Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
PLAIDOYER POUR L'EFFICACITE ENERGETIQUE
Entretien avec Jean-Pascal TRICOIRE
Président-directeur général de Schneider Electric
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Qu'attendez-vous de cette conférence COP21 ?



Jean-Pascal Tricoire - Nous attendons que soit fixée une limite d'émissions de CO2 à ne pas dépasser. Pour le moment, la somme des volumes affectés à chaque pays aboutit à une trajectoire trop élevée, avec un réchauffement de l'ordre de +3,5°C ou +4°C d'ici la fin du siècle. Les industriels ont besoin de marchés mondiaux avec un signal prix clair, pérenne, qui favorise les partenariats public-privé et qui permette de concevoir des solutions plus efficaces. Un tel signal implique l'élimination des subventions énergétiques, ainsi que la fixation d'un prix du carbone. Les institutions internationales qui régulent l'économie mondiale - le FMI, l'OMC, l'OCDE - pourraient étendre leur mandat et intégrer le suivi et la mise en place de politiques visant à résoudre les problèmes climatiques. Si une telle mesure est actée dans la Convention de Paris, nous aurons joué notre rôle.



P. I. - Avez-vous le sentiment que les entreprises en général et les industriels en particulier pourront faire entendre leurs voix ?



J.-P. T. - Il faut souligner que, pour la première fois, cette COP met réellement en interaction les entreprises et les autorités publiques. Jusqu'alors les industriels n'étaient pas audibles lors des conférences sur le changement climatique : il y avait trop de participants, trop de sessions et pas suffisamment de temps pour intégrer un nouvel élément dans un accord déjà largement négocié en amont. C'est la raison pour laquelle nous avons organisé au printemps 2015 le Business & Climate Summit (BCS), afin de faire entendre la voix des entreprises tant qu'il était encore possible de changer les choses. Les messages qu'elles souhaitent faire passer sont souvent discordants, car chaque secteur a ses propres priorités. Le BCS a néanmoins permis aux entreprises de se prononcer en faveur d'une économie faible en carbone. Grâce au débat, nous avons pu dépasser nos divergences et mettre en avant nos objectifs communs, en particulier l'obligation de rester sur le chemin des 2 °C. Des organismes très engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique ont d'ailleurs répondu à l'appel, comme la Chambre de commerce internationale, qui représente l'ensemble des entreprises à l'échelle mondiale, quel que soit leur positionnement en matière de climat. Nous voulions adresser un message fort aux gouvernements sur la nécessité de donner un prix au carbone et de créer un environnement propice à la lutte contre le réchauffement. C'est ce que nous avons fait.



P. I. - Les préoccupations climatiques progressent-elles au sein du monde des affaires ?



J.-P. T. - Les acteurs de la croissance verte ont compris ce que la décarbonisation pouvait leur apporter, et leur secteur prend de l'ampleur. Mais les acteurs économiques traditionnels, qui a priori ne sont pas particulièrement intéressés par les questions énergétiques, se rendent compte, eux aussi, que cette transition sera irréversible. Ils savent qu'il sera impossible de faire l'impasse sur ce sujet ou de s'y soustraire et que les premiers à intégrer ces éléments dans leur stratégie auront plus de chances de réussir. Parmi les industriels, les climato-sceptiques sont de plus en plus rares. Près de vingt ans après les premières mesures en la matière, nous avons également conscience que nous aurons tous besoin de trouver des solutions. Pour cela, nous devons travailler ensemble : les entreprises, les gouvernements, les consommateurs. Toutes les entreprises savent que les comportements, voire le mode de vie, des consommateurs devront évoluer. C'est là une incroyable opportunité, si toutefois nous parvenons à rendre cette évolution agréable, attrayante et novatrice.



P. I. - Quels sont les véritables défis énergétiques de demain ?



J.-P. T. - L'un des défis énergétiques majeurs de demain consistera à adapter la consommation à la production, et non plus l'inverse comme nous le faisons encore. Il s'agira d'opérer une transition qui nous mènera d'un modèle centralisé vers une version plus diffuse. Celle-ci comportera une part d'énergies renouvelables, de l'ordre de 40 %, dont l'intégration dans nos modes de production et de consommation devra être accompagnée et régulée. La pédagogie sera un facteur clé. Sans la participation des consommateurs, cette transition ne pourra se réaliser.



P. I. - L'efficacité énergétique, l'un des moteurs de la lutte contre les émissions de CO2, est-elle un levier important pour le développement de Schneider Electric ?



J.-P. T. - Sans aucun doute. Schneider Electric est aujourd'hui le leader mondial de la gestion des énergies : c'est le coeur même de notre activité. Nous développons des solutions d'efficacité énergétique pour tous les secteurs, de la grande industrie à la maison individuelle, en passant par les bâtiments tertiaires et la smart city. Mais, plus encore, nous croyons que l'efficacité énergétique est un levier pour le développement de l'ensemble de l'économie de notre pays. Aujourd'hui, nous disposons de solutions qui nous permettent d'optimiser notre usage de l'énergie. Les gens sont désormais convaincus de la nécessité d'agir. La mise en place d'une nouvelle filière économique visant à consommer moins et mieux l'énergie en fonction des besoins des acteurs est donc possible.



P. I. - Est-ce un domaine où la technologie évolue rapidement ?



J.-P. T. - L'innovation est essentielle au bon développement de ce secteur d'activité. Les technologies évoluent très rapidement grâce aux investissements des grands acteurs du marché et au travail réalisé par une multitude de start-up avant-gardistes. Ces pionniers participent à l'avènement des outils de demain. Néanmoins, ces technologies ne sont et ne seront réellement efficaces qu'à la condition d'être soutenues par un cadre législatif approprié ainsi que par une démarche pédagogique globale : leur pertinence dépend essentiellement du degré de préparation et d'acceptation des populations auxquelles elles sont destinées.



P. I. - Toutes les régions du monde sont-elles sensibilisées de la même façon à cette recherche d'efficacité énergétique ?



J.-P. T. - Sensibilisées, oui. Préparées, non. En 2015, l'Afrique subsaharienne présente toujours le taux d'électrification le plus faible au monde. Et de cette précarité énergétique découlent de profonds retards économiques, environnementaux et sociétaux. L'initiative SE4ALL de l'ONU a déclaré la décennie 2014-2024 « décennie de l'énergie renouvelable pour tous ». Dans ce cadre, Schneider Electric et ses partenaires se sont engagés à réduire la fracture énergétique, non seulement en apportant aux pays concernés des solutions d'équipements électriques adaptés et en formant aux métiers de gestion de l'énergie, mais également en contribuant à des politiques environnementales qui garantissent une croissance économique pérenne et de meilleures conditions de vie pour les populations. Il s'agit de créer un véritable levier de transformation pour les tissus économiques : d'une part, en connectant investisseurs et entreprises locales en manque de financements ; et, d'autre part, en soutenant les pays dans leurs politiques de gestion, de gouvernance, d'efficacité énergétique et de bonnes pratiques environnementales.



P. I. - À partir de quel moment les smart grids vont-ils devenir un univers familier pour le consommateur ?



J.-P. T. - Les smarts grids contribuent directement à notre indépendance et à notre stabilité énergétiques, ainsi qu'à la compétitivité de nos entreprises. Ils permettent de contenir le prix de l'énergie tout en garantissant sa qualité et sa disponibilité. Associés aux systèmes de gestion intelligente de l'énergie, ils vont permettre de consommer mieux et moins. Par exemple, un bâtiment « smart grid ready » pourra moduler à la hausse ou à la baisse sa consommation d'énergie en fonction de la disponibilité de cette dernière, et donc de son coût. Cette souplesse constituera un avantage important à la fois en termes économiques et du point de vue de l'empreinte carbone des bâtiments. L'optimisation des consommations au fil de la journée se fera au profit du réseau électrique global. Ces systèmes se répandent dans nos usines, nos bureaux et même nos maisons. Il reste à expliquer leur fonctionnement et leur utilité. Cette démarche pédagogique est du ressort des autorités, mais également des professionnels du secteur. En formant les réseaux de distributeurs et d'installateurs, nous participons à la création de relais d'information. Les smart grids sont l'un des volets technologiques de l'efficacité énergétique. Comme pour cette dernière, les esprits sont prêts.



 


Notes :