solides pour s'atteler à ce défi, mais ils ne sont pas assez nombreux.

 


Notes :