Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
ARAMCO : LE PARI DE L'INNOVATION
Entretien avec Ahmad AL-KHOWAITER
Directeur de la technologie, Saudi Aramco.
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Comment, selon vous, évoluera la demande en énergie dans les années qui viennent, et quel rôle joueront le pétrole et le gaz ?



Ahmad O. Al-Khowaiter - En 2040, la population mondiale atteindra 9 milliards d'individus, soit 2 milliards de plus qu'aujourd'hui, des individus à qui il faudra fournir un travail et des conditions de vie décentes. Sous l'effet notamment de cette croissance démographique et du développement des économies émergentes, la demande mondiale en énergie devrait augmenter de 35 %. La demande mondiale en pétrole connaîtra à elle seule une hausse de plus de 10 % au cours des vingt prochaines années par rapport au niveau actuel de 94 millions de barils par jour.

Dans les décennies à venir, les énergies nouvelles joueront un rôle croissant bien qu'encore limité, d'une part, parce qu'elles partent de très bas et, d'autre part, parce qu'elles se heurtent encore à des obstacles d'ordre technique et économique, à des problèmes d'infrastructure et aux réticences des consommateurs.

À court et moyen terme, l'industrie du pétrole et du gaz continuera donc à occuper une place importante dans le mix énergétique mondial. Il est essentiel que, tout en répondant à la demande croissante en énergie, l'industrie du pétrole et du gaz s'investisse en faveur de l'efficacité énergétique et d'une meilleure gestion des émissions de gaz à effet de serre (GES).



P. I. - Quelle est la stratégie de Saudi Aramco en matière de gestion du carbone ?



A. O. A.-K. - Le changement climatique est aujourd'hui l'une des principales priorités de la communauté internationale. La part du pétrole et du gaz dans le mix énergétique mondial étant vouée à rester élevée dans les décennies à venir, Saudi Aramco s'est fixé comme objectif de réduire l'empreinte carbone de ces combustibles, en réponse aux préoccupations des consommateurs. Trois stratégies sont mises en oeuvre : 1) améliorer l'efficacité de l'usage de ces sources d'énergie ; 2) réduire les émissions de carbone liées à leur consommation ; 3) réduire les émissions générées par leur production.

Sur les deux premiers points, nous avons entrepris un important effort de recherche et développement pour améliorer l'efficacité énergétique et réduire les émissions. J'y reviendrai. Nous continuons également à optimiser notre mix énergétique domestique de manière à accroître l'efficacité des services d'utilité publique au Royaume de 25 % d'ici vingt ans.

S'agissant de la troisième stratégie, le Master Gas System que nous avons mis en place dans les années 1970 a permis de réduire très fortement les émissions de CO2. En quarante ans, notre empreinte carbone a été divisée par six et le torchage ne représente plus que moins de 1 % de notre production annuelle de gaz.

En 2014, nous avons équipé 432 puits de technologies « zéro rejet », soit une hausse de 4 % par rapport à 2013. Nous avons ainsi pu récupérer 2,6 milliards de pieds cubes standard de gaz (soit près de 74 millions de m3) et plus de 215 000 barils de brut sur l'année. Les émissions de gaz à effet de serre ont également été très fortement réduites.



P. I. - Quelle place la technologie tient-elle dans la politique saoudienne de gestion du carbone ?



A. O. A.-K. - Comme je viens de le dire, Saudi Aramco a une longue expérience dans la protection de l'environnement et n'a cessé d'oeuvrer pour réduire son empreinte carbone.

Nous sommes convaincus qu'à l'avenir la technologie jouera un rôle central dans cette lutte contre le changement climatique. De ce fait, nous investissons dans la recherche et la technologie partout dans le monde afin de développer des solutions innovantes visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre engendrées par nos activités et nos produits. Ces dernières années, Saudi Aramco a considérablement élargi la gamme de ses recherches et de ses technologies et a investi dans de grands centres de recherche spécialisés dans les questions liées à l'environnement et au changement climatique.

Nos programmes de recherche portent sur la diminution de la consommation des carburants, la réduction des émissions, la capture et le stockage du CO2, et les usages bénéfiques du carbone. Le but est de positionner Saudi Aramco parmi les leaders mondiaux de la conception et de la mise en oeuvre des technologies à faible empreinte carbone.

- Nous avons récemment lancé un vaste projet pilote sur la récupération assistée du pétrole au moyen de CO2. Ce projet nous a permis de démontrer qu'il est possible de capturer et d'exploiter 800 000 tonnes de CO2 par an.

- En partenariat avec Alstom, nous avons démontré la faisabilité de l'oxycombustion pour les combustibles difficiles à brûler. Cette technologie consiste à utiliser de l'oxygène pur pour produire du CO2 hautement concentré prêt à être stocké ou transformé en produits et charges utiles.

- Nous nous associons à des constructeurs automobiles afin d'améliorer l'adéquation moteur-carburant. En collaboration avec Peugeot, nous avons mis au point un carburant issu du pétrole, moins sophistiqué que l'essence ou le gazole, qui permet de diminuer les émissions de CO2 d'une voiture de tourisme diesel standard d'environ 10 %. Ces nouveaux carburants permettent d'obtenir, avec le même véhicule, des taux d'oxydes d'azote (NOx) et de particules très inférieurs.

- Saudi Aramco a été l'une des premières entreprises à se lancer dans la recherche sur la capture de CO2 à partir de sources mobiles. Nous avons mis au point un prototype de véhicule capable de piéger jusqu'à 25 % de CO2 dans des conditions de conduite réelles. Actuellement, nous travaillons sur des solutions permettant de refermer le cycle du carbone issu de sources mobiles.

- À travers notre filiale de capital-risque Saudi Aramco Energy Ventures Limited, nous avons investi dans des start-up technologiques comme Novomer, qui a mis au point des catalyseurs destinés à convertir le CO2 en produits exploitables comme les polyuréthanes. Le procédé marche très bien et affiche une bonne rentabilité.

Grâce à notre réseau mondial de 11 centres de recherche et de bureaux techniques, dont l'Aramco Fuel Research Center (AFRC) à Paris, qui s'appuie sur un large éventail de partenariats et d'investissements en capital-risque, nous sommes à la pointe de l'innovation dans le domaine de l'énergie.



P. I. - Parlez-nous de vos travaux sur les transports et les systèmes moteur-carburant, et notamment du centre de recherche de Paris.



A. O. A.-K. - Nos programmes de recherche et développement sur les rapports carburant-moteur visent à mettre au point de nouveaux systèmes moteur-carburant comme l'allumage essence (naphta) par compression (GCI). Très efficace, plus propre et meilleur marché, le GCI présente aussi l'avantage d'utiliser des carburants plus faciles à fabriquer.

Notre objectif est de développer un nouveau système moteur qui profite non seulement aux secteurs automobile et pétrolier, mais aussi aux consommateurs. Nous sommes également à la pointe en matière de systèmes embarqués de capture du carbone à bord de véhicules en mouvement. Et nous travaillons avec l'industrie automobile sur des avancées spectaculaires en matière de systèmes moteur-carburant intégrés qui améliorent grandement les performances en termes de consommation et de réduction des émissions. Dans ces travaux, le centre de recherche Aramco de Paris (AFRC) joue un rôle de tout premier plan.

L'AFRC a vu le jour en février 2013 dans le cadre d'un accord de coopération entre notre filiale européenne Aramco Overseas Company et IFP Énergies nouvelles (IFPEN) dans le domaine des technologies intégrées moteur-carburant. Les programmes techniques de l'AFRC sont menés en étroite coordination avec le centre de R&D de notre siège à Dhahran en Arabie saoudite et le Centre de recherche Aramco de Detroit aux États-Unis. L'objectif est d'assurer une harmonisation de la recherche à l'échelle mondiale, d'améliorer les processus d'innovation et d'enrichir nos activités en tissant des liens avec des pôles de connaissances régionaux.



P. I. - Vous avez fait allusion à une nouvelle technique de capture et de stockage du carbone. En quoi consiste-t-elle ?



A. O. A.-K. - En juillet dernier, Saudi Aramco a annoncé le lancement du premier programme de récupération assistée du pétrole au moyen de CO2 (Enhanced Oil Recovery, EOR) du Royaume, sur le champ d'Uthmaniyah et le site de production de liquides de gaz naturel (LGN) de Hawiyah, situés dans la province orientale de l'Arabie saoudite. La technique consiste à injecter de l'eau, puis du CO2 comprimé, à l'état supercritique, dans un réservoir de pétrole. C'est une technique gagnante à tous points de vue puisqu'elle permet à la fois d'augmenter la quantité de pétrole extrait et d'emprisonner une partie du CO2 capturé et injecté dans le réservoir.

Il s'agit du plus grand programme de EOR-CO2 de tout le Moyen-Orient. Bien que la plupart de nos champs de pétrole soient encore jeunes, à un stade relativement précoce de production et faciles à exploiter, nous avons choisi d'expérimenter cette technique sur l'un de nos gisements les plus importants afin de faire progresser la connaissance scientifique. Avec l'injection de 800 000 tonnes de CO2 chaque année, ce programme aura un impact significatif sur la réduction des émissions. Il nous permettra, en outre, de récupérer une plus grande quantité de pétrole. Il est reconnu sur le plan international par le Forum sur le leadership en matière de séquestration du carbone (CSLF).

Dans un deuxième temps, lorsqu'elle aura été validée et affinée dans le cadre de ce programme pilote, cette technique pourra être étendue à tous les gisements d'Arabie saoudite qui s'y prêtent, de manière à accroître les bénéfices tirés de la capture et de l'injection de CO2. Ce programme illustre le rôle pionnier qu'entend jouer la compagnie en matière de protection de l'environnement.



P. I. - Que fait Saudi Aramco pour améliorer l'efficacité énergétique de ses propres activités ?



A. O. A.-K. - Chez Saudi Aramco, l'efficacité énergétique commence avec notre stratégie énergétique intégrée. Nous possédons des réserves prouvées de 261 milliards de barils équivalent pétrole, ainsi que les sixièmes plus grandes réserves de gaz, et nous produisons un baril sur huit. Chaque fois que le taux de récupération progresse de 1 %, ce sont des millions de barils de pétrole récupérable qui viennent s'ajouter à nos réserves de base. Et chaque fois que l'efficacité de nos opérations progresse, notre capacité à fournir davantage d'énergie à meilleur prix augmente, au grand bénéfice de l'Arabie saoudite et de tous nos clients à travers le monde.

En tant que gestionnaires des immenses réserves d'hydrocarbures du Royaume d'Arabie saoudite, nous misons sur l'efficacité énergétique à la fois pour réduire nos émissions et pour préserver les ressources dont nous tirons des profits. À long terme, nous entendons conforter notre position de leader dans le secteur pétrolier amont en investissant dans des domaines voués à connaître une forte expansion, tels que le raffinage, le marketing, la chimie, les lubrifiants ou les systèmes de cogénération à haute efficacité. Nous avons également l'intention de devenir un moteur en matière de R&D. Un grand nombre de ces activités aval, qui nous permettent de mettre en place une chaîne de valeur intégrée et internationale, bénéficient de notre accès direct à des matières premières hautement compétitives et de nos perspectives d'intégration inégalées avec le raffinage. Cette transformation de notre modèle économique vise à créer de la valeur ajoutée et à trouver des modes de production plus durables et plus efficaces, tout en nous permettant de renforcer notre résilience.

Sur le plan opérationnel, nous avons mis en place un programme de gestion de l'énergie (Energy Management Program, EMP) dont la finalité est la recherche de l'excellence en matière d'efficacité énergétique, appliquée à tous nos secteurs d'activité. Ce programme vise quatre objectifs majeurs : améliorer l'efficacité des installations existantes de Saudi Aramco de 2 % par an ; concevoir toutes les installations futures dans un souci d'efficacité énergétique ; améliorer l'efficacité énergétique globale ; et promouvoir l'efficacité dans la production d'électricité et le dessalement de l'eau de mer, ainsi que dans leur utilisation finale au niveau national (hors applications industrielles, commerciales et résidentielles).

Sur les quinze dernières années, la réduction cumulée de la consommation d'énergie au sein de la compagnie a atteint 161 000 barils équivalent pétrole par jour. L'an dernier, dans le cadre de notre programme, notre performance énergétique globale s'est encore améliorée, avec une diminution de notre intensité énergétique de 5,4 % et une réduction de notre consommation totale d'énergie de presque 2 % par rapport à 2013.



P. I. - La baisse des prix du pétrole a été ressentie dans le monde entier. Quelles en sont les conséquences pour Saudi Aramco ?



A. O. A.-K. - Saudi Aramco n'est pas à l'abri des turbulences du marché. Comme toute entreprise qui veut s'imposer face à la concurrence, nous passons constamment nos activités en revue et procédons aux ajustements nécessaires afin de rester compétitifs. Compte tenu de la conjoncture, nous avons adapté nos plans et nos budgets en conséquence, et renforcé notre discipline budgétaire.

Mais cela ne change rien à notre stratégie de long terme : nous sommes résolus à devenir le leader mondial, totalement intégré, dans l'énergie et la pétrochimie, ainsi qu'un acteur de premier plan dans la création de technologies énergétiques. Nous continuons également d'aider l'Arabie saoudite à se développer et à diversifier son économie, par le renforcement des capacités nationales, par la création d'emplois, et par la mise en place d'un secteur de l'énergie dynamique et compétitif qui contribue à maximiser le « contenu local » (local content), c'est-à-dire les biens et services produits sur place, notamment en ce qui concerne les hydrocarbures (sans oublier notre potentiel d'exportations).



P. I. - Saudi Aramco est l'une des compagnies fondatrices de la Oil and Gas Climate Initiative. De quoi s'agit-il ?



A. O. A.-K. - L'industrie du pétrole et du gaz est plus efficace et obtient plus de résultats lorsque ses acteurs travaillent ensemble. C'est pourquoi Saudi Aramco s'est rapprochée d'autres grandes compagnies pétrolières et gazières qui représentent une part importante de la production mondiale - BG, BP, Eni, Pemex, Repsol, Shell, Statoil, Total - pour lancer l'initiative du secteur pétrolier et gazier sur le climat (Oil and Gas Climate Initiative, OGCI). Les dirigeants de ces géants du secteur entendent ainsi mettre en lumière les efforts entrepris par les compagnies participantes dans le domaine de l'environnement ainsi que leur contribution à la lutte contre le changement climatique.

En octobre dernier, l'OGCI a rendu publics une déclaration et un rapport qui soulignent l'engagement et les actions concrètes menées par les compagnies membres de l'OGCI pour maîtriser les émissions de gaz à effet de serre et faire face au changement climatique.



P. I. - Quelle est votre vision de la COP21 ? Qu'en attendez-vous ?



A. O. A.-K. - Nous espérons que les négociations de la COP21 aboutiront à un accord raisonnable, complet et équilibré qui prendra en compte les besoins et les aspirations de tous les pays. Notre souhait est que l'on parvienne à un accord qui permette d'atteindre les objectifs de toutes les nations en termes de développement social et économique tout en renforçant la protection de l'environnement. Il est à espérer que cet accord n'aggravera pas la situation économique des pays en voie de développement qui sont déjà dans de grandes difficultés et qui ne parviennent toujours pas à combler leur retard par rapport aux pays industrialisés. Des pays industrialisés dont la croissance a reposé, pendant plus d'un siècle, sur une consommation d'énergie illimitée.

Le développement durable est au coeur de notre position sur le changement climatique. C'est la raison pour laquelle le Royaume d'Arabie saoudite s'est investi pendant tant d'années dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (UNFCCC) et a pris une part aussi active à l'élaboration des programmes des Nations unies.

Face aux défis du développement et de l'environnement, la réponse ne saurait être que collective. Si nous voulons résoudre ces problématiques de manière holistique, équitable et équilibrée, nous devons miser sur la coopération internationale et sur l'innovation technologique.



 


Notes :