Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
LA PLANETE AU PIED DU MUR
Entretien avec Jean JOUZEL
Directeur de recherche au CEA, vice-président du groupe scientifique du Groupe intergouvernemental d
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - La France accueillera prochainement la conférence mondiale sur le climat : qu'attendez-vous de ce grand rendez-vous ?



Jean Jouzel - Le fait d'accueillir la COP21 procure évidemment à la France une énorme visibilité, à laquelle nos dirigeants sont particulièrement sensibles. Un comité de pilotage a travaillé très en amont tandis qu'une conférence scientifique a été organisée tout spécialement en juillet pour analyser les enjeux majeurs de l'automne. Cette COP21 offre à nos concitoyens la possibilité d'adhérer davantage aux engagements en faveur de la protection de la planète. Mais un tel événement dépasse largement la sphère nationale. Il ne reste plus beaucoup de temps pour inscrire dans les faits le cap qui avait été tracé lors de la conférence de Copenhague en 2009. C'est le fameux chiffre de 2°C, auquel je souscris pleinement : il s'agit, concrètement, de limiter l'augmentation de la température moyenne à 2° par rapport au début de l'ère industrielle, c'est-à-dire au milieu du XIXe siècle. Je ne dirais pas que Paris est le rendez-vous de la dernière chance pour amorcer un tel programme, mais presque. Disons que nous sommes au pied du mur : les premières conférences climat n'avaient fixé que des objectifs qualitatifs, précieux certes mais sans déclinaison chiffrée. Depuis Copenhague, au contraire, le but est clairement défini.



P. I. - Scientifiques et politiques se rejoignent-ils sur les principaux objectifs de la COP21 ?



J. J. - Les deux communautés ont chacune un rôle bien établi. Nous, les scientifiques, devons répondre le plus précisément possible aux grandes questions que se posent les politiques et, par extension, l'ensemble de la population. S'agissant du dialogue entre les dirigeants et les climatologues, il s'est considérablement renforcé depuis quelques années. Un bon exemple en est le Grenelle de l'environnement qui s'est traduit par des engagements substantiels de la plupart des élus et des représentants du gouvernement. Encore aujourd'hui, dès qu'un sujet environnemental commence à prendre de l'importance, il n'est pas rare de voir un ministre s'en emparer immédiatement. Les politiques ont parfaitement compris que les problématiques écologiques ne pouvaient pas rester en dehors de leur champ de compétences. Dans ce contexte, la question se pose forcément d'une récupération un peu artificielle par les politiques de certaines thèses défendues par les scientifiques : à nous d'être vigilants sur les conditions de notre expression.



P. I. - Quelles actions doivent être entreprises en priorité ?



J. J. - Si rien n'est mis en oeuvre pendant la période 2015-2020, jamais l'objectif de 2 °C ne sera atteint. Les avis concordent sur la nécessité de réduire de 15 % les émissions de gaz à effet de serre au cours des cinq prochaines années, ce qui constitue une cible accessible. Le domaine d'intervention prioritaire concerne l'efficacité énergétique : avec quelques mesures bien ciblées, visant notamment à réguler la consommation d'énergie, des résultats probants peuvent être rapidement enregistrés. En aucun cas l'augmentation des émissions ne doit être considérée comme une fatalité. D'ailleurs, l'année 2014 s'est révélée plutôt encourageante : pour la première fois, les rejets de gaz carbonique - qui représentent l'essentiel des gaz à effet de serre - n'ont pas augmenté dans le monde alors que la croissance économique s'est élevée à 3 % en moyenne. La performance - qui reste à confirmer - est significative, car trop d'observateurs veulent relier développement et pollution. Or l'examen de l'année 2014 a montré qu'une déconnexion était possible. Pour continuer à suivre cette - bonne - trajectoire, l'exploration et l'utilisation des ressources fossiles devront s'effacer de plus en plus devant l'essor des énergies renouvelables. Dans le cas contraire, nous n'aurons aucune chance de relever le défi.



P. I. - À votre avis, un gouvernement dirigé par des écologistes, que ce soit en France ou ailleurs, pourrait-il hâter la mise en place d'un vaste programme en faveur de la planète ?



J. J. - Parlons plutôt des personnalités avant de détailler les scénarios politiques. Certaines sont particulièrement sensibilisées aux problématiques climatiques et leur accession au pouvoir peut accélérer favorablement certains dossiers. L'inverse est évidemment possible, avec des risques de recul. Aux États-Unis, par exemple, la défaite d'Al Gore en 2000 face à George W. Bush a porté un rude coup à la lutte contre le réchauffement. S'il avait été élu à la Maison-Blanche, le candidat démocrate aurait sûrement tenu un tout autre discours sur l'urgence climatique. D'ailleurs, la manière dont Al Gore est par la suite monté au créneau pour marteler ses convictions au sujet de la protection de la planète laisse bien des regrets sur le rôle qu'auraient pu endosser les États-Unis. S'agissant de la France, je ne suis pas sûr qu'un gouvernement écologiste modifierait radicalement la donne. Les Verts, que je connais bien, ont montré dans un passé proche qu'ils avaient d'autres préoccupations que le recul des émissions de gaz à effet de serre. D'une manière générale, le débat environnemental doit-il nécessairement être clivant ? Aussi bien la droite que la gauche sont en mesure de négocier le tournant qui s'annonce. Les points de convergence sont nombreux. Souvenons-nous : en 2008, le projet de loi sur le Grenelle de l'environnement porté par Jean-Louis Borloo a été voté sans l'ombre d'une contestation par les socialistes. Les élus des deux bords ont pleinement adhéré aux objectifs du texte et aux actions destinées à le mettre en oeuvre.



P. I. - Vous ne croyez donc pas que les grandes thématiques environnementales soient des éléments de politique partisane...



J. J. - Depuis plusieurs années déjà, on observe une sorte de « continuité républicaine » autour des enjeux écologiques. Le dialogue entre les scientifiques et le gouvernement, qui a véritablement démarré sous le mandat de Jacques Chirac, s'est poursuivi sous la présidence de Nicolas Sarkozy et aujourd'hui sous celle de François Hollande. Plusieurs ministres en charge de l'environnement se sont succédé et aucun n'a voulu défaire les avancées de son prédécesseur. Surtout, les grands objectifs chiffrés ont toujours été repris par les différentes équipes au pouvoir. À commencer par le facteur 4 : personne n'a proposé de revenir sur cette volonté de diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre à l'horizon 2050.



P. I. - Où en sont les connaissances scientifiques sur les grands enjeux climatiques ?



J. J. - Il est difficile de résumer en quelques mots l'ampleur des travaux scientifiques réalisés sur des sujets forcément complexes. Une chose est sûre : nous avançons dans le bon sens avec une connaissance de plus en plus précise de l'impact des émissions de gaz à effet de serre et de la manière dont le réchauffement climatique modifie les grands équilibres de la planète. Mais au fur et à mesure que nous progressons, d'autres foyers de questionnement apparaissent : par exemple, les caractéristiques d'El Niño - cette inversion des courants océaniques dans le Pacifique qui perturbe le climat - méritent encore d'être affinées. De même pour la Niña qui entraîne un refroidissement des eaux de surface. Comment ces phénomènes vont-ils évoluer au cours des prochaines années ? Difficile à dire. À l'échelon local, nous disposons déjà de plusieurs indicateurs, mais toute entreprise de prospective doit être maniée avec précaution.



P. I. - La recherche climatique dispose-t-elle de suffisamment de moyens pour continuer à progresser ?



J. J. - Tout dépend du domaine de recherche. Les programmes de recherche fondamentale ont indéniablement du mal à trouver des financements. Ces travaux sont pourtant capitaux pour mieux comprendre l'architecture d'ensemble. Pourquoi ce manque de soutien ? Nos gouvernants veulent le plus souvent des réponses concrètes et faciles à comprendre pour étayer leurs positions. Or la recherche fondamentale a beau nourrir le débat par des éléments très précis, elle ouvre aussi des portes sur des horizons plus complexes à appréhender. Fatalement, les budgets seront plus compliqués à libérer pour des missions de long terme. En revanche, les projets de recherche appliquée, notamment dans le domaine de l'innovation, progressent plus vite. Par exemple, un chercheur qui réfléchit à l'incidence du réchauffement climatique sur tel ou tel développement agricole trouvera facilement des subsides. À l'échelle internationale, plusieurs pays mènent actuellement des programmes très intéressants, dont la Chine, qui a commencé plus tard que les autres mais qui défriche désormais des terrains. Les pays européens entretiennent un tissu scientifique de qualité depuis longtemps déjà. C'est plus difficile du côté de la Russie...



P. I. - Croyez-vous à l'importance des petits gestes pour protéger la planète ? Ou s'agit-il, selon vous, d'attitudes purement anecdotiques ?



J. J. - Tout est important, aussi bien les grandes décisions de politique industrielle que ces petits gestes effectués par chacun au quotidien. Il n'est pas inutile de rappeler que, en France, près de la moitié des émissions de gaz à effet de serre proviennent des transports et des activités domestiques. Le citoyen peut donc décider de se prendre en main : renoncer à utiliser systématiquement sa voiture - une piste parmi d'autres - ou ne pas tirer exagérément sur sa consommation d'électricité. Bref, si les gens font attention, les émissions pourraient reculer d'au moins 5 %, ce qui est loin d'être négligeable. Le réchauffement climatique est l'affaire de chacun et pas seulement des multinationales. Des initiatives doivent être prises à tous les niveaux.



P. I. - Pour atteindre les objectifs climatiques, certains observateurs prônent une stratégie de décroissance : peut-elle se révéler efficace ?



J. J. - Je ne suis pas sûr qu'une telle politique soit très payante. Plutôt que de chercher à décroître, mieux vaut chercher à mieux utiliser le PIB. Plutôt que de limiter exagérément la consommation d'énergie, mieux vaut renforcer les programmes d'efficacité énergétique. En maniant les scénarios de décroissance, on oublie que la croissance peut être vertueuse : par exemple, la protection de la biodiversité favorise une gestion des ressources beaucoup plus juste. Quant à la transition énergétique, on prend conscience que, bien menée, elle pourrait recéler de vastes gisements d'emplois. Bref, avant de songer à la décroissance, il faudrait explorer une autre piste qui mène à une meilleure orientation de la croissance actuelle : en 2012, selon un rapport indépendant, 775 milliards de dollars de subventions auraient été versés à travers le monde pour la production et l'utilisation des énergies fossiles. Cette gigantesque enveloppe mériterait d'être allouée de manière différente. En priorité vers les énergies renouvelables, mais aussi vers l'innovation technologique : plutôt que de chercher à extraire des hydrocarbures toujours plus profondément, on pourrait s'intéresser davantage au piégeage et au stockage du gaz carbonique. Un virage de ce type implique une réorientation massive des flux financiers.



P. I. - Pour que le débat sur le réchauffement climatique ait véritablement un impact sur la population, sans doute faut-il trouver une image qui frappe les esprits. Laquelle vous vient en premier ?



J. J. - Au début de l'année, j'ai eu l'occasion de me rendre aux Philippines avec le président de la République. Lorsqu'on se déplace dans cette région, on sent combien la menace des typhons et des cyclones fait partie, au quotidien, de la vie des gens. Certes, le monde scientifique n'a pas encore statué avec précision sur le lien entre réchauffement et épisodes climatiques extrêmes, mais les présomptions de causalité sont indéniables. Et le fait que ces épisodes soient de plus en plus intenses tient peut-être à l'augmentation des températures. Comment ne pas s'effrayer de l'élévation du niveau des eaux ? Au rythme actuel de réchauffement, la calotte du Groenland pourrait disparaître à l'échelle millénaire et contribuer à une hausse du niveau de la mer de 7 mètres - ce qui aurait des répercussions profondes sur l'état de la planète.



P. I. - Une question plus personnelle si vous le permettez : quels ont été les épisodes fondateurs de votre trajectoire de climatologue ?



J. J. - Je citerai deux moments en particulier : d'une part, les travaux avec Claude Lorius ; d'autre part, ma participation active au Grenelle de l'environnement. Avec Claude Lorius et ses collègues grenoblois, nous avons, à partir de l'analyse des glaces forées par les équipes soviétiques au coeur de l'Antarctique, réussi à mettre en évidence l'impact des émissions de gaz à effet de serre sur les grands épisodes climatiques du passé. La découverte de cet enchaînement a permis d'approfondir la connaissance de nombreux phénomènes géographiques et historiques. Dans le cadre du Grenelle, je suis particulièrement fier d'avoir contribué à faire émerger - avec Nicolas Stern - le thème énergie-climat. Nous avons fait en sorte que les scientifiques puissent être pleinement associés aux débats et aux décisions qui ont rythmé cette séquence très importante pour le pays.



 


Notes :