Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
CHANGEMENT CLIMATIQUE : L'AFFAIRE DE TOUS
Entretien avec Hervé LE TREUT
Directeur de l'Institut Pierre-Simon Laplace
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Pour parler un peu crûment, un événement comme la COP21 sert-il vraiment à quelque chose ? Quel regard le scientifique que vous êtes porte-t-il sur ces grand-messes du climat ?



Hervé Le Treut - Un rendez-vous comme la COP21 ne permet sûrement pas de trouver une solution à l'ensemble des problèmes générés par le réchauffement climatique. Il s'agit néanmoins d'une échéance capitale, qui permet de réunir tous les États en un seul et même lieu et de négocier autour d'objectifs cruciaux pour l'avenir de la planète. Bien sûr, les États ne sont pas les seuls acteurs des changements à venir, mais cette conférence leur offrira l'occasion de confronter leurs points de vue, de définir des ambitions partagées et de fixer un calendrier sur le court et le long terme. Tout cela est nécessaire. Si la COP21 suscite autant d'attentes, c'est que, pour la première fois, les grands émetteurs de gaz à effet de serre se retrouveront autour d'engagements chiffrés. C'est le seul moyen de parer à la menace du réchauffement.

La communauté scientifique assiste à la montée des dangers climatiques depuis plus de trente ans. Cette prise de conscience s'est déroulée en plusieurs étapes, qui ont structuré le diagnostic. Dès les années 1960-1970, l'augmentation de la teneur atmosphérique en gaz à effet de serre a pu être mesurée de manière directe. La nature et l'ampleur du risque associé, qui peut mettre quelques décennies à se développer, ont d'abord fait l'objet d'anticipations par des calculs scientifiques. Et c'est la coïncidence entre ce qui était attendu et les premiers symptômes observés qui a progressivement levé les doutes des chercheurs sur la réalité et l'importance des évolutions en cours.



P. I. - Quand, précisément, les signaux d'alerte que vous évoquez ont-ils commencé à prendre une tournure inquiétante ? La croissance de la demande en énergie est-elle la seule responsable de la hausse des émissions ?



H. L. T. - Ce problème a émergé de manière presque inéluctable à partir des années 1950. Cette période représente un premier tournant, avec le recours accru au charbon, au pétrole et au gaz pour répondre au développement de l'industrie. La production de gaz à effet de serre entre alors peu à peu dans une spirale inflationniste : si l'on prend le CO2, par exemple, le seul usage des combustibles fossiles nous a conduit de 1 à 2 milliards de tonnes de carbone par an émises au cours des années 1950 à 3,5 milliards dans les années 1970 - le seuil approximatif qu'il aurait fallu ne pas dépasser - puis à 6 milliards à l'orée des années 1990 et à près de 10 milliards à l'heure actuelle. Or le CO2 s'accumule dans l'atmosphère. Dès les années 1970, les modèles ont montré que cette évolution devait conduire en quelques décennies à un réchauffement global, plus marqué dans les régions polaires et sur les continents. Les premiers symptômes ont effectivement été mesurés dans les années 1990. Certains observateurs continuent à se demander si les besoins en énergie constituent la principale explication au réchauffement climatique. Le constat est pourtant sans ambiguïté : plus de la moitié des émissions de gaz à effet de serre sont assurées par le CO2 qui provient lui-même, pour l'essentiel, de la production et de la consommation d'énergie. C'est désormais une certitude : l'usage d'énergies carbonées représente une menace qui va aller croissant et qui affectera aussi bien le fonctionnement des sociétés humaines que la biodiversité en général. Or certaines variétés de plantes ou d'animaux sont déjà fragilisées sous l'effet de divers facteurs : la chasse, la pêche, l'épuisement progressif des sols et d'un large éventail de ressources qui sont nécessaires à la vie (phosphore, métaux rares...), sans oublier l'acidification des océans due à l'absorption du CO2.



P. I. - Diriez-vous que la planète est engagée dans une course contre la montre ? Et, si oui, de combien de temps dispose-t-on pour inverser la tendance ?



H. L. T. - La gestion du temps est devenue très délicate du fait de l'accélération continue de l'augmentation des gaz à effet de serre. La marche arrière sera longue à enclencher : les gaz à effet de serre restent stockés pendant des décennies dans l'atmosphère. Quant aux océans, qui mettent aussi des décennies à se réchauffer, il leur en faudra au moins autant pour se refroidir. Après avoir perçu l'éventualité de gros écueils, nous sommes en train de nous apercevoir qu'on ne pourra pas échapper à certains d'entre eux, et que, pour éviter le plus grave, il est urgent de passer à l'action. Mais c'est là que les choses se compliquent, car il est plus facile de partager un diagnostic que d'organiser conjointement une riposte.



P. I. - Au passage, à partir de quel moment la climatologie s'est-elle imposée comme une science ? Raisonner sur le temps long est-il un phénomène nouveau ?



H. L. T. - À dire vrai, la « climatologie » est un mot qu'on emploie un peu par défaut pour désigner l'étude d'un système - le système climatique - constitué d'éléments qui touchent à la fois à l'atmosphère, aux océans, aux couches supérieures de la Terre et aux grands glaciers. Ce système évolue à des échelles de temps qui peuvent être très longues, bien au-delà des prévisions météorologiques qui, elles, sont conçues pour aller quasiment du jour au lendemain. En comparaison, la climatologie raisonne sur des décennies, au bas mot. Dès le XIXe siècle, les scientifiques ont tenté d'appréhender le temps long : l'origine des grandes glaciations ou le rôle de l'effet de serre étaient déjà identifiés et compris. Mais les choses se sont vraiment accélérées après les années 1950 qui ont vu la multiplication des instruments de mesure : les scientifiques sont devenus capables d'ausculter toutes les composantes du système climatique. Parallèlement, la planète s'est rétrécie : on est passé en moins d'un siècle d'une situation où aucun homme n'avait pu se rendre aux pôles à la vision de notre planète depuis l'espace. Dernier événement en date à avoir favorisé l'émergence de la climatologie : l'essor du calcul et des modèles numériques. Nous disposons désormais d'outils entièrement nouveaux pour agréger nos connaissances et formuler des hypothèses.



P. I. - La communauté scientifique est-elle unanime sur ce constat d'urgence ?



H. L. T. - Tout dépend de ce que l'on appelle la communauté scientifique ! Mais, effectivement, la très grande majorité de ceux qui travaillent de manière dédiée à l'étude du climat se rejoignent sur l'urgence de la situation. La manière dont cette conviction s'est construite ressemble un peu à la confection d'un puzzle : au fur et à mesure que l'on assemble les pièces, une figure précise commence à se dessiner. Certains prennent conscience très vite du motif qui s'esquisse ; pour d'autres, cela peut prendre plus de temps. Mais, globalement, le diagnostic fait désormais consensus. En revanche, s'agissant des mesures à mettre en oeuvre, au-delà de quelques éléments consensuels comme la lutte contre le gaspillage d'énergie, les divergences d'appréciation restent nombreuses. Sur le nucléaire, par exemple, la fin pure et simple de l'atome civil recueille des adeptes tandis que d'autres voient dans cette énergie une chance majeure pour l'avenir. Et il n'y a pas non plus de véritable accord sur les grands barrages, les éoliennes, la place de l'énergie solaire ou la réduction du parc automobile...



P. I. - L'énergie est-elle le seul levier qu'il soit possible d'actionner dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique ?



H. L. T. - L'énergie est effectivement le principal champ d'intervention contre le réchauffement climatique. Le but est de transformer la production carbonée (pétrole, charbon, gaz...) en production décarbonée. Mais beaucoup d'autres activités émettent des gaz à effet de serre, comme l'agriculture ou la déforestation. Au total, les objectifs sont gigantesques, avec une réduction de 40 à 70 % des émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2050 et 100 % à l'horizon 2100. Dans un cadre aussi contraint, il n'est pas possible de prendre des mesures en catimini. Les décisions doivent recueillir l'adhésion de l'ensemble des citoyens de cette planète.



P. I. - Dans vos travaux, vous évoquez aussi la nécessité de travailler sur l'aménagement du territoire. Qui doit intervenir en priorité dans ce domaine ? Les élus, les entreprises, les citoyens ?



H. L. T. - À l'automne 2013, j'ai remis à la région Aquitaine un rapport consacré à l'impact du réchauffement climatique et aux méthodes pour tenter de s'y adapter : il s'agit d'un travail collectif qui a mis à contribution plus d'une centaine de scientifiques. L'intérêt d'un tel exercice est d'envisager, à l'échelle d'un territoire, tous les problèmes liés au changement climatique - ressources en eau, maintien de la biodiversité, justice sociale, filières agricoles... - et d'exposer les arguments permettant de justifier des choix et des priorités. C'est une manière très riche de partager les enjeux du changement climatique dans un cadre accessible à tous et en associant, chacun à son niveau, scientifiques, décideurs et citoyens.



P. I. - Il faut donc s'habituer à vivre avec le changement climatique...



H. L. T. - C'est d'une certaine manière déjà le cas. Depuis des générations, les animaux se déplacent en fonction du climat. Les humains aussi. Ce qui change aujourd'hui, c'est la rapidité considérable des évolutions : l'adaptation ne sera pas possible partout.



P. I. - Loi d'orientation à l'appui, la France s'est engagée dans un processus de transition énergétique, qui se traduit en particulier par un moindre recours aux énergies fossiles et par un renforcement des mesures d'efficacité énergétique. Le climatologue que vous êtes soutient-il ce programme ?



H. L. T. - Nous avons bien évidemment besoin d'une transition énergétique qui contribue à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Je ne suis pas compétent sur le fond technique de ces mesures, mais j'aimerais faire une remarque : il est clair que la France, qui représente moins de 1 % de la population mondiale, ne renversera pas à elle seule l'évolution du climat. Reste que la politique énergétique française peut avoir un impact sur les autres pays. Cet effet d'entraînement est au moins aussi important que les actions menées à l'échelon national. Si les technologies développées par la France s'exportent hors de nos frontières, la transition énergétique pèsera d'autant plus. Nous ne devons pas opérer cette transition uniquement pour nous.



P. I. - Vous insistez sur le rôle d'exemplarité de la France. Mais quelle influence peut-elle exercer si deux pays majeurs comme l'Inde et la Chine restent en retrait d'un accord ? Pékin, en particulier, semble très éloigné de tout dialogue climatique, alors même qu'un développement économique sans précédent anime l'ensemble de la région...



H. L. T. - La Chine et l'Inde sont deux cas extrêmement intéressants qui combinent des facteurs climatiques et politiques. Ces deux pays, qui ont un poids démographique et économique considérable, refusent traditionnellement de prendre des mesures sous la pression occidentale. Mais l'un et l'autre appartiennent à des zones climatiquement vulnérables, et seront nécessairement sensibles à ces enjeux.



P. I. - D'une manière générale, le Nord et le Sud sont-ils inégaux face au réchauffement climatique ? Y a-t-il d'ores et déjà dans le monde des régions pour lesquelles la situation est critique ?



H. L. T. - Ils sont très inégaux. La zone intertropicale est souvent marquée par une saison des pluies unique. Prenez certaines régions semi-arides de l'Afrique de l'Ouest : si cette saison des pluies vient à manquer plusieurs années de suite, la situation devient très vite dramatique et met en péril la subsistance de ceux qui vivent dans les environs. Regardez aussi ces zones tropicales rythmées par les moussons : si ces dernières s'espacent, s'atténuent, voire disparaissent, des écosystèmes entiers risquent d'être rayés de la carte. Beaucoup de pays du Sud, déjà accablés par un certain nombre de handicaps économiques, verront leur situation s'aggraver. Et c'est aussi dans le Sud que l'on observera les chaleurs les plus fortes, les cyclones les plus intenses. La situation est moins problématique chez nous : il pleut à intervalles rapprochés, et nos fleuves ne seront jamais à sec. Depuis quelque temps, l'idée d'un fonds « vert » de compensation climatique pour les régions défavorisées est apparue au menu des négociations : ce fonds a toute sa raison d'être.



P. I. - En France, l'homme de la rue est-il plus sensibilisé qu'autrefois à la protection de la planète ? Comment favoriser une véritable prise de conscience environnementale ?



H. L. T. - La plupart de nos concitoyens ont pris conscience, de manière plus ou moins diffuse, du « problème » climatique. En revanche, la compréhension du phénomène progresse beaucoup plus lentement. À preuve, un sondage réalisé chaque année par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) : à la question « En quoi consiste le réchauffement climatique ? », seules 13 % des personnes interrogées citent les émissions de gaz à effet de serre. C'est un score particulièrement faible. Des événements comme les grandes conférences mondiales sont l'occasion de faire oeuvre de pédagogie. Mais elles peuvent aussi renvoyer l'image d'un monde de la négociation internationale clos, marqué par des échanges à la fois techniques et politiques, qui laissent l'opinion publique parfois indifférente. Pour favoriser une meilleure implication dans ces questions écologiques et climatiques, une approche territoriale peut se révéler précieuse. Un ancrage régional, avec des exemples précis et des possibilités d'interventions collectives bien définies, peut être plus motivant que l'appel à des « petits gestes » et surtout fournir un cadre plus concret de compréhension des enjeux.



 


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