Politique Internationale - La Revue n°100 - ÉTÉ - 2003

sommaire du n° 100
ISRAËL : L'HEURE DES CONCESSIONS DOULOUREUSES
Entretien avec Ariel Sharon
conduit par
Uri Dan
Journaliste et écrivain israélien
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Uri Dan - Se pourrait-il que vous ayez gagné la bataille contre le terrorisme mais perdu celle que vous meniez contre la création d'un État palestinien ?
Ariel Sharon - Notre gouvernement soutient les principes exposés par le président Bush dans son discours du 24 juin 2002. Pour autant que, dans son application pratique, la feuille de route correspond à ce discours, nous l'acceptons - assortie des quatorze réserves transmises à la Maison-Blanche. Au terme du processus, il faudra bien que les Palestiniens se gouvernent eux-mêmes.
U. D. - Ces réserves sont-elles essentielles ?
A. S. - La principale question est celle de la sécurité et de la manière dont sera conduite la lutte contre le terrorisme. En la matière, il n'y a pas de désaccord sur le fond mais, plutôt, des différences dans la formulation des choses. Vient ensuite la question des étapes. Il est entendu avec les États-Unis qu'on ne passera à la phase suivante que lorsque la précédente sera achevée. L'avancée du plan se fera en fonction non pas du calendrier mais des progrès sur le terrain. C'est pourquoi la succession des étapes revêt, à nos yeux, une importance capitale. Notre troisième réserve concerne les prétentions des Palestiniens visant à faire revenir en Israël les réfugiés de 1948.
U. D. - C'est pourtant l'une de leurs principales revendications...
A. S. - La création d'un État palestinien est dans notre intérêt et dans celui des Palestiniens. Il faut toutefois que l'État palestinien soit aussi une solution pour les réfugiés. Une situation dans laquelle un seul peuple aurait deux États est inacceptable. C'est le fond de la pensée des Palestiniens, et nous ne sommes pas prêts à l'admettre. Il faut comprendre que le retour des réfugiés sur notre territoire signifie la destruction d'Israël en tant qu'État juif et que nous n'y consentirons donc jamais. D'où ma conviction que l'État palestinien doit être aussi la réponse à cette question-là. Il faut que ce soit parfaitement clair : les réfugiés palestiniens - ceux de 1948, leurs enfants et leurs petits-enfants - ne pourront jamais s'installer en Israël, un point c'est tout.
U. D. - Remettez-vous en cause la réunion des familles ?
A. S. - Les gouvernements précédents ont commis une très grave erreur. Pour camoufler la question du retour de réfugiés palestiniens en Israël, ils ont élargi le cadre de ce qu'on appelle la " réunion des familles ". Depuis 1994, près de 130 000 Palestiniens sont entrés en Israël par ce biais - et je ne parle pas des mariages. J'ai interrompu ce processus dangereux.
U. D. - La renonciation par les Palestiniens à leur exigence de retour en Israël est-elle le seul préalable à la reconnaissance, par Jérusalem, de l'existence d'un État palestinien ?
A. S. - Les Palestiniens doivent reconnaître le droit que chaque Juif acquiert à sa naissance (ce que les Français appellent droit du sang et les Anglais birthright), c'est-à-dire le droit à l'existence d'un État juif indépendant dans le pays d'origine du peuple juif. C'est, en ce qui me concerne, la condition de la fin du conflit. Ce n'est pas une affaire simple. Malgré leur importance majeure, les accords signés avec l'Égypte et la Jordanie n'ont pas permis de mettre un terme à ce conflit. Ledit conflit ne pourra prendre fin qu'avec la reconnaissance du droit inaliénable du peuple juif. L'enjeu doit être clair dès le départ : personne en Israël, tous partis politiques confondus, n'acceptera le retour de réfugiés palestiniens dans nos frontières, car ce retour entraînerait la destruction de l'État juif.
U. D. - Dans un premier temps, seriez-vous prêt à geler de nouvelles constructions dans les implantations existantes ou à faire évacuer les points d'implantation sauvages ?
A. S. - C'est une question délicate. Elle sera abordée dans la phase finale de la négociation. Il ne convient pas de l'aborder pour le moment. Concernant les points d'implantation non autorisés par le gouvernement, nous allons commencer à les évacuer dès maintenant.
U. D. - Comment avez-vous ressenti la tension entre Londres et Jérusalem avant et pendant la guerre en Irak ?
A. S. - C'est très grave. Comparer l'Irak et Israël est indigne et déplacé (2). J'avais toujours considéré Tony Blair, que j'ai rencontré à plusieurs reprises à Londres et à Jérusalem, comme un ami d'Israël. Il l'est peut-être encore, mais ses propos, qu'il a accompagnés d'exigences à notre égard, ressemblent trop à une ingérence malséante dans nos affaires.
U. D. - Pourquoi cette attitude ?
A. S. - Elle est difficile à expliquer et relève probablement de difficultés intérieures. Tony Blair, qui avait besoin de l'appui du Parlement britannique pour la guerre en Irak, l'a peut-être obtenu au moyen d'une comparaison inutile et nuisible à Israël. Le peuple juif doit être vigilant dans ce genre d'affaires. Ce n'est pas à lui d'en payer le prix.
U. D. - Si le président George W. Bush devait choisir entre Ariel Sharon et Tony Blair, ne craignez-vous pas qu'il ne choisisse son allié dans la guerre contre Bagdad, Tony Blair ?
A. S. - Je tiens à le souligner : nous ne sommes pas en conflit avec les États-Unis ; je n'ai pas le sentiment d'être soumis à une quelconque menace. Nous ne sommes pas sous pression. Nous dialoguons. Il y a parfois des différences d'approche, mais nos relations sont très étroites. Nous n'avons même jamais eu d'aussi bonnes relations avec la Maison-Blanche.
U. D. - Selon certaines interprétations, la feuille de route est encore pire que les accords d'Oslo. N'avez-vous pas l'impression d'avoir été leurré ?
A. S. - Non et non. Il sera impossible de faire bouger Israël sur les questions essentielles de son existence. Nous ne sommes pas la balle de je ne sais quelle partie de ping-pong.
U. D. - Estimez-vous que la période de violence des derniers trente-trois mois touche à sa fin ?
A. S. - Je ferai tout pour qu'il en soit ainsi. Je n'ai pas l'intention de rester passif. Je ne suis pas dans l'expectative et n'attends pas de coup de téléphone ! Dès que le nouveau premier ministre palestinien est entré en fonctions, je lui ai proposé de travailler ensemble. Nous nous sommes déjà rencontrés deux fois à Jérusalem avant le sommet d'Akaba et, bien sûr, nous allons nous revoir.
U. D. - Voyez-vous en Mahmoud Abbas un dirigeant avec qui vous pourriez parvenir à un accord ?
A. S. - Mahmoud Abbas a compris qu'on ne peut pas avoir raison d'Israël par la terreur.
U. D. - Si les Américains vous disaient qu'ils ont initié une révolution dans la région tout entière et qu'il vous appartient maintenant d'y apporter votre contribution en démantelant des implantations, que feriez-vous ?
A. S. - Dans certains domaines, nous serions prêts à aller loin, à faire des sacrifices très douloureux. Je l'ai cependant dit et répété au président Bush : je n'ai pas fait de concessions hier, je n'en fais pas aujourd'hui et n'en ferai jamais demain pour tout ce qui touche à la sécurité d'Israël. Je lui ai clairement expliqué que la responsabilité historique de l'avenir et du sort du peuple juif pesait sur mes épaules et je lui ai bien fait comprendre que je ne transigerai pas à ce sujet. En définitive, nous serons les seuls à déterminer ce qui est dangereux pour Israël et ce qui ne l'est pas.
U. D. - Quand vous parlez de faire des " concessions " ou de prendre des " mesures douloureuses ", n'est-ce pas une façon d'éluder la question ?
A. S. - Absolument pas. Nous parlons du berceau du peuple juif. Tout notre passé se rattache à des endroits historiques comme Bethléem, Siloé, Bet El, et je sais qu'il nous faudra renoncer à certains d'entre eux. Il faudra nous séparer de lieux qui sont liés à chacune des étapes de notre histoire. J'en souffre en tant que Juif et je comprends la peine de ceux qui ne m'approuvent pas. Mais j'ai décidé de tout faire pour parvenir à un accord de paix véritable. La raison l'emporte sur les sentiments.
U. D. - Vous entendez par là que les implantations de Siloé et Bet El sont candidates à l'évacuation ?
A. S. - Non. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
U. D. - Alors, qu'entendez-vous exactement ?
A. S. - En parlant de concessions douloureuses, je souhaitais expliquer de quelle douleur il s'agit. La caverne de Macpéla, sépulture unique au monde, Siloé, grand centre politique et spirituel juif pendant 369 ans, Bet El ou le tombeau de Rachel sont des endroits auxquels, en tant que Juif, je me sens lié corps et âme. Celui qui ne comprend pas le caractère douloureux de ces concessions n'est pas capable de conclure une vraie paix.
U. D. - Qu'arrivera-t-il à ces lieux ?
A. S. - Je n'ai pas dit qu'il leur arriverait quoi que ce soit. Nous discuterons de chaque question en temps et en heure. Je parle de douleur en général. Hébron, où le roi David régna pendant sept ans et six mois, fait partie de l'histoire du peuple juif. À Hébron, la communauté juive s'est perpétuée pendant des milliers d'années. Existe-t-il ailleurs dans le monde un lieu comparable à la caverne de Macpéla, où sont enterrés les pères et mères de la nation - Abraham et Sarah, Isaac et Rébecca, Jacob et Léa ? Je lis la Bible aussi souvent que possible et je comprends notre profond attachement spirituel à ces lieux. Avant et par-dessus tout, je suis juif. Ma pensée est dominée par ce que sera l'avenir des Juifs dans trente ans, dans trois cents ans et dans mille ans. C'est ce qui me préoccupe et m'intéresse.
U. D. - Avez-vous toujours l'intention de faire venir en Israël un million de nouveaux immigrants juifs au cours des dix années à venir ?
A. S. - Absolument. Je considère l'immigration en Israël de Juifs du monde entier comme un objectif central, peut-être même l'objectif le plus important à l'heure actuelle. Nous devons faciliter au maximum l'immigration des Juifs qui désirent s'installer chez nous. Bien entendu, je ne parle pas des formalités bureaucratiques. Pour moi, est juif tout individu qui vient en Israël, se sent appartenir au peuple juif, fait son service militaire et est prêt à se battre. En tant qu'ancien commandant du corps des parachutistes, je peux vous dire qu'actuellement le quart des combattants, officiers et simples soldats sont des nouveaux immigrants. Malgré toutes les difficultés d'absorption, les nouveaux immigrants s'intègrent bien dans la société israélienne, dans tous les secteurs de la production et de la création.
U. D. - Lorsque Bush vous demande de mettre en œuvre la feuille de route, que lui répondez-vous ?
A. S. - Il y a là une erreur d'appréciation de nos rapports avec les États-Unis. Je vous répète que je me sens investi d'une responsabilité historique à l'égard du peuple juif. Tout ce qui se produira ici aura une influence sur la vie des Juifs du monde entier. Je ne manquerai toutefois pas l'occasion qui s'offre aujourd'hui de parvenir à un accord politique. On m'a accusé de n'avoir aucun plan d'action. En vérité, je suis le seul à avoir formulé un projet politique : celui-ci a finalement été avalisé et intégré dans la vision du président Bush à la suite de nos sept rencontres à la Maison-Blanche.
U. D. - Certains de vos ministres affirment que la feuille de route est une " catastrophe nationale "...
A. S. - Il y a toujours des pessimistes. Encore une fois : en échange d'une paix véritable et une fois les intérêts sécuritaires d'Israël assurés, je suis prêt à des concessions douloureuses. Je peux affirmer avec certitude que je réussirai à les faire adopter par le gouvernement ainsi que par la Knesset.
U. D. - Un ancien ambassadeur des États-Unis en Israël propose au président Bush de remplacer la feuille de route par une tutelle internationale sur les territoires palestiniens. Qu'en pensez-vous ?
A. S. - Je ne vois pas de raison de s'écarter du plan Bush. Ni tutelle ni ingérence américaine ou internationale n'apporteront de solution à nos problèmes. Cela ne ferait que limiter nos capacités d'autodéfense contre les menées terroristes qui, comme vous le savez, sont très alarmantes.
U. D. - Et si vous étiez soumis à des pressions ?
A. S. - Nous y revoilà ! À lire les médias, de terribles pressions seraient exercées sur Israël. On nous terrifierait du matin au soir. La lecture des gros titres des journaux me fait franchement sourire. La coopération entre Israël et les États-Unis n'a jamais été meilleure que pendant la guerre en Irak et en ce moment même. Sans être d'accord sur tous les points, dans le passé comme aujourd'hui, la base de cette relation reste la transparence : les Américains savent parfaitement ce que nous sommes prêts à accepter ou à refuser. Pour quelque chose de sérieux - et non pour les illusions qui nous ont bercés jusque-là -, je suis prêt à des concessions d'envergure. Mais rien en ce qui concerne la sécurité de l'État et de ses citoyens. Je ne cesserai jamais de rappeler que, malgré l'amitié qui nous lie aux Américains, il est une chose que je ne ferai pas et que je ne recommanderai pas de faire à mes successeurs : confier la sécurité d'Israël à d'autres qu'aux Israéliens eux-mêmes. Quelles que soient les garanties qu'on nous promette, notre défense doit rester entre nos mains. Je ne placerai pas Israël en position de subir des pressions. Mon conseil : ne pas s'alarmer et ne pas se laisser alarmer.
U. D. - Selon des rapports américains, il y aurait aujourd'hui en Cisjordanie environ cent points d'implantation sauvages. Pourquoi ne les faites-vous pas évacuer ?
A. S. - Je ne suis pas prêt à discuter sur les chiffres. Cela aussi, je l'ai déjà dit : il y a ce qui est autorisé par le gouvernement et ce qui ne l'est pas. Il suffit de vérifier. Nous allons commencer à évacuer des points d'implantation non autorisés.
U. D. - Pourquoi n'avez-vous pas salué l'entrée en fonctions du gouvernement Abou Mazen par un geste israélien ?
A. S. - Nous avons déjà fait des gestes. Avant le discours du président Bush en juin 2002, nous sommes tombés d'accord sur la façon dont les négociations seraient menées. Notre but est de parvenir à un accord. Pas de participer à une cérémonie de plus sur la pelouse de la Maison-Blanche. Nous avons déjà assisté à ce spectacle. Tout dépendra du passage à l'épreuve des faits. Il n'est pas question de renoncer au moindre point ; tout doit être exécuté jusqu'au bout. L'accord d'Oslo était voué à l'échec dès le départ, en raison de sa complexité. Les gouvernements d'Israël ont préféré fermer les yeux. Trop attachés à se concilier l'autre camp, ils ont récolté en échange la montée du terrorisme. Par un effort suprême, nous avons réussi à freiner cette vague déferlante. De plus en plus de Palestiniens réalisent désormais qu'il est impossible de briser Israël par le terrorisme et que Yasser Arafat est responsable des souffrances qu'ils endurent.
U. D. - Abou Mazen parviendra-t-il à se libérer de l'emprise d'Arafat ?
A. S. - La lutte qui se déroule en ce moment n'est pas simple. Si Abou Mazen ne dispose pas de toutes les compétences, et si Arafat continue de tirer les ficelles, les chances d'aboutir à un accord seront minimes, voire nulles.
U. D. - Dans son doctorat, obtenu à l'université de Moscou en 1980, Abou Mazen nie l'existence de la Shoah. Le lui avez-vous pardonné ?
A. S. - Je n'ai rien pardonné mais, pour l'instant, cette question n'est pas à l'ordre du jour. J'ai rencontré Abou Mazen quelquefois du temps où j'étais ministre des Affaires étrangères et également l'an dernier quand j'étais premier ministre. Il semble avoir réalisé qu'il est impossible de vaincre Israël par la force, et qu'un accord est nécessaire. Cela dit, il n'est pas membre du mouvement sioniste - ni lui ni la majorité des Arabes de la région qui n'ont pas reconnu le droit inaliénable du peuple juif d'établir ici son État. Le conflit ne prendra vraiment fin que lorsque les Arabes reconnaîtront ce droit. Puisqu'ils n'y sont pas prêts dans l'immédiat, il faut progresser par étapes vers la solution.
U. D. - Vous souhaitez rester dans l'Histoire comme celui qui aura opéré une volte-face spectaculaire à l'égard des Palestiniens...
A. S. - J'ai décidé de faire un effort véritable pour parvenir à un accord véritable. Qui a vu comme moi la colossale entreprise de l'État d'Israël en devenir, la prodigieuse consolidation de l'État juif, saisit peut-être mieux les problèmes et entrevoit plus nettement la voie à suivre pour arriver à une solution. Cette mission me semble incomber à ma génération, qui a eu le grand privilège de vivre l'une des périodes les plus dramatiques de l'histoire du peuple juif.
U. D. - Avez-vous réellement l'intention d'effectuer le partage du Pays d'Israël occidental ?
A. S. - Je pense que c'est ce qui se produira finalement. Il faut être réaliste. Il y aura en définitive un État palestinien. Je considère, avant tout, les choses de notre point de vue. À mon avis, il ne nous appartient pas de dominer un autre peuple et de gérer son existence. Je ne pense pas que nous ayons la force d'assumer cette charge écrasante, ni sur le plan moral ni sur le plan économique.
U. D. - Pourtant, sous votre direction, Israël exerce à nouveau un contrôle direct sur certaines villes palestiniennes...
A. S. - Notre présence à Jenine et Naplouse est temporaire et n'est intervenue que pour protéger nos citoyens contre les actions terroristes. Cette situation ne saurait durer.
U. D. - D'aucuns prétendent que le mur de protection que vous faites ériger n'est pas simplement destiné à empêcher l'entrée en Israël de bombes humaines, mais aussi à fixer unilatéralement les frontières de l'État...
A. S. - Ni frontière politique ni frontière de sécurité, ce mur de protection n'est qu'un obstacle de plus pour empêcher l'entrée en Israël de terroristes. Les travaux progressent très rapidement au moyen d'une gigantesque flotte d'engins de chantier. Le tronçon entre le Guilboa et Elkana sera terminé vers la fin de l'année.
U. D. - Ce mur englobera-t-il de grandes implantations comme Ariel et Emmanuel ?
A. S. - En règle générale, les murs ne détermineront pas le sort des implantations. Nous avons intérêt à construire ces barrières pour qu'elles englobent de notre côté le plus grand nombre de localités juives et, dans la mesure du possible, seulement un petit nombre de localités arabes.
U. D. - Je répète ma question : qu'adviendra-t-il d'Ariel et d'Emmanuel ?
A. S. - Je crois qu'elles seront englobées de notre côté.
U. D. - Et Netzarim, l'implantation située dans la bande de Gaza ?
A. S. - Je ne souhaite pas, pour l'instant, porter la discussion sur telle ou telle localité. Il faut éviter de trop s'étendre sur ce problème délicat. Mais si nous trouvons à qui parler, si les Palestiniens comprennent que paix ne signifie pas actions terroristes, incitation à la violence et menées subversives contre Israël, s'ils comprennent qu'il faut agir contre les terroristes, alors j'affirmerai la nécessité de prendre des mesures douloureuses pour chaque Juif, et pour moi en particulier.
U. D. - Certains voient en vous un de Gaulle israélien...
A. S. - En faisant cette comparaison, il ne faut pas oublier un point capital : l'Algérie, c'est ici, pas à quelques centaines de kilomètres au-delà de la mer. Une bien plus grande prudence s'impose donc.
U. D. - Dans le passé, vous parliez d'accords transitoires à long terme. Vous ne croyiez pas à une solution permanente et à la fin du conflit...
A. S. - L'ébranlement qu'ont subi le monde arabe en général et les Palestiniens en particulier a créé un climat favorable qui n'existait pas jusque-là. Il serait donc possible de parvenir à un accord plus vite qu'on ne le croit. Même aujourd'hui, le règlement doit être réalisé par étapes et l'on ne passera à l'étape suivante que lorsque la précédente sera totalement achevée.
U. D. - Si les Israéliens vous ont élu par deux fois à une forte majorité, c'est pour vous voir défaire Arafat et l'écarter. Mais il est toujours là, à Ramallah, aux portes de Jérusalem !
A. S. - À mon avis, l'un de nos grands succès est d'avoir ouvert les yeux de beaucoup de gens, en Israël comme ailleurs, sur la réalité de l'Autorité palestinienne et de son chef. J'ai choqué pas mal de monde lorsque j'ai employé cette expression pour la première fois, mais c'est un fait : Yasser Arafat est désormais hors jeu.
U. D. - Avec un Irak sous contrôle américain, n'est-ce pas l'occasion de rajeunir certaines de vos conceptions sur le rôle de zone tampon attribué à la vallée du Jourdain ?
A. S. - Certains Israéliens voudraient être plus petits, plus dépendants d'autrui et moins capables de se défendre par leurs propres moyens. Ils oublient que la défense de la nation ne dépend pas de la conjoncture. Contrairement à ce qu'ils pensent, nous devons faire face à un monde plein de dangers. Nous ignorons comment les choses vont tourner en Irak et quelle sorte de régime y sera établi. Les Américains n'y resteront pas éternellement. Israël a aussi d'autres ennemis, l'Iran par exemple. N'oubliez pas que ce pays, où même les modérés réclament la destruction d'Israël, cherche activement à se doter d'armes de destruction massive, et développe des missiles balistiques capables d'atteindre notre territoire. Sans parler de son soutien au Hezbollah au Liban, ou de ses menées subversives auprès des Arabes israéliens pour les inciter à des actions terroristes contre l'État juif. De son côté, la Libye est résolue à obtenir l'arme nucléaire. On ne sait pas, non plus, de quel côté penchera l'Arabie saoudite. Et, bien entendu, il y a la Syrie. En d'autres termes, la guerre en Irak a créé une situation nouvelle dans un monde ancien.
U. D. - La rapidité avec laquelle l'Irak s'est effondré vous a-t-elle surpris ?
A. S. - Non. Je n'ai pas un instant pris pour argent comptant les commentaires dramatiques et alarmistes des médias au début de la guerre. Les Américains sont puissants mais circonspects. Ils ne sont peut-être pas toujours aussi brillants que ceux qui prophétisaient leur défaite, mais ils savent travailler sérieusement, de façon ordonnée. La transformation de l'Irak en démocratie telle que nous la concevons ne paraît pas certaine. J'aurais aimé qu'Israël fût entouré d'États démocratiques, mais ce ne sera malheureusement pas le cas de sitôt. Sans doute parce que les États-Unis n'ont jamais fait l'effort de propager la démocratie au Moyen-Orient. Ailleurs, et notamment à l'égard du bloc communiste, ils ont investi de gros moyens dans la sensibilisation à la démocratie. Ils sont parvenus à un résultat impressionnant. La démocratie ne peut pas être introduite d'un seul coup dans tous les pays. En ce qui concerne notre région, il est évident que le facteur islamique rend la difficulté d'autant plus grande.
U. D. - Comment se fait-il que les Américains n'aient trouvé, à ce jour, aucune preuve convaincante de l'existence d'armes de destruction massive en Irak ?
A. S. - Le pays est immense. Les Irakiens ont eu largement le temps de dissimuler ces armes. Nous savons à coup sûr que l'Irak possédait des armes chimiques et biologiques, et que Saddam Hussein s'efforçait d'obtenir l'arme atomique.
U. D. - La Syrie dispose-t-elle d'armes non conventionnelles ?
A. S. - Oui. Elle possède un important arsenal d'armes chimiques ainsi que des lanceurs. La menace d'une offensive de Damas ne me semble cependant guère plausible en raison du délabrement de l'armée syrienne. De plus, les Syriens ont compris que l'armée israélienne était capable de défendre le pays.
U. D. - Dans ce cas, pourquoi redouter la Syrie ?
A. S. - Je viens de vous le dire : Damas possède des armes chimiques, tente de développer des armes biologiques et dispose d'une force terroriste à sa dévotion, le Hezbollah. Mais c'est aussi son incapacité à évaluer correctement les situations qui la rend dangereuse. Ainsi, il était clair que l'Irak n'avait aucune chance de sortir victorieux. Il suffisait, pour s'en persuader, de consulter les sources largement ouvertes. Assez curieusement, le président al-Assad a estimé que les États-Unis allaient perdre. Il a accueilli des figures clés du régime de Saddam Hussein. Nous savons aussi que les Irakiens ont transféré en Syrie des équipements, soit pour les cacher, soit pour armer le Hezbollah. Assad ne se rend pas compte des réalités. Il risque de commettre la même erreur d'appréciation à l'égard d'Israël.
U. D. - Comment l'éviter ?
A. S. - Il faut que les Américains exercent une très forte pression, économique et politique, sur la Syrie. Leurs exigences doivent être claires et précises : Damas doit dissoudre les organisations terroristes palestiniennes qui agissent depuis son territoire ; expulser les Gardiens de la Révolution iraniens de la Bekaa libanaise - région entièrement sous contrôle syrien ; mettre fin à la coopération entre la Syrie et l'Iran ; déployer l'armée libanaise au Sud-Liban, en expulser le Hezbollah et retirer les batteries de missiles dirigées contre Israël qui se trouvent dans cette zone. Il faut aussi, bien sûr, que les troupes syriennes soient obligées d'évacuer le territoire libanais.
U. D. - Vous excluez toute action militaire ?
A. S. - Ce n'est pas à moi de faire des recommandations aux États-Unis.
U. D. - Dans l'hypothèse d'une attaque américaine, la Syrie n'a jamais caché qu'elle prendrait pour cible Israël...
A. S. - Israël saura se défendre. Inutile de multiplier les déclarations et les avertissements à ce sujet. Réagir avec calme est encore la menace la plus efficace.
U. D. - On dit que la position d'Israël en Europe n'a jamais été aussi mauvaise...
A. S. - Cela peut s'expliquer par l'antisémitisme qui règne en Europe et qui s'est traduit, ici ou là, par divers incidents. Nous sommes conscients du danger d'un antisémitisme camouflé en opposition à la politique d'autodéfense d'Israël.
U. D. - La politique israélienne ne contribue-t-elle pas à produire cette image négative ?
A. S. - En quoi ? Parce que nous ne cédons pas au terrorisme de Yasser Arafat ?
U. D. - Au bout du compte et tous arguments confondus, le nouveau contexte stratégique créé par la guerre d'Irak est-il favorable ou défavorable à Israël ?
A. S. - Une terrible dictature dominait l'Irak. Saddam Hussein, qui cherchait depuis des décennies à acquérir la bombe atomique islamique, avait finalement décidé de la fabriquer lui-même. La disparition de la menace irakienne est évidemment un soulagement. Mais les autres menaces demeurent, qu'il s'agisse de l'Iran, de la Libye ou de l'Arabie saoudite qui continue à financer les organisations terroristes palestiniennes.
U. D. - Ce qui s'est passé en Irak devrait-il se répéter, sous une forme ou sous une autre, en Iran, en Libye et en Arabie saoudite ?
A. S. - Les États-Unis se sont très largement impliqués en Irak sous un leadership courageux et audacieux. Mais il ne me semble pas réaliste d'envisager une seconde intervention aussitôt après la première. Une superpuissance a, elle aussi, des limites. Remporter une victoire affaiblit, dans une certaine mesure. Il est néanmoins possible qu'une ère nouvelle s'ouvre devant nous. Le traumatisme causé au Moyen-Orient par la guerre en Irak pourrait entraîner de grands changements. Pour Israël, l'occasion se présente d'établir de nouvelles relations avec les États arabes et les Palestiniens. Il ne faudrait pas laisser passer cette chance.
U. D. - Pensez-vous pouvoir parvenir à un accord dans un délai raisonnable ?
A. S. - Tout dépendra des Arabes. Si les nouveaux dirigeants palestiniens comprennent la nécessité de se réformer, de lutter contre le terrorisme, de mettre fin aux incitations à la violence, de démanteler toutes les infrastructures terroristes et s'ils mettent réellement en application ce qu'ils acceptent sur le papier, alors, oui, il sera possible de parvenir à un accord.
U. D. - Votre calendrier s'est trouvé bouleversé par une nouvelle série d'attentats-suicides qui ont fait des dizaines de victimes...
A. S. - Les pertes actuelles sont particulièrement lourdes et cruelles car il s'agit surtout de civils - des hommes, des femmes et des enfants qui sont pris délibérément pour cibles par les terroristes palestiniens. Nous devons pourtant poursuivre la lutte, malgré notre peine. Pour ma part, je n'ai jamais désespéré, y compris dans les moments les plus difficiles de mon existence. Durant la guerre d'Indépendance, en 1948, gravement blessé à la bataille de Latroun, alors que nous cherchions à briser l'encerclement de Jérusalem, j'ai tenu bon. Pendant la guerre du Kippour, en 1973, j'étais certain de la victoire dès l'instant où nous avons franchi le canal de Suez. De la même manière, je suis sûr aujourd'hui que nous vaincrons.
U. D. - Sur quoi se fonde votre optimisme ?
A. S. - Avant tout, sur la capacité de résistance des Israéliens. Connaissez-vous beaucoup de peuples de pays démocratiques qui auraient fait preuve d'une telle endurance dans cette guerre impitoyable qui nous est imposée depuis le 29 septembre 2000 ? Le terrorisme arabo-palestinien contre les Juifs d'Eretz-Israël sévit, en réalité, depuis plus de cent vingt ans, mais les dernières années furent spécialement éprouvantes. Néanmoins, en dépit de tout, les Israéliens ne cèdent pas à la terreur et continuent de mener une vie normale. Nos combattants, en matière de courage, n'ont rien à envier à ceux des générations précédentes. Quant aux civils, ils manifestent une fermeté, un sens des responsabilités et un sang-froid dignes d'éloges. Le terrorisme n'a pas réussi à abattre notre moral et notre démocratie - la première et la seule démocratie du Moyen-Orient.

Notes :

(1) D'Uri Dan, Joseph Kessel a écrit : " Quel journaliste ! Il a toutes les vertus de la profession : besoin de savoir, courage indomptable, promptitude étonnante du coup d'œil, don exceptionnel de voir et d'écrire, ardeur à vivre, passion du métier... " (Les Fils de l'impossible, Plon, 1970).
(2) Comparaison faite le 4 avril 2003 par Tony Blair sur les ondes de la BBC en langue arabe.