Politique Internationale - La Revue n°149 - HIVER - 2015

sommaire du n° 149
ELECTRIFIER L'AFRIQUE
Entretien avec Jean-Louis BORLOO
Ancien ministre de l'Écologie (2007-2010). Président de Énergies pour l'Afrique
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Qu'est-ce qui vous a conduit à lancer votre fondation Énergies pour l'Afrique ?



Jean-Louis Borloo - La conviction que l'Afrique est le continent du XXIe siècle et qu'il peut devenir, grâce à son formidable potentiel en énergies renouvelables, le premier continent soutenable de l'humanité. De nombreux voyages, de nombreux survols de cette terre plongée dans l'obscurité à la nuit tombée, de nombreuses rencontres, marquantes, émouvantes de sincérité, m'ont fait prendre conscience de l'incroyable défi que représente l'accès à l'énergie pour les 650 millions d'Africains qui en sont privés. Les États qui forment l'Afrique comptent 1 milliard d'habitants. En 2050, ils seront 2 milliards. Et d'ici trente ans, l'Afrique devra en nourrir, former, loger, guérir, employer 1 milliard supplémentaires. À cette date, un quart des actifs de la planète seront africains. Cette population est la plus jeune du monde : 50 % des Africains ont moins de 25 ans. Cette jeunesse, née avec Internet, la télévision et les téléphones mobiles, et dont le niveau d'éducation a considérablement progressé, est un atout pour le continent. Mais elle représente aussi un défi redoutable : de 1950 à 2050, la population d'Afrique subsaharienne aura été multipliée par dix, passant de 180 millions à 1,8 milliard d'habitants. Dans l'histoire de l'humanité, aucune région du monde n'a jamais connu une croissance démographique d'une telle magnitude. C'est un défi immense pour ses dirigeants.



P. I. - Quelles sont les avancées concrètes que vous espérez dans un proche avenir ?



J.-L. B. - Je propose la mise en place d'un plan massif d'électrification du continent. Ce plan permettra à 80 % des Africains d'avoir accès à l'électricité d'ici à 2025 et à l'économie africaine de croître de 10 % pendant dix ans. Les ressources énergétiques du continent et sa puissance démographique deviendront alors de forts leviers de développement. À ce jour, les initiatives sont nombreuses mais éparses, et les multiples critères d'accès aux financements internationaux publics et privés demeurent trop complexes. C'est la raison pour laquelle la création d'une Agence, à objet unique, entièrement consacrée à l'électrification de l'Afrique, dirigée par les Africains et pour les Africains, est indispensable. Elle recevra une subvention de 5 milliards de dollars par an, financée par les pays émetteurs de CO2 qui doivent assumer leurs responsabilités et honorer les engagements pris lors des différentes Conventions climat. Dotée d'une ingénierie publique de haut niveau, elle fédérera les partenaires et des bailleurs de fonds au service des États et des projets. Elle sera aussi un véritable vecteur de mobilisation de l'ensemble des capacités de financement privé, public, classique ou concessionnel. Ce chaînon manquant est le seul outil capable de sécuriser les financements, d'assurer la soutenabilité des projets et, donc, leur faisabilité. Des projets dont le montant est estimé à environ 200 à 250 milliards de dollars.



P. I. - Parmi ces projets, y en a-t-il un qui vous tient particulièrement à coeur ?



J.-L. B. - Il n'y en a pas un en particulier ; il y en a des centaines ! Le formidable potentiel du continent africain, notamment en énergies renouvelables, permet une diversité incroyable des projets - dans l'éolien, le photovoltaïque, la biomasse, la géothermie... -, qui attirent des investisseurs du monde entier. L'initiative Énergies pour l'Afrique consiste justement à sécuriser ces investissements afin que ces projets voient le jour.



P. I. - Ne diriez-vous pas que la prise de conscience de ces besoins en énergie a été un peu tardive ?



J.-L. B. - Non, ce n'est pas la prise de conscience qui a été tardive, mais plutôt les engagements internationaux qui sont trop longtemps demeurés flous et inopérants. Nous avons la possibilité de corriger cela lors de la prochaine conférence internationale sur le climat.



P. I. - D'une manière générale, comment votre discours est-il accueilli ? Sur qui allez-vous vous appuyer pour consolider vos initiatives ?



J.-L. B. - Après avoir parcouru 500 000 kilomètres et rencontré 41 chefs d'État et de gouvernement, je peux vous dire que le constat et les solutions envisagées font désormais consensus. L'adoption à l'unanimité du rapport du président Macky Sall lors du dernier sommet de l'Union africaine, qui prévoit la création d'une Agence dédiée à la mise en oeuvre de ce plan, l'a bien montré. Je le répète : cette Agence a vocation à être créée par les Africains et pour les Africains. C'est sur eux que repose l'existence de ce futur hub indispensable au plan d'électrification du continent.



P. I. - Sur le terrain, quels sont les acteurs les mieux placés pour relayer votre initiative ? Quels sont les meilleurs interlocuteurs ?



J.-L. B. - Il ne s'agit pas de relayer une initiative, mais de mettre en oeuvre un plan massif pour les Africains, dirigé par les Africains. Les États africains sont les principaux acteurs et les meilleurs interlocuteurs pour atteindre cet objectif. Sans la volonté unanime des chefs d'État et de gouvernement, rien ne sera possible. Ils connaissent parfaitement leurs pays, leurs problématiques, leurs besoins et leurs équipements. D'ailleurs, l'outil dédié, l'ingénierie administrative de haut niveau et la subvention publique internationale de 5 milliards par an constituent avant tout des soutiens aux États pour assurer la faisabilité des projets.



P. I. - Y a-t-il des pays qui adhèrent plus spontanément à ces engagements ou qui mettent plus rapidement ces projets en oeuvre ?



J.-L. B. - Encore une fois, les chefs d'État et de gouvernement sont unanimes sur la nécessité d'appliquer ce plan et de faire de l'accès à l'énergie une priorité continentale. Chaque pays se trouve évidemment dans une situation économique particulière qui influe sur ses capacités de mise en oeuvre, plus ou moins rapides. L'accès à l'énergie étant générateur de croissance, c'est une dynamique de développement économique vertueuse qui peut rapidement être enclenchée pour l'ensemble du continent, et pour le reste du monde.



P. I. - À partir de quand pourra-t-on tirer un premier bilan ? S'agit-il d'un combat de très longue haleine ou des avancées rapides sont-elles possibles ?



J.-L. B. - Les deux. Des avancées rapides sont possibles, telles que la mise en place d'un outil dédié et d'un financement public international. Cette subvention peut être décidée dans le cadre des accords qui seront conclus lors de la COP21, permettant ainsi la création d'une structure dès l'année prochaine. Le démarrage de ce plan massif peut donc intervenir très vite. Il s'agira ensuite de maintenir cet effort dans le temps jusqu'à ce que l'objectif d'électrification du continent soit atteint, dans environ dix ans.



P. I. - L'Afrique a-t-elle seulement besoin d'énergies ?



J.-L. B. - L'Afrique a besoin d'avoir accès à l'eau, à la santé, à l'éducation, à l'emploi, à la sécurité... Or rien de tout cela n'est possible sans électricité. L'accès à l'énergie est le préalable à tout autre développement, le facteur indispensable à toute croissance économique et sociale, et à tout équilibre territorial.



P. I. - Que se passera-t-il si rien n'est entrepris ?



J.-L. B. - Sans cette prise de position unanime et ferme des États africains, sans la décision de créer un outil dédié, le multilatéralisme, la dispersion et la confusion entre tous les types de programmes et de financements continueront. Sans un tel organisme, la mise en place opérationnelle du financement public international sera défaillante et nous assisterons alors, impuissants, à un phénomène de déstabilisation massif du continent, mais également du reste du monde. Sous l'effet de la pression démographique, les flux migratoires s'intensifieront, les drames se multiplieront et nous serons dans l'incapacité de nous adapter à cette nouvelle réalité mondiale.



P. I. - Cette année se tient la grande conférence mondiale sur le climat. Cet événement a-t-il un lien avec votre combat en faveur de l'Afrique ?



J.-L. B. - Absolument, les engagements doivent être tenus. C'est une question de justice. L'Afrique est, en effet, l'une des principales victimes du réchauffement climatique alors même qu'elle représente l'un des plus grands puits de carbone pour l'humanité. C'est donc à la fois pour des raisons liées au développement, aux risques de déstabilisation mais aussi par simple souci de justice climatique que les pays émetteurs de CO2 doivent financer ce plan d'électrification, et cela conformément aux déclarations et aux engagements souscrits à l'occasion de la Convention climat de Copenhague en 2009. Cette Convention prévoyait la mise en place d'un financement additionnel à l'aide au développement de 10 milliards de dollars par an pendant les trois premières années, augmentant progressivement ensuite, au profit des régions frappées par le dérèglement climatique, notamment l'Afrique et les petites îles.



P. I. - Votre engagement a-t-il changé votre perception du continent africain ?



J.-L. B. - Non, j'étais passionné par ce continent et totalement conscient des enjeux et des potentiels qu'il recèle avant de m'engager dans ce projet. Ce qui a changé, c'est ma perception du temps, qui est celui de l'urgence. Il est urgent d'agir parce que la course contre la montre a déjà commencé et que les enjeux humains, économiques et environnementaux dépassent de loin les frontières de l'Afrique.



P. I. - Quand on manque de tout, peut-on vraiment se soucier du climat ?



J.-L. B. - L'impact du dérèglement climatique, provoqué de fait par les économies des pays développés, est d'une gravité considérable : vulnérabilité de l'agriculture, sécheresses, difficultés de l'accès à l'eau, pluies de plus en plus irrégulières, inondations, perturbations des écosystèmes et déforestation. Les populations qui n'ont pas accès à l'énergie sont les plus durement touchées, car ce sont elles qui dépendent le plus du climat.



P. I. - Vous vous intéressez depuis des années aux questions climatiques et environnementales. Avec le recul, quels ont été les progrès les plus significatifs ?



J.-L. B. - C'est d'abord la prise de conscience unanime de la communauté internationale mais également du grand public que les questions climatiques et environnementales sont des défis majeurs que l'humanité tout entière doit relever. Des engagements importants ont été pris, des efforts significatifs ont été réalisés, et les mesures mises en oeuvre ont permis dans certains pays de réduire les émissions de gaz à effet de serre, comme c'est le cas en France. Tout cela démontre que c'est possible.



P. I. - Comment voyez-vous l'état de la planète dans quelques années ?



J.-L. B. - Si rien n'est fait, les phénomènes climatiques sans précédent auxquels nous assistons actuellement vont s'amplifier. Nous sommes la dernière génération qui a véritablement une chance d'agir avant que nous ayons atteint l'« orbite 0 ». La préservation de notre environnement, de nos mers, de nos océans, de notre patrimoine commun passe par la mise en oeuvre de réformes structurelles permettant d'accélérer les transitions énergétiques et de développer la croissance verte.



 


Notes :