Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
GAZ - ENERGIES RENOUVELABLES : LA FORMULE GAGNANTE
Entretien avec François-Régis MOUTON
Président de GasNaturally
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Comment une fédération professionnelle comme GasNaturally, chargée de défendre les intérêts du gaz via le regroupement de plusieurs associations, peut-elle participer à la lutte contre le réchauffement climatique ?



François-Régis Mouton - Vous l'avez dit, GasNaturally regroupe l'industrie gazière européenne via six associations professionnelles qui représentent 150 entreprises, dont de très grandes comme Engie (ex-GDF Suez) ou Total. Et vous l'avez dit aussi, nous sommes activement engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique. Il n'y a aucune contradiction dans cette démarche, sinon je ne pourrais l'accepter en tant que président et en tant que citoyen européen. Bien au contraire, je suis convaincu que l'industrie du gaz peut apporter une réponse cohérente au défi du réchauffement climatique : dans les différents secteurs - chauffage, production d'électricité, transport -, le remplacement d'autres combustibles par le gaz permettrait en effet de réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre tout en accompagnant le développement des énergies renouvelables. D'ailleurs, la plupart des observateurs et des acteurs du débat énergétique européen s'accordent à penser que le gaz jouera un rôle majeur dans la transition énergétique.



P. I. - Croyez-vous à une coexistence harmonieuse entre fossile et renouvelable ?



F.-R. M. - J'ai coutume de répondre à cette question que le gaz naturel n'est pas une « énergie fossile ». C'est évidemment un clin d'oeil, mais j'y crois, en ce sens que le gaz est très différent des autres énergies fossiles, en particulier du charbon. Chez GasNaturally, nous avons mis en place plusieurs groupes de travail, dont l'un est chargé d'établir un véritable dialogue avec les associations professionnelles représentant les énergies renouvelables. L'objectif de ce dialogue est de dégager des positions communes en vue d'établir un nouveau « design » du marché électrique en Europe, aujourd'hui en proie à quelques paradoxes inquiétants. L'Allemagne en fournit un bon exemple : d'un côté, ce pays a accordé en 2014 plus de 24 milliards d'euros de subventions aux énergies renouvelables, soit plus des trois quarts du budget français de la défense ; de l'autre, ses centrales à charbon - et pire, au lignite - tournent à plein régime pour pallier le retrait progressif du nucléaire d'ici à 2022. Cette situation n'est plus tenable : les émissions de carbone ne diminuent pas, le prix de l'électricité augmente et la sécurité d'approvisionnement n'est plus assurée. Autant dire un fiasco. A contrario, le duo gaz-renouvelables offre des perspectives prometteuses : les centrales à gaz sont celles qui répondent le plus rapidement aux variations de la demande en produisant de l'électricité en quelques dizaines de minutes, ce qui complète très utilement la production d'électricité à partir d'énergies éolienne ou photovoltaïque, par définition intermittentes. Le renouvelable est aujourd'hui en plein essor, mais sa nature incontrôlable - quand il n'y a pas de vent ou de soleil, l'électricité n'est pas produite - pèse sur sa fiabilité. La combinaison gaz-énergies renouvelables garantit la sécurité d'approvisionnement d'un marché de l'électricité à la fois efficace et respectueux de l'environnement.



P. I. - La plupart des acteurs (États, entreprises, ONG...) s'accordent sur le contexte climatique inquiétant, mais leur degré d'engagement varie considérablement. Les industriels peuvent-ils jouer collectif ?



F.-R. M. - Quasiment tous les gouvernements sont pragmatiques. Autrement dit, ils sont d'autant plus disposés à lutter contre le réchauffement climatique que leur « mix » et leurs ressources énergétiques le leur permettent. Il est temps pour eux, désormais, de dépasser leurs contingences nationales, de « jouer européen », d'entamer le débat et d'agir. C'est le cas de la Pologne : longtemps, ce pays s'est appuyé sur le tout-charbon et n'a pas fait mystère de son indifférence envers les problématiques climatiques. Il a aujourd'hui changé et se montre conscient des enjeux. La Pologne pourrait même faire évoluer son « mix », à condition qu'elle y soit aidée. Quant aux industriels, eux aussi sont guidés par le pragmatisme. Si l'Allemagne, par exemple, mise tant sur le charbon, c'est aussi pour défendre ses producteurs de lignite. Ces producteurs savent faire entendre leur voix à Berlin, et celle des dizaines de milliers d'emplois qu'ils représentent. Les centrales à lignite émettent 1 600 grammes de CO2 par kilowattheure (kWh), soit quatre fois plus que les centrales à gaz. Siemens, l'un des leaders du secteur, se félicite de construire les turbines à gaz parmi les plus performantes du marché, avec le succès commercial que l'on sait, mais déplore de ne pas en vendre en Allemagne !



P. I. - Vous évoquez la capacité des producteurs de lignite allemands à défendre leurs positions. Les enjeux climatiques ne risquent-ils pas de devenir prisonniers d'une bataille de lobbies ?



F.-R. M. - Méfions-nous d'une vision trop noire - et très française - des lobbies. Depuis la conférence de Copenhague en 2009, les entreprises manifestent un réel intérêt pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre et pour le développement durable. Certains estiment que l'engouement est retombé à cause de la crise ; je ne le pense pas. Chaque jour apporte son lot de nouveaux projets : du plus spectaculaire, comme Solar Impulse, au plus concret, comme les nouveaux compteurs intelligents. À Bruxelles, les travaux de la Commission Barroso II ont bien montré que la lutte contre les émissions de CO2 et la recherche de compétitivité pour les États et les entreprises étaient loin d'être antagonistes - la transition énergétique peut et doit se faire de façon compétitive et non dogmatique. À preuve, le débat constructif autour du prix du carbone, même s'il n'est pas définitivement tranché. Les différents acteurs ont bien compris que le coût du CO2 devait être suffisamment élevé pour encourager la réduction des émissions, mais pas trop pour ne pas réduire la compétitivité des entreprises. La bataille des lobbies à laquelle vous faites allusion - qu'il s'agisse des industriels ou des ONG, ne l'oublions pas ! - traduit de manière saine les préoccupations des uns et des autres, et fait partie du débat démocratique. À mon sens, les arguments invoqués contribuent à enrichir la discussion et à éclairer les décisions des législateurs.



P. I. - L'efficacité énergétique est-elle aujourd'hui la donnée la mieux partagée par les grands électriciens et/ou gaziers ?



F.-R. M. - Longtemps, on a avancé la thèse selon laquelle les industriels étaient peu soucieux d'efficacité énergétique. C'est parfaitement faux puisque les coûts énergétiques impactent directement leur compétitivité : une baisse de leur consommation d'énergie - ou une consommation mieux adaptée à leur mode de fonctionnement - est garante d'une plus grande compétitivité. Cette recherche d'efficacité se vérifie aussi dans les processus : par exemple, produire de l'électricité à partir du gaz et l'utiliser ensuite à des fins de chauffage ajoute une étape inutile et réduit l'efficacité énergétique. Les énergéticiens sont régulièrement présentés comme des adversaires de la transition énergétique. Je crois au contraire qu'ils s'inscrivent dans ce mouvement, comme en témoignent de nombreux investissements récents ; mais les interventions en faveur du climat doivent se faire suivant des règles du jeu équitables, stables et prévisibles, permettant des investissements de long terme et préservant la compétitivité des entreprises. Un accord climatique à la COP21, en décembre à Paris, jetterait les bases d'un système global plus équitable, avec des engagements à la mesure des moyens des différentes régions du globe. Face au défi du changement climatique, les efforts doivent être partagés. N'oublions pas que la part de l'Union européenne dans les émissions de gaz à effet de serre n'est plus que d'environ 11 % et qu'elle sera de 6 % à l'horizon 2030 ! L'Europe ne peut donc pas s'attaquer seule au changement climatique !



P. I. - On parle beaucoup du biogaz ou « gaz vert». À terme, représente-t-il une véritable alternative au gaz naturel ?



F.-R. M. - Le développement des biogaz doit bien sûr être encouragé, mais il est encore loin d'être parvenu à un stade industriel. Moins d'une dizaine d'installations de méthanisation fonctionnent actuellement en France, et la montée en puissance de cette source d'énergie sera sans doute très progressive. D'autant qu'il n'est pas question d'utiliser des ressources alimentaires vitales pour accélérer l'essor des biogaz. Se pose aussi la question de la compétitivité : par rapport aux autres sources d'énergie, la production des gaz verts revient encore bien plus cher. Parallèlement, l'hydrogène est un moyen prometteur pour stocker l'électricité produite par les renouvelables. En effet, grâce à un système appelé « power-to-gas », nous sommes maintenant en mesure de convertir en hydrogène cette électricité en excès lorsque la demande est insuffisante, par électrolyse de l'eau. L'hydrogène peut ensuite être injecté dans le réseau de gaz naturel en l'état ou, après une étape supplémentaire nommée méthanisation, être combiné avec du CO2 pour obtenir du méthane synthétique, absolument équivalent au gaz naturel. Plusieurs industriels, en particulier dans le secteur automobile, investissent dans ce domaine.



 


Notes :