Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
TOTAL ET LA TRANSITION ENERGETIQUE
Entretien avec Patrick POUYANNE
Directeur du Groupe Total depuis 2004
conduit par
Thierry GUERRIER
Journaliste
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Thierry Guerrier - Patrick Pouyanné, vous avez souvent dit que, personnellement, vous n'aviez pas de doute sur le fait que le réchauffement climatique était lié à l'activité humaine. Cette opinion fait-elle consensus dans le secteur qui est le vôtre ? Et quelle réponse l'industrie de l'énergie peut-elle apporter à ce défi ?



Patrick Pouyanné - Je pense que les choses ont beaucoup évolué au cours des cinq dernières années. Le constat selon lequel le changement climatique est une réalité et selon lequel l'homme, l'activité humaine, influence cette problématique est clairement ancré aujourd'hui dans l'esprit des gens dans notre secteur. On peut diverger sur les moyens d'intervenir pour y remédier. Mais je pense qu'il y a une vraie prise de conscience.

Ce que nous avons cherché à faire, au niveau de l'industrie pétrolière, notamment sous l'impulsion de Total et de Christophe de Margerie, c'est non seulement de reconnaître notre part de responsabilité dans le problème, mais aussi de démontrer que nous pouvons apporter une partie de la solution. Notre responsabilité est liée à notre activité, mais surtout à la consommation de nos produits, qui représente à peu près 40 % des émissions de CO2. Or l'humanité a encore besoin de toutes ces sources d'énergie aujourd'hui pour satisfaire les besoins légitimes des populations dans les pays en voie de développement. Mais on parle de décarbonisation. Nous sommes donc une cible quand il s'agit de la problématique « climat ». Mais nous avons choisi de cesser d'être purement défensifs en démontrant que nous ne sommes pas un poids pour la planète, mais des acteurs à part entière de la question climatique, car nous avons cette expertise essentielle qui est celle du secteur de l'énergie. S'il y a des gens qui doivent pouvoir intervenir et trouver des solutions, ce sont bien nos entreprises de l'énergie.



T. G. - Au-delà du discours, quelles seront les conséquences pratiques de cette prise de conscience sur votre business model ?



P. P. - Soyons avant tout pragmatiques ! L'énergie est une affaire de temps long. Bien sûr, on peut et on doit agir sur le cours des choses, mais nous sommes face à une difficulté liée à la dimension temporelle de ces questions : nous devons agir à court terme sur des choix énergétiques et économiques fondamentaux alors que les impacts que nous voulons éviter ont des horizons du siècle et que les choix d'investissements que nous faisons ou ne faisons pas auront un impact pendant de longues années. À propos des enjeux écologiques, ma conviction profonde est que ce sont d'abord les acteurs économiques qui apporteront des solutions. Mais ils ne pourront apporter ces solutions que si cela fait sens sur le plan économique. On ne réglera pas le problème simplement par de la réglementation. Il est essentiel d'intégrer la rationalité économique pour faire en sorte que ces acteurs voient un intérêt à agir du point de vue de leur business. Le monde bouge plus vite quand les intérêts économiques s'alignent. Dans cette problématique climatique, très complexe et de long terme, les entreprises pétrolières et gazières peuvent faire des choses très concrètes dans lesquelles elles sont d'ailleurs déjà engagées.



T. G. - Alors que fait-on concrètement ?



P. P. - D'abord, depuis une dizaine d'années, nos entreprises sont devenues par exemple de plus en plus gazières. Nous savons que le gaz fait partie des énergies fossiles et sera critiqué comme tel. Mais rappelons simplement qu'en 2014 les énergies fossiles représentaient plus de 80 % de la consommation mondiale d'énergie. Donc, quand on nous explique qu'on va rapidement et spontanément changer de business model, je suis sceptique. Oui, mais peut-être à l'horizon 2100, comme le dit le G7. Il faut donc prendre des décisions plus rapides pour s'engager dans une transition énergétique qui nécessitera du temps. Précisément, le gaz est l'énergie fossile qui, lorsqu'elle est transformée pour produire de l'électricité, émet deux fois moins de CO2 que le charbon par exemple. C'est l'énergie fossile qui peut assurer cette transition énergétique. Dans les années 2000, Total produisait deux tiers de pétrole et un tiers de gaz. Nous avons fait évoluer notre portefeuille vers 50 % de pétrole et 50 % de gaz. Pourquoi ? Parce qu'on a développé la consommation du gaz dans le monde.



T. G. - Dans le contexte du sujet « climat », en quoi le gaz est-il plus pertinent que les énergies renouvelables ?



P. P. - Toutes ces énergies sont nécessaires. Mais ce qui fait la pertinence du gaz, c'est qu'il est la source la moins émissive parmi les énergies actuellement disponibles à grande échelle. La réalité des choses, aujourd'hui, c'est que le solaire représente 0,5 % du mix énergétique mondial. Il ne peut être pour le moment qu'un complément du système énergétique, alors que le gaz en est l'un des piliers. C'est donc bien un problème de... « transition », c'est-à-dire d'évolution graduelle dans le temps. Il n'y aura pas de grand soir ! Et nous, Total, qui sommes engagés dans le solaire, sommes bien placés pour le dire. Nous voyons le mix énergétique évoluer et nous avons choisi de participer à ce mouvement, d'y prendre notre place. Les énergies renouvelables ont des taux de croissance élevés, de l'ordre de 10 %. Ce qui signifie que le 0,5 % d'aujourd'hui pour le solaire atteindra 4 % en 2035. Et c'est un défi de faire croître cette industrie aussi vite. Mais vous voyez bien qu'il faut quand même s'occuper des autres 60-70 % du mix issus actuellement du fossile. C'est là que le gaz intervient comme l'énergie qui permet un « fossile de transition ». Cette transition est inévitable, d'autant plus que l'intermittence des énergies renouvelables n'est pas encore résolue. Sans solution abordable de stockage de l'électricité, les énergies renouvelables ont systématiquement besoin d'être combinées à d'autres sources d'énergie. C'est pourquoi opposer gaz et renouvelables n'a pas de sens.



T. G. - Le gaz n'est-il pas un frein à la transition énergétique ?



P. P. - Non, bien au contraire. C'est même un accélérateur de la transition vers un système énergétique moins émetteur de CO2. Quel est le risque majeur aujourd'hui pour la planète ? C'est que le charbon est abondant et qu'il est la première source d'émissions de CO2. Le pragmatisme, c'est de faire appel au gaz pour remplacer rapidement et à grande échelle ce charbon. Le gaz n'empêche pas les énergies renouvelables de se développer là où elles sont déjà rentables. C'est bien parce que gaz et renouvelables sont complémentaires que Total a décidé de faire des renouvelables un véritable axe stratégique de développement. Aujourd'hui, elles représentent 2 à 3 % de notre portefeuille mais ce sera certainement plus de 10 % dans vingt ans. Il s'agit d'un véritable engagement. Pour autant, les énergies renouvelables ne feront pas, à elles seules, le mix énergétique mondial. C'est sûr que ce discours est peut-être trop réaliste pour ceux qui rêvent de la fin rapide des énergies fossiles.



T. G. - Je reviens au charbon : vous dites qu'il est abondant, donc pas cher...



P. P. - Oui, le charbon a un prix très bas aujourd'hui chez ceux qui en ont en grande quantité. Je pense notamment à la Chine, à l'Inde et aux États-Unis. Ces trois pays produisent plus de 50 % des émissions de CO2 de la planète. La question clé pour nous tous est donc : comment réussir cette transition quand on a une telle abondance d'une source d'énergie fossile si bon marché ? En France, notamment grâce à l'énergie nucléaire, il y a longtemps que nous avons une économie largement plus sobre en émissions que d'autres. De ce point de vue, la transition énergétique est entamée chez nous depuis longtemps. Mais la vraie question qui nous est posée est : comment fait-on pour influencer le choix énergétique de ces pays ? Comment faire pour y réduire la part du charbon, pour qu'ils développent certes le renouvelable mais aussi le gaz, voire le nucléaire ? On ne peut pas influencer le choix de ces populations sans leur apporter des solutions. Quant aux pays émergents, on ne peut pas prendre prétexte des exigences du dérèglement climatique pour qu'ils restent durablement... émergents, et les contenir dans une forme de pauvreté !



T. G. - Encore un mot sur le « solaire » et sur la crise de cette industrie : en est-on vraiment sorti ? Et à quelle échéance pensez-vous qu'il s'imposera réellement au sein du mix énergétique mondial ?



P. P. - La crise du solaire, c'est une crise vue de... l'Europe. Il s'agit d'une industrie naissante qui a bénéficié de fortes impulsions politiques et d'un effet post-Fukushima, mais pas seulement. C'est aussi le prix du baril élevé, à 100 dollars, qui a encouragé les États et les acteurs économiques à chercher à développer des alternatives au pétrole cher. Tout cela a été favorable au solaire. Des marchés se sont créés. Cela a suscité de grands enthousiasmes. Et notamment un pays, la Chine, qui a été beaucoup critiqué mais a aussi donné une impulsion formidable au solaire. Elle s'est engagée dans cette voie pour deux raisons : elle a d'abord considéré qu'il y avait un vrai business dans la fabrication des cellules photovoltaïques et des panneaux solaires (et effectivement, assembler des panneaux solaires, c'est plus simple à faire en Chine que chez nous avec les coûts du travail européens, c'est la réalité...). Et puis elle a développé la production d'électricité solaire sur son propre territoire dans de grandes proportions, créant un vrai marché chez elle. Quand vous survolez la Chine, vous voyez des centrales solaires en nombre, en Mongolie-Intérieure où vous observez de gigantesques étendues de panneaux solaires, ou encore dans le Xinjiang. Donc, on constate qu'il y a bien là-bas une volonté. Ce pays et sa démarche ont renforcé le volontarisme d'un autre pays, européen cette fois, l'Allemagne. Et c'est un secteur qui a fait d'énormes gains de productivité.



T. G. - Du coup, à quelle échéance le solaire prendra-t-il une plus grande place dans le mix énergétique mondial, selon vous ?



P. P. - On peut peut-être espérer voir les énergies renouvelables atteindre 15 à 20 % du mix énergétique mondial dans les vingt ans. Si on y arrive, ce sera déjà beaucoup. Et ne pensez pas que mes propos soient pessimistes. Ils sont optimistes, au contraire. D'autant que la baisse actuelle du prix du pétrole aura une influence négative sur l'émergence de ces sources d'énergie. Parce qu'il ne faut pas se tromper : ce n'est pas parce qu'elles sont écologiquement favorables qu'elles ne sont pas chères. Le solaire est une industrie capitalistique. Il faut des capitaux élevés pour développer des centrales solaires à grande échelle ! C'est d'ailleurs l'intérêt que de grands groupes comme le nôtre s'y intéressent car ils peuvent y investir des sommes importantes. L'enjeu est de savoir si cette énergie peut devenir un vrai business rentable. Pour cela, il faut consacrer durablement des niveaux d'investissement significatifs et, tout en admettant qu'il s'agit là d'une diversification par rapport à nos métiers pétrolier et gazier, cela fait sens que Total participe industriellement à l'émergence de ce type d'énergie et de marché.



T. G. - Venons-en à ce « marché carbone » que vous appelez de vos voeux. Avec cinq autres pétroliers européens vous avez pris une importante initiative, dans le contexte de la COP21, interpellant les gouvernements et appelant les négociateurs de la conférence des Nations unies à instaurer les bases d'un vrai marché du carbone. N'êtes-vous pas un peu déçu par le peu d'écho qu'a rencontré votre appel ?



P. P. - L'affaire est complexe puisque, en fait, le sujet n'est pas sur la table des négociations et qu'il se heurte aux subtils équilibres diplomatiques qui régentent les conférences de l'ONU. Mais songez déjà au symbole que recèle cet appel : six pétroliers, six grandes compagnies pétrolières disent ensemble qu'elles sont en faveur de l'instauration d'un prix du carbone. En soi, c'est déjà un fait considérable ! Parce que cela n'a rien d'évident...



T. G. - C'est un symbole...



P. P. - Il faut mesurer sa force ! Songez-y : nous vendons un produit, l'énergie, dont nous disons, collectivement, que nous sommes prêts à ce qu'il coûte plus cher. C'est assez original ! En fait, notre message complet est que, si l'on donne une valeur au carbone, ce qui augmentera de fait le prix de l'énergie, il faudra rendre le surplus de revenus des États aux consommateurs. En tout cas, nous avons pensé que l'enjeu valait la peine que nous intervenions, par cet appel, dans la sphère politique. Or le monde politique veut, à juste titre, que cette grande réunion diplomatique qu'est la COP21 soit une réussite. Notamment parce que nous restons tous encore un peu traumatisés par l'échec collectif de Copenhague. Et aujourd'hui, il n'y a pas de consensus sur ce sujet du « marché carbone » ; les réactions sont pour le moins mitigées. Nous avons bien reçu des courriers officiels de l'ONU, de Christiana Figueres, la secrétaire exécutive des COP pour les Nations unies, et de Laurent Fabius qui préside la COP21 au nom de la France. Leur réponse était en substance : « Nous allons voir, mais ce n'est pas si simple de mettre 195 pays d'accord sur ce sujet... » Pour autant, je pense qu'il ne faut pas se résigner car nous ne sommes pas les seuls dans le monde économique à avoir formulé la même suggestion. Plusieurs conférences professionnelles ont fait la même demande. Et si, tous, nous lançons ces appels, c'est parce que nous sommes confrontés à la réalité de l'économie. Mais je crois, en même temps, que le dialogue progresse, et c'est très important. Notre appel doit y contribuer. Même si je ne pense pas que nous verrons ce sujet figurer dans les documents de la COP21, j'espère au moins qu'on en parlera. On voit bien que c'est un sujet éminemment complexe.



T. G. - La COP21 serait un échec si l'on ne parlait pas du marché carbone ?



P. P. - Non, ce ne sera pas un échec pour autant. Nous savons que le temps rapide de l'économie n'est pas forcément le même que celui de la négociation diplomatique. Ce n'est pas parce que tout ne se réalise pas tout de suite qu'il y a échec ! Il ne faut pas opposer ces univers. Je pense qu'au contraire le succès d'ores et déjà de la COP21 est d'avoir réussi à mobiliser des acteurs de tous les horizons de la société civile.

La temporalité rend la problématique du climat particulièrement complexe. Vous demandez à des décideurs, qu'ils soient politiques ou chefs d'entreprise, de réfléchir et de prendre des décisions immédiatement sur un sujet qui aura des conséquences dans trente, quarante, cinquante... cent ans peut-être. Et tout le monde n'est même pas d'accord sur l'échéance de temps. Donc, on ne progressera que s'il y a une prise de conscience collective, si les différentes sensibilités sur le sujet convergent, même si tout n'est pas décidé tout de suite. Ce que tout le monde souhaite, c'est qu'il y ait suffisamment d'engagements dans le texte final de la part des États, des engagements cohérents qui influenceront ensuite les politiques des uns et des autres.



T. G. - Notamment pour tendre vers un marché carbone plus structuré ?



P. P. - Sur cette question du prix du CO2, il faut avoir conscience qu'on ne part pas de zéro. Dans une quarantaine de régions du monde aujourd'hui il existe déjà un prix du carbone : en Chine, au Québec, en Californie, en Europe. Et le prix est d'ailleurs à peu près partout le même. L'appel des pétroliers européens auquel j'ai pris part tient compte de cette réalité et la rappelle aux États. S'il y a un traité à la COP21 et que les engagements des États vont vers ces solutions, alors nous aurons été en avance. Et signifier aux gouvernements que nous sommes prêts à les accepter peut aider à lever certains blocages. Les pays producteurs de pétrole autour de la table des négociations ne sautent pas de joie quand on leur parle de prix du carbone. Pourquoi ? Parce qu'ils craignent d'être les seuls à devoir payer la facture et que les producteurs de charbon, notamment, n'y prennent pas leur part. Le problème sur ce point, c'est qu'il n'y a pas de régulation mondiale. C'est la raison pour laquelle, de façon très pragmatique, nous suggérons dans notre appel d'agir en premier lieu sur les règles des zones qui émettent les deux tiers des émissions de gaz à effet de serre : Amérique, Chine, Europe (l'Europe n'en produisant que 10 %). En obtenant un impact sur ces deux tiers, vous aurez aussi un impact assez notable sur les choix qui seront faits ailleurs demain. On peut aussi commencer à agir « seulement » dans 80 % des pays émetteurs - ce que j'appelle la règle des 80-20 - en limitant l'imposition de nouvelles normes à ces pays dans un premier temps. Mais dans une COP, il faut obtenir l'unanimité des 195 pays participants. C'est forcément compliqué...



T. G. - Restons sur la COP : les pays émergents, qui tentent de bénéficier de la richesse que peuvent leur octroyer leurs ressources énergétiques, se heurtent aux pays riches qui leur disent en quelque sorte : « Vous ne pouvez plus produire de fossile de la même façon... » Que pensez-vous de cet antagonisme ?



P. P. - Cet antagonisme est au coeur du débat sur notre capacité à réaliser la transition énergétique. Fondamentalement, le sujet du « climat » est une négociation sur le développement de la planète, une question de croissance économique. Il ne faudrait pas l'oublier : les pays émergents sont plus nombreux que le reste du monde et que les pays riches en particulier. Or il y a un véritable antagonisme entre les pays développés, dont le développement repose notamment, depuis deux siècles, sur les énergies fossiles, mais qui ont dépensé plus que leur part de « quota carbone », et les émergents auxquels ils disent : « Notre modèle n'est pas durable, il ne faut pas le suivre. » On ne peut pas expliquer à 2 milliards d'Africains et d'Indiens qu'ils ne peuvent pas accéder à l'énergie dont ils ont besoin. Parce que le non-développement énergétique implique le non-développement économique, et ce n'est absolument pas acceptable d'un point de vue éthique et collectif. D'autant que ces pays-là sont dotés de ressources considérables... Prenons le cas du continent africain, que nous connaissons bien chez Total. Alors qu'il recèle d'importantes ressources énergétiques, seuls 15 % des Africains ont accès aujourd'hui à l'électricité. C'est microscopique. Et, bien évidemment, ces peuples ont droit au développement. Je rencontre des chefs d'État africains, au Gabon ou au Congo, qui savent que leur richesse, c'est aussi leur biodiversité, comme leurs forêts par exemple. Et ils cherchent aussi à la préserver.



T. G. - L'Afrique pourrait-elle être un laboratoire de la transition énergétique ?



P. P. - L'Afrique, on ne le dit pas assez, c'est aujourd'hui le continent qui a la croissance économique la plus forte. On parle beaucoup de l'Asie, mais avec sa croissance démographique, l'Afrique est aussi le continent qui se développe le plus vite. La question de l'accès à l'énergie y est donc un sujet important. Et l'accès à l'électricité y est compliqué à bâtir. Si l'on doit construire de grandes lignes électriques à travers l'Afrique, il faudra des milliards ; mais, en plus, il faudra du temps, des hommes, de l'organisation.



T. G. - Et pourtant, vous soutenez ce projet d'électrification...



P. P. - Oui, nous soutenons les initiatives de Jean-Louis Borloo. Parce que le continent africain nous intéresse, parce que toutes les initiatives qui favoriseront son émergence sont bienvenues. Mais je crois aussi beaucoup au développement du solaire. Le solaire et l'éolien d'ailleurs, car les énergies renouvelables ont ceci d'intéressant : elles ont un côté - comme on le dit en langage de l'énergie - « distribué ». C'est-à-dire qu'on n'est plus obligé d'avoir de très grandes infrastructures, avec de grandes lignes électriques, comme nous les avons connues. On peut faire en sorte de produire localement. En revanche, il faut des moyens pour stocker l'énergie produite dans les périodes de forte intensité de la ressource (le jour pour le soleil, les périodes de vent). C'est là que réside la difficulté. Le vrai enjeu technologique de demain, c'est le stockage de l'énergie. Si l'on veut que nos consommateurs soient aussi des producteurs, il va falloir leur fournir des moyens pour stocker. Si l'Afrique a accès à plus d'énergie, son développement économique sera alors encouragé. Car l'un des grands freins à son développement aujourd'hui - les industriels qui sont présents sur le continent le disent - c'est la non-fiabilité de l'électricité. Nos usines et nos installations doivent actuellement être équipées de générateurs électriques qui fonctionnent au fioul. Cela coûte cher et c'est polluant. Tant que le continent n'aura pas un accès correct à l'électricité, il ne décollera pas. Le solaire et les énergies renouvelables sont une partie de la solution.

Prenons l'exemple des activités minières. Total approvisionne un grand nombre de clients miniers qui consomment du fioul et toutes sortes de produits pétroliers. Nous avons développé une offre spéciale pour eux, qui combine solaire et fioul. Nous leur proposons de pouvoir utiliser le solaire dans la journée, puis du fioul aux heures creuses, la nuit. Quand nous proposons une formule « solaire et fioul » aux miniers, c'est un moyen de leur faire économiser de l'énergie, d'avoir une offre compétitive, et c'est très concret. C'est un moyen d'aider à la transition énergétique.



T. G. - L'Afrique est donc vraiment un continent stratégique à vos yeux...



P. P. - Oui, et c'est pour cela que nous avons pris une autre initiative : Awango. Il s'agit de distribuer des lampes solaires « bon marché », mais fiable bien sûr. Nous appliquons le principe du prix Nobel Mohammad Yunus, développé au Bangladesh : celui des économies « bottom of the pyramid », en nous appuyant sur une économie solidaire et à fort enjeu sociétal et en offrant des produits accessibles, vendus autour des 10 à 15 dollars pièce. Nous travaillons, avec d'autres industriels, à réduire encore le prix de ce produit tout en nous assurant qu'il reste de qualité. Nous faisons en sorte que cette lampe solaire, ce petit objet, permette à des gens, à des familles, soit de s'éclairer, soit de charger les mobiles. Un moyen de remplir des besoins fondamentaux. C'est un business que nous développons, mais à dimension sociétale. Notre marge est faible. On a réussi, dans les cinq premières années de lancement de cette initiative Awango, à en vendre un million, c'est-à-dire à toucher à peu près 5 millions d'Africains. Et notre ambition, c'est d'en vendre 5 millions, donc d'atteindre 25 millions de personnes à l'horizon 2020. Voilà une autre des propositions concrètes que le groupe Total peut faire pour le futur de ce continent où nous avons une longue histoire.



T. G. - Je voudrais qu'on évoque, en conclusion, un sujet dans l'air du temps, qui touche aussi aux enjeux liés au climat : le digital. On se dit que l'intérêt d'un Google pour l'énergie ou le développement d'un Tesla peuvent menacer à terme les activités d'une major comme la vôtre si vous n'intégrez pas cette dimension et cette nouvelle économie dans votre stratégie. Comment abordez-vous cette question ?



P. P. - Les technologies numériques, de façon générale, peuvent aider à une meilleure utilisation de l'énergie. D'abord, chez le client final, ce qui n'est pas tout à fait le marché de Total. En tant que producteurs d'énergie, nous nous situons plus en amont. Il y a d'autres compagnies qui peuvent être plus inquiètes que nous. Mais, pour nous, c'est en effet un véritable champ d'opportunités, et, encore une fois, c'est le solaire qui nous oblige à nous y intéresser. Grâce à SunPower, sa filiale américaine, Total intègre toute sa chaîne de valeurs : le groupe est à la fois producteur de cellules photovoltaïques, mais aussi de panneaux solaires complets. Nous construisons des fermes solaires, nous distribuons des panneaux que l'on installe sur les toits aux particuliers, ou encore à des clients industriels et commerciaux. Et lorsque nous allons jusque chez le client final, nous voyons une dimension nouvelle, où le numérique intervient. Ce qui est nouveau, c'est que nos clients sont à la fois consommateurs « et » producteurs. Cela peut parfois être un frein au solaire : quand vous allez chez un particulier, celui-ci est très soucieux de savoir comment ça marche, comment il va optimiser son système, se connecter au réseau électrique d'EDF... Et c'est là qu'intervient le numérique, là qu'il y a un intérêt à optimiser l'ensemble du système : c'est de la domotique, et un vrai marché, je dirais, de la gestion de l'énergie décentralisée. Lorsqu'on connecte ces énergies nouvelles en réseau, il y a aussi la question de la gestion des big data, c'est-à-dire les données de l'ensemble de ces sources d'énergie décentralisées. Nous ne sommes plus face à de grandes centrales nucléaires avec de lourds points de production. Dans le cas présent, ils sont multiples. Il faut donc, là aussi, optimiser la production provenant de consommateurs/producteurs très différents. C'est passionnant. Le numérique peut permettre, par exemple, de répondre à cette question : comment arriver à connecter, dans une ville, les chauffages de tout un quartier, pour les baisser la nuit de un degré, et pouvoir ainsi effacer une grande partie des besoins d'énergie... On peut faire là de grandes économies sans que personne ne s'en rende compte. Le problème, c'est qu'il faut arriver à intervenir chez les individus, qui ne font pas forcément tous le bon geste...

Il y a donc, avec le numérique, tout un champ d'opportunités auquel le groupe s'intéresse. Le digital est un domaine d'innovation par excellence. C'est intéressant de voir que des Google ou des Apple s'intéressent au secteur de l'énergie. C'est donc pour moi un terrain de développement de nouvelles activités, de nouveaux business. Et puis, c'est très motivant pour nos jeunes générations, connectées presque depuis la naissance. Ce n'était pas notre cas. Il va falloir qu'on s'y adapte. C'est un vrai enjeu pour une entreprise comme Total, qui est un leader de l'énergie lourde, de parvenir à mobiliser les énergies internes pour préparer le futur. Cela fait donc partie des domaines dans lesquels nous devons déployer nos capacités d'innovation. Et tout cela se traduit par de l'efficacité énergétique, qui contribue à préserver le climat.



T. G. - Au fond, votre philosophie, c'est d'essayer de faire de la « contrainte climat », qui va s'imposer au monde de l'industrie de l'énergie, une opportunité...



P. P. - Exactement. Selon la formule de Winston Churchill, « un optimiste est celui qui voit une opportunité dans chaque risque ». Je suis définitivement un optimiste. Quand on réfléchit à l'avenir de Total dans les vingt ans qui viennent, quand on s'interroge sur la stratégie d'un groupe pétrolier et gazier, on sait que la question du changement climatique nous est posée. Mais nous la voyons fondamentalement comme un champ d'opportunités et d'évolution plutôt que comme une menace. L'histoire des grandes entreprises montre qu'elles doivent en permanence s'adapter, évoluer. Rien n'est pire que de croire qu'on peut rester sur ses positions. Dans ce débat sur la transition énergétique, je vois une formidable opportunité pour construire le Total de demain.



 


Notes :