Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
LE TOURNANT DES ENERGIES VERTES
Entretien avec ARNAUD CHAPERON
Directeur Prospective et Relations institutionnelles chez Total Énergies Nouvelles
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - A priori, il n'y pas grand-chose de commun entre les hydrocarbures et les énergies vertes. Qu'est-ce qui a poussé Total à prendre le virage du renouvelable ?



Arnaud Chaperon - Revenons un peu en arrière. Christophe de Margerie était un visionnaire : dès 2007-2008, il a perçu la montée en puissance de la transition énergétique et l'importance des enjeux climatiques. Et il a compris la nécessité, pour une entreprise comme Total, d'apporter des solutions à travers le développement des énergies renouvelables. Après examen des différentes filières, nous avons finalement opté pour le solaire et les biotechnologies, les deux énergies qui nous semblaient les plus prometteuses. Dans le cadre de ces nouveaux développements, Christophe de Margerie souhaitait que trois critères soient scrupuleusement respectés : d'abord, un positionnement sur des marchés à fort potentiel ; ensuite, la création de synergies avec l'ensemble du groupe. Ce pôle renouvelable ne devait surtout pas être quelque chose de désincarné par rapport à notre éventail d'activités : par exemple, la branche Marketing & Services est présente dans plus de 130 pays avec une forte activité dans de nombreuses régions ensoleillées où les synergies commerciales avec le solaire sont multiples, ce qui permet de progresser conjointement sur certains dossiers. Enfin, dernier critère particulièrement important : il fallait qu'à moyen terme ces énergies puissent se passer des subventions nécessaires à leur lancement et croître grâce à leurs seuls mérites dans le bouquet énergétique.



P. I. - Peut-on dresser un premier bilan ?



A. C. - Sous l'impulsion de Philippe Boisseau (directeur général de la branche Marketing & Services et des Énergies nouvelles de Total), le virage a été bien négocié : le solaire, notamment, est véritablement entré dans l'ADN du groupe. L'acquisition de l'américain SunPower nous a permis de nous positionner comme le deuxième acteur mondial du secteur et nous donne une grande légitimité. Pour les biotechnologies, le démarrage est un peu plus lent : Amyris, société californienne spécialisée dans la biologie synthétique, dont nous sommes actionnaires et partenaires, exploite une première unité industrielle au Brésil, mais les prix de revient des produits qui en sortent sont encore élevés et réservés par là même à des marchés de niche. Rien n'est figé : nous commençons à commercialiser un biocarburant aviation, déjà utilisé par Air France sur un vol hebdomadaire Toulouse-Paris, et la chimie de spécialité devrait bientôt pouvoir offrir de nouvelles opportunités aux biotechnologies. Nous continuons à travailler pour abaisser les coûts et améliorer la compétitivité de nos bioproduits.



P. I. - Énergies fossiles et renouvelables peuvent donc être poussées conjointement, et efficacement, au sein d'un même groupe...



A. C. - Au nom de quoi faudrait-il présenter - c'est malheureusement trop souvent le cas - les énergies traditionnelles et les énergies vertes comme antagonistes ? Pour certaines, elles sont complémentaires. Le gaz - qui, je vous le rappelle, est l'énergie fossile la moins polluante puisqu'elle émet deux fois moins de gaz à effet de serre que le charbon - présente une double complémentarité avec les énergies renouvelables intermittentes. Une complémentarité d'usage : contrairement au solaire et à l'éolien, le gaz est une énergie flexible que l'on peut stocker en attendant de l'utiliser. Et une complémentarité de coût : une fois l'installation réalisée, le prix de l'électricité produite à partir de l'énergie solaire ou éolienne est fixe pour de nombreuses années, à la différence de celui du gaz qui évolue en fonction de son marché. L'un permet ainsi de pondérer la variabilité de l'autre.

Pendant très longtemps, l'essor des différentes énergies a été considéré isolément et souvent du côté de l'offre : on ne peut plus se permettre de raisonner de cette manière. Les scénarios prospectifs doivent être globaux et se construire par la demande afin de définir le bouquet énergétique le plus en phase avec l'évolution de nos sociétés et les enjeux climatiques. Nous aurons besoin de toutes les énergies pour faire face à une demande croissante. Et l'évolution du mix énergétique mondial sera progressive : en 2035, les fossiles représenteront encore 70 % de ce bouquet énergétique.



P. I. - Parmi toutes les énergies vertes, lesquelles sont les mieux armées pour participer à la lutte contre le réchauffement climatique ?



A. C. - Dans l'électricité, si je fais abstraction de l'hydro-électricité dont le gisement est déjà bien exploité, le solaire et l'éolien terrestre sont aujourd'hui les énergies les mieux placées. Elles se sont développées à une vitesse accélérée au cours des dernières années tandis que d'autres, comme les énergies marines, rencontrent plus de difficultés pour décoller. Cela ne signifie pas qu'elles ne seront pas compétitives un jour mais, en attendant, les industriels du renouvelable ont probablement sous-estimé les difficultés d'exploitation en milieu marin. S'agissant du solaire et de l'éolien, je ne crois pas à une lutte exacerbée entre les deux énergies. Remarquons néanmoins que le photovoltaïque suscite moins de réticences en termes d'acceptabilité par les populations : une centrale solaire est moins visible dans le paysage que des mâts d'éoliennes et, sur certains territoires, l'atout est loin d'être négligeable. Cet état des lieux concerne la fourniture d'électricité. Pour ce qui est de la production de chaleur, la biomasse est implantée depuis longtemps. Le développement des biogaz constitue sans doute une solution d'avenir, mais le prix des « gaz verts » doit encore baisser pour intégrer pleinement l'éventail des renouvelables. Au passage, on ne peut que se réjouir du foisonnement de ces énergies nouvelles. Bien sûr, dans de nombreux cas, le modèle économique n'a pas encore atteint son régime de croisière, mais la vitalité technologique observée dans un grand nombre de régions du monde constitue un ingrédient de base indispensable.



P. I. - L'engagement de Total en faveur du solaire a-t-il modifié le regard que portent sur le groupe les pouvoirs publics, les médias, les investisseurs, les ONG ou les simples citoyens ?



A. C. - Il est impossible de donner une réponse globale. Tout dépend du positionnement de chaque groupe d'acteurs, dont les intérêts diffèrent forcément. Auprès des pouvoirs publics comme des médias, le dynamisme de Total dans le renouvelable a commencé à faire évoluer les mentalités. Ils savent désormais que notre objectif n'est pas de verdir le bilan de l'entreprise. Et que les énergies vertes, au contraire, renvoient à de vraies perspectives industrielles : pour parler un peu rudement, nous faisons du business, pas de l'image. Aux yeux des investisseurs, force est de constater que l'irruption de Total dans le solaire ne représente pas encore grand-chose. À cela une bonne raison : le renouvelable ne pèse que 2 % dans les capitaux du groupe ; mais nous parlons tout de même de près de 3 milliards de dollars, ce qui n'est pas anecdotique. S'agissant des ONG enfin, je crois pouvoir dire que Total n'est plus considéré comme la multinationale qui s'affranchit de toute considération environnementale : nous sommes devenus un acteur crédible sur la scène des industriels préoccupés par le changement climatique.



P. I. - Au sein du groupe proprement dit, l'ensemble des personnels est-il convaincu du bien-fondé d'une stratégie verte ?



A. C. - Il n'est pas inutile de rappeler l'exemple de Kodak. Alors que cette entreprise détenait des brevets importants dans le domaine du numérique, elle n'a pas réussi à faire sa mutation. Il s'agissait pourtant d'un groupe leader mondial sur ses métiers et dont la direction générale avait compris que rester uniquement positionné sur l'argentique présentait de gros risques. Quelle leçon en tirer ? Tout simplement que l'ensemble de l'entreprise doit être mobilisée pour réussir une mutation en profondeur : si les forces vives d'un groupe ne partagent pas un objectif commun, en l'occurrence des ambitions fortes dans les énergies vertes, alors il sera particulièrement difficile à atteindre. Christophe de Margerie en avait pleinement conscience. Il a ainsi initié la nouvelle signature de Total « Committed to better energy », une démarche qui est aujourd'hui poursuivie et accentuée par Patrick Pouyanné. Celui-ci souhaite fédérer tous les salariés du groupe autour de ce projet d'entreprise, qui dépasse les énergies renouvelables, en intégrant l'ensemble des thématiques énergie et climat pour répondre aux aspirations de nos clients et de la société.



P. I. - Toutes les grandes compagnies pétrolières ont-elles investi le créneau du renouvelable ?



A. C. - La réponse est très claire : non, toutes les « majors » ne se sont pas positionnées avec la même intensité sur le segment des énergies renouvelables. Certes, Shell s'est investie très significativement dans la biomasse. Mais, pour l'heure, la plupart de ces entreprises ne voient pas la nécessité de moduler leur mix de production énergétique, voire de réorienter leur stratégie. Vont-elles le faire à un moment ou à un autre ? C'est possible. Les grands acteurs du pétrole disposent des moyens suffisants pour investir significativement dans les énergies vertes. Ils peuvent donc rapidement combler une partie de leur retard. Mais, dans une course de fond, il vaut mieux prendre un bon départ. En attendant, en marge de l'industrie pétrolière, on peut constater que plusieurs énergéticiens de renom ont fait le choix d'une transformation radicale de leurs modèles d'affaire. C'est le cas de l'allemand E.ON, dont le projet de scission en deux entités prévoit que le nouvel E.ON s'articule en priorité autour des énergies vertes, des réseaux de distribution et des services au client.



P. I. - La chute des prix du pétrole n'est-elle pas de nature à freiner le développement des énergies vertes ?



A. C. - Je ne le crois pas. Attention, personne ne minore l'impact de la chute du baril sur les grands groupes pétroliers, mais l'expérience du passé nous apprend à composer avec ces événements cycliques. Autrement dit, nous n'allons pas cesser d'investir dans le renouvelable sous prétexte que la consommation de pétrole devient soudain beaucoup moins coûteuse : la situation peut parfaitement se retourner. Et surtout, le solaire est en train de devenir de plus en plus compétitif. Non seulement cette ressource est infinie, mais les technologies pour l'exploiter ont vu leurs coûts fondre en quelques années. Bien plus que l'analyse du prix du baril, c'est la compétitivité accrue des énergies renouvelables qui doit être mise en exergue.



P. I. - En 2011, vous l'avez rappelé, Total a fait l'acquisition de l'américain SunPower, le numéro deux de l'industrie solaire. En quoi cette opération a-t-elle ancré définitivement vos ambitions ?



A. C. - Total ne s'est pas converti au solaire du jour au lendemain. Nous détenions déjà quelques actifs dans ce secteur depuis les années 1980. Jusqu'au jour où il nous est apparu nécessaire de franchir une étape supplémentaire et d'affirmer nos ambitions en faisant l'acquisition de SunPower, un acteur majeur du secteur basé dans la Silicon Valley. Grâce à cette opération, nous disposons d'une technologie et de compétences qui nous confèrent un rôle pilote dans l'industrie solaire mondiale. La dimension technique était cruciale - avec des produits de grande qualité, notamment des panneaux à haut rendement présentant la meilleure efficacité du marché -, mais elle n'était pas la seule : nous souhaitions un processus d'intégration harmonieux ainsi que l'accès à un marché américain très porteur. SunPower remplissait toutes ces conditions. Depuis, ses produits se sont imposés comme les meilleurs du marché. Nous apprécions d'autant plus cette performance que le début de la décennie 2010 a été difficile : la technologie SunPower avait fait ses preuves, mais les coûts étaient encore trop élevés. Plutôt que de chercher à centraliser les décisions au sein de Total, nous avons préféré laisser à SunPower le maximum d'autonomie. Cette option s'est révélée payante.



P. I. - Chez Total, le pôle Énergies Nouvelles est intégré à une branche qui comprend aussi l'activité Marketing & Services, c'est-à-dire l'ensemble de la distribution des produits pétroliers : pourquoi ce rapprochement ?



A. C. - Ce lien s'explique naturellement : le solaire et le Marketing & Services ont en commun quelque chose de très important, à savoir le contact direct avec le client. Aucune de nos autres activités, y compris les plus stratégiques - exploration-production, raffinage, pétrochimie... - ne cultive autant ce rapprochement avec le consommateur final que le photovoltaïque ou la distribution de produits pétroliers. Dans le cas des carburants, plusieurs millions d'automobilistes se pressent tous les jours dans nos stations-service et nous faisons en sorte de répondre le mieux possible à leurs attentes. S'agissant du solaire, les produits SunPower peuvent être installés aussi bien chez les particuliers que dans des lieux collectifs ou commerciaux ou dans des fermes solaires : là encore, nous devons être capables de coller exactement aux besoins de nos clients. Grâce à ces deux domaines bien différents, produits pétroliers et solutions photovoltaïques, le consommateur perçoit de manière immédiate et très opérationnelle les activités déployées quotidiennement par Total.



P. I. - Depuis longtemps, la question du développement des énergies renouvelables bute sur la question du financement. Que faudrait-il pour optimiser le système actuel ? Les énergies vertes ne sont-elles pas vouées à être éternellement subventionnées, avec le risque de grever la facture du consommateur ?



A. C. - Le financement constitue clairement l'une des clés de voûte du développement des renouvelables. Prenons l'exemple du solaire : l'investissement se fait au premier jour pour une production à coût marginal zéro pendant plus de trente ans ! La maturité d'un prêt et le taux d'intérêt consenti pèsent plus sur le prix de l'électricité que le seul module. Je ressens une prise de conscience de la communauté financière quant à la bancabilité grandissante de la croissance verte. Les lignes bougent, même si de sérieux progrès sont nécessaires, notamment pour améliorer la cohérence et la visibilité des dispositifs de soutien dans le temps. Or ce n'est pas toujours le cas : pourquoi, en France, le solaire devient-il de plus en plus compétitif alors que la contribution au service public de l'énergie (CSPE) - la taxe affectée en particulier au développement du renouvelable - grimpe sans arrêt ? Il y a là une vraie contradiction que même des trésors de pédagogie ne parviennent pas à expliquer. Quant à la crainte de subventions prétendument éternelles, il ne faut rien exagérer : si l'on se projette en 2020, par exemple, je suis sûr que d'ici là les montants auront été largement revus à la baisse. Ce mouvement est d'autant plus inévitable que, redisons-le, les énergies renouvelables concurrencent déjà très sérieusement les énergies traditionnelles : à preuve, le mégawattheure (MWh) d'origine éolienne terrestre ou solaire est aujourd'hui inférieur à celui du nouveau nucléaire - qui intègre tous les dispositifs de sécurité post-Fukushima.



P. I. - Tesla a récemment mis au point le PowerWall, une batterie électrique que l'on peut accrocher au mur et qui peut être rechargée grâce à des panneaux solaires, dans le but d'alimenter toute la maison. Est-ce la voie de l'avenir ?



A. C. - Le monde de l'énergie, au sens large, est en pleine ébullition. L'énergie solaire est déjà sérieusement compétitive par rapport aux énergies traditionnelles dans de nombreux pays. L'innovation digitale, dans le sillage des smart grids et de la domotique, ouvre de formidables perspectives. Tout comme le développement des systèmes de stockage, qui est absolument nécessaire si l'on veut augmenter la part des énergies renouvelables intermittentes dans le bouquet énergétique. La batterie électrique à usage domestique développée par Tesla n'est pas un produit révolutionnaire du point de vue technologique, mais c'est une innovation intéressante au regard de l'offre commerciale associée. Ce qui change, cette fois, c'est le parti pris délibéré de massifier pour réduire les coûts. C'est d'ailleurs tout l'enjeu des énergies renouvelables : si l'on parvient à les répandre à grande échelle et à abaisser durablement leurs coûts tout en les intégrant dans la vie de tous, la transition énergétique sera un plein succès. Mais cela prendra plusieurs décennies.



 


Notes :