Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
LE GAZ : UNE ENERGIE D'AVENIR
Entretien avec Gérard MESTRALLET
Président-directeur général d'Engie (ex-GDF Suez)
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - À la différence de ce que l'on avait observé lors des précédentes conférences mondiales sur le climat, on constate une forte implication des entreprises dans la préparation de la COP21, en particulier des géants de l'énergie. Comment expliquez-vous cette mobilisation inédite ?



Gérard Mestrallet - Le monde de l'énergie connaît des bouleversements sans précédent - décentralisation des outils de production, essor des énergies renouvelables, digitalisation au service de l'efficacité énergétique... - avec, en toile de fond, la prise de conscience de l'urgence climatique. Le fait que plusieurs industriels affichent des objectifs ambitieux de décarbonisation de leurs activités les rend forcément très attentifs à un événement comme la COP21. Dans un passé proche - je pense aux conférences de Rio et Copenhague -, les entreprises ont pu effectivement donner le sentiment qu'elles traînaient un peu les pieds. Cela a bien changé. Elles ont compris que, faute d'un accord climatique, on va tout droit vers une véritable catastrophe économique. Certes, ce sont les États qui négocient et qui prennent les décisions. Mais s'ils décident de bouger, c'est aussi parce que les entreprises leur montrent à quel point il est devenu crucial d'agir.



P. I. - Quelle a été la contribution d'un groupe comme Engie ?



G. M. - Engie a réuni autour de lui les plus grands énergéticiens européens au sein du groupe Magritte : nous voulions ainsi sensibiliser tous les pays de l'Union à la faillite de la stratégie énergétique européenne, qui non seulement met en péril la pérennité de plusieurs sites industriels mais se traduit aussi par une hausse des prix pour le consommateur et, surtout, ne propose pas de véritable programme contre les émissions de gaz à effet de serre. Le poids du groupe Magritte - plus de 600 milliards d'euros de chiffre d'affaires cumulé et plus de 600 000 salariés - a sûrement contribué à l'élaboration d'un dialogue constructif avec les différents gouvernements. Mais ce n'est pas tout. En appelant à un objectif de réduction de 40 % de nos émissions de CO2 à l'horizon 2040, nous avons marqué les esprits. Quand les entreprises parviennent à se mobiliser à ce point, cela donne nécessairement des idées aux pouvoirs publics.



P. I. - Une catastrophe économique pour les entreprises, dites-vous, si un accord climatique n'est pas trouvé lors de la COP21. Pourquoi les perspectives sont-elles si inquiétantes ?



G. M. - Les entreprises ont besoin de règles du jeu. Elles en ont besoin parce que, pour investir et se développer, il est indispensable de disposer de visibilité. En quelque sorte, un accord climatique permet d'éviter le désordre. Sans accord, les décisions individuelles, État par État, continueront à prévaloir et la situation restera bancale. Nous sommes tous conscients de la difficulté de la tâche puisque les pays en présence doivent réussir à fédérer une série d'engagements multilatéraux sous un engagement global, mais une issue positive fait figure d'absolue nécessité. Définir une position commune, les entreprises du groupe Magritte y sont parvenues alors que certaines d'entre elles cultivent un modèle énergétique spécifique et parfois antagoniste avec celui du voisin : par exemple, l'espagnol Iberdrola est le leader mondial des énergies renouvelables tandis que l'allemand RWE exploite un parc important de centrales à charbon, fortement émettrices de carbone.



P. I. - Dans le cadre des débats préalables à la conférence climatique, vous avez piloté un groupe de chefs d'entreprise directement concernés par ces enjeux. Quelle mesure prioritaire préconisez-vous pour limiter la hausse des températures en deçà des 2°C ?



G. M. - Au printemps dernier, à Paris, le Business & Climate Summit (BCS) qui réunissait plusieurs grands groupes avant l'échéance de la COP21 a permis de mettre en évidence notre degré de préoccupation. Il n'est pas une seule entreprise internationale qui ne se sente concernée par les débats sur le climat. Un bon moyen de réduire les émissions de gaz à effet de serre consisterait à déterminer un prix du carbone et à instaurer un marché mondial du CO2. J'ai participé à des échanges en ce sens à l'ONU en septembre 2014. Le dossier est clairement sur la table. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, l'ennemi, c'est le carbone ! Le prix du carbone a atteint un niveau tellement bas qu'il n'encourage pas la transition vers une énergie moins émettrice en Europe. Fixer un prix qui s'adapte en fonction de l'offre et de la demande permettrait de mettre en place un mécanisme très efficace au service des entreprises. Ce serait une incitation à se montrer vertueux. Pour le moment, la mise en oeuvre de cette Réserve de stabilité du marché n'est pas attendue avant 2019.



P. I. - Cette échéance n'est-elle pas un peu lointaine pour faire avancer ce dossier dans de bonnes conditions ?



G. M. - La fixation d'un prix du carbone ne se fera pas du jour au lendemain. Ces efforts d'harmonisation demanderont du temps. Il faut éviter un démarrage trop brutal et procéder par étapes, en élargissant progressivement le périmètre des zones où le carbone est coté. Certains observateurs privilégient le recours à une taxe carbone, mais c'est une fausse bonne idée : dès lors qu'on parle de taxe, on subit des contraintes budgétaires et on perd de vue les perspectives climatiques. Autant dire que le système d'une taxe carbone isolera complètement les pays, chacun ne se préoccupant que de ses propres questions budgétaires.



P. I. - Les négociations climatiques donnent lieu à d'intenses échanges diplomatiques. Comment voyez-vous les jeux d'acteurs entre les différents pays ? Les stratégies des uns et des autres sont-elles clairement identifiées ?



G. M. - Même si nous espérons tous que la COP21 débouche sur un cadre général, les discussions se poursuivront jusqu'au dernier moment, ce qui rend prématurées les tentatives d'analyses définitives. D'autant que les pays ne sont pas toujours là où on les attend : en 2013, la Chine - souvent montrée du doigt parce qu'elle a fortement développé ses centrales à charbon - a construit plus d'installations fonctionnant à partir d'énergies renouvelables que de sites fonctionnant à partir d'énergies fossiles. Elle a déjà mis en place sept marchés locaux du carbone, correspondant à quelques-unes de ses grandes villes, et prévoit de les unifier en 2017. Voilà un pays qui passait jusqu'ici pour peu concerné par les préoccupations climatiques et dont on se rend compte qu'il avance finalement plus vite que les autres.



P. I. - Le gaz est la seule énergie fossile dont la part dans le « mix » énergétique va continuer à progresser d'ici à 2030. A contrario, le poids du pétrole et du charbon reculera sur la même période. Vous rappelez régulièrement que la production de gaz émet 30 % de moins d'émissions de CO2 que celle du charbon. Mais les gaz de schiste sont-ils respectueux de l'environnement ?



G. M. - Le gaz, qui possède des atouts incontestables dans le cadre de la transition énergétique, est effectivement la seule énergie fossile dont la part augmente dans le mix énergétique tandis que celles du charbon, et surtout du pétrole, sont appelées à reculer. Alors que certains envisageaient un pic gazier il y a encore une décennie, le gaz naturel apparaît aujourd'hui comme une énergie abondante. Il est vrai que les hydrocarbures non conventionnels sont à l'origine d'une petite révolution pour l'approvisionnement énergétique de la planète. Les gaz de schiste devraient ainsi représenter près de 20 % des livraisons gazières d'ici à 2035. Grâce aux gaz de schiste, dont l'exploitation a commencé en 2009, les États-Unis sont devenus autosuffisants en gaz et ont détrôné la Russie de son fauteuil de premier producteur mondial. Les réserves de gaz ont soudainement bondi de 60 à 200 années. Il s'agit d'un véritable bouleversement des équilibres énergétiques planétaires. Les pétroles de schiste jouent aussi un rôle important : ils ont permis aux États-Unis de dépasser l'Arabie saoudite. En ce qui concerne les conditions d'extraction des gaz de schiste, il reste à s'assurer que le processus d'exploitation respecte l'environnement.



 


Notes :