Politique Internationale - La Revue n°100 - ÉTÉ - 2003

sommaire du n° 100
MOYEN-ORIENT : VERS UNE SECONDE GUERRE DE CENT ANS ?
Article de Michael Barry
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Amico meo George Ortiz
Un mois à peine après la foudroyante conquête anglo-américaine de l'Irak, censée remodeler le Moyen-Orient tout entier pour hisser enfin la région vers un peu plus de démocratie, de paix et de progrès, force restait de constater combien ladite région retombait déjà, et lourdement, dans ses ornières les plus profondes.
Cette zone qui court de l'Indus au Nil n'a connu qu'une seule fois une pleine unification politique : sous l'empire achéménide du VIe au IVe siècle avant notre ère. Elle demeure une entité organique dont chaque soubresaut affecte toutes les parties. Depuis son islamisation à partir du VIIe siècle de notre ère, les tourments du Moyen-Orient rejaillissent aussi sur deux zones vitales situées à sa périphérie : l'Afrique du Nord et le monde malais. Mais en ces sombres lendemains de guerre américano-irakienne, restreignons nos regards au seul Moyen-Orient : ce théâtre est déjà assez vaste (1).
L'orient de la région : Afghanistan et Pakistan
D'abord l'enlisement oriental : en visite éclair à Kaboul, Islamabad et New Delhi le 9 mai 2003, le sous-secrétaire d'État américain Richard Armitage s'empressait de rassurer ses interlocuteurs. Il s'employa à apaiser les inquiétudes du gouvernement afghan de Hâmed Karzaï et réitéra l'engagement moral de Washington : dégager, au moins à terme, un financement sérieux - malgré la crise irakienne - pour aider à reconstruire un pays rendu exsangue par vingt-trois années de guerre. Au Pakistan, il exhorta le général-président Pervez Musharraf à surveiller de plus près, et donc à réprimer, les menées persistantes de divers groupes extrémistes toujours bien abrités sur son sol - dont les anciens tâlebân - aux confins poreux de ses deux voisins afghan et indien. En Inde, enfin, il prêta une oreille attentive aux accusations et aux doléances des porte-parole du premier ministre Vajpayee quant à la poursuite obstinée d'une subversion terroriste pakistanaise au Cachemire.
Tandis que le faible gouvernement central afghan avouait son incapacité complète à imposer sa volonté aux " seigneurs de la guerre " dans les provinces, les attentats ponctuels, tout au long des routes du nord, du sud et de l'est, contre soldats américains, humanitaires européens ou fonctionnaires nommés par Kaboul, témoignaient cruellement d'une pacification inachevée. Le regain proprement exponentiel de la production du pavot et, surtout, la tension islamiste toujours aussi fiévreuse dans les zones pakistanaises tribales limitrophes, d'où s'infiltraient les commandos de Golbadîn Hekmatyâr et autres sympathisants, restés actifs, du mollâ'Omar, complétaient ce sombre tableau.
Mais le malaise s'étendait à la région. Ainsi les trois gouvernements de Kaboul, Islamabad et New Delhi avaient-ils salué avec optimisme, dès février 2002, la reprise du vieux projet d'un gazoduc qui relierait un jour, pensait-on, les champs d'hydrocarbures turkmènes aux débouchés portuaires du Pakistan et aux usines de l'Inde : source évidente de prospérité pour tous. Mais le 16 mai 2003, New Delhi, malgré la reprise prudente de pourparlers diplomatiques avec son voisin musulman, exigeait du Turkménistan la promesse formelle d'une suspension automatique de toute livraison d'hydrocarbures au Pakistan à travers l'Afghanistan, en cas d'hostilités ouvertes entre Islamabad et l'Inde - les deux puissances nucléaires d'Asie du Sud.
Le cœur de la région : l'Iran et l'Irak
Au cœur de la région, les rapides triomphes militaires américains de part et d'autre du territoire iranien - en Afghanistan et surtout en Irak - poussaient les mollarques les plus conservateurs de Téhéran, épouvantés devant une menace aussi évidente pour leur régime, dans leurs derniers retranchements.
La carte chiite
Guide suprême de la Révolution, l'âyatollâh'Alî Khameneï qualifiait l'effondrement rapide des troupes irakiennes, face aux Américains, de " honte éternelle ". Arme ultime de l'aile dure du régime de Téhéran : tenter de jouer de l'influence, longtemps traditionnelle, du clergé iranien parmi les chiites du sud mésopotamien - soit plus de 60 % de la population irakienne - afin de les soulever contre la présence des Alliés. Une nouvelle station de radio, en langue arabe, émettait, dès la fin du mois d'avril, depuis Téhéran, pour flétrir les troupes américaines et britanniques basées en Irak comme autant de " forces d'occupation ". Le 10 mai, l'âyatollâh irakien Bâqer al-Hakîm rentrait de vingt-trois années d'exil à Téhéran pour recevoir l'acclamation enthousiaste des foules chiites du sud mésopotamien et exiger la constitution, à Bagdad, d'une " république islamique ". Pendant ce temps, à Téhéran, dans ses prônes du vendredi, l'âyatollâh conservateur Ahmad Djannatî exhortait les fidèles en ces termes - et ce clerc entendait manifestement s'adresser aux chiites des deux côtés de la frontière : " Les Irakiens parviendront enfin à la conclusion que la seule manière de chasser les Américains sera d'en venir à une intifâda. Le peuple irakien doit rester uni, et suivre ses dirigeants religieux, pour bouter l'ennemi dehors et gouverner son propre pays. "
Toutefois, une éventuelle influence des hiérarques iraniens sur l'évolution politique du Sud irakien dépendra, en dernier lieu, de leur propre assise en Iran. Or celle-ci, au printemps de 2003, paraissait ébranlée.
Car le ton strident des conservateurs de Téhéran ne trahissait pas seulement une inquiétude extérieure. La présence américaine en Irak pesait sur toutes les orientations intérieures du régime iranien lui-même, nommément désigné comme l'un des trois piliers de l'axe du Mal - avec l'Irak et la Corée du Nord - par George W. Bush en février 2002. En mai 2003, les réformistes iraniens voyaient déjà, dans l'écroulement de la dictature du parti Baas à Bagdad, le plus grave des avertissements lancés aux conservateurs religieux de Téhéran, lesquels s'obstinaient toujours à verrouiller le Parlement iranien et à entraver les tentatives de libéralisation du président Khâtamî. L'âyatollâh réformiste Hosayn'Alî Montazerî, partisan déclaré du président Khâtamî, s'exprima sans ambages : " En cette occasion solennelle et dangereuse, j'exhorte les dirigeants et fonctionnaires de la République islamique à tirer les conclusions de la triste expérience du dictateur irakien, et à écouter l'appel du peuple iranien à plus de justice et de démocratie " (2).
L'âyatollâh Montazerî avait lui-même tiré ses conclusions : c'est l'expérience anglo-américaine en cours à Bagdad qui déterminerait l'avenir politique de Téhéran - et non les appels des mollâ iraniens conservateurs, aveuglés par leurs dernières illusions théocratiques, qui pourraient réellement influencer, contre les troupes d'occupation de Washington et Londres, les destins de l'ancienne Mésopotamie. Selon Montazerî, l'Iran pourrait donc basculer dans la démocratie, à condition que celle-ci s'installe durablement dans l'Irak voisin. Cette contagion politique régionale - l'âyatollâh réformiste l'a perçue de manière aussi limpide que quiconque - n'était-elle pas, d'ailleurs, l'un des objectifs avoués de l'intervention américaine à Bagdad ?
Mais encore fallait-il que l'intervention occidentale en Irak aboutît au résultat recherché : mise en place d'un régime parlementaire représentatif ; rétablissement authentique de la souveraineté de Bagdad sur son propre territoire ; recouvrement du contrôle national de ses ressources ; et, surtout, amélioration rapide et palpable du niveau de vie absolument misérable de la population irakienne.
Or, au printemps de 2003, on était encore loin du but. L'immédiat après-guerre accusait ce saisissant contraste, désormais visible par tous, chez les responsables de cette très étrange Administration républicaine au pouvoir depuis la douteuse élection de George W. Bush en 2000 : planification militaire efficace et souvent brillante, tactiques armées incontestablement professionnelles ; résultats fulgurants ; mais diplomatie brutale et presque obsessivement maladroite, marquée par une arrogance nationaliste proprement infantile et une sorte d'insensibilité culturelle qui aura réussi, en dernier lieu, à froisser l'opinion civilisée de la planète tout entière. À l'automne 2001, face aux fanatiques illuminés d'al-Qâ'ida et à des tâlebân intellectuellement demeurés, l'opération d'Afghanistan, épaulée par une solide Alliance du Nord, remporta un complet succès. Mais celle d'Irak exigeait autrement plus de finesse diplomatique. Une qualité qui, à Washington, fit gravement défaut.
Cafouillages à Bagdad
Au lendemain de la prise de Bagdad, le 9 avril 2003, la gestion civile américaine sur place apparut aux yeux de tous comme improvisée au jour le jour, au hasard des événements. Le 14 mai, le remplacement en catastrophe du proconsul Jay Garner, ancien militaire, par un diplomate de carrière, Paul Bremer, pour assurer ne serait-ce que les balbutiements d'une administration d'occupation convenable, sanctionnait l'échec humiliant des forces américaines dans la capitale. Plus d'un mois après leur entrée à Bagdad, l'adduction d'eau potable, les services de la voirie, la protection des hôpitaux et la distribution d'essence n'étaient toujours pas assurés - pour ne rien dire de la mise en place d'un gouvernement local sur la base de délicats équilibres ethniques et confessionnels.
L'ancienneté des projets officiels américains d'intervention militaire en Irak - car ils remontent à 1997 (Kenneth Pollack (3)), voire à 1992 (Paul Wolfowitz) - dépouille Washington de toute excuse quant à son impréparation sur le terrain civil. La prise en charge efficace, par les soldats britanniques, de l'alimentation et du système de santé des villes du Sud, soulignait d'assez cuisante façon la carence de leurs successeurs impériaux un peu plus au nord.
N'est pas Rome qui veut. Cedant arma togae (" que les armes le cèdent à la toge ") - mais quand ? À l'instar de l'antique bibliothèque d'Alexandrie, la destruction du musée de Bagdad, catastrophe scientifique mondiale que seuls ont sous-estimée des politiciens plus pressés de protéger le ministère du Pétrole, consacrera sans doute, dans les mémoires et jusqu'à la fin des temps, la faillite cérébrale de l'occupation républicaine-américaine d'Irak en avril 2003.
L'inepte protectorat de Washington en 2003 pesait, en tout cas, sur les multiples fissures sous-jacentes de l'ensemble étatique irakien. L'Irak demeure, de l'avis général, le plus monstrueux des assemblages cartographiques coloniaux conçus par Londres lors du dépeçage, en 1919, de l'Empire ottoman. L'intervention américaine et son langage ressuscitaient curieusement l'ambiance politique ambiguë de la première entrée des troupes britanniques dans Bagdad, le 19 mars 1917, voire les mots mêmes du général anglais Maude venu en réalité substituer à la domination de Constantinople la nouvelle suzeraineté de Londres - laquelle durera en pratique, à travers l'Iraq Petroleum Company, jusqu'en 1958 : " Vos concitoyens ont été victimes de la tyrannie... En conséquence, j'ai reçu l'ordre de vous inviter à participer, par vos notables, vos anciens et vos représentants, à la conduite de vos affaires civiles, en collaboration avec les représentants politiques de la Grande-Bretagne qui accompagnent l'armée britannique, afin que vous puissiez vous unir avec ceux de votre race dans le nord, l'est, le sud et l'ouest, pour réaliser leurs aspirations " (4).
Pour réunir les champs pétrolifères du nord, situés au pied des montagnes kurdes récalcitrantes, aux débouchés portuaires d'un Sud chiite tout aussi révolté, on sait que les Britanniques durent créer de toutes pièces un royaume irakien, véritable couloir à oléoducs dessiné sur la carte moyen-orientale, où seule la minorité arabe sunnite autour de Bagdad acceptait de collaborer avec la puissance occupante pour perpétuer son ancien statut privilégié du temps des Ottomans. Les revenus pétroliers permettront à Londres de former une armée moderne dont les officiers supérieurs, tous arabes et sunnites, auront pour tâche essentielle de maintenir sous sujétion la majorité du pays : les zones kurdes septentrionales et chiites méridionales. Après le renversement de la monarchie en 1958, les dictatures militaires qui se succéderont à Bagdad, jusqu'à l'ubuesque tyrannie clanique de Saddam Hussein de 1979 à 2003, perpétueront cette domination minoritaire arabo-sunnite toujours plus sanglante.
Au printemps 2003, le Nord kurde, par la voix de ses chefs traditionnels, applaudissait les Américains en libérateurs. Le Sud se réjouissait tout autant de la chute du dictateur, mais se méfiait des intentions à long terme de Washington qui, en 1991, avait appelé les chiites à se révolter contre Saddam puis les avait laissé froidement massacrer par les chars du régime. Certains crimes, en effet, ne s'oublient pas. La manipulation cynique des chiites irakiens par la première Administration Bush demeurera probablement la page la plus humainement insupportable de toute la chronique extérieure des États-Unis. Aussi les chiites de 2003 entendaient-ils se faire une place au soleil au sein du gouvernement - ne fût-ce que pour garantir leur survie.
L'embarras des États-Unis perçait clairement dans les premières semaines de mai. L'opinion irakienne méridionale récusait toujours le candidat de Washington pour diriger le pays : le notable chiite libéral Ahmad Chalabî de l'Iraqi National Congress, rentré après des décennies d'exil. Mais, toujours dans les premières semaines de mai, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, écarta d'un éclat de voix toute possibilité de " république islamique " en Irak - s'enfonçant aussitôt dans le dilemme politique existentiel central du pays des deux fleuves. Car aucune démocratie digne de ce nom, en Irak, ne peut récuser sa propre majorité. Or celle-ci est chiite. Et celle-ci se prononcera peut-être, après tout, en faveur d'une " république islamique " selon les souhaits de l'âyatollâh Bâqer al-Hakîm : ce qui comblerait les vœux des conservateurs de Téhéran (et consternerait les libéraux iraniens). C'est bien pour conjurer un tel cauchemar que la première Administration Bush, soucieuse alors de conforter son allié sunnite saoudien, avait permis à Saddam d'écraser le soulèvement chiite irakien de 1991.
La seconde Administration Bush, en 2003, allait donc devoir payer le prix moral de cette trahison du père, et se débattre en Irak central et surtout méridional dans un vide politique accablant. Comble des plus cruelles ironies historiques : les anciens fonctionnaires issus des clans arabes sunnites du centre, ces véritables fers de lance du despotisme de Saddam, ne voyaient d'autre issue pour préserver leur existence sociale que la collaboration avec les nouveaux occupants - tout comme leurs aïeux, en 1919, avaient choisi de coopérer, contre les Kurdes et les chiites, avec le protectorat britannique. Mais sur quels autres officiers de police, sur quels autres directeurs d'usine, pompiers ou agents de la circulation, le second protectorat américain pouvait-il compter ? Comme à Berlin en 1945, les nouvelles autorités américaines de Bagdad avaient beau promouvoir l'arrestation des cinquante-cinq principaux dirigeants de l'ancien régime, elles n'avaient d'autre choix que d'enrôler à leur service le menu et moyen fretin de la vieille formation politique de Saddam, ce parti de la " Renaissance arabe " ou " Baas " qui avait tant terrorisé la population, pour l'encadrer derechef.
Le nouveau proconsul de Washington, Paul Bremer, crut devoir rassurer les Irakiens, au lendemain de son entrée en fonctions le 14 mai 2003. Le parti Baas, en tant que tel, serait éradiqué : " Nous sommes déterminés à ce que les baassistes et les saddamistes ne reviennent plus jamais au pouvoir en Irak. " Mais, pas plus qu'ils ne s'étaient préparés à assumer les tâches les plus fondamentales d'une administration civile irakienne, les Américains ne semblaient s'être vraiment assurés d'une relève politique crédible à Bagdad. Ahmad Chalabî, en Irak, n'était pas l'Alliance du Nord d'Afghanistan.
Seul le Pentagone avait fait son travail. Le protectorat américain de Bagdad, au printemps 2003, s'agitait donc, derrière son rempart de chars, dans un néant colonial qu'il venait lui-même de creuser. Hâte diplomatique, impatience politique, improvisation sur le tas, approche brouillonne et beaucoup trop superficielle des problèmes sociaux les plus complexes et les plus douloureux : l'amateurisme intellectuel de la seconde Administration Bush, malgré l'assurance de ses penseurs " néo-conservateurs " (Rice, Perle, Kagan, Wolfowitz...), continuait de consterner la planète.
Encore une fois, tout différencie les deux interventions moyen-orientales de Washington en 2001-2003 : la conquête de Kaboul répondait à une provocation ; celle de Bagdad fut le fruit d'une décision longuement mûrie. C'est pourquoi l'impéritie administrative, politique et diplomatique de la seconde expédition apparaît si navrante. Une impéritie dont les conséquences se sont fait sentir en Irak et au-delà.
Aux alentours de l'Irak, les fêlures diplomatiques ne cicatrisaient pas plus vite que les plaies de l'ancienne Mésopotamie (ou de l'Afghanistan). D'autres commentateurs auront assez souligné les dégâts planétaires perpétrés par la seconde Administration Bush : la brouille avec d'anciens alliés comme Paris, Berlin, Ankara, Ottawa, Mexico ; l'affaiblissement de l'Otan et de l'Union européenne ; la dégradation peut-être terminale du système des Nations unies ; le mépris de tout multilatéralisme (fût-ce en matière d'environnement ou de droits de l'homme) ; et, surtout, l'émergence d'un nouveau sentiment de crainte dans l'opinion mondiale. La sagesse, la maturité, la retenue morale et la circonspection raisonnable de l'hyperpuissance américaine n'apparaissaient plus, désormais, comme autant de données garanties. En réponse à tous ces conseillers de l'Administration Bush et autres intellectuels de Washington, apparemment aussi enivrés de leur nouveau pouvoir que des adolescents devant un écran de jeu, qui aiment tant se décrire comme des Romains ressuscités (5), un diplomate américain en poste à Athènes, John Brady Kiesling, a trouvé l'argument qui fait mouche. Il démissionna, désabusé, à la veille de l'invasion de l'Irak, en citant l'Empereur Caligula : " Oderint dum metuant, qu'ils nous haïssent, pourvu qu'ils nous craignent. "
Le citoyen américain qui écrit ces lignes se permettra, pour sa part, cette seule observation : notre Constitution, fondée sur la pensée (française !) de Montesquieu, repose comme on le sait sur l'équilibre des trois pouvoirs maintenus rigoureusement séparés - le législatif, le judiciaire, l'exécutif. Mais la catastrophe politique romaine fut justement de s'en remettre, en dernier lieu, au jugement et à la sagesse du seul exécutif militaire, celui de l'imperator, sans nul contre-pouvoir effectif. Or cette sagesse impériale, à la fin de la dynastie des Antonins, fit entièrement défaut, et l'État, privé d'autre recours légal, sombra dans le despotisme armé. Aujourd'hui, avec leurs histoires éclaboussées de sang, l'Europe, la Russie et la Chine ne sauraient sans doute se targuer d'aucune supériorité morale par rapport à Washington. Mais l'obstination de l'équipe Bush à gommer de la planète tout contre-pouvoir menace l'esprit constitutionnel, donc les fondements démocratiques, de mon propre pays. Même promu commandant en chef, un Lincoln s'interdisait le droit de déclarer la guerre, prérogative de notre seul Congrès.
Pour en revenir au cœur du Moyen-Orient, la confusion irakienne entretenue par l'actuelle Administration Bush, avec ses intimidations internationales et sa cascade de prétextes boiteux et intrinsèquement contradictoires pour justifier la guerre (6), est devenue telle qu'il importe d'être clair, sur le plan tant logique que moral.
La faute de Washington
Le despotisme de Saddam Hussein, dérive mafieuse de l'arabisme idéologique du parti Baas, condamnait l'Irak à une insupportable souffrance. L'expérience du XXe siècle a tristement démontré que certaines tyrannies - des nazis aux Khmers rouges - savent assez encadrer et terrifier une population pour demeurer indéracinables, sauf en cas d'invasion étrangère. Une intervention militaire contre Saddam Hussein aurait donc dû souscrire, aux yeux du monde, à la même logique que les coups de boutoir analogues qui mirent à bas, et fort heureusement, les despotismes de Milosevic ou des tâlebân.
Les États-Unis, et l'Occident en général, entretenaient cependant, avec le régime de Saddam Hussein, des rapports ambigus. Washington, Londres, Paris et Bonn ont tous soutenu, et armé (y compris chimiquement), l'agression unilatérale de l'Irak " laïque " du Baas contre la République islamique d'Iran, de 1980 à 1988. D'abord dans l'espoir de voir Bagdad ébranler le régime de Téhéran, ensuite pour permettre aux troupes de Saddam Hussein de contenir cette contre-offensive iranienne que le dictateur irakien avait lui-même si imprudemment provoquée. La hantise occidentale était alors d'empêcher la révolution chiite iranienne de triompher à Bagdad, et de réunir sous l'égide du régime radical de Khomeynî les ressources pétrolières de l'Iran et de l'Irak.
L'effondrement de l'Iran impérial, en 1979, dicta la nouvelle stratégie " islamique " de Washington, en vigueur jusqu'au 11 septembre 2001 : appuyer partout, au Moyen-Orient, un intégrisme sunnite de type saoudien (ou sa variante : un clanisme sunnite de type irakien), pour endiguer à la fois la révolution iranienne et les derniers spasmes de l'expansion soviétique.
Dans le contexte post-soviétique des années 1990, le ressentiment américain s'est focalisé sur l'Iran. Washington lui reprochait non pas tant ses violations des droits de l'homme et de la femme (en réalité bien pires en Irak et sous le régime intégriste sunnite afghan de mouvance saoudienne) que sa contestation radicale de la légitimé des intérêts stratégiques et pétroliers des États-Unis dans la région. En revanche, Saddam Hussein, chassé en 1991 du Koweït dont il avait étourdiment convoité les richesses, fut maintenu à son poste par les Américains, essentiellement pour empêcher la majorité chiite irakienne d'accéder au pouvoir à Bagdad et l'Irak de glisser dans la mouvance de Téhéran. Par le jeu des sanctions onusiennes et du programme " pétrole contre nourriture ", les États-Unis avaient obtenu, entre 1991 et 2003, un droit de regard direct, donc un puissant contrôle détourné, sur l'or noir du pays des deux fleuves.
Bref, toutes les atrocités commises par Saddam Hussein contre son propre peuple à partir de 1991 - pour ne pas remonter jusqu'à 1979 - auront relevé de la responsabilité indirecte, mais bien réelle, de Washington.
Sans aligner ici le détail des bouffonneries sanglantes du régime (gazage de villages kurdes, catastrophe écologique de l'assèchement des marais du Sud, charniers, amputations de langues et d'oreilles, et l'on en passe), bornons-nous à constater que le scandale humanitaire irakien finissait par gêner les consciences à Washington. L'analyse de Kenneth Pollack (7), publiée en 1997 au lendemain de l'élection du modéré Khâtamî à la présidence iranienne, mettait l'accent sur le caractère évolutif du régime de Téhéran et, à l'inverse, atrocement immuable de celui de Bagdad. Les appels à renverser la dictature de Saddam Hussein et à " finir le travail (" finish the job ") de 1991, émis par les Wolfowitz et les Perle, n'étaient pas uniquement l'expression d'une ivresse de puissance impériale ou d'appétits pétroliers. Ils relevaient tout autant, on le verra, d'une profonde conviction idéologique.
Il y a plus grave : l'Administration Bush a convaincu malgré elle le monde presque entier de l'orientation avant tout pétrolière de la stratégie américaine. Pour l'opinion planétaire, la cause est entendue : la priorité américaine, en Irak, reste le contrôle du pétrole mésopotamien, pour réduire la dépendance de Washington par rapport à l'Arabie saoudite et accroître ses moyens de pression sur les économies de l'Europe et du Japon. Il est vrai que rien, dans l'attitude des administrateurs du nouvel Irak, n'infirme cette interprétation " réaliste " et " pragmatique " des intentions de l'Administration Bush. Le correspondant du Figaro à Washington, Jean-Jacques Mével, résumait ce point de vue à la perfection : " Les dividendes de l'exploitation, eux, s'annoncent américains : dans une révélation embarrassante pour la Maison-Blanche, la presse s'inquiète du contrat d'une valeur de 7 milliards de dollars passé, sans publicité, par le pétrolier KBR, filiale de Halliburton, le groupe dirigé jusqu'en 2000 par le vice-président Dick Cheney " (8).
Compte tenu du lourd passif américain dans la région, des susceptibilités musulmanes, et en l'absence d'une provocation directe comme celle du 11 septembre 2001, il importait de revêtir l'opération irakienne d'une légitimité internationale absolument irrécusable. Il fallait également garantir le rétablissement rapide et complet de la souveraineté politique, démocratique et économique de l'Irak en prenant toutes les précautions diplomatiques d'usage. Cette démarche multilatérale était aussi nécessaire que le fourbissage des armes du Pentagone. Bâcler cette démarche fut une folie : " Pis qu'un crime, une faute ", aurait dit Talleyrand. Répétons-le : l'erreur de la première Administration Bush, en 1991, fut d'épargner Saddam Hussein quand tout permettait alors de le renverser et d'avoir encouragé puis trahi les chiites du Sud. La sinistre bévue de la seconde Administration Bush aura consisté à brutaliser l'opinion mondiale et à lui faire percevoir Washington, et non Bagdad, comme la plus grave menace pour la paix.
Au nord et au sud de la région : la Turquie et l'Arabie saoudite
Loin de renforcer sa " douce " prépondérance, pour reprendre la terminologie de Joseph Nye, la politique irakienne des États-Unis a semblé plutôt lézarder l'influence morale et politique de Washington au nord comme au sud de la zone.
Du côté de la Turquie, l'intransigeance unilatérale de l'équipe Bush a brisé, pour la première fois, une alliance stratégique qui remontait à 1945. Le gros de l'opinion turque, restée foncièrement solidaire du reste du monde musulman, n'a pas permis au Parlement d'Ankara de ratifier l'accord prévoyant le transfert de troupes américaines à travers le territoire anatolien. La Turquie y a perdu une assistance financière vitale, et sans doute l'appui de Washington lors de sa prochaine demande d'entrée dans l'Union européenne (9). Les généraux turcs se sont vu interdire tout droit de regard sur l'évolution autonome du Kurdistan irakien : en soi, il s'agit plutôt d'une bonne chose. Reste que Washington, tout en gagnant très certainement la faveur des Kurdes, s'est aliéné le reste de la population turque, des bidonvilles d'Istanbul jusqu'au sommet de l'État.
Au sud, l'effritement continu, en 2003, de l'alliance américano-saoudienne forgée en 1943 représente sans doute l'un des principaux dégâts " collatéraux " de la stratégie irakienne de Washington. De 1979 - année du nadir américain dans la région avec la chute du régime impérial à Téhéran, la prise de la Grande Mosquée de La Mecque par des contestataires saoudiens et l'entrée des troupes soviétiques à Kaboul - jusqu'au retrait russe d'Afghanistan en 1989 et à l'invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990, Riyad fut le pivot de la politique moyen-orientale des États-Unis. Aux yeux du département d'État, le sunnisme intégriste d'obédience saoudienne devait partout " endiguer ", du Jourdain à l'Indus, tant les mouvements communistes que la déferlante iranienne. Face à l'islamisme radical révolutionnaire - et anti-américain - de Téhéran, l'islamisme radical conservateur - et allié de l'Amérique - de Riyad était censé servir de contre-feu. Cette approche " musulmane " de Washington reflétait, en la parodiant presque, la fameuse " carte chinoise " jouée par Nixon - celle des marxistes-léninistes de Pékin contre leurs frères ennemis idéologiques de Moscou - au début des années 1970.
La " carte saoudienne " dépendait, cependant, d'une distribution géopolitique précise : une menace soviétique constante en Afghanistan et au Yémen du Sud ; et une révolution islamique conduite par Téhéran. L'idéologie sunnite wahhâbite officiellement au pouvoir à Riyad - et sincèrement professée par les clercs les plus influents du royaume - était profondément anti-communiste, tout aussi anti-chiite, mais encore sourdement hostile aux " judéo-chrétiens ". Tout au long des années 1980, l'habile monarchie de Riyad, attentive à demeurer dans le cadre protecteur américain, appuya l'effort de guerre de Saddam Hussein contre l'Iran et sut canaliser ses militants religieux les plus enthousiastes contre les seuls Russes en Afghanistan - au plus grand profit, semblait-il alors, des intérêts géostratégiques de Washington.
Apparemment, l'alliance américano-saoudienne remporta, à la fin de la décennie, une double victoire en Irak comme en Afghanistan, soit de part et d'autre d'un Iran pris en tenailles. La stratégie " sunnite " de confinement de la révolution de Téhéran dans un ghetto confessionnel " chiite " avait bloqué Khomeynî, dont le propos révolutionnaire entendait d'abord s'adresser au monde musulman tout entier, par-dessus les anciens clivages sectaires, du Maroc aux Philippines. Contraint d'accepter un cessez-le-feu avec l'Irak comme une " coupe de poison " en 1988, le vieux dirigeant mourut désespéré par son échec, sa mouvance n'ayant gagné que des poches minoritaires chiites au Liban ou au Pakistan. Le contre-feu saoudien éteignait bien la flamme iranienne. En Afghanistan, le Pakistan, allié à Riyad et à Washington, dirigeait vers les seuls mouvements sunnites intégristes, imperméables à l'influence de Téhéran, l'assistance militaire américaine. Sept ans après le retrait soviétique de Kaboul en 1989, Islamabad, appuyé par les Saoudiens et, discrètement, par les Américains, réussissait en 1996, malgré la résistance des modjâhédîn modérés de Massoud, à imposer aux Afghans le gouvernement des tâlebân, le régime sunnite le plus roidement orthodoxe de la planète.
Mais l'isolement croissant de l'Iran à partir de 1988, puis la disparition de l'URSS de l'horizon moyen-oriental en 1991, ne permettaient déjà plus à la monarchie saoudienne de détourner contre les seuls chiites ou les marxistes-léninistes la rancœur de ses idéologues wahhâbites les plus convaincus. L'installation en 1990 de bases militaires américaines en Arabie saoudite même, en principe pour défendre le royaume contre les tentatives d'expansion de Saddam Hussein déjà maître depuis plusieurs mois du Koweït, ulcéra l'opinion islamiste du pays. Le protectorat des États-Unis au Moyen-Orient se faisait déjà trop lourd. Car c'est bien en 1990-1991 que les anciens combattants saoudiens d'Afghanistan - à commencer par Osâma ben Lâden - se retournèrent avec rage contre Washington, profanateur du sol sacré du royaume. En outre, la férocité des sanctions onusiennes exigées par Washington contre l'Irak - dont ne pâtirent que les populations civiles - épouvantait les Saoudiens même les plus éclairés.
Avant de se replier sur sa " base " - al-Qâ'ida - alors considérée comme inexpugnable dans l'Afghanistan des tâlebân, la mouvance du jeune Ben Lâden frappa d'abord des soldats américains sur le sol saoudien (attentats du 13 novembre 1995 à Riyad et du 25 juin 1996 à Khobar). La monarchie eut beau mettre en cause des éléments " iraniens " pour rassurer les États-Unis, après les attentats contre les ambassades américaines en Afrique orientale, le 17 août 1998, Washington ne pouvait plus se cacher l'hostilité anti-occidentale de l'opinion saoudienne. Elle allait lui exploser en pleine figure, comme l'apprit la planète, le 11 septembre 2001 à New York et à Washington.
L'après-guerre d'Irak - marqué par l'affirmation, de Kaboul à Bagdad, de la toute-puissance américaine - n'a en rien résolu la crise saoudienne latente. Le 9 mai 2003, la parution d'une étude très convaincante semblait établir la mort de Ben Lâden sous les bombardements américains, dans les grottes de l'Afghanistan oriental, en décembre 2001 (10). Al-Qâ'ida s'était-elle, pour autant, désintégrée ? Même mort, Ben Lâden survivait dans les têtes, tel un messianique fantôme. Son portrait s'affichait dans plus de la moitié des boutiques du Pakistan, et dans bien des cœurs saoudiens. Le 12 mai suivant, trois déflagrations dans la capitale saoudienne causaient 34 morts dont 7 Américains ; et une centaine de blessés dont 44 Américains : cinglante et sanglante riposte au triomphe apparent de Washington en Irak. Flambée purement locale ? Le 17 mai, à Casablanca, des sympathisants marocains d'al-Qâ'ida visaient un édifice espagnol, pour punir le gouvernement d'Aznar de son soutien à la guerre d'Irak, ainsi que plusieurs centres culturels ou cultuels israélites. Bilan : 41 morts.
De toute évidence, l'humiliation irakienne taraudait toujours autant l'opinion, extrémiste ou non, d'un horizon à l'autre de l'espace musulman. Et s'y ajoutait toujours cette rancœur essentielle : l'incessant conflit israélo-palestinien.
L'ouest de la région : Israël et l'ancien " Levant "
Sans exclure une pression accrue sur l'Iran, la logique de la seconde Administration Bush doit, fatalement, se tourner en priorité vers la Syrie, voisine directe d'Israël. La tournée moyen-orientale de Colin Powell à la mi-mai 2003 a inclus une visite à Damas et des conversations très dures avec Bashîr al-Assad. À Washington, la publication, toujours à la mi-mai, d'un long papier du Lebanon Study Group, rédigé par Daniel Pipes et Ziad Abdelnour (11), appelant les États-Unis à mettre un terme au protectorat syrien sur le Liban, rappelle de manière significative - c'est même probablement un signe avant-coureur - les études analogues rédigées par Richard Perle et Paul Wolfowitz qui préconisaient, eux, le renversement du régime de Bagdad.
Grandes manœuvres diplomatiques
Sans vouloir lire dans le marc de café, on peut néanmoins exclure une intervention américaine militaire directe en Syrie à partir de Bagdad. En revanche, on peut tabler sur une multiplication des menaces politiques et des pressions économiques pour amener Damas à se retirer du Liban, à trancher ses liens avec ses groupes islamistes et à reconnaître la réalité d'Israël en s'interdisant désormais toute activité hostile à l'égard de l'État hébreu. Washington pèsera vraisemblablement de la sorte sur une Syrie ravalée au rang vassal et ambigu du Pakistan. Le régime sera maintenu en place, à condition de coopérer avec Washington dans la répression de ses propres militants, voire de river un couvercle sur son opinion publique interne, laquelle est très anti-israélienne.
Impossible d'éviter la tragédie israélo-palestinienne ; elle contamine la région entière et obsède la planète. Jérusalem, le 11 mai 2003, devait marquer la principale étape de la tournée de Colin Powell - une tournée qui se voulait triomphale et qui s'acheva, deux jours plus tard, par une promenade tristement symbolique du secrétaire d'État dans les gravats des attentats anti-américains de Riyad.
Tony Blair, attentif aux chancelleries européennes, avait insisté sur l'importance de cette visite. Colin Powell devait démontrer à Jérusalem que le renversement du régime de Saddam Hussein venait de déblayer l'ultime obstacle régional aux vraies négociations ; prouver, aux yeux de l'Europe et du monde arabe, l'urgente priorité pour Washington d'une relance des pourparlers entre Israéliens et Palestiniens ; annoncer le lancement effectif de la " feuille de route " ; appeler à la création d'un État palestinien à côté de l'État hébreu, pour l'an 2005, en citant les engagements oraux très précis du président Bush à cet égard, en juin 2002. En un mot, victorieuse de Kaboul et de Bagdad, l'Amérique se proposait de mettre un terme à cette guerre de cent ans du Moyen-Orient qui dure, en réalité, depuis 1914.
Mais les jours qui suivirent aussitôt la visite de Powell en Israël ne furent pas ponctués des seules explosions de Riyad. Attentats-suicides et représailles militaires de part et d'autre des lignes de partage de l'ancienne Palestine déchiquetèrent encore une fois tout maigre espoir de compromis politique au Levant. Le Sharon du printemps 2003 reprenait sa tactique habituelle : exiger l'arrêt des attaques extrémistes auprès de Mahmoûd'Abbâs, le nouveau premier ministre d'un Yasser Arafat que Jérusa-
lem et Washington s'entendaient de concert pour écarter de la scène, en mettant l'Autorité palestinienne dans l'impossibilité de se faire obéir, grâce à la destruction israélienne - par mesure de " rétorsion " - de toutes ses infrastructures.
À la mi-mai 2003, Sharon reportait son voyage à Washington ; les perspectives d'un règlement semblaient s'effacer, encore une fois, dans un brouillard de sang. Le 25 mai, le même Sharon surprenait les plus durs du parti Likoud en acceptant soudain la " feuille de route " américaine (mais assortie de 14 objections), et en qualifiant la présence militaire israélienne en Cisjordanie d'" occupation ". Seul l'avenir dégagera les réalités de la rhétorique.
Le poids des mots
On a tant dit et écrit sur le conflit que l'on voudrait se borner à retracer ici quelques lignes claires : en tâchant de rétablir les bons vieux mots politiques et désormais un peu neutralisés de " gauche " et de " droite ", à la place de ces termes, à présent trop chargés d'émotion et surtout beaucoup trop injectés de sang, de " juifs ", " arabes ", " musulmans ", " sionistes " ou " anti-sionistes ".
Faute de savoir distinguer nettement ce que ces termes veulent dire, certaines manifestations dites de " gauche " contre la guerre d'Irak, ainsi à Paris au début d'avril 2003, se laissaient déborder, voire déshonorer, par des pancartes faisant confusion de tout.
Le " sionisme ", en soi, n'est évidemment ni de " droite " ni de " gauche ". Qu'il plaise ou non, il traduit un antique désir deux fois millénaire de retour sur un sol considéré comme sacré. Une veine sioniste mystique parcourt ainsi la poésie hébraïque d'Espagne du XIIe siècle : il serait absurde de vouloir qualifier celle-ci de " gauche " ou de " droite ".
En revanche, à la fin du XIXe siècle, un mouvement sioniste laïcisé s'est affirmé, en Europe, dans des termes analogues à la plupart des tendances nationalistes de l'époque (surtout en Europe de l'Est) : libération et indépendance, territoire à reconquérir et à défendre, langue à ressusciter - aux dépens, le cas échéant, d'autres groupes nationaux présents sur le sol convoité.
Ce mouvement sioniste s'enracine au Levant dans le contexte impérial européen du début du XXe siècle, dominé par
la destruction anglo-française de l'Empire ottoman en 1917 - les musulmans du Levant en font largement les frais - et l'octroi d'un mandat en Palestine aux Britanniques. Avec la déclaration de l'indépendance d'Israël en 1948, qui réclame pour ses citoyens une existence politique " normalisée " dans un cadre parlementaire, il devient désormais parfaitement légitime de discerner des sensibilités de " gauche " et de " droite ".
La " gauche " met l'accent sur une économie socialisante et protectionniste, souligne le caractère laïque de l'État, mais échoue, malgré ses vœux pieux, à trouver un terrain d'entente réel avec le monde arabe - objectif prioritaire pour la frange la plus à gauche. La " droite " insiste sur le caractère religieux de l'État, promeut le libre-échange, et échoue pareillement à se réconcilier avec les Arabes à partir d'une position de force. " Gauche " et " droite ", en Israël, sont également patriotiques, et soignent leurs budgets de défense, sans jamais exclure les négociations et la recherche d'un éventuel compromis avec l'adversaire palestinien.
L'" extrême droite " israélienne - le Likoud - refuse le compromis avec les Palestiniens et entend imposer ses objectifs, dont la colonisation et l'annexion à terme de tous les territoires de l'ancien Mandat. Tout en récusant évidemment le fascisme dans son incarnation hitlérienne, le Likoud partage la plupart des valeurs néo-darwiniennes des formations européennes d'extrême droite : culte mystique du terroir et du peuple qui s'y enracine et glorification de la force militaire. Le recours réussi à une telle force trouve, philosophiquement, sa justification vertueuse en soi, puisqu'elle prouve de quel métal se forge la nation exaltée. Tout compromis est une faiblesse. La leçon que tire le Likoud de l'histoire de l'antisémitisme européen est que l'humanité, globalement, ne respecte que les forts. Israël doit donc être une puissance.
Le Likoud intimide ses adversaires politiques par un langage outrancier. Toute critique d'Israël, ou plus exactement de la politique du Likoud, si elle est proférée par un non-Juif, relève de l'" antisémitisme ". Si elle émane d'un individu d'origine juive, c'est alors que celui-ci " déteste sa propre judéité ".
Cette accusation d'" antisémitisme ", aux yeux de l'auteur de ces lignes, reste bien l'une des plus graves de notre temps, car entachée de souvenirs nazis. Dès lors, l'expression doit quitter de toute urgence le langage des slogans politiques pour relever, comme le " négationnisme ", des seuls tribunaux : aux
accusateurs ou aux défenseurs qui choisissent de manipuler ce terme de s'expliquer sur leurs concepts, et avec précision, devant un juge. Pareil sens de la gravité assainira le verbiage ambiant.
L'alliance Likoud-Parti républicain
Depuis l'an 2000, et l'arrivée presque contemporaine au pouvoir du Likoud à Jérusalem et du Parti républicain (dans sa nouvelle mouture " néo-conservatrice ") à Washington, une étroite alliance scelle la coopération politique et militaire entre ces deux formations extrémistes.
Ces formations élues, qui savent utiliser un langage démocratique procédurier, ont d'abord déboussolé les observateurs politiques modérés aux États-Unis, en Israël, en Europe et ailleurs (c'est même une règle de la vie politique : les modérés, qui croient que tous les esprits leur ressemblent, sont toujours, dans un premier temps, désorientés par les extrémistes). Mais ces mêmes formations se reconnaissent parfaitement, entre elles, comme des mouvances idéologiquement analogues : elles professent une même idolâtrie pour la " nation ", la " force ", les " traditions religieuses ", le " réalisme dur " et la virilité de " Mars " (aux États-Unis et en Israël) par rapport à la décadence efféminée de " Vénus " (l'Union européenne avec ses nations et ses croyances auto-dissoutes) (12). Les attentats du 11 septembre 2001 ont balayé les dernières réticences isolationnistes du Parti républicain de type ancien (dont celles de George W. Bush lui-même). Ils ont promu les partisans sans complexes d'une diplomatie impériale, surtout au Moyen-Orient.
Soutien politique essentiel de la présidence de George W. Bush, l'extrême droite chrétienne américaine - laquelle s'écarte toujours plus des Églises d'Europe - perpétue une très antique théologie. Elle est persuadée que le Christ reviendra sur une terre d'Israël nécessairement rendue au peuple juif afin que celui-ci se convertisse enfin à la foi de Jésus, signe précurseur de la fin des temps. Mais en attendant ce jour glorieux, il importe de défendre Israël, et surtout que le peuple juif défende Israël : car ce sol sacré constituera le théâtre central du destin métaphysique humain.
La stratégie des penseurs néo-conservateurs américains juifs - j'emploie ce terme de " juifs " uniquement parce qu'ils s'en réclament eux-mêmes (13) - prône l'alliance avec cette extrême droite chrétienne d'Amérique (pourtant ambiguë par rapport à leur propre judaïsme). Elle identifie le destin d'Israël au seul parti Likoud, et l'appuie. Enfin, elle considère comme convergents les intérêts mondiaux des États-Unis et d'Israël. Le Moyen-Orient constitue en effet, aux yeux des néo-conservateurs, la case centrale de l'échiquier géostratégique planétaire.
Des hommes comme Paul Wolfowitz et Richard Perle défendent en toute sincérité cette notion de convergence d'intérêts, pas seulement entre les États-Unis et Israël, mais plus strictement entre le Parti républicain et le Likoud. À l'exception de l'allié britannique promu lieutenant de l'Empire, l'Union européenne, soupçonnée par ces néo-conservateurs judéo-américains d'antisémitisme latent et de complaisance cachée envers les adversaires arabes d'Israël, doit être confinée au rôle de vassale militaire.
Les néo-conservateurs judéo-américains suscitent l'hostilité marquée de la frange la plus à gauche du paysage intellectuel israélien. Un Uri Avnery, par exemple, dont les prises de position en faveur de la recherche d'un modus vivendi entre Israéliens et Arabes sont très connues, dénonce dans les mêmes termes les Perle, Kagan et Wolfowitz, les fondamentalistes chrétiens américains, et le Likoud d'Ariel Sharon : " L'immense influence de ce groupe, qui est juif pour une large part, provient de son étroite alliance avec l'extrême droite fondamentaliste chrétienne, laquelle contrôle aujourd'hui le Parti républicain de Bush... Ce qui est commun à ces deux groupes, c'est leur adhésion à l'idéologie fanatique de l'extrême droite en Israël. Ils voient la guerre en Irak comme un combat entre les Fils de la Lumière (l'Amérique et Israël) et les Fils des Ténèbres (les Arabes et les musulmans) " (14).
En termes pratiques, l'influence de Perle et de Wolfowitz a déjà infléchi de manière fondamentale la stratégie moyen-orientale des États-Unis.
Jusqu'au 11 septembre 2001, celle-ci pouvait certes paraître cynique, et même s'accommoder de régimes d'une hallucinante cruauté (comme les talebân de Kaboul ou Saddam Hussein à Bagdad) ; elle n'en demeurait pas moins cantonnée dans une politique, prudente et conservatrice, d'" endiguement ". Depuis l'effondrement de l'URSS en 1991, cet " endiguement " visait surtout à contenir l'Iran.
Les néo-conservateurs ont rebondi sur les catastrophes du 11 septembre pour donner l'impulsion à une politique américaine offensive, visant à " changer la carte du Moyen-Orient ". Passé la nécessaire mise au pas de Kaboul, cette nouvelle stratégie s'emploie, avant tout, à faire ployer ou à renverser tous les régimes qui, dans la zone, forment encore le " front du refus " à Israël. L'Irak en constituait l'échine, désormais brisée. Ces cassures sont, ou seront, qualifiées de " démocratisation ".
Quel impact ?
L'alliance du Parti républicain de George W. Bush et du Likoud d'Ariel Sharon injecte une nouvelle et dangereuse dimension idéologique - et religieuse - dans une zone déjà suffisamment malade des idéologies et des religions.
Cependant, comme dans toute révolution idéologique triomphante, les protagonistes des nouvelles forces s'insèrent sur l'échiquier d'un terrain physique donné. Ils subissent les contraintes géographiques, économiques et culturelles de la longue durée et exploitent souvent les recettes stratégiques héritées du passé.
La continuité culturelle et stratégique entre Britanniques et Américains, lesquels succèdent aux premiers comme puissance tutélaire à travers le sud de la zone en 1947, est devenue si évidente que les intellectuels néo-conservateurs de Washington ne s'en cachent même plus. Ils parlent d'une Pax Americana prolongeant la Pax Britannica, quand ils ne souhaitent pas, pour certains d'entre eux, la création d'une " anglosphère " réunissant, en un seul pouvoir, le faisceau des forces des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande (avec Israël comme membre d'honneur), face à un monde étrange et hostile.
Les États situés entre le Nil et l'Indus, eux, ont été progressivement marginalisés. Dès les années 1498-1510, les royaumes musulmans perdent le contrôle des eaux au sud de leur région, désormais dominées par les Portugais que remplaceront les Anglais, au XVIIe siècle. Au nord, la prise du royaume tatar musulman de Kazan, par les Moscovites, en 1552, annonce la longue et irrésistible progression conquérante de la Russie vers le cœur du Moyen-Orient, qui s'achève en 1812 avec les victoires du Tsar en Caucasie iranienne. Le " Grand jeu ", nommé ainsi par Sir John Kaye en 1859, confronte, autour du Moyen-Orient, la Russie et la Grande-Bretagne rivales. Au-delà de leurs conquêtes directes, chacune de ces puissances s'efforce d'intimider -
et, de la sorte, contrôler - les États musulmans qui survivent entre leurs deux zones d'influence.
Le " Grand jeu " ancienne manière se termine en 1905, après la défaite de la Russie impériale face au Japon. Saint-Pétersbourg reconnaît à Londres, par les accords de 1907, la primauté de l'influence britannique sur toutes les approches du Golfe et de l'océan Indien, notamment le protectorat anglais de fait sur l'Iran du Sud et l'Afghanistan.
Le nouveau " Grand jeu " pour le contrôle pétrolier du Moyen-Orient naît en 1912. C'est alors que les Britanniques décident de ravitailler leur flotte non plus en charbon, mais en pétrole. Londres contrôle, en effet, l'un des plus grands gisements connus : les champs de l'Iran du Sud, sur la plage du Golfe. À partir de 1912, c'est la maîtrise des richesses en or noir du Golfe, beaucoup plus que l'exploitation des denrées tropicales de l'Inde, qui devient l'enjeu central des compétitions impériales planétaires.
Le triomphe militaire des Britanniques sur l'Empire ottoman, en 1917, livre à Londres un mandat sur l'Irak - délimité par des cartographes anglais - et ses puits. Son mandat sur la Palestine, tactiquement souhaité par le Congrès sioniste mondial, lui permet de tenir la rive orientale du canal de Suez, voie vitale de l'Empire. Dès sa naissance, le mandat palestinien paraît lier le sort du futur État hébreu - face aux Arabes récalcitrants - à la protection d'une puissance impériale tutélaire.
Mais la révolution bolchevique ne tarde pas à idéologiser le nouveau " Grand jeu ". Moscou reprend sa lutte d'influence contre Londres à travers la zone, en s'affichant comme le défenseur des musulmans opprimés (tout en réprimant ses colonies islamiques, du Caucase à l'Asie centrale). Expression du ressentiment anti-britannique, puis anti-américain, le marxisme-léninisme moyen-oriental disparaîtra avec l'URSS elle-même en 1991, laissant ainsi le champ libre à la seule prépondérance américaine.
L'écroulement ottoman de 1917 a provoqué dans les consciences musulmanes une onde de choc dont les secousses se prolongent jusqu'à travers les attentats mondiaux de 2001-2003. Devant l'échec du pan-islamisme traditionnel de la civilisation du sultanat, de nouveaux nationalismes qui se veulent " laïques " - turc, iranien, afghan, bientôt arabe - récusent nombre de leurs anciennes références religieuses pour emprunter de multiples aspects de la culture européenne. C'est l'ère de la révolution turque de 1923, puis iranienne de 1925.
Avec l'avènement du royaume saoudien sur la plus grande partie de la péninsule Arabique en 1924 et la fondation du mouvement des Frères Musulmans en Égypte en 1927, des groupes fondamentalistes - tout aussi critiques envers la culture raffinée de l'ancien sultanat, coupable à leurs yeux d'avoir favorisé par sa " décadence " et sa " corruption " la conquête européenne - se réclament d'un retour aux principes primordiaux de la religion. L'intégrisme sunnite rompt aussi durement avec l'ancienne civilisation traditionnelle ou médiévale de l'islam (dont il méprise cordialement l'art, la philosophie et la mystique) que les plus rigides tenants du kémalisme le plus laïque. Le fondamentalisme se nourrissant d'amertume, et l'humiliation de 1917 ayant été suivie de beaucoup d'autres, le mouvement n'a pu que prospérer, surtout après l'échec économique des régimes " nationalistes " au cours des années 1970.
Les mouvements " nationalistes " et " laïques " des années 1920 exaltaient la " nation " arabe, le " peuple " arabe, la " langue " arabe, la " terre " arabe, par rapport aux anciennes conceptions d'une oumma ou " communauté " pan-islamique étendue du Maroc à l'Insulinde. Le parti Baas, fondé par un Arabe chrétien syrien, Michel Aflak, en 1943, reconnaît l'importance de l'islam, mais comme élément constitutif de la culture " arabe ". D'où un glissement sémantique, et un très grave malentendu culturel et religieux, car la plupart des populations arabes restent très attachées à leur foi. Aux yeux du nationalisme arabe des foules, un Arabe chrétien est un peu une anomalie, mais un musulman non arabe (berbère, turc, iranien, indien, etc.) est une sorte de musulman de seconde zone (15).
Dans l'idéologie du parti Baas tel qu'il s'est développé en Irak, dès 1958 et surtout après sa prise du pouvoir en 1969, les Arabes chiites eux-mêmes, adeptes d'une pensée majoritaire en Iran, deviennent suspects de n'être pas de " vrais " Arabes. Bref, pour être un " vrai " Arabe, et un " vrai " Irakien, il fallait être à la fois arabe et sunnite : Kurdes du Nord et chiites du Sud continuèrent ainsi à être exclus du pouvoir, tandis que l'Iran demeurait rejeté comme " perse ".
Face à Israël, l'argumentaire nationaliste arabe - qui préconisa longtemps, du moins sur le papier, la création d'un État commun aux deux peuples - souffre d'un handicap historique accablant. Le bilan d'un XXe siècle raté reste sans appel : trop de nationalismes "

Notes :

(1) Pour répondre à une question souvent posée : les termes " Proche-Orient " et " Moyen-Orient " proviennent du jargon militaire britannique de la Première Guerre mondiale ; Near East désignait le théâtre d'opérations couvert par l'état-major basé à Salonique : Grèce, Balkans, Dardanelles ; Middle East, en revanche, comprenait l'ensemble des territoires visés par les généraux anglais au Caire : ce qui restait des possessions arabes ottomanes de la Palestine à l'Irak et même le gros du plateau turc anatolien, ainsi que l'Arabie proprement dite et l'Iran jusqu'aux confins afghans surveillés par la vice-royauté des Indes.
(2) Cf. Dan de Luce, " Iran takes a fresh look at its ties with the US ", The Guardian, 16 mai 2003.
(3) The Threatening Storm : the Case for Invading Iraq, Random House, 1997 ; cf. le compte rendu dans Politique Internationale, no 99, printemps 2003. Ce livre, dans sa méditation sur l'endiguement de l'Iran, dérive en droite ligne de la pensée de George Kennan qui préconisait en 1946 l'" endiguement " (containment) de l'URSS, jusqu'à ce que le régime de Moscou se modère et implose.
(4) Cité par Pierre-Jean Luizard, dans son excellente étude, La Question irakienne, Fayard, 2002, p. 28.
(5) Cf. Joseph Nye, le théoricien du soft power, dans son entretien avec Politique Internationale, no 99, printemps 2003 : " Depuis l'Empire romain, l'Histoire n'a pas connu de pays qui fût aussi puissant par rapport au reste du monde. " Puis de citer, admiratif, Henry Kissinger : " L'épreuve historique qui attend l'Amérique consistera à transformer notre puissance prédominante en un consensus planétaire, et nos propres principes en des normes internationales acceptées par un très grand nombre de pays dans le monde. Ce fut la grande réussite de Rome (la Pax Romana) et de la Grande-Bretagne (la Pax Britannica) en leur temps ". Et Nye d'en conclure : " Aujourd'hui, il est plus que jamais nécessaire de former une Pax Americana à visage humain. " Quelques sobres lectures stoïciennes - Épictète, Marc Aurèle - pourraient-elles enfin venir un peu modérer l'auto-intoxication de ces nouveaux patriciens de ladite " hyperpuissance ", fort justement qualifiée comme telle par Hubert Védrine ?
(6) D'abord, détruire des armes de destruction massive : avérées introuvables ; ensuite, imputations de liens entre Saddam Hussein et al-Qâ'ida : accusations elles aussi improuvables, et fausses ; enfin, nécessité morale d'abattre un tyran : seul motif défendable, mais allégué en tout dernier recours. Cf. le remarquable papier d'opinion d'Olivier Roy dans l'International Herald Tribune du 14 mai 2003.
(7) The Threatening Storm : the Case for Invading Iraq, op. cit.
(8) " L'ONU va trancher sur les sanctions ", Le Figaro, 9 mai 2003.
(9) En visite à Ankara le 6 mai 2003, Paul Wolfowitz fit preuve d'une maladresse diplomatique qui traduisait son ignorance des procédures démocratiques et parlementaires les plus fondamentales, et frôlait l'appel à la dictature militaire. Cf. William Pfaff dans l'International Herald Tribune du 10 mai 2003 : " Paul Wolfowitz, vice-ministre de Donald Rumsfeld à la Défense, a dit aux Turcs mardi dernier que les États-Unis "aimeraient voir une attitude différente" à Ankara. Les Turcs devraient demander pardon pour leur "erreur" et rejoindre de nouveau l'équipe américaine. Wolfowitz a particulièrement critiqué les militaires de Turquie, en disant qu'ils auraient dû se montrer "des meneurs forts" pour s'opposer au refus du Parlement de permettre aux États-Unis d'attaquer l'Irak à partir de la Turquie. " Et Pfaff de se demander à son tour : " Que signifiait pareil commentaire ? " [Il nous faut ici reproduire les termes anglais exacts, et extraordinaires, cités dans cet article : " Paul Wolfowitz, Donald Rumsfeld's deputy at the Defense Department, told the Turks on Tuesday that the United States would "like to see a different sort of attitude" in Ankara. The Turks should apologize for their "mistake" and rejoin the Americain team. Wolfowitz particularly criticized the Turkish military, saying that it should have shown "strong leadership" to reverse Parliament's refusal to allow the United States to attack Iraq from Turkey. (What did that comment mean ?) "]
(10) Cf. Ghislaine Alleaume, arabisante du CNRS, " Ben Laden serait mort fin 2001 ", Le Figaro, 9 mai 2003.
(11) Ending Syria's Occupation of Lebanon. The US Role : report of the Lebanon Study Groups, Washington, mai 2003.
(12) Si j'ai bien compris les élucubrations astrologiques de l'idéologue néo-conservateur à la mode Robert Kagan, La Puissance et la faiblesse. Les États-Unis et l'Europe dans le nouvel ordre mondial, Plon, 2003.
(13) Par principe, en démocratie, je revendique hautement le droit pour tout être humain de se définir strictement en fonction de ses propres croyances et engagements, et jamais selon une étiquette héritée ou collée. J'ai probablement des ancêtres rabbins, mais mes convictions spirituelles - ou non - relèvent de mon seul choix.
(14) Uri Avnery, " The Easier the Victory, the Harder the Peace ", Counter Punch, PO Box 228, Petrolia, California 95558.
(15) Cet " arabisme " aura été calamiteux pour l'étude de la zone en France, où trop de chercheurs en civilisation " musulmane " se sont cru dispensés d'apprendre d'autres langues que l'arabe.