Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
POUR UNE CROISSANCE SOBRE EN ENERGIE
Entretien avec Fatih BIROL
Directeur général de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) depuis septembre 2015
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
in english
en español
en français


Politique Internationale - Jamais les problématiques liées à l'énergie n'ont été aussi importantes qu'aujourd'hui. Comment expliquez-vous cette montée en puissance ?



Fatih Birol - L'énergie est, en effet, la pierre angulaire de la société moderne : les villes que nous avons édifiées, les économies que nous avons développées et les modes de vie auxquels nous nous sommes habitués reposent tous sur des flux d'énergie. Ce mode de fonctionnement implique à la fois une sécurité d'approvisionnement et des prix abordables. Aujourd'hui, nous avons intégré une dimension supplémentaire qui est liée à l'impact du secteur énergétique sur l'environnement : les problématiques relevant de la pollution locale et du réchauffement climatique sont devenues cruciales. Si nous voulons maintenir les standards de vie dans les économies développées et les améliorer dans les pays émergents, il nous faudra non seulement produire une énergie sûre et bon marché, mais aussi le faire d'une manière qui respecte les exigences environnementales de la planète. La réconciliation de ces deux objectifs est devenue une priorité pour les décideurs.



P. I. - L'énergie - sa production et sa consommation - est la première responsable du réchauffement climatique. Comment atténuer son impact ? Peut-on réagir rapidement ou sommes-nous nécessairement sur des chantiers de long terme ?



F. B. - Les chiffres parlent d'eux-mêmes : le secteur de l'énergie est responsable de plus des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. Il figure, par conséquent, au coeur de toute action visant à enrayer le réchauffement climatique. Quatre mesures peuvent être rapidement décidées sans que cela affecte la croissance économique : 1) adopter des solutions d'efficacité énergétique adéquates ; 2) limiter au maximum la construction et l'exploitation des centrales à charbon les moins performantes ; 3) diminuer drastiquement les émissions de méthane liées aux activités amont de l'exploitation du pétrole et du gaz ; 4) accélérer la suppression progressive des subventions à la consommation de combustibles fossiles. Ces différentes mesures permettraient de réduire de manière significative les émissions du secteur énergétique. Comme elles reposent sur des technologies existantes, leur mise en place n'est qu'une question de volonté.



P. I. - Et si la planète se mettait à consommer moins d'énergie ? N'est-ce pas la solution la plus radicale pour atteindre les grands objectifs environnementaux ?



F. B. - Les perspectives ne vont pas dans ce sens : l'AIE estime qu'à l'horizon de 2040 la consommation énergétique de la planète sera environ 40 % supérieure à son niveau actuel. Les pays hors OCDE tireront cette hausse, en raison de l'augmentation du niveau de vie et, plus généralement, de la croissance économique. A contrario, la demande devrait stagner dans la zone OCDE, où les mesures d'efficacité énergétique contribueront fortement à limiter la consommation. Un autre virage majeur concerne l'évolution de la composition du bouquet énergétique : à l'horizon 2040, les énergies bas carbone - renouvelable mais aussi nucléaire - produiront un quart de l'énergie dans le monde, contre 18 % actuellement. Est-ce la fin programmée du pétrole ? Je ne le crois pas. Un scénario énergétique sans hydrocarbures est difficilement envisageable, ne serait-ce que parce que le secteur du transport continuera de dépendre du pétrole. Quel avenir pour l'atome civil ? Certes, la catastrophe de Fukushima a refroidi les ardeurs des défenseurs de cette industrie, mais des développements importants sont attendus, notamment en Inde et en Chine. Quant aux énergies renouvelables, elles vont jouer un rôle essentiel, en particulier dans le secteur électrique, où leur taux de croissance est trois fois plus élevé que celui de n'importe quel combustible fossile. Partant de ces constats, le paysage mondial devrait s'agencer comme suit : les pays en développement concentreront la hausse de la demande en énergie ; toutes les sources d'approvisionnement seront sollicitées, au premier rang desquelles les énergies vertes.



P. I. - Compte tenu de ces besoins croissants, n'y a-t-il pas un risque que les prix s'envolent un jour et que seule la catégorie la plus aisée de la population ait accès à l'énergie ?



F. B. - C'est déjà le cas puisque près de 1,3 milliard de personnes n'ont pas accès à l'électricité - principalement en Afrique - tandis que 2,7 milliards utilisent encore la biomasse de manière traditionnelle pour cuisiner. Pour les franges les plus pauvres et les plus vulnérables, cette situation pèse lourdement sur la santé et le bien-être au quotidien. Dans certaines régions d'Afrique, l'innovation joue un rôle clé pour développer l'accès à l'énergie : grâce à des solutions décentralisées, dans le solaire et l'hydraulique notamment, des progrès importants ont été réalisés. Mais beaucoup reste à faire.



P. I. - Plusieurs facteurs susceptibles d'influer durablement sur le paysage énergétique mondial se sont accumulés au cours des derniers mois : recul sensible des prix du pétrole, exploitation accrue des huiles et des gaz de schiste, montée en puissance des énergies vertes... Quel est celui qui aura le plus d'impact à court et à moyen terme ?



F. B. - Tous ces éléments pèsent lourd, mais leur poids varie selon les échéances. Si nous raisonnons en mois plutôt qu'en années ou en décennies, la baisse des prix du pétrole est un événement très important à prendre en compte : les investissements annoncés pour 2015 par les grandes compagnies dans l'exploration-production ont déjà baissé de 20 % par rapport à 2014. Si la tendance se poursuit, la sécurité de l'approvisionnement pétrolier global pourrait être sous tension dans les années à venir. Actuellement, les marchés sont globalement sur-approvisionnés, mais, avec la reprise générale de la croissance, les besoins en hydrocarbures vont augmenter, et il n'y aura plus aucune marge pour faire face à la demande. Si les investissements ne sont pas réalisés à temps, le marché pourrait se retrouver sous pression, ce qui ferait augmenter les prix. Le cours du gaz étant souvent indexé sur celui du pétrole, une chute des prix de ces deux combustibles pourrait avoir un effet dissuasif sur les investissements dans les renouvelables.



P. I. - À vous entendre, la planète aura du mal à se passer d'une énergie carbonée. Le pétrole est-il un élément structurant qui fait partie de notre quotidien à un horizon illimité ?



F. B. - Le recours à une énergie entièrement décarbonée s'imposera si nous ne voulons pas que la hausse des températures dépasse les deux degrés. Mais atteindrons-nous cet objectif et, si oui, à quelle échéance ? Cela dépend de tout ce que nous mettons en place aujourd'hui : le développement accru de l'efficacité énergétique et le recours aux solutions bas carbone déjà matures, comme les énergies renouvelables, sont un impératif. Ce n'est pas suffisant : d'autres technologies essentielles doivent être commercialisées, comme le captage et le stockage du carbone ou encore les véhicules électriques. Elles seront nécessaires à la transformation du secteur énergétique, et plus vite nous intensifierons nos efforts, plus aisément les objectifs pourront être atteints.



P. I. - Précisément, tous les pays sont-ils conscients de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique ? Quels sont ceux qui sont les plus actifs dans ce domaine et ceux pour lesquels ces problématiques restent un peu abstraites ?



F. B. - Quel que soit le pays, les décideurs en matière énergétique sont soumis à toute une série d'enjeux. Ils cherchent le meilleur équilibre entre la sécurité d'approvisionnement, les coûts et la protection de l'environnement. Le respect de cette feuille de route n'est pas toujours chose aisée, loin s'en faut. Toutefois, dans un passé proche, on a pu noter plusieurs signes encourageants. Je pense à l'annonce conjointe de la Chine et des États-Unis l'année dernière, aux plans de l'Union européenne (UE) pour limiter les émissions ou encore aux objectifs fixés par l'Inde pour accélérer le déploiement des technologies bas carbone telles que les renouvelables. Ces messages sont d'autant plus intéressants qu'ils émanent de pays qui sont parmi les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre. Certains efforts commencent à porter leurs fruits : ainsi, en 2014, pour la première fois depuis quarante ans, les émissions de CO2 du secteur énergétique sont restées stables sans que l'on soit en situation de crise économique. Les économies les plus développées ainsi que les principaux émetteurs ont compris que des changements étaient indispensables. Toutes ces évolutions me rendent optimiste quant à la possibilité d'aboutir à un accord lors de la COP21 à Paris.



P. I. - Les États peuvent-ils réellement mener des actions conjointes ou sont-ils prisonniers de leurs contraintes individuelles, notamment de la nécessité de sécuriser leur approvisionnement énergétique ?



F. B. - Compte tenu de leurs contextes spécifiques, les pays ont souvent des priorités et des impératifs divergents. Toutefois, il arrive assez régulièrement que les politiques nationales et l'intégration régionale de certains aspects d'un système énergétique soient complémentaires. En Europe, par exemple, les renouvelables se gèrent plus facilement dans un marché interconnecté qui favorise les échanges. Il s'agit de l'un des volets les plus importants du paquet énergétique voté par l'Union européenne, qui vise un objectif de 10 % d'interconnexions d'ici à 2020. En Afrique, où les ressources sont souvent trop éparpillées au sein de pays qui ne disposent pas de marchés intérieurs suffisants pour justifier des investissements, des pools énergétiques régionaux pourraient encourager la réalisation de projets énergétiques d'envergure. Ces synergies ne sont pas nouvelles : à l'origine, l'Agence internationale de l'énergie a été conçue pour aider à coordonner les politiques. Le but était de protéger les pays membres de l'AIE et les marchés du pétrole contre des crises de pénurie susceptibles de déstabiliser l'économie mondiale.



P. I. - Sous quelle forme l'Agence internationale de l'énergie participe-t-elle aux grands débats environnementaux ?



F. B. - L'Agence internationale de l'énergie est engagée dans le débat environnemental sur plusieurs fronts : à travers nos publications, nous mettons à la disposition des décideurs l'information la plus complète et la plus fiable possible sur les enjeux liés au climat. Nous avons ainsi publié, en juin dernier, un Rapport spécial sur l'énergie et le changement climatique (Special Report on Energy and Climate Change). Dans le cadre de ce travail, nous fournissons des analyses sur les engagements climatiques nationaux et nous suggérons un certain nombre de mesures concrètes permettant d'atteindre des objectifs climatiques plus ambitieux sans pour autant ralentir la croissance. L'AIE ne modélise pas les prix du pétrole, mais, dans le prochain World Energy Outlook, nous présenterons une analyse des conséquences du maintien d'un pétrole bon marché sur la compétitivité, les investissements, les choix politiques et les bouquets énergétiques.



P. I. - Existe-t-il un « mix » énergétique idéal ? Entre le solaire, l'éolien, l'hydraulique et la biomasse, laquelle de ces énergies renouvelables vous semble-t-elle la plus prometteuse ?



F. B. - Chaque pays requiert un bouquet énergétique qui tienne compte de ses priorités, de l'usage qu'il fait des énergies et, bien sûr, de la disponibilité de ses propres ressources. Par exemple, au regard du potentiel du fleuve Congo, il serait logique que l'électricité hydraulique joue un rôle central dans le bouquet de la République démocratique du Congo (RDC). Ce qui n'est pas le cas de la Zambie, dont les ressources hydroélectriques sont bien moins abondantes. Indépendamment du contexte, le bouquet optimal est celui qui permet de fournir une électricité sûre, durable - au sens de respectueuse de l'environnement - et financièrement abordable. S'agissant de la hiérarchie des énergies renouvelables, l'hydraulique devrait se maintenir à la première place - en valeur absolue - pendant plusieurs années encore. À l'horizon 2040, l'hydraulique pourrait couvrir plus de 15 % de la production d'électricité. Ces prévisions ne tiennent pas compte, cependant, de l'essor rapide des technologies éolienne et solaire, qui croissent à des rythmes beaucoup plus rapides. Quant à la bioénergie, elle continuera à j


Notes :