Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
DES SOLUTIONS INNOVANTES POUR REDUIRE LA CONSOMMATION
Entretien avec Frédéric MAZELLA
Président-fondateur de BlaBlaCar
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Comment est né le concept de covoiturage ? Est-il commun à de nombreux pays ou fait-il au contraire intervenir des spécificités domestiques ?



Frédéric Mazzella - Tout commence aux États-Unis dans les années 1970. La crise pétrolière fait sentir ses effets et une réflexion s'amorce autour des attitudes qui favorisent les économies de carburant. Dès cette époque, le covoiturage renvoie à deux segments bien identifiés : d'une part, les trajets courts et réguliers ; d'autre part, les déplacements plus longs et exceptionnels. Sans doute l'autostop est-il déjà un outil de covoiturage, mais il ne brille pas par sa fiabilité : sauf exception, on ne sait ni quand on part ni quand on arrive. Et encore moins avec qui. Dans le cas de BlaBlaCar, qui s'est spécialisé sur les trajets longs - plus de 300 kilomètres en moyenne - et occasionnels, la précision et la confiance sont au contraire les maîtres mots : nos membres disposent, en amont, de nombreuses informations sur le trajet - heure et lieu de départ et d'arrivée, coût, photo de la voiture... -, mais aussi sur les autres covoitureurs à bord - photo, âge, biographie, avis des membres... Tout est fait pour savoir avec qui l'on part et pour organiser au mieux ses déplacements.

En France, le covoiturage a pris son essor grâce aux nouvelles technologies (smartphones, réseaux sociaux, Internet haut débit...) qui ont facilité la mise en réseau des individus et permis aux conducteurs et aux passagers d'entrer en relation plus rapidement. Il faut aussi souligner, bien entendu, le travail de BlaBlaCar qui, depuis de nombreuses années, s'efforce de créer une communauté de confiance, de bâtir une plate-forme ergonomique, robuste et fiable, et de sensibiliser les Français aux vertus du covoiturage. Aujourd'hui, la France est le pays où ce mode de déplacement se développe le plus vite, avec un très fort taux de pénétration, notamment chez les 18-25 ans (plus de 35 %).



P. I. - Êtes-vous en mesure de calculer les gains réalisés par votre activité en termes d'empreinte écologique ?



F. M. - Avant toute chose, permettez-moi de vous raconter la naissance de notre aventure. C'était il y a quelques années, au moment des fêtes de fin d'année : faute de pouvoir rallier la Vendée, où réside ma famille, en train - les rames étaient entièrement réservées -, ma soeur et moi sommes descendus en voiture de Paris. Sur l'autoroute, j'ai été frappé de constater à quel point les gens seuls au volant étaient nombreux. J'ai immédiatement pensé à ce gâchis économique mais également écologique, surtout quand il s'agit d'une grosse cylindrée ou d'un véhicule pesant près d'une tonne. En Europe, le taux d'occupation moyen pour un trajet longue distance est de 1,6 personne par voiture. Il est de 1,7 en France, alors qu'il grimpe à 2,8 personnes dans le véhicule d'un membre de BlaBlaCar. Le covoiturage est donc clairement une façon d'optimiser les ressources existantes.

Calculer l'empreinte environnementale exacte est un exercice délicat car plusieurs critères et plusieurs méthodes de calcul entrent en jeu. Selon nos dernières estimations, le covoiturage permet des économies d'énergie considérables : 1 300 000 mégawattheures (MWh) ont ainsi été épargnés en France grâce à notre service sur l'année écoulée. Cela correspond à l'équivalent de la consommation annuelle d'électricité de 280 000 Français ou à l'énergie nécessaire pour parcourir 2 milliards de kilomètres en voiture, soit 50 000 fois le tour de la Terre. Et ce n'est qu'un début : à terme, si l'activité confirme sa montée en puissance, nous pouvons imaginer des chiffres bien supérieurs. Ce qu'il est intéressant de noter également, c'est que le covoiturage permet de répondre aux besoins croissants de mobilité sans construire de nouvelles infrastructures de transport, qui sont coûteuses à la fois financièrement, mais aussi en termes de consommation d'énergie et de ressources naturelles.



P. I. - Cette notion de développement durable était-elle présente dès la création de BlaBlaCar ? Et ses utilisateurs y sont-ils sensibles ?



F. M. - Soyons francs : la plupart de nos membres se convertissent au covoiturage pour des raisons économiques. Un passager peut ainsi se rendre de Paris à Lyon pour 25 euros environ, soit trois fois moins qu'en train, tandis que les conducteurs peuvent partager leurs frais (péage et essence) et ainsi diminuer le coût de leur trajet. Mais au fur et à mesure que nos membres ont recours à notre service, nous les sentons de plus en plus attentifs aux questions écologiques. Un sondage que nous avons réalisé dernièrement montre que les nouveaux inscrits sur BlaBlaCar sont environ 10 % à considérer que le gain environnemental et le lien social ont joué un rôle important dans leur choix initial du covoiturage. Pour les inscrits de longue date, ce chiffre grimpe jusqu'à 40 %. La preuve, en quelque sorte, que notre démarche sensibilise nos concitoyens à ces questions de développement durable. D'ailleurs, un membre de BlaBlaCar sur cinq affirme que la pratique du covoiturage longue distance depuis notre plate-forme l'a incité à mutualiser également ses trajets domicile-travail avec des connaissances ou des voisins. Les gains environnementaux ne sont donc pas restreints aux seuls trajets effectués via BlaBlaCar, mais se diffusent sur des déplacements plus fréquents, au quotidien. Nous contribuons à ce changement des mentalités au profit du partage des ressources. Le covoiturage comme moyen d'éducation : nous n'y avions sans doute pas songé aux débuts de l'entreprise, mais cette réalité s'est peu à peu imposée.



P. I. - Quelles sont les relations de BlaBlaCar avec les industriels, à commencer par les fournisseurs de carburants ? Vous considèrent-ils comme un adversaire, dans la mesure où le covoiturage diminue la consommation de leurs produits ?



F. M. - Ce ne sont pas des adversaires mais des partenaires. Cette relation se concrétise grâce au système des certificats d'économie d'énergie (CEE). Nous avons noué un partenariat avec Total qui lui permet d'acheter des certificats en échange d'un bon carburant de 20 euros offert aux nouveaux membres de BlaBlaCar. Sur le fond, ce système de CEE se révèle d'une haute efficacité. Il permet aux entreprises de satisfaire à leurs obligations écologiques tout en préservant leur compétitivité. Il faut insister sur ce point car, trop souvent, les éléments de politique environnementale à l'intention des entreprises sont présentés comme une menace pour leur fonctionnement opérationnel. Dans le cas des CEE, les intérêts réciproques sont bien défendus : l'État, en particulier, peut réduire les émissions de gaz à effet de serre des entreprises présentes sur le territoire sans que cela ne lui coûte trop cher. Il est le propre émetteur d'une monnaie (les CEE) dont il peut faire varier les volumes selon les orientations décidées en amont.



P. I. - Essence, diesel, électrique : quel type de motorisation défendez-vous en priorité pour le parc automobile du futur ?



F. M. - Le rôle de BlaBlaCar n'est pas d'exprimer une préférence. Nous sommes pragmatiques au sens où nous défendons d'abord la motorisation la moins polluante. Mais, au-delà de la technologie, nous entendons contribuer, via le covoiturage, à modifier les comportements. La partie est loin d'être gagnée : n'est-il pas étonnant que la plupart des spots télévisés pour les voitures représentent des gens seuls au volant ? Si la publicité parvenait à faire évoluer un peu ses codes, ce serait déjà une excellente chose. Rêvons un peu : dans quelques années, si l'on ne croise sur les autoroutes que des voitures bien remplies, alors on pourra se dire que la planète fonctionne de manière un peu plus cohérente. Cela signifierait que le gaspillage en général et le gaspillage de nos ressources énergétiques en particulier sont en train de reculer.



P. I. - À vous entendre, c'est un véritable changement de société que cherche à promouvoir BlaBlaCar...



F. M. - Oui, et ce changement de société est déjà en marche ! En quelques années, nous sommes passés d'un paysage qui vantait la possession et la propriété à un nouveau référentiel qui se traduit par la primauté de l'usage. Regardez l'univers de la musique : il ne s'agit plus d'empiler les disques mais tout simplement d'être en mesure d'écouter les morceaux qui nous plaisent par l'intermédiaire de fichiers et de magasins de musique en ligne, en streaming. S'agissant de l'informatique, on n'achète plus un ordinateur sous prétexte que son disque dur offre de grosses capacités de stockage. On privilégie au contraire des machines qui se distinguent par leur rapidité de connexion avec d'autres univers. Dans une autre veine, le logement chez l'habitant s'inscrit lui aussi dans une logique de dépossession et de recherche de lien social accru. On pourrait ainsi multiplier les exemples d'une société qui cherche à utiliser des équipements et des services de manière un peu différente. BlaBlaCar en est l'illustration parfaite.



 


Notes :